Dans les années 80 je louais une maison grise dans la baie de Paimpol. C’était un ancien café dont la terrasse dominait l’eau. Une bande caillouteuse et algueuse s’étendait sur la droite et une jetée sur la gauche. Un sentier bordé de hautes herbes s’achevait dans les broussailles, et rejoignait une bande d’un sable fin et blanc cerné de trois rochers. Dans cette crique y pourrissait une barque qui ressemblait à un cage thoracique goudronneuse , défoncée et mangée de sel. J ‘avais l’habitude de lire le journal chaque matin dans cet abri rocheux . C’est là qu’en début de matinée je vis approcher une grande femme bien proprotionnée, dans une robe rouge longue , chevelure brune déployée; elle marchait avec précaution le long du sentier après avoir ôté ses sandalettes. Elle s’installa prés du rocher couvert par endroits d’un lichen vieil or , d’un cabas en paille tressée elle sortit une serviette de plage , une crème solaire et une bouteille thermos . Elle ôta ses lunettes de soleil papillon qu’elle replia avec soin en soufflant dessus ,les glissa dans un étui , déposa le tout sur un galet et glissa sa robe pardessus la tête. Elle portait un maillot de bain d’un rose caoutchouteux bizarre et posa le chewing-gum qu’elle mâchait sur le galet,prés de l’étui à lunettes. Elle huma l’air, regarda brièvement de mon côté, enduisit de crème solaire uniquement les ailes de son nez,puis l’arrondi de ses épaules. Enfin elle se redressa, glissa un doigt entre son maillot et ses cuisses comme si elle voulait cacher des poils pubiens . Elle approcha de l’eau calme qui chuintait,pénétra en écartant les bras, et glissa avec souplesse dans des étincelles de lumière que ses battements de pieds bousculèrent. Elle sembla s’évanouir dans les frissons argentés de l’eau ; il ne resta plus qu’un persistant tourbillon de bulles et d écume là où ses talons disparurent.Son corps s’était dispersé dans un monde aquatique sauvage vers un horizon étincelant et miroitant de vide.
Deux voiles enfin passèrent au loin sur fond de la ligne de terre avec ses rares villas. La baie gardait l’éclat un peu sombre de ces jours les plus beaux de Juin que je regrettais comme si le reste de l’été ne pouvait être qu’une pâle copie d’une Saint-jean qui s’achève en dévorant l’énergie de la jeunesse en bals et en virées pétaradantes. Maladive sensation d’un automne approchant,avec le jaune feuillu des villas redevenues désertes et du vent poussant le sable le long des portières de garage. Passages de mouettes, nageuse disparue, intensité chimique lente du lichen croûteux que porte le rocher de gauche.Je refermai mon jouurnal et attendis. Les étés précédents ont-ils existé ?
Suave et inquiétant cloaque de cette crique déserte.Le soleil chauffait mes pieds dans le sable .J’attendis.
La nageuse revint à travers trop de soleil après un long moment de complet silence, elle resta dans l’eau à mi corps, s’ébroua et secoua ses mains dans une animale simplicité qui me sidéra. La présence obscure d’une vague molle montant à son ventre fit naître une seule et unique pensée anxieuse:qu’est-ce qui dans sa chair plantureuse et vierge , éveille en moi , un mystérieux présage,celui de ma finitude sur terre ? L’offrande de cette chair féminine au soleil, n’ouvrait que sur un monde immuable, secret, de sable, de vent, de clarté vide , d’attente, de particules de vie en germination , processus qui n’arrête jamais et sur lequel la belle nageuse s’appuyait et se confiait , sans qu’il y ait le moindre partage possible. Les ombres, les vagues, les courants, le bruit éphémère d’une voiture qui s’éloigne sur la route ,assez loin, et cette femme coupée en deux par une eau noire, à demi engloutie, le visage renversé extatique, tandis qu’elle lissait ses cheveux , devint une source étrange de réflexion.
Plus tard elle s’étendit avec une nonchalance étudiée sur la serviette de plage aux ramages vert olive compliqués. Sa voluptueuse manière secouer sa chevelure, de croiser les bras sur ses genoux pour y poser sa tête et de fermer les yeux, sonna pour moi comme une définitive espérance éteinte . Le monde, dans son désordre , son chaos, sans commencement ni fin, neuf et vierge, avec ses mouettes, ses morceaux de bois flotté,ses galets, son sable farineux et brûlant, ne dispensait pas les mêmes grâces que celles que j’avais éprouvées avant la présence de cette baigneuse. Un venin s’était glissé quelque part. La pure beauté animale, béante, radieuse, d’une femme lovée sur elle même, « dans l’amitié de ses genoux » comme on dit, en train d’écouter les gouttes d’eau sécher sur ses épaules, enfermée dans une torpeur naissante , fit naitre et croître en moi un trouble insistant ; je restai sur le bord du monde, sans décence aucune, en trop, ne sachant pas choisir entre une idée d’extase ou de crime.
Dans l’énorme maelstrom verbal de Faulkner, dans ses mélodrames paysans, dans ses chroniques de sa terre natale sudiste devenue grâce à sa machine à écrire, l’ imaginaire comté de Yoknapatapha, je préfère, un îlot particulier,une œuvre à part, le bref roman « Pylône ».C’est mon refuge.
C’est là que Faulkner révèle à nu ses rapports brutaux avec l’alcool, la sexualité, et son dégoût de la civilisation « moderne » uniquement fondée sur l’argent,la standardisation, l’industrie et l’exploitation des masses. Dans une société en train de perdre sa dignité,(le Sud de Faulkner a été envahi par les «Carpetbaggers », escrocs du Nord) il reste quelques hommes épris de liberté, des insoumis, ce sont des anciens pilotes rescapés de la guerre 14-18 que le retour à la paix laisse démunis. Roger Shuman est l’un d’eux. Il pilote un vieux zinc déglingué ,rafistolé, pour participer, à des meetings aériens, « l’été au canada,l’hiver au Mexique » .. Il est réduit à l’ état de saltimbanque ,accompagné de Jack Holmes,le parachutiste , de Laverne,la femme sexy qui couche sans doute avec les deux .Le trio d’acrobates traîne un enfant dont la paternité n’est pas sûre. Ils dorment sous l’aile de l’avion quand il pleut trop fort …
Les pilotes de la guerre 14-18 dont Faulkner aurait voulu faire partie
Cet improbable ménage à trois est accompagné du mécano, Jiggs, qui passe son temps à démonter des soupapes, couché sous le moteur d’un avion qui risque de lâcher à tout moment. .Ces cinq là débarquent à la Nouvelle Orleans pour l’ inauguration d’un nouvel aéroport, en quête de primes et de prix aux montants dérisoires. Apparaît alors un personnage-clé , l’humble journaliste « des chiens écrasés » ,toujours humilié par son rédacteur en chef,qui lui crie dessus comme s’il était une mule. Ce reporter paumé, étique , délabré « immense, indistinct « ,le chapeau de guingois dont Faulkner précise : »cet être humain qui semblait n’avoir jamais eu ni père ni mère, qui ne serait jamais vieux et qui n’avait jamais été enfant » est immédiatement hypnotisé par la liberté sexuelle du groupe.C’ est un des plus beaux personnages de Faulkner.On croit retrouver les désarrois du jeune Faulkner qui fut si souvent humilié par des rédacteurs en chef qui refusaient ses nouvelles ou lui versait des sommes dérisoires pour les publier. Et voici ce que l’auteur pense de la Presse :« …Fragile rouleau d’encre et de papier, assertif et déclamatoire ; profondément et irrévocablement futiles..produit éphémère de quarante tonnes de machines et de la burlesque illusion d’une nation entière. » oui, « la burlesque illusion d’une nation entière »..Voici comment Faulkner définit la presse américaine page 127 de l’édition de poche.
Le journaliste donc ,pour faire un article , suit la petite troupe dans les hangars, au milieu des clés anglaises et des pièces de moteur puis les invite à dormir chez lui, comprenant leur manque d’argent. Il envie cette troupe ambulante, ces forains en combinaisons graisseuses.Leur mépris des conventions, leur vitalité insolente face aux puissances de l’argent,leur intrépidité dans leurs acrobaties aériennes, leur indifférence face aux combines sordides des notables du coin hypnotisent le journaliste. Il touche de prés une humanité vraie.Non seulement il les héberge mais leur fournit un cruchon d’ absinthe de contrebande , et lui même s’alcoolise sérieusement et convoite la belle blonde .Il comprend que ces casse-cou ne sont pas des humains modèle courant , il veut percer leur mystère pour enfin pénétrer dans cette épaisseur de la vraie vie qui appartient à ce domaine de verité qui n’intéresse pas une seconde la rédaction qui l’emploie..On comprend que ce n’est pas un banal article qu’il va ecrire,mais sans doute cxe livre qu’on tient entre les mains. Le reporter a enfin trouvé ce quelque chose après lequel il a couru » toute sa garce de vie « ce quelque chose qui « valût la peine d’être raconté ».En clair, il est en train de devenir écrivain. Et là, on se souvient de la définition de Faulkner :Ecrire, c’est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d’un bois. Ce que vous comprenez alors, c’est combien il y a d’obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre. ».
Sous l’ apparence d’ une virée d’alcooliques et d’un journaliste « ramasseur d’ordures » , ce roman où les personnages titubent, se heurtent les uns les autres, risquent la mort devant une foule de voyeurs, Faulkner nous révèle ses désillusions,et plus largement , la chute de la culture sudiste, le drame des etats vaincus ,touchés à mort, devant le rouleau compresseur de l’industrialisation. Les acrobates en bi-plan sont emblématiques d’une « génération perdue ». Ils rêvaient d’être des héros patriotes au-dessus des champs de bataille de la Somme, ils deviennent des aviateurs de cirque.
C’est aussi dans » Pylône » que William Faulkner décrit fastueusement la Nouvelle-Orleans pendant le carnaval. Rues bloquées, foules en train de se saouler nuit et jour, fanfares, bordels, rixes, bars miteux,poivrots,servantes noirs agressées sexuellement, le tout forme un miroitement visuel, halluciné , un tourbillon ,un vertige à la fois lumineux et enténébré. Le sexe, la frénésie, l’angoisse, la fraternité,les orgueils désesperés,la proximité avec la mort, les relations humaine se disloquent, comme les vieux coucous qui décollent du terrain d’aviation . Le roman nous « défamiliarise » le monde. Il lui restitue une étrangeté radicale.On sort étourdi et sidéré,comme si Faulkner lui même nous avait confié ses obsessions au fond d’un bar.
Jamais, selon moi, Faulkner n’avait été aussi original dans un mélange de dérision, de grotesque, et de compassion.Cette compassion qu’il manifeste pour des personnages isolés, vaillants, anachroniques, dans un monde gangrené où l’homme n’est plus qu’un loup pour l’homme, dans un monde industriel qui multiplie les ghettos.
Faulkner travaille sa prose , la tord, la malaxe en gerbes d’images non pas pour épater mais pour exprimer la tragédie qu’il ressent en observant son Mississippi changer. Et ses obsessions sexuelles se condensent en rafales d’images . On n’oublie pas cette femme qui saute en parachute et arrive, au sol, nue dans ses sangles. »Elle était arrivée au sol avec sa robe, que le vent avait déchirée ou libérée des courroies du parachute, remontée jusqu’aux aisselles, et elle avait été traînée le long du terrain jusqu’à ce qu’elle fut rejointe par une foule hurlante d’hommes et de jeunes gens, au centre de laquelle elle était maintenant étendue à terre, vêtue seulement des pieds à la ceinture, de boue, des courroies du parachute et de ses bas. »
Il ne faut pas se cacher : Faulkner décrit le syndrome sudiste blanc, ces planteurs dépossédés par le Nord qui installe ses entreprises, ses banques, ses Snopes, ces intrus qui rachètent les domaines de la vieille aristorcatie . Faulkner écrit pour faire tourner les aiguilles de sa montre à l’envers : l’aristocratie revient, et il l’a magnifie dans son oeuvre en décrivant une sorte de retour perpetuel du passé,comme une malédiction dont il ne peut se défaire. L’héritage sudiste familial il en est le dernier dépositaire et archiviste . C’est un réflexe de caste, c’est tout à fait évident. Faulkner reste un gentilhomme sudiste.Moraliste lucide au bord du désespoir face au monde moderne liberal et démocratique
Enfin, notons qu’il met en scène son alcoolisme sans fioritures. On titube, on vomit, on dort tout habillé, on devient un fantôme en enfer. Ce vertige alcoolique qui imprègne les pages et donne au récit l’image d’un immense miroir bombé a été la tourment de Faulkner. Il a connu plusieurs désintoxications alcooliques, la dernière lui étant fatale puisqu’il est mort « dans une maison de repos délabrée » à quelques miles d’Oxford Mississippi où il demeurait.
***
Dorothy Malone et Rock Hudson dans « la Ronde de l’aube »
Douglas Sirk a tourné un film adapté du roman , titré en français « la ronde de l’aube ».Avec Rock Hudson,fiévreux, Robert Stack aux yeux fixes qui semblent voir au loin sa propre mort et surtout Dorothy Malone,blonde affolante, qui accepte tout par amour.C’est un assez bon film qui se laisse voir bien qu’il ne reflète pas le caractère cinglant, navré et désespéré, du roman. Les noirs du film, les ombres énormes , ne sont pas assez noirs , le Temps n’est pas asses déglingué, les sales personnages ne sont pas assez louches, et le Désir Erotique qui fait vibrer certains passages -avec l’industrie d’Hollywood- reste une sucrerie.
Un extrait de « Pylone »
« Les deux [avions] qui tenaient la tête amorcèrent leur virage en même temps, côte à côte, leur grondement sourd augmentant et diminuant comme s’ils l’aspiraient dans le ciel au lieu de le produire. Le reporter avait encore la bouche ouverte ; il s’en aperçut au picotement nerveux de sa mâchoire endolorie. Plus tard, il devait se rappeler avoir vu le cornet de glace s’écraser dans sa main et dégouliner entre ses doigts tandis qu’il faisait glisser à terre le petit garçon et le prenait par la main. Mais ce n’était pas encore maintenant. Maintenant les deux avions côte à côte, Shumann en-dehors et au-dessus, contournaient le pylône comme s’ils étaient liés, lorsque soudain le reporter vit quelque chose comme un léger éparpillement de papier brûlé ou de plumes flottant dans l’air au-dessus du sommet du pylône. Il regardait, la bouche toujours ouverte, quand une voix quelque part fit « Ahhh ! » et il vit Shumann bondir à ce moment presque à la verticale, puis une pleine corbeille à papier de légers débris s’échapper de l’avion.
Un peu plus tard, les gens racontaient sur la piste qu’il avait utilisé le peu de contrôle qui lui restait, avant que le fuselage ne se brisât, pour s’éloigner par une montée en chandelle des deux avions qui se trouvaient derrière lui, tandis qu’il regardait au-dessous de lui le terrain bondé de spectateurs, puis le lac désert, et choisissait, avant que le gouvernail de profondeur ne fût devenu complètement fou. Mais la plupart étaient fort occupés à raconter comment sa femme avait supporté la chose : elle n’avait pas crié, ne s’était pas évanouie – elle était tout près du micro, assez près pour qu’il eût pu capter le cri – mais elle était simplement restée là, debout, regardant le fuselage se casser en deux en disant : « Oh ! maudit Roger ! maudit ! maudit ! » puis, se retournant, elle avait empoigné la main du petit garçon et couru vers la digue, l’enfant agitant vainement ses petites jambes entre elle et le reporter qui, tenant l’autre main de l’enfant, courait de son galop dégingandé avec un léger bruit, comme un épouvantail dans une tempête, après le fantôme étincelant et pur de l’amour. Peut-être fut-ce le poids supplémentaire qui fit que, toujours courant, elle se retourna et lui lança un simple regard, glacial, terrible, en criant : « Que le diable vous emporte ! Foutez-moi le camp ! » ..
Publié par les soins de Léonard Woolf ,son mari, en 1953, soit 12 ans, après le suicide de Virginia , ce « Journal d’un écrivain »,malgré ses coupes, est un document capital.
Je l’ai lu en 10/18 dans une traduction assez ancienne de Germaine Beaumont.Il paraît que la nouvelle traduction est supérieure . Cependant, lu d’une traite avec un infini plaisir, ce « Journal » permet de mieux comprendre les enjeux, les buts, les soucis ,les batailles de l’écrivaine (j’ai du mal avec ce mot..) avec les mots et ses personnages, car nous sommes dans son atelier, et nous voyons son processus de création de près. Elle ne cache rien de ses moments d’oppression, de doute, mais aussi ses enthousiasmes.Mais le fond,le principal, restent son dialogue avec elle-même, ses fantômes, et la manière dont on tient à distance une dépression qui guette et qu’elle combat par l’imaginaire. Elle puise beaucoup dans le silence dans sa cabane au fond du jardin,là où elle a écrit ses plus beaux romans.
Le bureau de Virginia Woolf , Monk’s House
Elle réussit à décrire cet espace mixte dans laquelle se mêle le retrait en soi et ce qui bruisse autour d’elle de vie sociale . Cet équilibre si délicat pour elle entre vie mondaine et recueillement, entre souvenirs lancinants d’une blessure originelle (venant des innombrables morts qui ont marqué son enfance) et baignade dans le fleuve sensuel des jours lumineux.
Et en même temps, une sorte de confiance originelle traverse ce Journal .On note que ses états d’âme si subjectifs qu’ils soient se relient directement à la situation générale de cette Angleterre prise entre deux guerres mondiales.On sait que cette femme qui soutenait par sa présence les meetings travaillistes ne fut jamais déconnectée de la politique comme on le croit souvent.Ce n’est pas un hasard si elle tient sa part dans le combat féministe de son époque.
.
L’auteur de « Mrs Dalloway « ou de « Vers le phare » ( qui longtemps fut publié sous le titre « la promenade au phare ») nous entraîne dans son bureau, dans ses piles de livres, parmi ses manuscrits et ses tasses de thé ,ùais rien de confiné chez elle, l’appel de la mer, des plages, des dunes, des champs, des jardins, des odeurs apres la pluie, ou la fascination de draps blancs forment un hymne à la vie de l’instant et une aventure sensuelle.
À noter un détail important qui explique -en partie- l’audace formelle de ce qu’elle écrit:elle sait qu’elle sera publiée puisqu’elle est son propre éditeur. Son mari Leonard Woolf, son futur époux, a créé la Hogarth Press avec elle.Cette bienheureuse indépendance matérielle et financière fait rêver car elle lui a permis une émancipation intellectuelle, une aventure moderniste pour aller au bout de son artsans crainte d’être corrigée ou censurée; Ses recherches formelles ont pulvérisé tranquillement (enfin pas si tranquillement,on le voit dans ce journal..) le vieux modèle victorien d’une manière au moins aussi radicale que celle de l »Ulysse » de Joyce.
La cabane au fond du jardin où elle se retirait pour écrire
A parcourir un peu vite ses romans,et dans une lecture superficielle on peut croire son art incertain,seulement vibratoire, gracieux, vacillant, aquatique, fleuri,alors qu’elle va très loin dans l’exploration d’une figure féminine centrale qui anime ses romans. Grâce à ce Journal-atelier on découvre une recherche technique acharnée, des recherches musicales , un art des ruptures, des soliloques lyriques,des collages, pour faire passer le monde invisible et profond de la conscience dans le monde visible.Recherche précise, épuisante.Elle ne cache rien de ses pannes,découragements, journées vides, tentation de tout flanquer à la poubelle.Il y a un merveilleux bruit de papier froissé dans ce Journal. Chapitres bancales, chapitres biffés, raturés,c’est le labeur quotidien et ses labyrinthes de perplexité.C’est la mère courage du stylo , arrimée à son bloc de papier.Elle poursuit, reprend, avance, écoute ses bruits de délabrements intérieurs qui se font de plus en plus fréquents à mesure qu’elle vieillit. Au milieu de ces monologues intérieurs déterminée, cette audacieuse renouvelle les formes romanesques avec une prodigieuse audace dont se souviendront les françaises Sarraute ou Duras. Dans la critique littéraire (qui lui mange pas mal de temps )elle manifeste une liberté de ton ,une sincérité,des élans, un caractère entier. Son coup de griffe est bien ajusté. Carrément, à première lecture rapide (200 premières pages), elle déteste l »Ulysse » de Joyce,livre scandaleux, interdit, dont on parle tant dans son entourage. Elle renâcle devant DH Lawrence dont elle avoue pourtant qu’il travaille dans le même registre qu’elle.
Virginia Woolf peinte par son ami Roger Fry
La critique littéraire n’est chez elle ni un sport frivole, ni un service d’entraide mutuelle, ni une manière de régler des comptes,c’est une discipline qui fait partie de son métier d’écrire, son laboratoire expérimental de romancière.Elle n’a nulle satiété de lire, et même dans ses périodes dépressives , jamais au grand jamais elle ne perd le don d’admirer; sa curiosité à ouvrir un livre subsiste avec ce mélange d’impatience, d’instinct, et de fièvre qui caractérise les vrais critiques littéraires. Elle parle métier de l’intérieur. Elle observe le Milieu littéraire à la bonne distance, cette foire aux vanités qui la fascine -dont elle est un phare. L’intérêt de ce carnet intime c’est d’y lire en filigrane une sorte de buée de joie d’écrire, écarte tout soupçon d’acrimonie, de jalousie.Rien d’étriqué chez elle, et dans cette prose, subsiste toujours un halo lumineux, un étonnement premier, un remerciement sur le fait d’être là, au monde, dans une lumière de jardin. .On dirait qu’elle a toujours le pas plus vif et hume de l’ air plus frais dés qu’elle écrit.Car il est aussi évident que l’écriture est pour elle un moyen de lutter sont ses moments dépressifs qui se révèlent, vers la fin, plus fréquents.Le couple Création-destruction penche du mauvais côté dans les années 38-39.Les fantômes accourent. Et là son courage consiste à écrire au bord de l’indicible comme si les mots et les phrases de ses derniers romans devaient être une naissance perpetuelle -au-monde sans relâche,jusqu’au bout. On devine un vertige devant le chaos, la mort, les visages décolorés des morts, qui s’empare d’elle.
Cette rêveuse à larges chapeaux et silhouette languide a tenu son journal avec une constance parfaite de 1915 jusqu’au 9 mars 1941, soit 19 jours avant qu’elle pénètre dans la rivière avec des cailloux dans ses poches. Virginia Woolf ,acharnée, minutieuse, vraie, inusable, épuisée, n’omet rien, ni ses émotions devant une dune, ni sa surprise devant un Bruno Walter, chef orchestre « pas élégant du tout » qui lui révèle l’ignominie du nazisme. Elle écrit comme si sa prose était une pellicule hypersensible pour dire une matinée dans Londres et l’arc en-ciel des sensations,l’herbe des marais, le givre sur la vitre, sans oublier qu’il y a une supplication secrète face au vide,même si les voix se démultiplient,s’interfèrent,avec une subtilité mélodique incomparable. Et même si la bouffonnerie théâtrale nous réjouit, les ombres s’allongent, comme c’est le cas dans l’ultime et si beau « Entre les actes ».
Il n’y a rien chez elle du défaut inhérent au journal intime, de cet art complaisant gidien ,calfeutré dans une autosatisfaction avec tous ces grumeaux narcissiques . Le scintillement du monde est là chez elle. Bleu du ciel, ressac des vagues,air frais, l’éther incolore et sans limite au-dessus d’elle, de ses chapeaux ,comme une inquiétante action de grâce. Au contraire des ces journaux qui étouffent l’œuvre, ici, l’ écriture quotidienne,le carnet intime, délivrent, transmettent l’impression physique d’une femme à sa table, devant sa fenêtre grande ouverte. Quelle porosité frémissante chez elle.Son Moi est ouvert, comme une maison aux portes battantes. La journée entière , ses clartés, entrent dans son bureau. C’est un moment de silence sur le jardin après la pluie,l’odeur d’herbe coupée,un dimanche calme d’été, c’est là, on le touche. Il y a du Colette chez elle. Ce qui irrigue ses roman glisse furtif dans les pages de son journal sans la maniaquerie de la plainte qui caractérise ce genre littéraire.. On retrouve sa manière d’être touchée par une rencontre dans un salon de thé, d’un bavardage -caquetage par dessus un haie.
. L’imminence de la guerre en 1938 la terrorise et n’est sans doute pas étranger à son suicide.
Elle évoque sans sentimentalisme ni pathos le décès de de l’ami Roger Fry Au fond, elle est attachante car elle garde une espèce d’espièglerie mélancolique pour décrire ses illusions, ses humeurs, sans jamais rien cacher de ses faiblesses ni de ses moments noirs.En avant, calme et droit, elle écrit.
*****
Dans l’extrait suivant que je donne, on retrouve Virginia Woolf à la campagne dans le cottage que son mari Léonard et elle ont acheté en 1919, Monk’s House, dans le village de Rodmell, baigné par le cours de l’Ouse.
« Londres, dimanche 2 octobre 1932
Nous sommes tellement,t heureux à Rodmell,L.et moi. Quelle sensation de liberté!Cette vue embrassant,t trente ou quarante miles ; pouvoir aller et venir à notre gré ; les nuits dans la maison vide, et la triomphante élimination des intrus, et plonger quotidiennement dans cette divine beauté, et toujours quelque promenade, et les mouettes sur les labours violets, ou bien aller jusqu’à Taring Neville(ce sont les excursions que pour le moment je préfère) sous un vaste ciel indifférent. Personne pour vous bousculer,vous agacer, vous tirer par la manche. Et les gens viennent facilement , s’épanouissent en intimité dans ma chambre. Mais ceci est le passé ou le futur.Je lis également D.H. Lawrence avec mon sentiment habituel de frustration et aussi que lui et moi avons trop de chose en commun:la même urgence d’être nous-mêmes ; de sorte que le lire n’est pas une évasion.Je ne suis qu’intéressée. Ce que je voudrais, c’est accéder à un autre univers et c’est cela que Proust me donne. Pour moi,Lawrence est irrespirable,confiné.Je passe mon temps à me dire que ce n’est pas cela que je veux.Et cette répétition de la même idée, je ne veux pas cela non plus.Qu’ai-je besoin d’une « philosophie » ? Je ne crois pas au déchiffrage des énigmes par les autres.Ce qui me plaît(dans les Lettres*) ce sont les visions soudaines ; le grand fantôme bondissant par-dessus l’écume des vagues, en Cornouailles.Mais je ne trouve aucun plaisir à l’explication de ce qu’il voit. Et puis, c’est tellement harassant, cette quête haletante de quelque chose ; et ce « je n’ai plus que six livres dix » et le gouvernement le chasse à coup de pied,comme un crapaud, et l’interdiction de son livre ; la brutalité du monde civilisé à l’égard de cet nomme épuisé, agonisant(..) L’art c’est de se débarrasser de tous ces sermons ; ce sont les choses en soi,les phrases en soi qui sont belles ; les mers innombrables, les jonquilles devançant l’audace des hirondelles ; tandis que Lawrence ne parle que de ce qui prouve quelque chose. »
Certains jours, certaines nuits, quand il fait froid, quand l’insomnie s’éternise, quand le voisin du dessus claque les portes , quand le train-train quotidien rend morose et ressemble à un étrange enlisement ,quand e l’ennui s’étale et s’inscrit dans le cadran de la pendulette, « j’entre en Russie… » Comme on entre en cure. Qu’est-ce que ça veut dire ?
La steppe
Je reprends mes vieux poches de Gogol ou Tchekhov. J’écoute Richter jouer une sonate de Prokofiev, ou j’écoute le merveilleux Scriabine, ou je rouvre « Oblomov » de Gontcharov ou « Les âmes mortes « , « Guerre et Paix » ou « le Maître et Marguerite » de Boulgakov. Je me réchauffe à la famille Rostov ou à la famille Tourbine.
Tchékhov
Le miracle a lieu :un sentiment d’être, avec eux, à l’abri, dans leur famille , vautré sur leur canapé, logé enfin dans une humanité plus chaleureuse, plus vaste, plus vraie, plus profonde, plus fantasque aussi comme si dans leurs passions et même dans la platitude de leur vie, dans leurs promenades en forêt, dans leur long hiver enfoui, dans leur mélancolie, ils dispensaient des trésors d’humanité. Leur foyer irradie. Ces écrivains, quand on les fréquente deviennent des proches. Leur voix nous murmure et résonne loin en nous. Ils captent le déraisonnable et le grotesque de la vie et en même temps nous proposent des raisons d’espérer. La miséricorde de Dieu joue un grand rôle chez Dostoïevski –que Bernanos a lu de près- et pas du tout chez un Pasternak qui croit à un vitalisme et un salut par l’Art grand A.
« Pensées mélancoliques » de Joukovski
Les uns croient en Dieu : Tolstoï ou Dostoïevski, d’autres non : Tchekhov est matérialiste (« il y a plus d’amour du prochain dans l’électricité et la vapeur que dans la chasteté et le refus de manger de la viande », écrit-il. Il croit que les nouvelles générations seront (peut-être !) meilleures. Boulgakov croit au diable, lui qui fut aussi médecin. Il est d’un pessimisme total et pourtant il nous fait rire avec une fable politique. Lisez « Cœur de chien » qui raconte la transformation d’un bon chien en méchant homme. Dostoïevski va loin dans l’exploration de nos couches profondes et fascine les psychanalystes, avec son mélange de sauvagerie et d’extrême sensibilité, un goût pour sonder les hérédités obscures et lourdes, et des visages de femmes bouleversants. Ajoutez son immense fond de sympathie pour le peuple russe , à l’exclusion des autres parfois avec son panslavisme… Il met à jour des pans inconnus de la nature humaine, des noirceurs, des pulsions criminelles , avance dans des zones qu’aucun autre écrivain n’a osé aborder avec cette audace. L’auteur de « Mémoires écrits dans un souterrain » , réussit les grandes scènes de ses romans en détaillant la joie dans l’humiliation et dans le sadomasochisme. Dans sa vie aussi. Quand première femme meurt, il écrit à un ami : « O mon ami, elle m’aimait sans limites, et sans limites, moi aussi, je l’aimais. Mais nous n’étions pas heureux ensemble. Bien que nous fussions bel et bien malheureux nous ne pouvions cesser de nous aimer :plus nous étions malheureux, plus nous nous attachions l’un à l’autre. »
Tchekov jeune
Le paradoxe de ces écrivains est que souvent, dans la lignée gogolienne, la trivialité et les petitesses de la condition humaine, minutieusement étalés apportent au lecteur une consolation fraternelle, une gravité et en même temps un sourire de complicité.Tous brisent la solitude du lecteur avec une déconcertante facilité .
Nos russes mêlent le ridicule et le sublime, le cruel et le compassionnel d’une manière que nous ne savons pas utiliser. Comme si leur spectrographe enregistrait des radiations et des couleurs de la sensibilité humaine qui nous échappent, comme si leur conscience était davantage percée par les stridences d’un monde à vif. Quand on lit Gogol et qu’on suit les errances de son héros Tchtichikov qui s’étourdit et se fatigue à parcourir la terre russe par tous les temps, renfoncé dans sa britchka dont les roues tournent si vite qu’on voit la steppe à travers avec ses chemins défoncés.. Gogol métamorphose la réalité qui ressemble à une toupie qui tourne en ronflant par-dessus les champs et les clochers. Tout devient insolite et auréolé de magie, la moindre auberge crasseuse, la moindre cour boueuse, le nez d’un paysan. C’est déroutant l’aisance avec laquelle il laisse son imagination dériver spontanément en métaphores magnifiques : »La journée n’était ni lumineuse ni sombre ; elle avait cette teinte bleu gris qu’on ne voit qu’aux uniformes usés des soldats de garnison, guerriers pacifiques d’ailleurs, si ce n’est qu’ils se saoulent quelque peu le dimanche ».
Moujiks, factionnaires, hobereaux, vieilles bigotes, mais aussi les enfants , simples d’esprit, casse-pieds bavards, cochers, corbeaux, faux Revizor, coquettes emplumées, tout s’irise de fantastique et d’un peu de mysticisme.. Et Gogol n’ jamais caché en vieillissant, que c’était la religion qui, lui avait donné un mode d’emploi avec les Évangiles ,lui qui voulait, dans les dernières années de sa vie, faire un pèlerinage à Jérusalem.
Forets de bouleaux, fleuves larges, horizons dégagés et nus :les écrivains russes cheminent naturellement vers une certaine sainteté qu’ils accordent à la Nature.
Portrait de jeune fille de Valentin Serov
Ce n’est pas un hasard si la description de la steppe la plus désolée a permis au jeune Tchekhov de connaitre la célébrité. L’attachement à la terre comme une ferveur religieuse. Là encore, écrivains russes, voix proches, intuitions irrationnelles qui révèlent à demi des sens secrets. Voix pressantes, amicales, considérations charitable à propos de la petitesse humaine, humour oblique, et un sens de la vie lente et secrète de chaque âme, du temps qui prend volontiers l’allure des nuages immobiles sur les toits et sur nos tourments.. Officierrs , bourgeois,petits propriétaires terriens, fermiers ruionés, insititruce viuvotant mal, actrices vaniteuses, ils,peuvent être grincheux, raleurs, amers, ils ne sont jamais aigrés car le regard que lécrivain pose sur eux itrtadie de tendrfesse et d’étonnement. Saisir la grisaille des vies humbles, gens modestes, secrets, humiliés, fatalistes,jamais aucune sécheress,une aérienne douceur. . Que ce soit une dame au petit chien qui s’ennuie pendant sa cure thermale ou un métayer faisant ses comptes, chacun recèle un mystère, une opiniâtreté, une part insécable et fascinante. Quelle leçon.
Paysage du peintre Levitan qui fut l’ami de Tchékhov
Loin de la production littéraire courante, il y a parfois-rarement- un roman aérolithe, un roman transgressif, un roman solitaire qui se dresse dans le paysage français comme une sorte de statue d’île de Pâques.C’est le cas d’un roman publié en 1964, dans la collection « Le chemin », chez Gallimard. « Le Reliquaire » de Frantz André Burguet.Un vrai cas d’école. Ce roman avait été remarqué par les bons critiques de l’époque, pour sa véhémence, son feu central, son romantisme si original et décalé.
Souvenons nous que ces débuts des années soixante est un curieux moment littéraire. C’est la fin de la littérature engagée, existententialiste et absurde ligne Sartre -Camus.Sartre boucle son œuvre de fiction par un bref récit autobiographique « Les mots » en 1964 .ensuite il ne s’intéressera qu à la politique. Camus,lui, est mort sur la route de Paris le 4 janvier 1960 dans un accident prés de Montereau.
Le Nouveau Roman émerge difficilement . Sarraute publie ses « Fruits d’or « en 1963 ,Robbe-Grillet « La maison de rendez-vous »en 1965, Duras se remarque avec « le ravissement de Lol V. Stein » en 1960, et Claude Simon avait frappé fort avec sa « Route des Flandres ». Dans ces années là le public populaire lit Hervé Bazin , Troyat,Cesbron etc.
Un jeune niçois blond surgit en 1963, à 23 ans, Le Clézio avec son fracassant « Proces-Verbal »,dans la même collection d’ailleurs que celle de Burguet, dirigée par un directeur littéraire en pleine forme, Georges Lambrichs.
Mais revenons à ce « Reliquaire »de 1964…L’ œuvre semble avoir mûri sous le double soleil noir de Chateaubriand et de Nerval. Oeuvre, hors-sol avec son obsession anachronique de la sylphide: ici c’est Elia , jeune fille malicieuse en bikini,sorte de Lolita sortie d’un pensionnat religieux.
L’histoire, simple au départ(un jeune homme de18 ans s’éprend d’ une fille de 16 ans et passe quelques jours en été et quelques jours en hiver avec elle, au bord de la mer) se fragmente,éclate avec des tortueux décalages chronologiques , car le narrateur semble acharné à mélanger une aventure réelle aux dérives de purs fantasmes pour suivre la pente d’une imagination désorganisante. L’évocation de ces amours adolescentes constitue la trame du livre,à laquelle s’ajoutent des lettres et des réflexions du narrateur sur la réalité de ce qu’il rapporte.
D’abord amour d’été dans une ville balnéaire de mediterranée (j’ai pense à Sète) dans une petite chambre d’hôtel de second ordre, puis un séjour d’hiver plus bref dans des côtes nordiques plus glacées. Baignades d’abord sur un rivage encombré d’épaves(il y a même un christ en croix rongé par les sels marins) ,errances au bord d’ étangs froids avec des courants violets. Les dialogues poursuivis dans une chambre close permettent de mieux connaître cette Elia .Elle possède un corps gracile, une bouche moqueuse, elle trimballe partout un gros Shakespeare relié toile bleue,sa seule lecture , tandis que lui est le fils d’un universitaire qui a travaillé des années sur « Les confessions » de Jean-Jacqsues Rousseau et qui n’écvioute que « La Grande Fugue » de l’ami Beethoven.Une photo (prise par mégarde) et finalement découpée et collée sur un pied de lampe nourrit le narrateur dans son obsession.
Existe-t-elle cette Elia ?
S’agit-il de se souvenir d’elle ou de la construire ? Toujours est-il que le narrateur, victime consentante, tombe dans une vénération d’autant plus troublante qu’il y a un pacte de chasteté. On se frole,mais on ne s’appartient pas. Lui s’absorbe souvent dans la contemplation de la femme endormie. Il collectionne ses sommeils, puis Elia raconte -ou invente ?- ses rêves. Tantôt c’est une écolière appliquée,gaie,pimpante, fidèle, tantôt une insolente garce boudeuse,exigeante, s versatile, bref une fugitive. Son jeu est de séduire et déconcerter.J’ai cru comprendre que placée à une éternelle distance du natteur, convoitée et intouchable, elle atteint au cœur du psychisme du narrateur et fait naître de larges nappes d’images effervescentes et de fantasmes . On pense évidemment à la sylphide de Chateaubriand qui hante,par sa féminité fantomatique toute l’oeuvre : « Cette charmeresse me suivait partout invisible ; je m’entretenais avec elle, comme avec un être réel ; elle variait au gré de ma folie […]. »
Frantz André Burguet
On songe aussi à Gérard de Nerval, et à sa Sylvie, fille du feu qui symbolise toutes les femmes réunies en une seule, née de l’idéalisation d d’images d’enfance et d’adolescence .
Jean-Baptiste-Camille Corot
Burguet écrit : « Elle était la première fille qu’il m’était donné de voir évoluer dans tous les moments du jour.Je gardais avarement chacun de ses gestes, et son personnage m’enchaînait au point que je sacrifiais tout pour le conserver : le plaisir de mon corps, et notre équilibre.. » Tout le conte à la limite de la rêverie devient éloge de l’abstinence , avec le vertige qu’il procure , avec la tension sauvage qui magnétise pas mal de pages et fait l’originalité absolue de ce livre. Il y a,dans des dialogues apparemment ordinaire ente Elia et le narrateur quelque chose d’un malaise.Le roman perturbe. Les fantasmes deviennent des souvenirs ou est-ce le contraire ? Le voyeurisme et la chasteté ouvrent donc des pans secrets d’une vie fiévreuse,nocturne, cachée, edenique, recherche presque ésotérique qui entrouvre ses portes d’ivoire à ce couple orgueilleux. Dan,s cette démarche on retrouve le romantisme allemand façon Novalis qui, avec une candeur enfantine, croit à un point idéal de la pensée qui investit un monde qui ne connaît pas la désolante fuite de temps,ni la culpabilité, ni le remords, et la pauvreté du malheur et devient une beauté sans destination immédiate.
On voit que le sujet du « Reliquaire » ressemble à une quête romantico-mystique. L’auteur s’invente un passé, une histoire dont la noblesse tient au seul mouvement de l’écriture .Cette confession délirante longe des précipices,force la dynamique du langage avec des phrases longues , qui mélangent l’appétit de bonheur sensuel immédiat (mais frôlé) et la haine de la vie d’adulte dans ses pitoyables accommodements .
Parfois une page brille classique dans sa plénitude, parfois le désordre passionné tourne à l’obscurité et au brouillard langagier . Mais souvent on reste bluffé par un paysage traversé d’éclairs et qui donne une formidable impression de présence au bord du fantastique.Je me suis demandé si Gracq l’avait lu.. Peinture d’une griserie, curieux mélange de sang chaud et de souffle délicat. C’est livre à relire plutôt qu’à lire car son aventure intérieure possède ce mélange d’audace et de désinvolture qui désoriente bellement.Ce roman a fait un pas de coté assez sidérant. Et prend ses grandes distances.
C’est à prendre ou à laisser.Mais je prends ce discours brisé, cette manière impétueuse qui se libère de tout conformisme et refuse les sensibilités de son époque.
Oui, ce livre est un choc,une fracture dans le discours ordinaire du roman contemporain. Il y a de la liturgie dans cette prose, et aussi quelque chose comme une insolence assumée.. Toutes les portes de la vraisemblance sont franchis comme dans un rêve, à la manière dont Cocteau franchissait les miroirs.Pour Burguet le seul sujet du livre est de réaliser par l’écriture une alchimie de l’expérience vécue ou rêvée .On voit comment un couple fuit devant la banalité de la vie, exprime une sensibilité aristocratique qui rejette au loin le brouhaha indistinct du reste de l’humanité. C’est le dandysme du livre qui affiche fièrement son culte de la différence.
La fin, brutale, ne se raconte pas,et fait vibrer longtemps le récit.
L’été prédispose aux lectures longues et enrichissantes. Je recommande qu’on prenne le temps, cet été, pour découvrir le grand écrivain autrichien Heimito von Doderer (1896-1966), contemporain de Musil et de Broch, et qui mérite d’être découvert en France, d’autant qu’il bénéficie d’une traduction magnifique de Robert Rovini qui passa les dernières années de sa vie à donner vie à cette multitude de personnages qui se croisent dans les salons et les cafés viennois, selon un assemblage d’intrigues assez complexe. Comme chez Proust la haute société se décompose en mille détails « aussi mélancoliquement isolés que des astres dans la nuit ». Oui, il y a une féerie proustienne dans le mélange subjectif de souvenirs, de fragments de conversations, de scènes quotidiennes analysées méticuleusement, d’impressionnisme voluptueux, de chatoiement du réel pour décrire saisons, fuite du temps, souvenirs d’étés , promenades d’automne, randonnées hivernales dans les sous bois; enfin, constamment, une fine bouffonnerie nimbée de nostalgie pour raconter les derniers feux de l’empire austro-hongrois. Il est assez incroyable que cet auteur d’une si grande tradition classique, lu avec passion dans les pays de langue allemande, reste ignoré en France.
Heimito von Doderer
Son œuvre capitale « Les démons » est paru en 1956.Son auteur a mis trente ans à l’écrire. Sans être exactement un contemporain de Proust ((1871-1922) Heimito vonDoderer (1896-1966) a, comme Proust mis en évidence une écriture à la fois complexe, subtile et impressionniste pour donner de l’ensemble de société « mondaine » viennoise une image minutieuse et profonde. Il y a chez lui une analyse enveloppante des personnages, de leur passé, des coups de sonde dans les replis cachés de leur sensibilité (avec souvent de l’humour) Il y a aussi une intuition permanente du Temps intime qui ouvre des déréglements subliminaux selon des visions perturbées, baroques.Cette méthode d’introspection reflète et redouble l’architecture de la ville de Vienne dans une linéarité musicale souple,d’un charme absolu…Le grand principe de relativité des points de vue condamne chaque partie du livre à offrir des perceptions nécessairement partielles et fugitives en ruptures: le grand décousu de la vie,lié au moment, à l’endroit où on se place,rompt les fausses unités rationnelles d’un art classique et aboutit à une succession de moments perturbés qui font éclater l’apparence ordinaire des choses. Le paysage, le décor(forets, salons, palais,ruelles tordues) qui cerne les personnages , forment des petites taches, des osmoses,comme si une menace, une angoisse, une euphorie formaient toute une herméneutique liée à la libido et à une mémoire pulsionnelle incontrôlable. de plus ce sont ces lignes de rupture qui donnent à l’œuvre des couleurs sensuelles si éparpillées et surprenantes, offrant des double sens, un abandon à des coïncidences et libres associations quasi surréalistes..
Au milieu d’une unité, Doderer déconstruit et rejoint des perceptions bien en amont de toute perception rationnelle. en ceci, il se révèle proustien. Mais la grande originalité de Doderer c’est qu’il place et agence ses personnages dans la ville de Vienne, qui est le grand personnage du livre. Tous les quartiers de Vienne sont explorés, scrupuleusement, poétiquement, avec une exactitude géographique magnifiée par une espèce d’irisation printanière qui court tout au long du roman. , les rues, les places, les palais, les sous-bois à sentiers enneigés, les cafés, les salons à hautes fenêtres, les tavernes forestières, forment non pas le décor mais la sève du roman. Doderer saisit l’étoffe même de la vie viennoise, dans un mélange de délicatesse picturale, impressionniste, et de lucidité .Il nous parle de la douceur d’une société avant son effritement et sa condamnation. Chronique ironique et satirique (moins cérébrale que celle de Musil ) elle frappe aussi par une tendresse presque galante, à l’ancienne, et proustienne comme si l’auteur nous mettait en garde car cette société impériale en voie de disparition avait porté des valeurs dont la disparition apporte une menace pour les générations actuelles. On approche historiquement de l’irruption nazie.
C’est donc bien une écriture – ferveur pour cette ville, et pour ses personnages hypercultivés et hypersensibles : Kajetan , Schlaggenberg ou Stangeler. Mais à l’intelligence historique et psychologique Doderer mêle toujours une certaine féerie mélancolique pour une société de plaisirs, de commérages de salon, de diplomatie compliquée, de fidélité aux valeurs traditionnelles d’une société fermée qu’il appelle « les Nôtres », tout ceci pris dans un inéluctable mouvement d’érosion et d’effacement Le « ton » et la « touche » Doderer sont sans équivalent dans la littérature germanique..
Il est évident qu’on se perd un peu parmi ces nombreux personnages aux destins entrelacés. Il faut s’abandonner au charme de la lecture,car tout s’éclaire vers la fin du roman. Précisons que Les Démons se centre sur les évènements survenus en Autriche le 15 juillet 1927. Ce jour-là, au tribunal de Vienne, sont acquittées trois personnes. Celles-ci, membres notoires d’une milice de droite, étaient accusées des meurtres d’un ouvrier d’une quarantaine d’années et d’un enfant lors d’une manifestation ayant opposé, quelques mois plus tôt, des partisans de Droite à d’autres de Gauche. L’acquittement, jugé partial, sera à l’origine d’un soulèvement populaire qui sera réprimé dans le sang. Autour d’un nombre considérable de personnages, l’auteur semble alors brosser, variant ses perspectives, un portrait du Vienne qui bascule vers un nouveau régime politique.
A ne considérer que cet aspect-là, on pourrait rattacher Les Démons à cette littérature « fin d’époque », « basculement d’un monde » mais la multiplicité des intrigues, les rythmes de narration différents, l’enchevêtrement des vies privées et des secousses politiques font que le récit se calque sur l’étoffe même de la vie. Miracle.
Alors nous lecteurs, sommes embarqués dans une quête spirituelle sur un monde disparu. Thomas Mann, dans sa « Montagne magique » avait le même projet. Ne pas tout comprendre des intrigues tricotées inlassablement, ne doit pas décourager. La subtilité analytique, la finesse sensuelle des descriptions, les milles nuances qui vont du flirt passager à la passion brûlante, ont quelque chose d’universel.Enfin les différentes lumières ( lumière de neige dans la foret viennoise, lumières d’automne dans les parcs ,,maisonnettes de Grinzing au charme champêtre désuet, lumières contre-jour des hautes fenêtres des salons ambassade ou de salons bibliothèque, lumières vertes et basses des cafés avec billard forment une fresque irisée, paradisiaque.Doderer n’est plus tout à fait l’auteur-démiurge classique , mais il est le chroniqueur tantôt distant, tantôt ému, se rapprochant soudain de ses personnages(certaines femmes sont étonnantes de fraicheur, de coquetterie, de charme,) comme s’il tenait un aparté avec le lecteur, bavardage toute au long d’une promenade inspirée entre printemps acide et automne interminable.… L’assurance moirée de cette écriture fascine, tant elle capte dans ses volutes toutes les métamorphoses sentimentales, affectives, ou même le trésor archéologique et architecturale de la ville.
Doderer au café de l’hôtel Sacher avec ses amis écrivains Hans Weigel et Robert Neumann
Il y a aussi chez Doderer,comme chez Proust, des Oriane, des Guermantes, des Verdurin, des Swann et des Odette mais de la société autrichienne Mittell Europa :esthètes et historiens, universitaires zoologistes, bateleurs ;fonctionnaires dévoués, ou médecins américains, plantureuses mangeuses de gâteaux à propos perfides et aristocrates oisifs , beaux parleurs sous tonnelles de vigne et jeunes garçonnes ambitieuses, poupées érotiques et vieux beaux, officiers ou commissaires de police, jeunes fiancés ou conseillers à la Chambre des Finances, se croisent dans un étonnant ballet ,tantôt dans le plein jour du Graben, tantôt sous les clartes lunaires des quais du Danube. Bref, population entière viennoise des années 2O avant la fermentation nazie. N’omettons pas que Doderer fut séduit un temps par le national-socialisme mais son retour au catholicisme, en 1940, le ramena à la lucidité .
Comme chez Proust, Doderer a un sens des dialogues parfaits et souvent cocasses . Les déplacements, les excursions, les fêtes, les cérémonies officielles, les environs forestiers sillonnés par les premières rutilantes voitures, les flirts tout est décrit comme si ,sous la banalité, se trouvait une splendeur cachée mais dont le narrateur ne révèle pas les fins ultimes. C’est toujours d’une justesse et d’une précision souveraine.. sensations, méandres de l’âme féminine, suave phrase qui, comme celle de Proust, entraine sur des chemins escarpés des révélations psychologiques à tiroirs et des métaphores surprenantes.il étudie, comme Proust, les effets de la mémoire et du présent, les méandres des hypothèses imaginatives et suppositions entre relations humaines. Doderer mène un déconcertante intelligence ce qu’il y a de produit historique dans les classes sociales entre aristocratie vieillissante et nouvelle bourgeoisie montante.
« Un meurtre que tout le monde commet » de Doderer version en langue allemande
Il donne même le sentiment de débusquer les névroses naissantes de cette nouvelle société naissante car il a un sens des « maladies de l’âme », et celle, notamment, de l’ennui.
L’article dans l’Encyclopédia Universalis a raison d’insister sur l’importance ce « dernier grand romancier — et sans doute le plus « viennois » — de la prestigieuse lignée des Musil, Broch, Roth et Canetti ».
Il commença à publier dans les années 1930 (Ein Mord, den jeder begeht, 1938), mais c’est seulement en 1951 qu’il connut la célébrité avec le roman Die Strudelhofstiege oder Melzer und die Tiefe der Jahre, vaste fresque de la société viennoise. Oui, la technique romanesque de Doderer est d’une virtuosité époustouflante.
Le Quartier Grinzing dont il est souvent question dans « les Démons »
Premier extrait du roman:
Dans cette extrait suivant, Doderer nous livre une constante de sa sensibilité :la surface des choses nous délivre des messages essentiels, un peu comme Proust avec le grain rêche d’une serviette.. On admirera aussi l’ humour de la dernière phrase.
« Les fenêtres du café de la gare François-Joseph plaisaient aussi à Mademoiselle Drobil par leurs arcs amplement cintrés où les grandes glaces s’arrondissaient en haut d’une façon quelque peu insolite… Ma foi, ces petites choses qui relèvent le goût de la vie ne sont pas sans une certaine importance que nous étouffons, il est vrai, la plupart du temps ; mais dans le souvenir elles se montrent bien plus durables que ce qui semblait important sur le moment, souvent même elles y constituent les seules places encore éclairées. Moins agréable était la seconde particularité de ce café, les joueurs de cartes qui, même maintenant qu’il ne faisait plus chaud depuis longtemps, persistaient à ôter leurs vestes et à siéger autour des tables de jeu vertes en gilets défaits ou en chemise à bretelles. Ils parlaient tchèque parfois, ce qui obligeait Emma à participer involontairement à tous leurs débats. Bien sûr, elle ne pouvait pas savoir que ces gens étaient en majeure partie des concierges des environs qui avaient l’habitude de se rencontrer là ; l’antipathie de Mademoiselle Drobil ne reposait que sur l’instinct, peut-être aussi sur l’odorat. »l » Traduction de Robert Rovini
2eme Extrait du roman:
« Cette partie de la ville [de Vienne] est par endroit proche du fleuve, mais ce n’est pas vrai de toutes ses rues et ruelles ; il semble pourtant que de quelque façon tout se rapporte plus ou moins à lui, dont la nature est d’ouvrir les terres, d’autant plus efficacement ici qu’il y coule déjà entre des rives plates : le Kahlenberg et le Bisamberg étaient en amont de la ville les dernières hauteurs à sembler doucement venir serrer son cours, l’un avançant près de l’eau, mais l’autre comme fuyant déjà de sa courbe arrondie vers le fond du ciel. Et c’est à partir de là que commence l’Orient plat. Les cheminées des vapeurs à roues progressent lentement, on les voit de très loin, on entend aussi leur bruit sourd de meule quand ils remontent. Quand le vent soulève les jupes des saules, la face inférieure argentée des feuilles devient visible. À l’horizon, des nuages lourds de vapeur : là-bas de l’autre côté, le Marchfeld [plaine fertile au Nord-Est de Vienne, sur la rive gauche du Danube] ; non loin, la Hongrie.
Le quartier est bâti sur une grande île qui a en gros la forme d’un navire, d’un gigantesque navire qui a autrefois remonté le fleuve encore gigantesque pour venir mouiller ici. Il y a longtemps maintenant qu’il ne plus repartir, les eaux ayant baissé. Sur la plage avant s’est étalée la Brigittenau, au milieu se trouve Leopoldstadt, rejointe par le Prater, et tout à fait à l’arrière on fait des courses de chevaux dans la Freudenau.
Léonard sentait le fleuve. Il le sentait, le soir, quand il était couché sur le dos sur le divan de cuir lisse de sa chambre.
Le fleuve sentait. Le fleuve était pollué. C’était ce qui formait au plus profond, au plus intime, le vif de cette âme ou corps, de cette broche par laquelle son passé sur l’eau rejoignait le présent de Léonard et l’habitait. Non que l’eau du fleuve ait senti, elle coulait trop vite, dans le lit principal tout au moins. Mais la vie sur les remorqueurs, en remontant de Budapest, en passant sous le haut promontoire montagneux de Gran [Ezstergom], en franchissant Komorn [Komarom/Komárno], cette vie lente sur les péniches était toujours accompagnée d’odeurs que ces larges vaisseaux trainaient en quelque sorte par la plaine verte qu’elles offensaient et polluaient : cuisine et chambre à coucher, femmes et enfants qui se trouvaient souvent sur les navires de ce genre, sur ces bateaux qui du dehors avaient l’air superbes et propres, grands comme des navires de haute mer, passés au goudron noir. Ce n’était pas le goudron qui gênait le nez de Léonard : il l’aimait bien. La fumée des cheminées du remorqueur de tête, s’il arrivait que le vent la rabatte sur le train de péniches, incommodait moins Léonard aussi, encore que l’on se mit alors volontiers à jurer à bord. Mais l’épais remugle de moisi et de malpropre qui remontait le fleuve lui causait un trouble profond. »
Pour terminer j’aime ce début de l’article de Marcel Brion,publié le 20 mars 1965 dans « Le monde » pour annoncer la traduction si réussie de Robert Rovini qui permettait aux français d’avoir accès à cette œuvre capitale.
« Il n’est pas inutile de bien connaître son plan de Vienne pour s’orienter dans les Démons de M. Heimito von Doderer, de même qu’il faut avoir dans la mémoire ou sous les yeux la topographie de Dublin pour se diriger sans erreur dans l’Ulysse de James Joyce. Vienne, en effet, est peut-être le personnage principal du livre, non que la ville y vive, à proprement parler, comme le Paris de Zola ou le Londres de Dickens, mais plutôt parce qu’elle est, invisiblement, imperceptiblement, la force d’attraction qui précipite les uns vers les autres les très nombreux personnages. Leur localisation dans les différents quartiers de la capitale autrichienne, dans les villas de la » banlieue verte « , sur les pentes du Kahlenberg, dans les cafés du Ring, ou les vieux palais du centre, répond à une intention très marquée de la part de l’auteur.
L’emmêlement de ces destinées est un immense jeu auquel tous ceux qui participent partent de points différents, se rencontrent, se séparent, s’entrecroisent. La polarisation de certains » groupes » dans des cafés, dans des salons, dans des excursions à travers le Wiener Wald chanté par Johann Strauss répond à cette secrète force d’attraction qui se dégage de l’âme même de Vienne, de ses structures sociales et mondaines, de sa configuration géographique et de sa place au centre même de cette République autrichienne qui a succédé à l’empire bicéphale de naguère. »
Les pentes du Kahlenberg sont souvent évoquées dans le roman.
Il y a plus de 15 ans, je fus invité en bretagne par un écrivain que j’admire beaucoup. Pendant qu’il préparait à déjeuner, je me suis mis, sur un carnet quadrillé, à noter ce que je voyais dans la grande pièce qui lui servait de bureau. Avez vous une idée de quel écrivain il s’agit? Bien sûr, il y a quelques précisions qui donnent des indications précieuses sur l’œuvre de cet écrivain…
La pièce est assez grande et basse de plafond, avec une cheminée sur la gauche encadrée de panneaux de bois striés représentant vaguement des colonnes grecques de style ionique avec des rainures assez profondes et un chapiteau sommaire.
Sur le dessus de marbre trône une maquette de chalutier rouge et noir et un almanach pour les marins avec les horaires des marées. Il y a aussi sous un cube vitré la maquette de « L’Union-Castle Liner Gascon ».
On note également des bûches entassées dans un panier d’osier et un bouffadou avec des gros nœuds dans le bois.
Le mur du fond est occupé sur toute la longueur par une bibliothèque de chêne sombre avec des cabochons. On remarque par endroit une multitude de petits trous de vers.. et une rangée de placards. On y trouve de lourds volumes d’histoire de la marine, des boussoles en cuivre, de vieilles jumelles, et un minuscule taille crayon en forme de sous-marin. Sans compter les innombrables reliures de gros cuir des œuvres complètes de Jules Verne, des cours de navigation des Glénans, et puis tout un tas de romans, vers le haut, qui vont de l’Odyssée d’Homère à « Au dessous du volcan » -de Malcolm Lowry. A l’extrémité d’un rayonnage , on trouve deux « Vies de Saint Augustin » dans des collections de poche différentes et visiblement feuilletées. Et tout au long des étagères, étaient punaisées des cartes postales qui semblaient venir, dans leur couleur sépia, d’un autrefois :quand les hommes portaient des canotiers et les femmes des robes à crinolines. On distingue des palmiers, un quadrillage de rizières , une pagode, tout cela venant sans doute d’anciennes colonies, et notamment d’Indochine. Il y a aussi une ou deux cartes postales de « La Bretagne pittoresque » avec des calvaires sur fond de nuages et des jeunes filles (souriant ou pouffant de rire?) portant le costume noir à jupe bouffante et la coiffe de dentelle en tuyau de poêle. Le grand bureau occupe l’angle contre les boiseries de l’escalier qui mène aux chambres du premier. Cette tableau à tréteaux supporte une lampe de bureau formé d’une coupole d’un noir mat, un vieux téléphone d’un bleu plastique, une loupe, un couteau à plusieurs lames, un pot de la Compagnie Coloniale ayant contenu du thé Earl Grey, et pas mal de cartes postales représentant des peintures d’Eugène Delacroix, notamment une superbe « Tête de lion » et une reproduction pâlie d’un tableau de Jongkind, »un quai à Honfleur ».
A noter aussi un guide des limicoles, et en l’ouvrant on découvre des petits échassiers, pluviers, barges, courlis, tourne-pierres.Il traîne aussi des pinces à dessin, une rallonge pour prise électrique, une boule de plastique abritant un phare autour duquel tourbillonnaient d’infimes morceaux de plastique qui devaient figurer de la neige, si on secouait l’objet.
Quand on lève la tête, on remarque un plafond formé de lames de bois laquées de blanc avec des auréoles jaunes.
Quittant cette pièce assez sombre pour la terrasse ,choc lumineux, réverbération, le vent claque, et au-delà de la frêle balustrade ,la baie étincelante, le ciel bleu.
En mai 1925 Virginia Wolf publie » Mrs Dalloway » simultanément en Grande Bretagne et aux Etats-Unis. Elle a 43 ans. C’est l’année où sa maison d ‘ édition signe le contrat afin publier la traduction des œuvres complètes de Freud..Le roman a été commencé entre 1922 et 1923, et c’est en 1923 que dans son « Journal » et sans ses lettres V.W. mentionne Proust et ne cache pas son influence sur ce qu’elle écrit.
Dans ce roman où l’action est quasiment réduite à zéro, nous sommes à Londres au mois de Juin . Par une claire matinée de juin Clarissa Dalloway sort dans Bonds Street pour acheter des fleurs et en orner sa maison pour la fête qui s’y tiendra dans la soirée. .le teste enregistre le flux de sa conscience, dans son regard, et tous les petits impacts sonores qui l’assaillent .Sentiments, sensations lumineuses, kinesthésiques images et scènes du passé , conversations, qui reviennent , prises dans une sorte d’euphorie printanière. Le décousu ajoute au charme.. Réminiscences diaphanes questions politiques qui préoccupent son mari député : Clarissa se souvient de P, regrets de n’avoir pas épousé son amour de jeunesse, Peter Walsh
Le cinéma mental mêle avec un chatoiement d’images charmeur le présent de la rue, ses bruits, ses voix, rencontres. La subjectivité désordonne la réalité solide et immédiate de la marche avec ses bouffés, à une fièvre envahissante. Ce que ‘l’auteur appelle dans son Journal « des moments d’être » envahissent la conscience brise et émiette le temps des horloges.
C’est dans « Mrs Dalloway » qu’elle pousse le plus loin l’expérience de « moments extatiques ». On se souvient que c’est dans « Le Temps retrouvé » que Proust les réunit ces moments : la sensation du pavé mal équarri, le bruit d’une cuillère contre une assiette, le grain d’une serviette empesée, qui transportent le narrateur successivement aux pavés de la basilique St-Marc à Venise, au bruit métallique entendu dans un train entre Cabourg et paris, et à la serviette rêche utilisée à Balbec.» Clarissa Dalloway, quand elle sort de chez elle, ressent le même phénomène : un bruit de gonds et la fraîcheur de l’air la transportent trente ans en arrière, dans la maison de Bourton, au bord de la mer, où elle a passé les étés de son enfance.
Elle écrit :« La bouffée de plaisir ! Le plongeon ! C’est l’impression que cela lui avait toujours fait lorsque, avec un petit grincement des gonds, qu’elle entendait encore, elle ouvrait d’un coup les porte-fenêtres, à Bourton, et plongeait dans l’air du dehors. Que l’air était frais, qu’il était calme, plus immobile qu’aujourd’hui, bien sûr, en début de matinée ; comme une vague qui claque ; comme le baiser d’une vague ; vif, piquant, mais en même temps (pour la jeune fille de dix-huit ans qu’elle était alors) solennel »
Mais la particularité de Woolf c’est que chez elle, les petites phrases –« vagues » (titre d’un de ses romans) qui se pressent serrées et moirées vers le lecteur révèlent une vie intérieure soutenues d’abord avec des métaphores aquatiques : »Car c’est cela, la vérité en ce qui concerne notre âme, notre moi qui, tel un poisson, habite les fonds marins et navigue dans les régions obscures, se frayant un chemin entre les algues géantes, passant au-dessus d’espaces tachetés de soleil et avançant, avançant toujours, jusqu’à plonger dans le noir profond glacé, insondable ; soudain l’âme file à la surface et joue sur les vagues ridées par le vent ; c’est-à-dire qu’elle éprouve l’impérieux besoin de se bouchonner, de s’astiquer, de s’ébrouer, à écouter des potins..v Qu’est-ce que le gouvernement avait l’intention de faire (Richard Dalloway serait au courant) quant à la question de l’Inde ? »
On pourrait ajouter que les conversations snobs du diner, dans le roman woolfien, renvoient aussi au clan Verdurin et qu’il y a du Norpois dans cet inconsistant Richard Dalloway ,député. Clarissa elle-même, élégante, mondaine, racée, serait assez bien une duchesse de Guermante flânant dans les rues de Londres.
Ce qui sépare radicalement la romancière de Marcel Proust, c’est le vide. Il est placé au centre du personnage. « Comme une religieuse qui fait retraite, ou un enfant qui explore une tour, elle monta à, l’étage, s’arrêta devant la fenêtre, s’approcha de la salle de bains. Il y avait un linoleum vert, et un robinet qui fuyait. Il y avait un vide au cœur de la vie ;une mansarde. Les femmes doivent se dépouiller de leurs riches atours. A midi, elles doivent se dévêtir. » Woolf va même plus loin dans cette affirmation du vide. Elle précise quelques lignes suivantes : » « Elle qui était allongée là à lire(elle lit d’ailleurs les mémoires du Baron Marbot décrivant l’incendie de Moscou) ,car elle dormait mal, ne pouvait se défaire d’une virginité qui continuait à l’envelopper, malgré la maternité, comme un drap ». Ce drap ressemble à un suaire. Plus loin, encore plus précise l’obsession suicidaire aquatique ,avec l’image du froid de l’eau : »Charmante lorsqu’elle était jeune fille, il était venu brusquement un moment -par exemple sur la rivière derrière les bois de Clieveden -où ,par réflexe de cette froideur en elle-avait fait défaut à Richard. »
Dans sa longue introduction à l’édition Folio-que je recommande- l’universitaire Bernard Brugière note ceci qui est important : « Clarissa existe d’abord par l’immédiateté, la grâce, le rayonnement de sa présence: « Et pourtant elle était là; elle était là », phrase reprise en guise de conclusion. » Mais il ajoute:
« Au cœur même de cette présence, on sent une fragilité émouvante, des terreurs inexplicables, une lassitude de vivre. Si Virginia Woolf a finalement soustrait son héroïne à la pulsion de mort, à la tentation du du suicide, c’est parce qu’elle décida, à un certain moment de la conception du roman, de créer un personnage propre à les assumer et à illustrer de processus d’auto destruction: Septimus Warren Smith. Cette création allait profondément affecter la thématique et la structure du livre en y faisant émerger des oppositions ou plutôt des parallèles plus ou moins asymétriques: le monde est vu à la fois « par les sains d’esprit et les déments placés côte à côte » .La folie de Septimus n’est pas seulement, comme on l’a vu, une métaphore des névroses de guerre: elle est fondées sur les expériences personnelles qu’a connues Virginia Woolf elle-même en 1895,1913 et 1915,notamment pour ce qui est des hallucinations. » On notera qu’il y a, chez Woolf, dans ses œuvres une continuité entre le normal et la pathologique, l’ordinaire et l’extraodinaire. Sa tapisserie mentale inscrit dans son mouvement la vision pathologique et la vision poétique, même tricot! Mrs Dalloway sans cesse surinterprète des signes tout au long de sa promenade, et nous ne sommes jamais loin d’une désagrégation psychique qu’on, voit bien dans « Entre les actes »… cette désagrégation, à mon sens, est également à l’œuvre chez Marguerite Duras dans un de ses plus beaux romans, « Le ravissement de Lol V. Stein ».
Ce qui étonne dans ce roman c’est qu’au cours de cette promenade, Mrs Dalloway se présente comme une amoureuse ardente de la vie. Or, c’est un leurre. La vérité est toute autre. Un manque à être ronge et le critqiue Jean Jacques Mayoux avait raison de souligner ces moments de « néants partiels » qui, dans les instants d’une journée ordinaire préfigurent notre disparition.
Clarissa reste assaillie par l’angoisse, l’absence, ,les morts auxquels elle a été confrontée. La quête de la réalité en sera d’autant pus forte et rappelle une sorte de panthéisme matérialiste qui fait vibrer ses phrases. Si tous les aspects ( bruits, lumières, conversations entendues) la passionnent, le passé, qui revient, la hante, et décolore cette flânerie primesautière. La photo jaunit et aspire le personnage vers le vide. On n’a jamais aussi bien déversé les eaux noires du Léthé sur une radieuse journée de Juin.
Si on examine de près ce qui se cache derrière la sympathie active, délicate, légère de Mrs Dalloway qu’elle porte aux êtres , on découvre des blessures et des brulures, des pressentiments , des bouffés d’anxiété , toute une doublure sombre. De ce contraste nait la tension remarquable du roman.
Les personnages en sont presque tous frappés par l’aspiration néantisante. Septimus Warren Simth, idéaliste enthousiaste, revient de la guerre « bien étrange ». Lucrézia, modiste italienne charmante est aspirée par la folie. Miss Kilman, cultivée et bigote n’a de cesse d’inspirer à la jeune fille un dégout de la vie. Le grand amour de jeune Peter Walsh revient, lancinant rend inconsolable notre acheteuse de fleurs.. Sans cesse des présages assaillent le personnage, et dont la source se situe clairement du côté de l’adolescence .
Alors même que Mrs Dalloway affirme qu’elle a été « préservée de la vie « dans sa jeunesse elle ne peut s’empêcher d’avouer en même temps deux traumatismes : la mort d’un vieillard qui s’effondre dans un champ, et la vision d’une vache en train de vêler.
C’est un roman d’une conscience qui se mine et -courageusement – dans le bain de jouvence de la rue, refuse de se défaire. Sous la fastueuse et claire lumière que cette prose tapisserie chatoyante impressionniste se brode un curieux fil noir. Sous tant d’élégance, oui, le vide gagne et s’étend.La souplesse de ce monologue Woolfien atteint une sorte de buée lumineuse qui séduit mais c’est pour nous entrainer vers la couche profonde de notre conscience.
.,.Le Temps subjectif triomphe : élastique, discontinu, parfois incohérent, mais pour nous donner à surprendre dans les interstices ,une fêlure. Celle-ci est en train de s’agrandir. En cristallisant et privilégiant des détails de riens-qui deviennent tout- par un soliloque devenant lyrique on peut se demander si nous sommes encore dans le roman encore ou déjà sur le divan avec une écoute flottante .
Extrait du roman
« La lumière du soleil lui flattait les pieds de ses longs rubans. Les arbres s’agitaient, gesticulaient. Nous accueillons, semblait dire le monde ; nous acceptons, nous créons. Beauté, semblait dire le monde. Et comme pour le prouver (scientifiquement) de tout ce qu’il regardait, maisons, grilles, les antilopes qui tendaient le cou au-dessus des palissades, la beauté jaillissait immédiatement. Regarder une feuille frémir sous le souffle de l’air était une joie exquise. Haut dans le ciel, des hirondelles fondaient, viraient, se lançaient de tous côtés, tournaient en rond et encore en rond avec pourtant une maîtrise toujours parfaite comme si elles étaient retenues au bout d’élastiques ; et les mouches qui montaient et retombaient ; et le soleil qui désignait tantôt une feuille tantôt une autre, par moquerie, l’éblouissant d’or pâle par simple bonne humeur ; et parfois un carillon (c’était peut-être une voiture qui cornait) venait tinter divinement sur les brins d’herbe — tout cela, calme et raisonnable pour ainsi dire, formé finalement de choses ordinaires, était désormais la vérité ; la beauté était désormais la vérité. La beauté était partout. »
Il regroupe la tribu des jeunes poètes lettrés, Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay, Guillaume Des Autels, Jean-Antoine de Baïf, Étienne Jodelle, Rémy Belleau, Jean Dorat, Jacques Peletier du Mans et Pontus de Tyard. Et quelques autres.. Ce volume est une fête dans le jardin de la langue française. Mireille Huchon, maitresse de cette présente edition a eu raison d’y ajouter les théoriciens moins connus Thomas Sébillet, Antoine Foclin et son traité de « Rhétorique Françoise » ou bien les polémistes qui s’offusquèrent de la publication de « La Deffence et illustration de la Langue Francoyse », de notre ami Du Bellay, parue en 1549 , sous le règne d’Henri II, bref mais passionnant .Cette « Deffence » est d’ailleurs un curieux manifeste. On y trouve aucun des grands noms de ce mouvement, ni Ronsard ni Jodelle, ni Belleau. Comme le précise Mireille Huchon ce fut « un « ouvrage bien personnel » qui a servi une cause personnelle. Au fond Du Bellay appelle surtout à faire revivre le siècle d’Auguste invite à ses amis lettrés à devenir de nouveaux Virgile et de nouveaux Horace, mais dans la langue française, cette langue familière qui traîne dans les rues mais atteint rarement l’imprimerie. Il se bat contre tous ceux qui trouvent qu’écrire en français est « barbare ». On plonge dans ce volume plein de surprises, de recoins, de jardins clos, d’amitiés de circonstance, et surtout d’enthousiasme. C’est à la fois le grenier de la langue française, et son verger merveilleux. Du Bellay, Ronsard invitent leurs amis poètes à l’audace, aux trouvailles sonores, aux mots nouveaux, à des versifications originales, à des figures de rhétoriques complexes et musicale, sans avoir honte ni de complexe d’infériorité face aux grands Anciens. Rimes, combinaisons, néologismes, il faut faire poésie de tout, renouvelant les recherches métriques savantes, décloisonner certains genres, mêler la vie quotidienne, les fantasmes, poétiser des aventures sexuelles triviales, inventer les dialogues (certains avec soi même..) , renouveler un art dramatique, dénouer les liens avec l’Antiquité, humer et gouter aussi un parfum de terroir, réinventer un paysage avec ses odeurs de grange ou ses parfums après l’averse.
En feuilletant ce volume, on note bien sûr les influences de Pétrarque des platitudes pindaresques d’ un Guillaume Des Autels, excellent helléniste qui veut absolument accorder le français à la lyre grecque. On regrette qu’Etienne Jodelle, qui bluffait tous ses amis par son talent et son originalité de dramaturge, ne soit pas mieux représenté, lui, l’auteur de la tragédie « Cléopâtre captive », qui remporta un vrai succès devant le roi. Oui, pas mal de poésies blasonnées, d’Apollons, de Bacchus de Vénus sortant des fourrés du paysage mythologiques; on mouline des vers de discours officiels, des guirlandes de métaphores avec nymphes dénudées, couronnes de lauriers, épigrammes , mignardises, des « motz joieux et lascifz » mêlés à un » propos plaintif et adoussi » chez Peletier du Mans. Mais surtout circule l’eau vive, si bondissante d’un français chantant, parfois vendômois, angevin, a, tout un chant angoumois. Et sans cesse, des trouvailles rythmiques. Verdures, ruisseaux, allées, ombrages , des vues champêtres s’étalent au milieu de palmes et de lauriers, avec des dieux qui flirtent sous la charmille.. .C’est à la fois giboyeux et gouleyant. Quelles perspectives cavalières au milieu des rondeaux et sonnets, et quels frémissements du cœur qui nous touchent encore. C’est du vif.
Le langage devient à la fois science et magie , mélancolie et musicalité,
Du Bellay
Des jeux pour des jardin des bords de Loire ,mais pas uniquement, il y aussi des rimeurs satiriques, des insolents et des ironiques. L’exemple de Du Bellay traitant la Rome du Vatican de nouvelle « babylone » et de lieu de corruption est exemplaire.
Ronsard, lui, offre toujours l’éclat d’ un art fougueux, conquérant , avec toutes les musiques et culbutes possibles de la versification. Parfois cassant, éruptif, exalté, moulinant de l’alexandrin à propos de tout, il compose une vaste tapisserie verbale destinée à le couronner de lauriers, à le transformer en Prince officiel avec buste, médaillons, lauriers, un sorte de Hugo avant la lettre. La moindre soubrette, la moindre paysanne chez Ronsard, devient divinité rebondie, ou une Cassandre ou une Hélène aux bras d’ivoire, avec des robes largement décolletées. Dans ses « Amours » il joue et surjoue l’amoureux transi et plus tard, la comédie du barbon. Toujours ardent, passionné, et trop visiblement ivre d’orgueil et voulant dîner au premier rang dans la vaisselle d’or des rois. Plus tard tantôt il saisira l’épée pour sa Franciade et fera sonner l’épopée et ses fanfares pour défendre les catholiques. Il est partout, voluptueux, tumultueux, imbu de sa verte jeunesse à son hiver du sourd, fabricant de vers au kilomètre qui cherche sans cesse le grand éclairage, la pompe, le panache
Henri II qui mourut tragiquement
Grâce à quelques jeunes gens survoltés la poésie s’affranchit du latin. On le voit bien en lisant « Le bocage » de Ronsard, avec ses odelettes légères, de 1554 qui célèbre le vin, la gaieté, et sent la grange et le froment. Ces vers dégagent un parfum de campagne, avec ces blasons qui consistent à célébrer un objet ou un animal, genre fourmi, abeille ou papillon. Une délicatesse française naît avec les couleurs si fraîches d’un Jean Antoine de Baïf, avec ses arbrisseaux, ses demoiselles embrasseuses sur pelouse, et surtout cette manière que le poète a de se parler à lui-même.
Mais de toute cette petite bande, le plus émouvant reste à mon sens Du Bellay . Quel don pour le mouvementent, l’alliance de mélancolie et de drôlerie, la spontanéité et le charme des sentiments mêlés, d’aériennes trouvailles, une fluidité en quête d’ acquiescement, une recherche d’amitié, de tendresse, puisque dans ses « Regrets » il s’adresse presque toujours à un ami. Chez lui une recherche de complicité et d’intimité avec le lecteur éclaire tout ce qu’il écrit. C’est aussi un violent : ses satires grinçantes contre l’Église romaine (ce « cloaque immonde » ), le prouvent. il utilise tous les registres mais dans une couleur fanée un peu secrète . Cet art souple, élégant, avec des ombres longues, sait enchâsser pas mal d’insolences sous le murmure agréable des ses sonorités. Il annonce aussi le thème romantique des Ruines et du déclin des empires . I
Vraiment, le travail de Mireille Huchon est remarquable. Il l’est par de diversité, par une érudition qui ne pèse pas pour expliquer comme une petite tribu lettrée , amis parfois, rivaux souvent, décrivent l’amour, la guerres, la corruption, en alexandrins ou décasyllabes.
La seconde partie de ce volume nous révèle des textes introuvables et fascinants . C’est dans les sections intitulées « Poetique » et « Polémique et témoignages ». 1545-155 qui comprend des textes de Jacques Pelletier du Mans et son « Art poétique d’Horace traduit en vers françois » ou bien l’art poétique de Thomas Sébillet de 1548, qui a traduit également « l’Iphigénie » d’Euripide. Cet avocat au Parlement de Paris, oublié, est pourtant original, par son souci phonétique de rapprocher l’ écriture de la parole.
L’enlèvement de Proserpine, école de Fontainebleau
La partie « polémiques et témoignages » ouvre le chapitre des rivalités entre rimailleurs, grammairiens, querelles diverses. Aux querelles littéraires, se superpose évidemment les rivalités religieuses, dans ce Royaume tranché en deux et menacé sur toutes ses frontières. Tenir les textes sous les yeux est un vrai régal. Ainsi on découvre Florent Chrestien,fervent défenseur de la Réforme. Il entre avec beaucoup de panache – sous le pseudonyme de La Baronie- d’insolence,de evrve, d’humour contre Ronsard et aussi cette « Pleiade enyvrée ».il s’adresse à Ronsard :
« En Grec et en Latin, laisse seulement voir
Tes papiers barbouillez, tes livres qui sont larges
Des annotations escrites dans les marges,
On verra bien alors que les labeurs d’autruy
Te font ainsi vanter, et que si aujourd’huy
Quelqu’un te les ostoit, ta miserable plume
Llairroit* doresnavant ses vers dessus l’enclume
Tu n’escrirois plus rien, ou ce que tu ferois
Ne serviroit de rien que de farce aus François. »
*Laisserait
On voit que l’acte d’accusation est sévère: Ronsard accusé de plagiat.
Pierre de Ronsard
Parmi les belles surprises que ce volume réserve, il faut donner une place à part à Antoine Foclin et « La rhétorique Francoise » de 1555. Foclin (qui s’écrit parfois Fauquelin), qui enseignera le droit à Orleans, a fait un travail d’une rigueur impressionnante pour classer et définir toutes les figures de rhétorique possibles. Et pour cela il s’appuie sur des exemples pris chez les poètes de La Pléiade. Les pièces de Ronsard, de Baïf oui Du Bellay servent donc à illustrer tous les concepts de la rhétorique,invention,disposition,élocution,prononciation,mémoire. Il enrichit considérablement son classement avec des développements sur la métaphore, sur le système syllabique français, sur la reforme de l’orthographe . Ses classifications rigoureuses s’appuient sur les Odes, puis les Hymnes de Ronsard .Il prend des exemples également dans « La deffence et illustration de la langue françoyse » de Du Bellay. Ce méthodiste puise dans l’actualité littéraire de l’époque avec beaucoup de doigté et d’intelligence. Dans sa préface dédiée à la jeune reine d’Ecosse Maire Stuart, il note ceci : « En quoy(Madame) ,il plaira à vôtre grandeur , excuser la pauvreté de notre langue, qui n’estant encores à grand peine sortie hors d’enfance , est si mal garnie de tout ce qui lui faut , qu’elle est contrainte d’emprunter les acoutrementz et (s’il faut ainsi parler) les plumes d’autruy pour se farder et acoutrer. Car outre le petit nombre de gens qui ayent bien et elegamment écrit en notre prose Françoise:nous avons si grande indigence de noms et apellations propres, que non seulement toutes les especes et parties de cét art,mais aussy l’art universel n’a encores peu *rencontrer en sa langue, un nom general comprenant les actions et effetz de toutes ses parties:Ains est contraintre d’usurper céte apellation Greque de Rhétorique, comme présque tous les noms Grecz et Latins des Tropes et Figures. »
*n’a encore pu..
François Clouet, Portrait de Dame
Cette langue « à grand peine sortie hors d’enfance »…On en goûtera longtemps « la formule -litote » de Foclin, car on peut dire que cette toute fraîche langue française soumise à l’imprimerie a divinement folâtré jusqu’à nous.
Tu as quitté Paris à neuf heures dix .Par le hublot , tu vois l’aile et sa brillance d’acier sur les Alpes blanches puis tu survoles les collines rousses du Latium. Enfin le damier des carrés bleu cobalt des piscines des villas, puis la méditerranée lisse indigo ce jour là, et enfin l’anneau pierreux du Colisée se penche et tu découvres les méandres du Tibre. Enfin tu approches les immenses carrés d’herbe pelée de la piste de Fiumicino. Petite secousse. Les roues touchent la piste. Après le hangar vide de la zone douanière tu prends une tasse de ristretto qui te redonne le goût amer sucré des vrais cafés des bars romains.
À l’hôtel Morgagni on te donne la grosse clé qui ouvre sur la chambre aux tons opale. Étendu sur l’immense lit moelleux, tu reprends toutes les fugues, toutes les flâneries de tes anciens séjours romains dans la touffeur des ruelles qui mènent au Tibre, l’ombre des platanes sur les quais.
Tu reprends vie à midi quand tu pénètres dans cette trattoria toute simple ,proche de la Piazza Mattei. Peu de clients à cette heure là, souvent des hommes seuls plongés dans le Corriere ou dans la seconde salle un couple qui se tient les mains en silence.
Tu retrouves les grosses chaises en bois bien cirées, les murs blancs de chaux, une desserte de boiserie sombre qui ressemble à un confessionnal, les tiroirs avec des couverts bien alignés et des fioles d’huile d’olive et leurs feuilles de laurier .La serveuse s’appuie, déhanchée, sur ce meuble sombre , décolleté arrondi, son air las, elle ôte une ballerine noire . Dans le couloir qui mène à la cuisine sont suspendues des grappes de piments séchés .Il y a également près de la porte des toilettes un sous-verre avec une photo dédicacée de Vittorio Gassman dans le film « Le pigeon ».
Quand tu ressors dans le quartier, chaleur le long des murailles, et murmure monotone d’une fontaine t’ accompagne longtemps et t’engourdit.
Le soir ,c’est un moment d’épaisseurs de silence qui se pose ,avec les béances fraiches des porches d’église , et le parvis de travertin aux marches plates, tièdes, si accueillantes pour y fumer et y regarder tout et n’importe quoi qui, monte de la nuit. Plus loin des voix tranquilles et monotones tombent d’une fenêtre ouverte. Les odeurs de friture viennent d’une courette avec de la vigne. Ta flânerie reste légère au milieu des silhouettes jeunes . Un couple bavarde appuyé à l’angle d’un mur couleur cacao. Jambes claires, robe blanche , fine chaine d’or à la cheville. Chaque ruelle ressemble à une porte ouverte sur un couloir avec une clarté lointaine tout au fond, des enfants courent vers une fontaine, Les tiens, d’enfants, sont devenus des adultes trop sérieux.
Le lendemain, tu circules sur une petite route à dix kilomètres de Rome, vers Ostia, pas loin d’une ferme. Obligé de descendre de voiture pour vérifier un clignotant qui fonctionne mal et soudain, tu écoutes une vaste étendue de roseaux qui crissent dans le marécage voisin. Ta vie est passée, tu écoutes ce qui s’efface dans ton cœur ,surpris d’avoir égaré autant de passions lointaines et inutiles dans l’autre versant de ta vie, celle d’un jeune homme que tu ne reconnaîtrais pas dans la rue.
Tu décides alors de rentre très vite dans ton hôtel de la via di Villa Patrizi . Allée fraichement arrosée, voiture sous une bâche pleine de brindilles de pins. Je sui fasciné par quelques palmiers droits et hauts, et le massif de lauriers d’un rose fané prés du patio il y a également des bancs de bois, je viens m’abriter sous la tonnelle avec des fleurs moelleuses violacées qui s’entortillent dans le grillage. Le léger chuintement d’un quadrimoteur qui descend vers l’aéroport Fiumicino creuse la paix du ciel. Tu écoutes longtemps ce qui monte dans la nuit les rires, les portières des voitures qui claquent les unes après les autres, et les joies romaines de cette bande de jeunes qui embarque pour les fêtes de la nuit .
Le théâtre de Michel de Ghelderode a quasiment disparu des scènes françaises, et c’est vraiment dommage car ce belge d’ascendance flamande et francophone a écrit de grandes pièces. C’est en 1934 que cet écrivain
Breughel l’ancien
(1892-1962) ,né à Ixelles, auteur de plus de 80 pièces, écrivit sa pièce la plus célèbre « la Balade du Grand Macabre ».
L’auteur a raconté qu’il en avait recueilli le thème vers 1917 dans les estaminets du quartier des Marolles, en interrogeant des montreurs de marionnettes sur leur plus vieux répertoire. Le résumé de l’intrigue est simple : « c’est l’histoire de la Mort qui part en ribote, qui saoule, s’endort si profondément qu’on la croit morte et que ses deux compagnons de beuverie veulent enterrer. L’originalité de cette vieilles histoire vient du fait que Ghelderode a fait de La Mort un personnage burlesque . Et en même temps, il élargit ce thème pour déployer et montrer « la déchéance des hommes qui ont perdu le sens de la joie et de la liberté ». A la lecture, on voit bien que cette pièce truculente, carnavalesque, farceuse est faite pour les kermesses flamandes, pour la piste de cirque, le plein air. Il installe le chapiteau de la « breugellande » où elle est précisément située. Elle tient de la pantomime et il faudrait être un Fellini -celui de « Huit et demi »- pour restituer son foisonnement trivial, sa truculence fantasmagorique , cette sarabande d’ivrognes, de soudards, de princes de carton-pâte, de libertins discoureurs et de jouisseurs à nez rouges . De ce que l’auteur nomme « la grande Gueule de la foule » au milieu de cette panique, naît une euphorie car la proximité de la mort délivre les personnages de leur masque social qui les retenait prisonniers. Une lumière joyeuse se répand comme dispersée à travers les trous d’une passoire entre les couards et les courageux, les insolents, ou les timides, les bouffons, les joyeuses luronnes bien en chair, des pantins et de purs amants . C ‘est un théâtre traversé de violence, de passions, de retournements cocasses, d’influence mystiques , de cruauté, en déséquilibre entre rire et terreur. Tout ceci s’épanouit dans une langue rabelaisienne qui mêle l’argot, la familiarité,la scatologie, la préciosité, la verve blagueuse et fait ressortir « la drôlerie des angoisses « comme l’a écrit le critique Jacques Lemarchand.
James Ensor. 1860-1949. Bruxelles Ostende. L’Intrigue. Ostende Mus?e Ensor. 1890 Original ? Anvers. Royal Museum.
Ses pièces présentent souvent des cortèges où se jouent la mort, la volupté, la haine, mais le tout est brassé par la même incandescence langagière. Le tragique les traverse avec cette nostalgie de l’homme d’un monde d’avant , avant les carcans religieux ou philosophiques, avant l’étouffoir des morales officielles qui corsètent et briment l’humanité . Monde d’avant les contrôles , les juges, les inquisiteurs, les flagellants les censures, les tribunaux, les barrières morales pour retrouver un hymne à la vie primitive, son déferlement de joie populaire.. Cette bouffonnerie démoniaque , avec ses fantoches possède une espèce de somptuosité frénétique bondissante sur le thème moyen-âgeux de le Mort en balade avec sa faux bien aiguisée Ou bien, comme dans « Barabbas », surgit la obsession de la mort du Christ. Tout n’est pas d’une égale qualité dans les cinquante grandes pièces. Mais toutes ont une fièvre, et possèdent un appel d’air pour fuir un monde contemporain qui étouffe. Une partie du talent de l’auteur se dévoile dans ses nombreuses didascalies superbes à découvrir mais, dans leur somptuosité macabre et leurs enluminures moyenâgeuses se transforment en vrai casse-tête pour un metteur en scène. Ce théâtre repose en fait sur une écriture énergique, fantasque, jubilatoire, syncopée, aussi fluviale et à surprises que celle d’Audiberti..
La mort et les masques de James Ensor
Ne nous cachons pas qu’il y a des accents de misanthropie et de la misogynie. L’auteur, dans ses entretiens, s’explique : »Il n’y a pas de haine chez moi ! Pourquoi voulez-vous que la haine qui éclate dans ce théâtre à l’égard de la femme, soit ma haine, soit celle de l’auteur à l’égard de la femme, qui ne m’a rien fait ? Vous vous trompez ! Non, je ne la charge pas, ce n’est pas moi. Ne me rendez pas responsable du scénario : le scénario n’est pas forcément l’expression d’un drame ou d’une comédie que j’ai vécus et n’est pas une vengeance que j’exerce ! » Dans un même élan temps, l’auteur réussit des couples tendres et suggère des douceurs et des fidélités amoureuses d’un très limpide éclat. On a l’impression que dans cette kermesse façon Till Eulenspiegel , cette fête de la bière en bordure de cimetière, on reste proche d’une chambre de tortures là où le diable fait sauter dans sa casserole juges et militaires, princes, soudards , jeunes vierges, poètes paumés et prostituées, amants , mégères et poivrots .
Ghelderode ose tout. Il endosse aussi bien les rôles de Falstaff et d’Ubu, que de Faust ou de Don Juan. L’amoureuse misère du monde « cavalle joyeusement » . Il conduit en diable malicieux une torsade de personnages truculents se tiennent par la main et entonnent une dernière chanson à boire avant le grand saut.
Dans ce théâtre-tourbillon l’auteur déchire le rideau des apparences . Il fait entendre de curieuses musiques de crin-crin, des grelots du Fou,des grincements d’os, des râles, des extases, des coups de fouets.
Le décor s’inspire des toiles de Jérôme Bosch et surtout de Breughel l’Ancien . « Ô Breugellande perdue ! » s’exclame un personnage, tandis qu’un autre roule sous la table en clamant « Pleurons,pleurons sur ces splendeurs abolies ». Les lieux font référence à des quartiers de Bruxelles, ou à des ports flamands, à des kermesses.dans les pièces courtes, souvent excellentes dans leur brièveté , on trouve un petit bar pour marins « avec des dorures passées », un cabaret de banlieue avec une sculpture sur bois d’une sirène. ou une chambre sous les combles,une foire avec d’innombrables marchands .La religion offre aussi des décors.Une chapelle romane,par exemple. Une pièce comme « Mademoiselle Jaïre » doit être jouée comme un Mystère sur un parvis. « Barabbas » se joue sur une pente du Golgotha.
Ghelderode a une prédilection pour le style baroque. Il privilégie des salle de palais avec « d ‘opaques tentures perpétuellement agitées par des souffles et montrant des traces de blason effacés » comme dans ce « drame en un acte » « Escurial » d’une quinzaine de pages.
C’est à prendre ou à laisser.
Je prends.
Mais on se demande d’où vient cette si singulière inspiration. L’enfance de l’auteur explique pas mal de choses.
D’après Wikipedia, Adémar Martens naît à Ixelles le 3 avril 1898est issu d’une famille flamande de Bruxelles. Les Martens étaient déjà établis à Waarschoot au milieu du XVIIIe siècle, et tous les ancêtres d’Adémar pour le côté paternel, ayant pour noms Paesbrugge, De Rijcke, Van Laere, etc., sont issus des villages de Waarschoot, Zomergem, Hansbeke. Les ancêtres du côté maternel, ayant pour noms Rans, Dejongh, van Calsteren, Van Meerbeek, etc., sont issus de Louvain et des villages d’alentour Herent, Pellenberg, Wezemaal, Rotselaar.
De son père, employé aux Archives du Royaume, il hérite du goût pour l’histoire, en particulier pour les époques du Moyen Âge, de la Renaissance et de l’Inquisition. De sa mère, il retient les légendes et histoires des petites gens racontées au coin du feu. Élevé dans un collège catholique de Bruxelles, l’Institut Saint-Louis, il vit dans une ambiance religieuse qui le terrifie et, lorsqu’il perd la foi à l’adolescence, il continue à croire aux puissances du mal.
De son éducation religieuse, il retient les aspects rituels et magiques, théâtraux, qui continueront à nourrir son œuvre et à le fasciner. Son père l’emmène à l’opéra, au théâtre de marionnettes, le Théâtre royal de Toone (à la défense duquel il participera plus tard et pour lequel il écrira plusieurs pièces), il passe du temps aussi à parcourir la foire du Midi. Les fastes de l’opéra, le caractère populaire des marionnettes et les tréteaux de foire seront, avec l’Histoire des Flandres et du Brabant , ses sources .
Depuis la fin des années 50, on ne ne monte pratiquement plus en France cet auteur. Pourquoi ?
Les raisons sont multiples. Connu d’abord comme poète, auteur de contes façon flamande et écrivant d’abord en flamand, quand il se mit à écrire et publier en français ,il fit figure de traître pour les flamands. Il commit la faute de faire jouer ses pièces sous l’Occupation et à les laisser diffuser à la Radio belge sous contrôle allemand. Ajoutons aussi son caractère rugueux, sa misanthropie, son refus de sortir de chez lui, et de fréquenter le Milieu littéraire bruxellois .Tout ceci lui fit pas mal d’ennemis . Il a fallu l’acharnement de quelques metteurs en scène pour le monter à Paris apres guerre. C’est en 1946 qu’une jeune compagnie, « le Myrmidon » présenta « Hop signor » puis « Fastes d’enfer » aux parisiens, stupéfaits de cette œuvre mystico-comique. Michel de Ghelderode occupa alors les scènes parisiennes dans les années 50 et début 60.Il fut monté aussi bien par André Reybaz que par Roger Planchon. Puis ce fut soudain, après le surgissement de Brecht,la découverte de l’Absurde , avec Samuel Beckett et Ionesco. Par ailleurs les pièces de Sartre et celles de Camus ,la mode du théâtre engagé remplirent les salles françaises et provoquèrent d’abondantes polémiques dans la critique. Exit Ghelderode .
Par chance ,en 2014, au Festival d’Avignon, deux pièces furent montées « Le guetteur » et « Les six vieillards » mis en scènes par Josse De Pauw, compagnon de route historique d’Anne Teresa De Keersmaeker et de Jan Lauwers Dans un hospice, six vieillards endormis sont réveillés par des tintements de cloches, d’autant plus étranges qu’il n’y a pas d’église dans les environs. Le plus valide monte jusqu’à une lucarne et décrit à ses compagnons l’arrivée d’un cavalier «qui est peut-être une ombre». La terreur les gagne. Mais on découvre que la mort qui s’approche est une figure de carnaval, les vieux passent de la terreur à la rigolade.
Le spectacle remporta un vrai succès. Il est temps de le revisiter ce fou furieux hilarant d’autant que par son souffle, son côté farcesque, ce théâtre demande les gradins, le plein air, la foule, la fête, la ferveur, bref Avignon et ses pèlerins , et surtout la folie d’un metteur en scène. On attend.
J’ai passé quelques jours d’hiver à Venise,il y a 6 ans avec le livre de poche « La mort à Venise » de Thomas Mann . Journées d’hiver et de brume : quais à la lumière rasante , matinées ouateuses et brouillées, tombées de nuit brutales qui transforment les étroits canaux en coupe gorge, aux lumières incertaines ; on avance dans un labyrinthe inquiétant, envahi d’eau presque immobile aux remous gras et funèbres comme si une inondation insidieuse était en train de s ‘étendre entre palais, courettes, hospices, cloitres, casa ceci casa cela, ou demeures vides aux ornements gothiques en train de se délabrer. Toutes ces lentes ondulations noires en train de clapoter le long de portails de bois en train de moisir font penser à une agonie architecturale au ralenti. J’étais surpris de l’extraordinaire acuité de thomas Mann pour capter ce caractère funèbre de la ville, comme si la thématique de sa nouvelle « la mort à Venise » émanait du décor, car dés qu’on quitte le grand canal et sa circulation incessante, ce sont remous gras, maisons aux volets clos avec un air d’abandon,, palais déserts, fenêtres vides, ambiance couvée. On suit des ondulations douceâtres qui viennent léchouiller des escaliers de pierre érodés, portails vermoulus protégés par de lourdes grilles de prison, et cette mouillure perpétuelle charriant des pourrissements, ces franges d’écume le long d’embarcations bâchées avec des toiles aux auréoles jaunes pisse, tout ça laisse une impression de fermentation malsaine , domaine de lourds secrets, avec l’odeur rance que soulève soudain une barque à moteur. La nouvelle de Mann s’inscrit admirablement cet enchantement pourrissant, car nous sommes pris dans une ambiance de lente putréfaction. Cela est d’autant plus évident que le texte explore le naufrage, la décrépitude physique, de l’écrivain célèbre -et las- Gustav Aschenbach. Il est seul, prisonnier de l’appellation « grand écrivain officiel « qu’on étudie en classe dans toute l’ Allemagne, manière d’être coincé dans le sarcophage de la culture officielle. Et si on parcourt toute la correspondance de thomas Mann on remarque que Mann éprouve sentiment d’être embaumé de son vivant dans célébrité , enseveli sous les hommages et les récompenses.
La rencontre avec le bel adolescent polonais Tadzio, sorte d’archange blond entouré et gardé par sa famille polonaise pépiante, va secouer, happer, bouleverser notre écrivain .on a tout dit de ce chavirement d’un écrivain si bourgeois qui découvre, le trouble, l’obsession de la Beauté et de la jeunesse, ce qui ébranle tout son psychisme. Aschenbach prend conscience que son œuvre, si bourgeoise, n’a pas pris en compte l’Eros, les rafales du Désir sexuel. Il ne maitrise plus sa libido.
Je n’avais pas bien compris dans mes précédentes lectures combien il y a un parallélisme étonnant entre la décomposition morale d’une ville qui cache son épidémie et ment aux touristes pour continuer à faire marcher le tiroir- caisse et la décomposition accélérée des certitudes d’un écrivain bourgeois devenu l’esclave de ses sens face au jeune blond Tadzio .
Aschenbach découvre que sa dignité sociale s’effondre. Au cholera qui circule dans Venise , répond exactement la fièvre sexuelle qui s’empare d’Aschenbach . Au marécage d’une ville, cette serre chaude pleine de germes mortels répond le marécage libidinal dans lequel s’enfonce Aschenbach . Au secret honteux d’une ville répond le secret de l’écrivain qui découvre son homosexualité. Ces deux thèmes sont magnifiquement entrelacés par thomas Mann. Et l’ironie des phrases, ce talent si élaboré de Mann ajoute un glacis, une élégance, une précision détachée au récit de la connaissance de soi.. La tragédie d’Aschenbach, grand bourgeois pris dans la tempête des sens, se joue dans une prose à reflets aquatiques sombres , ce qu’il a appelé « « l’aristocratique morbidité de la littérature » dans une autre nouvelle « Tonio Kröger » rédigée en 1903, donc neuf ans avant « La mort à Venise » .Dans ces deux textes il puise aux mêmes sources d’un érotisme pédophile qu’il vit comme une infernale culpabilité. De plus, tout au long de son voyage de Munich à Venise, l’itinéraire est marqué par des rencontres de personnages (ça fait penser à un jeu d’échecs) qui annoncent la présence Mort : à savoir 1)le promeneur du cimetière de Munich, 2)le gondolier muet, sorte de Charon avec sa barque qui mène l’écrivain au pays des morts, 3)la troupe de musiciens italiens grimaçants, ricanant, railleurs, qui jouent et accompagnent les hontes d’Aschenbach de contorsions douteuses devant ce parterre de grands bourgeois mondains, parfumés, proustiens, à la terrasse du Grand Hôtel.
La vraie nature érotique du « bourgeois » Aschenbach-si bien dissimulée dans le mensonge de son œuvre académique- est révélée dans un rêve ;c’est une orgie qui semble sortie du « Salammbô, » de Flaubert, orgie que Thomas Mann appelle joliment « les privilèges du chaos »). A la découverte de sa vraie nature sexuelle s’ajoute la découverte de sa décrépitude. Il voit dans le regard des autres qu’il n’est qu’un vieillard libidineux, un « vieux beau » décrépit et fardé. Et l’objet de son désir, Tadzio, se moque de ce vieillard qui le suit comme un chien dans le dédale des ruelles de Venise. L’adolescent savoure son ascendant sur le vieil homme. Lorsqu’Aschenbach est mis au courant de l’épidémie cachée ( ô ironie par un employé anglais d’une agence et non pas par un italien),il a un premier geste de charité pour alerter les autres, mais se ravise et dans un retournement faustien, brutal, Aschenbach prend la résolution bien plus excitante et cruelle de se taire. Il jouit de ne pas avertir la famille de Tadzio de la maladie qui s’étend sur la lagune et les menace. Comme si l’homme profond, voulait exercer sa nature criminelle et devenir une figure du Mal ou son zélé collaborateur. Le docteur Faustus est déjà là. Le vieillard » désirant « ne veut pas lâcher sa jeune proie. Mann a réussit là un pacte faustien parfait. Il se venge de son Désir en choisissant d être du côté de La Mort.
La part cachée, tyrannique, érotique, dionysiaque, avide, sournoise ,féroce, de l’écrivain atteint là un sommet de perversité : j’entraine tout le monde dans la Mort ce qui me donne l’illusion d’en être le maitre. Point ultime de sa part maudite . L’érotisme, soudain, libère en lui une pulsion de mort, mais également l’affranchit de toute limite morale qui corsetait l’écrivain officiel adulé.. Il récupère une souveraineté dans la transgression. Et son angoisse, sa culpabilité si tourmentante, si humiliante se transforme un ouverture maléfique., en affranchissement. C’est son joker. Les visites chez le barbier de l’hôtel pour se faire teindre les cheveux et mettre du rouge aux joues pour mimer une jeunesse perdue, et masquer sa déchéance physique ont sans doute eu pour conséquence de métamorphoser sa rancœur en en jubilation :imaginer la mort des autres .. Enfin, thomas Mann cultive la métaphore d’une ville qui s’enfonce dans la vase, pour nous révéler sa vraie nature d’écrivain. Il pose clairement une équivalence entre sources libidinales cachées et source d’énergie pour écrire. Dans certaines lettres et confidences à ses proches, il n’a jamais caché le « fumier » ou le « compost », sur lequel fleurit une œuvre. Il écrit tranquillement : « laisser le style suivre les lignes du corps ».c’est déjà tout le programme que va développer « la montagne magique », qu’il commencera à écrire un an plus tard.. car il y a non seulement la fascination pour corps parfait, en pleine éclat(Tadzio) mais fascination encore plus forte pour le corps malade. il faut savoir que toute sa vie Thomas Mann a souffert de migraines, de nausées, de fièvres, de coups de fatigue ,d’insomnies, de vertiges, de mauvaise digestion, de malaises soudains. .Ses lettres, ses journaux forment la grande litanie d’un homme qui ne cesse de somatiser. Et de consulter des médecins.
Le récit-parabole de « la mort à venise » annonce la « maladie » et les pathologies d’un Occident tout entier malade(nous sommes en 1912, n’oublions pas…) Mann, déjà marqué par le Nietzsche dionysiaque, et le pessimisme de Schopenhauer devait lire deux ans plus tard le livre de Spengler « déclin de l’Occident » dont il a dit : »c’est un essai qui rejoint tout ce que je pensais déjà, une des lectures capitales de ma vie ! » .
Sur la Rdl il y ceux qui racontent des tranches de leur vie, c’est plutôt bien écrit, cohérent, stable,agréable à découvrir , comme revisité par un employé de bureau consciencieux , habilement rédigé, mais je n’y retrouve rien du fatras qu’est mon passé. Ma mémoire est foutraque,bordélique, comme ces tiroirs bourrés de photos de famille pas rangées .Mon passé n’a ni cohérence ni direction, ce ne sont que des instants accidentels étrangement dépourvus de signification , comme cette image de salle d’attente chez un dentiste d’Argentan, un jour d’hiver désolant, ou une table de cuisine avec toile cirée au soleil devant une fenêtre,ou bien un été brûlant devant un champ en pente , bordé et ombragé par des noisetiers ,l’herbe y est haute,foisonnante, dispersée, abondante et encore mouillée,et il ne se passe rien d’autre que cette stupeur d’être vivant au milieu d’un été breton.Loin de toute présence. Je n’ai jamais gardé dans mon grenier intérieur ces scènes familiales, précises et riches comme des fresques, qui rendent les Mémoires si attrayants et permettent aux auteurs de devenir des classiques. Des autobiographies passionnantes,comme celle,par exemple, d’une Simone de Beauvoir sont des modèles de rangement par dates, cycles, saisons signalant avec assurance les faits importants, les amours, les amitiés, les succès ou échecs, les bouleversements affectifs, qui transforment le récit en « roman de formation », en une course d’obstacles réussie, analysant des causes et des effets, comme s’il suffisait d’approcher une loupe mentale sur les années qui passent. Tout ceci avec des dates bien ajustées.
Virginia Woolf
Je suis toujours perplexe devant ces auteurs ceux qui remontent dans leur passé, depuis l’enfance, avec une perspective droite, comme s’ils marchaient sur une route, ou revisitaient les pièces d’une maison ancienne déserte, à l’abandon, encore bruissantes des scènes familiales. Pas mal d écrivains ouvrent et feuillettent dans leur mémoire comme on lit dans un annuaire ou comme on déplie une carte routière . Le récit de pas mal de vies donne à la lecture le sentiment sinon d’ une organisation, au moins d’être un fichier bien rangé ,ou alors ressemblent à une thèse désuète où l’on cherche le trucage et les beaux mensonges. Pour ma part, je ne vois que la confusion lumineuse des expériences solitaires que chacun vit pour soi et sur lesquelles les mots dérapent.
Tourné vers le Passé, je n’entends qu’une vague rumeur océanique grondante et monotone comme si une dune le cachait la mer. Je revois un dimanche matin sur la route de Cabourg se réduisant à la surprise d’un enfant qui découvre pour la première fois, dans un virage , une plage vide ,des vagues d’un gris vert pâle qui moutonnent, la Manche. L’image tourne en boucle depuis tant d’années. Moments d’être »pris dans la fluidité d’un courant fuyant ,déraisonnable, sorte d’abîme qui sent l’approche du bord de la vie dans son inaccessibilité que Virginia Woolf a su traduire en mots. Merci Virginia.
Je vois l’exploration autobiographique comme un puits sans fond avec quelques reflets entrevus. Pans d’ombre, ruses, vagues choses entrevues, quelques photos-toujours les mêmes- finissent par se substituer à ma mémoire pour décrire les réunions familiales baptêmes, enterrements, vacances, fêtes de Noël, anniversaires, vacances à Arcachon, tablées dans un chalet,etc.
Non. je n’ai quasiment pas de « souvenirs d’enfance » sinon un paysage de ville normande détruite par des bombardements de Juillet 44 et des quartiers réduits à des chicots d’immeubles et une église Saint-Jean penchée. Il y a du Hiroshima si je sonde ma mémoire. C’est l’abandon qui règne dans ce grenier. Aucune vérité claire ne ressort quand je tente de me pencher sur mon passé. Le relevé de cadastre est impossible. Je n’entrevois qu’une intrication de choses licites ou non,dicibles ou pas.C’’est surtout le sentiment d’essayer de saisir de l’eau à pleine poignées. J’envie les admirables tapisseries de Chateaubriand ou les moires et volutes de Proust .La puissance de leur remémoration m’apparaît comme un stupéfiant délire égocentrique ou une cristallisation imaginative hors-norme. Ils arpentent des domaines intérieurs en même temps qu’ils captent une comédie humaine,parfois, avec des ruses de faussaires .
Quels grands décorateurs et fresquistes.
Je reste, en ce qui me concerne, bloqué dans l’Arte Povera, le presque rien, le minime ressassé. Comme des vieillards tapis au fond d’une pièce fraîche aux odeurs de cendres prés du manteau de la cheminée et qu’un été nouveau ne réchauffe plus.
Revenir sur le passé, c’est pour moi essayer de tenir de l’eau dans son poing. Le courant de conscience est un fluide impossible à retenir Des signaux contradictoires et fragmentaires viennent de je ne sais quel fond océanique de ma conscience, et ce que je ressens ressemble assez à ces fins de repas tard le soir, quand le sommeil me prenait ,enfant, à la table de mes parents quand ils recevaient des invités bavards qui devenaient des spectres inaudibles en train de s’éloigner quand la fatigue m’envahissait . On me portait assoupi dans la chambre, je ne percevais plus que le lent écroulement régulier des braises dans le poêle. Journées et soirs confondus dans une eau trouble.Irréalité des images entrevues, j’arpente des domaines muets, silencieux, et immenses d’un palais à l’abandon, journées d’éclipse, voix d’ombres, personnages sans rôle, comédie de la vie en quête d’un auteur, d’une histoire qui ne vient jamais. coulisses mornes d’un théâtre hors saison, c’est à peine si je me souviens du désordre de l’appartement après la naissance de mes filles. Mon passé demeure une terra incognita
Mon passé reste sans épaisseur, l’écriture n’y adhère pas mais glisse sur des illusions et de vagues hantises et des terreurs. L’étrangeté est là. Ma mémoire est sans adhérence à ce qui l’entoure, et surtout vécue dans la discontinuité comme si quelqu’un avait brisé le verre de ma montre.
Ce qui me frappe dans pas mal de mémoires ou de souvenirs rédigés,c’est ce côté sagement chronologique, si rassurant, comme si,jamais, la vie n’avait subi des trous, de béances, de moments morts, des pannes,des fièvres. Il suffit de penser au fatras banal et baroque d’une seule journée en ces minutes amoncelées qui s’ étirent , s’embrouillent, se culbutent, ou se heurtent,s’annulent et renaissent avec des fusées d’images arbitraires et inexplicables. Où vont- elles ? Ma vie est-elle le songe d’un autre ? C’est au fond la forme de proces-verbal qu’établissent les biographes. Chez eux pas de soirs embrumés d’alcool qui font douter de tout, d’ images ou d’émotions incompréhensibles qui cassent l’i identité,chez eux pas ce sentiment d’irréalité qui ressemble à une ville surchauffée du Midi , ces rues vides de mois d’Août au milieu duquel sa silhouette ne fait aucune ombre.
Quand j’essaie de me souvenir qui j’étais dans la vadrouille dans ce passé, même proche je ne m’y retrouve pas. Pour en avoir le cœur net, j’ai repris une boite à chaussures bleue cachée au fond de l’appartement dans laquelle j’ai gardé quelques carnets rédigés en 1974. Je venais d’achever mes 16 mois de service militaire, et je lis ça :
« J’écoute un ami parler de sa famille, de sa femme, de son nouveau travail à France-Soir , comme si tout ça lui appartenait, comme s’il maîtrisait tout ça , comme si passé, présent, les rencontres, les soirées,les trajets dans le métro , ses parties de tennis dans la vallée des Chevreuse faisaient un tout uni, ordonné et compact qui le rassure, d’autant que sa femme vient de lui annoncer qu’elle est enceinte.Il fait partie de sa vie comme si chacun de ses épisodes lui donnait confiance .Moi pas. Je n’ai pas confiance face à mes parents, ni face à la mère de Françoise, ne trouvant pas mes mots, ni aussi les leurs, n’adhérant jamais à la situation, pensant toujours à autre chose, un peu aux abonnés absents, et rentrant chez moi comme si je débarquais dans un domicile in,connu, comme si j’avais pour vocation de décevoir et de déconcerter. Profession:être en fuite. Devenu père, je ne sais quel rôle tenir devant mes enfants comme si tous ces rôles ne me convenaient pas,étaient faits pour d’autres,mais qui ? J’observe mes amis ,ceux de ma génération , je suis surpris qu ‘ils endossent les rôles de père, d’amant, de fils ,d’ami fidèle, comme on essaie un chapeau. Ou une paire de chaussures.Je travaille, je mange, je dors, je baise, je sors avec des gens dont je ne connais pas le nom, tout ça entre deux portes. Parfois,le soir , quand je sors d’un self-service aux néons vibrants, place Monge, je marche au hasard, église Saint-Médard,puis le Canon des Gobelins, l’ avenue des Gobelins. Quand je croise un visage de femme sous la lumière un peu brumeuse d’un soir d’hiver,frisquet , ce visage et cette silhouette emportent sans doute une parcelle d ‘un songe qui m’était destiné . Quand je vois un couple qui se refugie dans une voiture, pour s’étreindre enfin je me sens comme un fugitif ou un escvroc qui vole la vie des autres Quand je traverse le quartier de l’avenue de Choisy et ses immeubles mornes avec des centaines de fenêtres, qui restent ,certaines, allumées tard, j’imagine des drames, des tendresses, des enfants qui se cachent sous un lit, une femme en désarroi qui nettoie le filtre de sa cafetière sous un filet d’eau. Souvent j’imagine un appartement, en haut d’un immeuble, il reste un téléviseur allumé ,et au plus creux de la nuit, sur l’écran vide, apparaissent quelques images brumeuses, déchirées ou je vois une partie de mon passé , par exemple mes parents comme je ne les ai jamais vus :tranquilles,réconciliés, sur un matin calme du lac d’Annecy. »
Voilà donc ce que j’écrivais en 1974. Pourquoi depuis un écran noir ? Et en même temps je pense que ceux qui,dans ma jeunesse, m’ ont donné le sens du péché sont des assassins.
En relisant ces carnets, je retrouve intact ce sentiment de méfiance, envers ceux ceux qui racontent leur vie en suivant l’impeccable ruban chronologique. Le temps reste un verre de montre brisé. . Je ne suis pas loin d’accuser ces rassembleurs de souvenirs de jouer la comédie. Et j’écris tout ça dans un parc feuillu et discret, au bord de la Rance, parmi des taillis, dans des bouffées d’odeurs tièdes, résineuses, tout en éprouvant cette lassitude voluptueuse de ceux qui, dans la fatigue, dans la venue de l’âge ne se souviennent pas de grand-chose. Le temps s’abolit dans le petit refuge solaire de l’instant. La conscience se réduit à l’infime ruisseau pailleté de reflets qui court dans un fossé le long d’un talus, comme une matinée d’été qui s’enfuit. Grains de mica dans la pierre.
Le train s’arrêta à Ostia Antica. Quai désert, matinée morne, quelques oisillons sautillaient sur un vieux banc aux lattes dévissées. Je pris une passerelle de fer rouillé qui enjambait une route déserte Il y avait comme un miroitement aquatique aperçu un instant derrière quelques saules.
Je marchais le long de pavillons délabrés, avec dans les jardins, des sièges d’auto à l’abandon, des pneus entassés contre un mur de torchis, le scintillement des feuilles, détritus pourrissants.
Vers l’entrée du site archéologique qui ressemblait à l’entrée d’un stade à l’abandon quelques autocars poussiéreux immatriculés en Pologne ou en Slovaquie .
Je pris un ticket. Les allées couvertes de larges dalles étaient bordées de touffes d’herbe vent qui sentait la mer. Dans ce paysage aplati net comme évacué après une fin du monde, la fine glaçure d’une mosaïque avec des gladiateurs décolorés ou des poissons dans un filet. à coté affleurent des murs de briquettes cuites par le vent ,le sentiment d’avancer à la pointe de la dernière terre ferme.
C’était un de ces endroits désolés qui apportent avec l’air froid des bouffés d’exaltation subite : être le dernier homme, planète débarrassée des conflits, extinction définitive des chamailleries et piailleries humaines, le ciel blanc sans nuages laisse voir derrière des excavations herbeuses la mer réduite à un trait, calme derrière une clôture de haut grillage . On sent l’éloignement, le murmure du vent, le repos de dalles qui sont les tombes légères, belles d’ une aubaine ou d’une promesse.. des insectes cachés dans les verdures proposent de nouvelles règles de vie, un sentier avec ses odeurs sauvages de thym.
Puis, en marchant désolation, poussière, dessèchement, quelque chose d’ensablé dans le temps, de figé, saisit quand on arrive devant une sorte de grève d’échouage : vide, silence, creux, distillation froide de l’air sous la pinède. Un grillage encercle ce pays d’exil que borde une mer quasi vitrifiée sous une lumière basse .
Le mince trait neigeux d’un avion partage le ciel en deux,impression d’être doucement en dérive hors du monde.
L’arène, ou l’espèce d’amphithéâtre , semble retapé de la veille, c’ est un bassin de pierres effritées, avec des ronces, des racines, une large flaque d’eau trouble tremble sur un fragment de mosaïque.. Des boites de bière aplatie traînent sur des murets.
Au loin la haute voix claire et monotone -comme si la distance n’existait plus- d’un guide entouré d’un groupe de lycéennes. Allées cernées de choses tristes, cimetière fade d’une ville portuaire morte. Ce qui s’éparpille et se perd dans cette terre plate , un endroit perdu, dépeuplé après un cataclysme et sa mer retirée qui miroite d’un gris de plomb , un endroit de montées orageuse, de bruine interminables, d’hiver évanoui , de marécage et d’eaux mortes, d’alluvions , d écoute triste. quelques pavillons isolés aux volets clos brodent ce paysage évacué qui vous transforme en ombre .et curieusement, un bâtiment moderne jette des luisances d’acier et de grandes baies :la cafeteria..
Imaginez une cour dallée avec quelques tables et chaises de plastique empilées, qui gardent un peu de l’eau d’une averse récente. Deux bâtiments plats, anonymes, vitrés, style cafeteria, barrent l’horizon. Contre une porte coulissante , deux tourniquets supportent des cartes postales qui vibrent sous les rafales de vent. Le ciel se nacre et s’élargit. Je commande un café ristretto ,une manière de me souvenir d’autres cafés pris vingt ans auparavant sous un tel ciel gris avec une amie disparue .C’est étrange comme cet endroit un peu morne, désert , de paix, de silence, saisi dans l’eau pâle d’un estuaire , avec ses pins romains sombres découpés à l’horizon, m’immerge dans un fragment onirique de ma vie qui m’était jusqu’alors inconnu.
Je mets pas mal de temps à choisir deux cartes postales. Sur l’une, qui n’est qu’un paysage plat de la campagne romaine, j’ écris à Constance, restée à Nevers, que je l’aime encore , et sur l’autre qui représente Calliope dans une tunique blanchâtre aux plis fins , je n’écris rien car je ne sais pas à qui l’envoyer. Quelques gouttes de pluie tachent mes cartes postales et noircissent la tôle de la table. Je me lève, ramasse ma veste ,mon portable, mon briquet, et rentre à Rome la populeuse, la fiévreuse, avec ses flambées de carrosseries neuves le long des quais du Tibre.
Je me souviens, j’étais assis à la même table,il y a dix ans, pour fêter le retour de Jessica à Paris. J’avais choisi ce restaurant italien familial du 5° arrondissement de la rue Linné, là où avions été si heureux. Je me souviens de cette fin Mai froide. En l’attendant je dessinais avec les dents de ma fourchette de multiples spirales sur la nappe en papier. Parfois j’entendais des barrissements qui venaient du Jardin des Plantes tout proche. J’étais impatient car l’absence de Jessica qui avait passé trois mois à Rome pour un stage de restauration de tableaux anciens au Vatican, m’avait paru interminable.
En l’attendant j’avais aussi papoté avec serveur, Alberto, mon ami. Enfin, Jessica arriva: j’eus du mal à la reconnaître, ses cheveux n’étaient plus blonds vénitiens, elle avait modifié sa coupe et son maquillage et ôté ses boucles d’oreilles.Elle avait changé ses tenues de lin blanc par une robe d’un gris austère sur une veste en chiné anthracite. Elle m’embrassa sur l’oreille furtivement et mit pas mal de temps à trouver une chaise qui lui convenait. Je dis :
-Tu m’as manqué.Bon voyage ?
– Qu’est-ce que tu bois ?
-Orvieto comme d’habitude.
-Moi aussi, un Orvieto Roberto. Comment tu me trouves ?
-Ravissante.Changée.
-Je ne me maquille plus.
-Ravissante.Vraiment.
Le serveur vint déboucher une bouteille d’Orvieto.
-Tu as déjà choisi ?
-Une zuppa di pesce.
– Moi Roberto je prendrai bien… des Taglioni con gamberi et limone. Tu as toujours des petits pains noirs aux anchois ?
-Aujourd’hui ce sont des spaghetti al Vongole . Je vous les recommande.
-Parfait.
Il disparut dans la cuisine en marmonnant.
-Alors ? Ton séjour à Rome ?…
-Très bien. Un hôtel pas loin du Quirinal. Le matin une légère brume. Un ciel divin.Ma chambre donnait sur une terrasse avec lauriers roses.
-Je vois.
-Le soir, à Rome le ciel s’élargit et dans la largeur du ciel, tu vois tant de choses .
-Des anges ?
– Le petit restaurant du quartier me servait un Prosciuto melone parfait. les hommes, les femmes, les enfants, les générations précédentes, les générations à venir, tout était parfait.
– Tu es sûre pour les générations « à venir » ?
– Et toi Paris ?
-La routine au Conservatoire. Et puis j’ai répété le quatuor de Janacek. La violoniste roumaine qui te remplaçais était un peu faible.
– Les romains sont si agréables, ils vous invitent partout..ils marchent légèrement j’ai descendu ainsi tout le Corso avec l’un d’eux.. un type qui travaillait au Corriere très amusant. Pas beau mais amusant.
-La pauvres violoniste dans l’allegro elle cafouillait.
-Et votre projet Franck ? ?
-On a abandonné. J’ai l’impression que Franck en emmerde certains.
-Ces italiens savent tout: les histoires des palais, des bordels mussoliniens, le nom des rues,des fontaines, des galeries .
– C’est qui le type du Corriere ? ?
-Tu connais pas ; il est à a fabrication. Il m’a même raconté les histoires sordides de la Curie pour l’élection du prochain pape.
-ah ?
-Il m’a invité de nuit..dans les thermes de Caracalla
– Prendre un bain ?
– T’es con. J’ai pris froid ce soir là.
– Et dans l’avion ?
-Quand on revient de Rome par avion, à cinq heures du soir, on distingue des plaques brillantes.Vaguement bleues ou violettes.
-Les Alpes. ?
– Eh bien tu vois, mon voisin de siège m’a parlé de la Suisse avec une telle élégance, que ça voulait dire bien davantage que la Suisse.
Roberto a apporté les spaghetti. Ça sentait la mer.
-Il n’était que sept heures et quart et tout la planète semblait dormir. Il a répété doucement, »mes Alpes suisses » si doucement… avec tant d’élégance que ces simples mots semblaient porter un très haut témoignage de toute la beauté de la Terre.. de la réelle beauté de la réalité de la terre..
-Et quand tu reprends ton travail ?
-Ici ? À Paris ? Jamais.
-Jamais ?Comment ça jamais ?
-Absolument.
Jessica suçotait une palourde.
-Ne fais pas l’étonné.
-Tu viens dormir ce soir à la maison ?
-Non, tout ça, c’est fini.
Le serveur apporta deux bruschetta sur un plateau de faïence.
-C’est de ma part.
– Petite ,reprit Jessica, je savais pas que mes parents étaient mariés. Papa était très malade. Je savais pas que les gens malades pouvaient se marier. Ma mère m’a raconté que d’une manière générale ,elle n’était jamais sortie avec des types vraiment bien portants.
Il y eut un long silence. Un couple d’anglais entra dans la salle du restaurant.Ils étaient vetus de cirés et avaient l’air frigorifiés .Ils s’installèrent à la table ronde prés du petit escalier, là où il y a une photo d’Alberto Sordi dans « I Vitelloni »
J’ai humé mon verre d’Orvieto.
-Il a un léger goût de cendre. Volcanique. Sens.
Elle sentit.
– Alors tu ne viens pas dormir ce soir ?
– Pour dire la vérité il m’est arrivé quelque chose d’important. Un soir je dînais à » la Regola », un restau à pergola le long de la rivière Aniene, il y avait une table de nonnes.
-Des quoi ?
-Des religieuses. Elle dînaient et bavardaient dans la salle . Elles étaient une dizaine à une longue table garnie des fleurs et une belle argenterie, toutes gaies, à l’aise, discutant avec le personnel, charmantes, belles, enjouées. Elles plaisantaient avec le personnel. Tu vois ?
-Je vois.
– Une salle avec des poutres apparentes , des tresses de piments suspendues au plafond. Elles fêtaient anniversaires de l’une d’elles, je crois bien que c’était la Supérieure. Je les enviais.Ce fut un curieux moment, une révélation.Je les enviais. J’aurais tant voulu être l’une d’elles. Elles étaient pas maquillée, joyeuses entre elles. J’ai pensé à leur vie quotidienne, le soir, le cloître, la prière,la chapelle, la cellule et le crucifix au dessus du petit lit, et aucun type à sucer le soir.
-Tu m ‘as pas souvent suçé .
-Elles irradiaient , j’avais envie de les embrasser. Toutes. Et quand je suis sortie du restaurant, je suis descendu par un petit escalier de bois au bord de la rivière, j’ai regardé l’eau, elle était noire, rapide, il y avait des pins et aussi des oiseaux endormis si tranquilles et je me suis dit: je ne vais pas rater la deuxième partie de ma vie. A 43 ans, tu ne vas pas rater cette partie là. La dernière. Réveille toi. J’ai pris une décision.
-Ah… En moins d’une minute?…Devant l’eau noire?…
– Mardi je repars à Rome.
-Ah oui ?
Puis j’ajoutai :
-Tu pars seule ou avec quelqu’un ?
— Je regardais couler la rivière. Je me suis dit, depuis ta naissance tu n’es jamais sortie de ta bulle, de ta vadrouille merdeuse avec les hommes .Une vie d’infirme. Spirituellement dégueulasse . Tu ne t’es jamais laissée aller ,regarde ces religieuses , elles courent dans un verger, ce sont des jeunes filles et elles prient Dieu. Avec une telle confiance.
C’est alors que le chef, avec sa veste blanche, sa bonne bouille rouge est sortir de la cuisine , pour nous serrer la main.Il nous a souri.
-Tout se passe bien ?
-Très bien.
Le chef resta longuement avec un étrange sourire embarrassé. Puis il alla saluer une autre table.
-Tu vois, je suis restée à regarder couler l’eau,la nuit était si douce, une nuit de Révélation.. et j’avais envie de pleurer. Et puis j’ai entendu des rires de jeunes filles du côté du sentier qui menait au restaurant : c’était bien sûr …
-Tes religieuses.
– Et je me suis dit:elles n’ont jamais quitté leur chambre d’enfant..Elles restent jeunes même dans leur vieillesse elles ont un teint si frais..… Je me suis dit :Reste à Rome, oublie Paris.
-Puis-je dire quelque chose..
-Je t’en prie.
-Tu n’ avais pas envie de me retrouver ?-
– Pas du tout.
-Et notre couple ? Nos années ensemble ?
-Mais nous n’avons jamais formé un vrai couple mon pauvre ami.
-Je t’aime, tendrement.
-Ce n’est pas parce qu’on s’est léchouillé à heures fixes qu’on a formé un couple.
Je fixai mon verre d’Orvieto une curieuse petite paillette translucide tournoyait dans le vin.Moi peut-être. Je m’identifie souvent à des objets remarquablement infimes.
-Il ne faut pas que tu t’angoisses . Je vais enfin être heureuse.
-Et la musique ? Notre quatuor, et le quintette de Mozart prévu en juillet aux nuits musicales de Sorèze?
-Il y a pas mal de bonnes violonistes qui ne demandent que ça. Jeunes. Belles. Sexy. Tu vas te régaler.
-Je suis tombé amoureux de toi .
-Tu n’approuve pas mon choix ?
-Tu vas passer ton temps à laver des draps dans une buanderie. Et à rester le soir à genoux.
-N’importe quoi !
Je recommençais à dessiner avec ma fourchette sans rien dire.Les anglais m’intriguaient.
-Tu es triste ?
-Tu me trahis.
– Je sais. Entre nous ce n’étais plus raccord.
-C’était très bien pour moi.
– Tu te mens.
J’eus la vision de nous deux dans une pleine réverbération romaine devant San Luigi dei Francesi, en plein midi, c’était fou de bonheur.Je venais de lui acheter une édition de poche de Rimbaud.
-Je suis triste,dis-je, horriblement triste.
-Pour être franche, tu ne m’aimais pas, tu ouvrais les draps et tu m’écartelais.
– N’importe quoi.
Jessica appela le serveur.
-Roberto, une grappa. T’en veux une ? On ne va pas se laisser aller.
– »Écartelée « ? Putain, tu y vas fort.
Roberto apporta deux grappa dans des verres ballon en,foncés dans un lit de glace pilée. .
-C’est tout ce que vous avez mangé ?
-Merci Roberto. Ça va.
Jessica reprit :
– Elles étaient si pétillantes, si joyeuses, elles buvaient du vin blanc dans des carafes tu sais avec l’effigie de Jules César ou de Néron.
-M’en fout des empereurs.C’est Jules César.
-.Elles sont dans la vraie vie. .
Jessica chercha quelque chose dans son sac qu’elle ne trouva pas.
-La vie de couple c’est fini..Échanger de la sueur, foutre et sperme…non..
-Tu pourrais parler moins fort ? On nous regarde.
-De toute façon j’ai rendez vous pour mercredi 11heures Via Massimo.Avec les sœurs dominicaines de Sainte Catherine de Sienne.
– Tu va te cloîtrer ? Tu vas voir comme c’est marrant de faire vingt fois le tour du cloîtreà étudier la parabole de l’enfant prodigue
-J’ai eu une révélation. Tu peux comprendre ? Non.
-Révélation de quoi ? Comment on découvre ça ? Tu as eu des indices ? On n’arrive plus à enfiler ses chaussures ? On avale de travers son petit déjeuner ? On a des fourmis dans les pieds ?
-Je sais que tu es malheureux alors tu dis n’importe quoi.. De toute façon, j’ai choisi ma congrégation, et je devrais m’intégrer facilement car avec ma licence du Louvre ,j’ai même fait quatre ans de latin.
Elle savoura une longue gorgée de grappa et me fixait avec étonnement
-C’est un jour heureux.
-Tu vas passer ton temps à prier ?
-Je ne serai pas cloîtrée.
-Écoute sexuellement, entre nous c’était parfait.
-Tu entrais en moi comme dans un Franprix.
Elle ouvrit son sac de cuir rouge que je lui avais offert et sortit un billet d’avion Alitalia.
– Mardi fin de matinée je repars d’Orly par Easy Jet.
-Oui.
-Oui quoi ?
Je goûtai la grappa. Elle me brûla l’estomac.
-Tu repars pour un autre homme ?
Puis :
-Qui t’attend à Rome ?
-Non.
-Ah , oui. Bien sûr…Le Seigneur ! Notre Seigneur !Il t’attend,bras en croix, Lui. Tu sais il t’attends dans toutes les Eglises. Pendu aux murs. Tiens il y a un tres beau christ mort à Saint-Médard, tout prés d’ici, tu le connais ?
-Ne sois pas médiocre,je t’en prie. Pas de vulgarité.
Elle essaya tendre sa main vers moi.
– Comprendre que sa vie fut si quelconque pendant 40 ans ,c’est un vrai moment tu sais. Tu peux comprendre?
Puis :
-Je retrouvé enfin ce que j’avais perdu.La grâce.
C’est alors que le chef de cuisine et sa bouille rougeaude est revenu à notre table.
-Alors, ça a été ?
Jessica intervint :
-Excusez moi, mais nous avons une conversation importante.J’aimerais la finir.
J’eus honte de ce comportement . J’avais chaud. J’ai voulu me venger.
Je dis :
-Ils auront intérêt a laisser un mini frigo plein et plusieurs carafes d’Orvieto dans ta cellule.
Je pensai à l’été d’avant, quand nous avions fêté ici l’anniversaire d’un ami violoniste, ici même, nous étions cinq musiciens chambristes heureux. Jessica était heureuse, moi aussi. C’était une autre planète,une planète qui s’éloignait. Je repris de la Grappa.
Je me demandai si le Paradis ressemblait à une piscine d’eau bleue avec une odeur de chlore , et avec location de belles serviettes de bain épaisses et douces et Jessica en train de battre doucement des pieds en pensant à l ‘île de Ré, tandis que de l’autre côté de la route, il y avait un camping avec des jeunesses communistes et leurs foulards rouges , des gens simples ,des ouvriers sûrement un peu quelconques spirituellement aux yeux de Jessica. En train de chanter « Bella ciao bella ciao » et pendant ce temps j’essayais de passer mon permis de conduire pour la troisième fois tandis qu’une attachée de presse de la Maison de la Culture de Bourges à robe courte fleurie me disait que j’étais en retard pour le concert , que le violoncelliste était furieux, que la salle était pleine et que le maire était vexé .La dernière image que je garde était celle d’un soldat de 14-18 en train de jeter un hareng vivant à un chien noir tout pelé. Bref, je perdais les pédales.
Il paraît que je me suis évanoui. Je me suis retrouvé dans une salle de la Salpêtrière avec une infirmière qui me prenait le pouls. Les autres lits étaient vides.