Extinction des feux

Extinction des feux . Mon copain Frédéric soulève le drap et compte les croûtes de ses genoux. Il en décolle une et ça saigne.

Extinction des feux  . Dortoir, ténèbres , la fin de la journée va nous faire entrer dans notre vie profonde; vie embuée et un peu crade de la salle des douches et sa vapeur qui fait dire à Michel «& nbsp;nous sommes dans une station thermale balnéaire super chic  !  ». A nous trois  ! Jacques, Michel, Frédéric. Le silence de la nuit sur les croisées rouillées du vitrage. Il tombe comme une cendre sur les cours mal goudronnées et leurs deux préaux . La pluie douce et lente forme un étang sur le terrain de volley. Flaques d’eau frissonnantes et toitures qui brillent. Au-delà de la chapelle, vers le quartier ouvrier, il y a une lueur rougeâtre qui tremble , comme un début d’incendie qui reprend chaque soir . Tout disparaît vers minuit. Silence des lits alignés, linceul, tringles à rideaux ,bougies,cache-nez, ciroir-couloir et ses rangs de godasses puantes , et même une gamelle d’aluminium restée sur un banc pour faire brûler du cirage.

Si je ferme les yeux la mer gronde entre Courseulles et Langrune. Des bancs de sable, des masses de béton teuton inclinées dans les dunes.De grandes fleurs d ‘écume s’épanouissent le long des digues.Il y a encore des soldats américains et canadiens , ils marchent dans l’eau, en prière, au milieu des barges déjà coulés, tenant leurs fusils au-dessus de leurs têtes. Boite Kodak. Plafonds de nuages gris normand, nacrés, profonds, immobiles, têtus, qui apparaissent en flou dans la cuvette du révélateur. Les soldats deviennent des fantômes malgré les produits chimiques.

Je rêve, autres broussailles, autre rivière froide : quand mes parents avaient trente ans, je ne les connaîtrai jamais dans leur jeunesse. quand j’aurai trente ans je ne me reconnaîtrai pas dans la glace , quand mes grands-parents atteignirent leur trente ans ils vivaient au bord de Loire et mon grand-père toussait en peignant des minuscules décors de théâtre .Il collectionnait des dictionnaires dans une cabane prés des clapiers à lapins. Il toussa dans sa cabane tonnelle et cracha ses derniers gaz asphyxiants en Mai 1947. mes enfants passeront la ligne de leurs trente ans les bras chargés de chrysanthèmes .

Le dortoir reste toujours le même, avec son bric-à-brac de bouquins écornés, schéma d’une torpille , boites de pastille de Vichy remplies de vis pour plaques de propreté ,cigarettes P4 , journaux intimes sur cahier quadrillé avec pour emblème la statue équestre de Guillaume le Conquérant, calots et billes aux couleurs enfumées de sulfures, et chaussettes trouées,et crayons à billes sans encre, et tubes d’aspirine aplatis avec poudre dedans pour futures fusées, et carrés de chocolat, et lames Gillette , photo tramée gros découpée dans un Paris-Match du pont suspendu de Tacoma et son tablier tordu par une tornade, sans oublier le sac de sports avec ouvre-boite, tubes de lait Nestlé aplatis, et pull qui gratte avec mailles déchirées par griffes de chat.

Dortoir aux trente linceuls parfaits et ses draps qui sentent le verger . Je me dis que la mer avec son vert cru, son vert de groseille, son vert de matin d’hiver cassé , est un perpétuel défi pour mes photographes, seuls,les peintres savent, etc… etc….c’est ma théorie. J’y casserai quelques fusains à essayer des vagues sur papier vierge.

L’averse crépite plus fort et vient de loin pour transformer la cour du collège en rade. Je pense à cet infini vert et salé de la mer qui n’exprime rien et doit encore porter vers nous quelque chose du grand matin primitif.

Extinction des feux. Mes souvenirs ressemblent au jardin du proviseur qui s’achevait dans les broussailles et une petite rivière froide. Il reste les casiers en Isorel bourrés de tas des baskets terreuses, comme un paysage délabré de jeunesse pourrie. Tu entends les pigeons roucouler au dessus de ta tête .Plus haut : le mince plafond blanc immaculé et sa trappe carrée qui te permet la plus fabuleuse des évasions. Tu as lu « les disparus de Saint-Agil avec les Chiche-Capon qui organisent chaque nuit une société secrète dans la salle de Sciences-Nat ,en présence du squelette Martin.

Tu fais pareil. Même société secrète, même messages, énigmes, codes, rites, contraintes, couteau, serment du sang, chuchotements,procès en cachette. Frédéric se prend pour un descendant d’ Inca en ligne directe , Jacques est la réincarnation de Liszt. Plus tard j’écrirai en trois volumes les dessous de la bataille de Midway en m’aidant des albums de Buck Danny . On marche avec précaution sur les lattes plâtreuses de ce grenier du dortoir qui s’ ouvre à nous , gigantesque radeau enchevêtré de poutres. Les ressorts des lits, l’eau de la douche qui fuit, les verres pyrex qui éclatent en minuscules fragments forment une allée scintillante. On craque des allumettes, à gnoux, et cache-nez pour nuits de février.

(à suivre)

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