Retour romain

Tu as quitté Paris à neuf heures dix .Par le hublot , tu vois l’aile et sa brillance d’acier sur les Alpes blanches puis tu survoles les collines rousses du Latium. Enfin le damier des carrés bleu cobalt des piscines des villas, puis la méditerranée lisse indigo ce jour là, et enfin l’anneau pierreux du Colisée se penche et tu découvres les méandres du Tibre. Enfin tu approches les immenses carrés d’herbe pelée de la piste de Fiumicino. Petite secousse. Les roues touchent la piste. Après le hangar vide de la zone douanière tu prends une tasse de ristretto qui te redonne le goût amer sucré des vrais cafés des bars romains.

À l’hôtel Morgagni on te donne la grosse clé qui ouvre sur la chambre aux tons opale. Étendu sur l’immense lit moelleux, tu reprends toutes les fugues, toutes les flâneries de tes anciens séjours romains dans la touffeur des ruelles qui mènent au Tibre, l’ombre des platanes sur les quais.

Tu reprends vie à midi quand tu pénètres dans cette trattoria toute simple ,proche de la Piazza Mattei. Peu de clients à cette heure là, souvent des hommes seuls plongés dans le Corriere ou dans la seconde salle un couple qui se tient les mains en silence.

Tu retrouves les grosses chaises en bois bien cirées, les murs blancs de chaux, une desserte de boiserie sombre qui ressemble à un confessionnal, les tiroirs avec des couverts bien alignés et des fioles d’huile d’olive et leurs feuilles de laurier .La serveuse s’appuie, déhanchée, sur ce meuble sombre , décolleté arrondi, son air las, elle ôte une ballerine noire . Dans le couloir qui mène à la cuisine sont suspendues des grappes de piments séchés .Il y a également près de la porte des toilettes un sous-verre avec une photo dédicacée de Vittorio Gassman dans le film « Le pigeon ».

Quand tu ressors dans le quartier, chaleur le long des murailles, et murmure monotone d’une fontaine t’ accompagne longtemps et t’engourdit.

Le soir ,c’est un moment d’épaisseurs de silence qui se pose ,avec les béances fraiches des porches d’église , et le parvis de travertin aux marches plates, tièdes, si accueillantes pour y fumer et y regarder tout et n’importe quoi qui, monte de la nuit. Plus loin des voix tranquilles et monotones tombent d’une fenêtre ouverte. Les odeurs de friture viennent d’une courette avec de la vigne. Ta flânerie reste légère au milieu des silhouettes jeunes . Un couple bavarde appuyé à l’angle d’un mur couleur cacao. Jambes claires, robe blanche , fine chaine d’or à la cheville. Chaque ruelle ressemble à une porte ouverte sur un couloir avec une clarté lointaine tout au fond, des enfants courent vers une fontaine, Les tiens, d’enfants, sont devenus des adultes trop sérieux.

Le lendemain, tu circules sur une petite route à dix kilomètres de Rome, vers Ostia, pas loin d’une ferme. Obligé de descendre de voiture pour vérifier un clignotant qui fonctionne mal et soudain, tu écoutes une vaste étendue de roseaux qui crissent dans le marécage voisin. Ta vie est passée, tu écoutes ce qui s’efface dans ton cœur ,surpris d’avoir égaré autant de passions lointaines et inutiles dans l’autre versant de ta vie, celle d’un jeune homme que tu ne reconnaîtrais pas dans la rue.

Tu décides alors de rentre très vite dans ton hôtel de la via di Villa Patrizi .
Allée fraichement arrosée, voiture sous une bâche pleine de brindilles de pins. Je sui fasciné par quelques palmiers droits et hauts, et le massif de lauriers d’un rose fané prés du patio il y a également des bancs de bois, je viens m’abriter sous la tonnelle avec des fleurs moelleuses violacées qui s’entortillent dans le grillage. Le léger chuintement d’un quadrimoteur qui descend vers l’aéroport Fiumicino creuse la paix du ciel. Tu écoutes longtemps ce qui monte dans la nuit les rires, les portières des voitures qui claquent les unes après les autres, et les joies romaines de cette bande de jeunes qui embarque pour les fêtes de la nuit .

2 réflexions sur “Retour romain

  1. Retrouver Opitz loin des batailles comme un manuscrit trouvé dans une bouteille. L’écouter se promener si doucement , rentrer le silence en lui. L’eau immobile du passé s’enfle comme une mélodie berçante. Images reflétées dans le Tibre, mirages corrigeant le réel.

    Suprême volupté. Les êtres de rêve existent sans qu’on les touche. Ils s’approchent comme un feu sourd. Vaste coulée de la mémoire, identification émouvante de la conscience de soi dans la ville aimée.

    Paul Edel fait jaillir un monde neuf dans ce qui existe déjà. Ordre poétique d’un conte. Ce qui lui importe de saisir, c’est la sensation

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