SOuvenons nous qu’en 14-18 ce fut la première guerre qui jeta au combat autant de jeunes civils de toutes les classes sociales , des lycéens, des milliers de jeunes appelés et furent jetés dans les batailels avec pour babage quelques semaines de formation militaire insuffisantes . Quand ils furent mêlés aux premiers combats, ils furent traumatisés . On le voit bien avec Céline et son Bardamu du « Voyage.. » puis dans le Drieu la Rochelle de « La comédie de Charleroi ».
Avec Drieu le Rochelle un jeune bourgeois accompagne la mère d’un soldat tué sur les lieux du combat. On y découvre alors ce que vécut Drieu : le baptême du feu pour la jeune recrue qu’il était, le découragement, la tentation du suicide, l’exaltation – et surtout la peur. Cette peur dominée ou pas reste au centre de toutes les nouvelles du recueil. Elle est en quelque sorte l’étalon auquel se mesure la valeur de l’homme jeté dans la bataille à Charleroi, Verdun ou dans les Dardanelles.
Les romans-témoignages à propos de 14-18, qu’il s’agisse du côté francais (« Les croix de bois » de Dorgeles, « Le feu » de Barbusse*** ) ou du côté allemand (« A l’ouest rien de nouveau » de E.M. Remarque) analysent la fin de l’innocence, la jeunesse irrémédiablement perdue,déboussolée, et une perte de confiance dans l’humanité. Beaucoup de ces jeunes soldats survivants n’échapperont pas au traumatisme et resteront des sortes d’infirmes se trainant dans la vie civile.
« A L’ouest rien de nouveau « en est un peu le modèle -étalon. Il nous fait franchir toutes les étapes et tous les sentiments d’une jeune appelé ,Paul, qui monte au front avec un mélange de fierté et d’inquiétude puis qui subit l’enfer.Ce qui le métgamorphose. Un des plus beaux passages raconte sa permission, et le fossé qui s’est installé entre lui et les civilks, et sa famille qui l’aiment au village. Il est devenu un autre dans les tranchées.
extrait du film « A l’Ouest rien de nouveau »
Le jeune lycéen enthousiaste du début du roman est devenu un être hébété par la boucherie et la mort de ses camarades. Rappelons que l’auteur a été déchu de sa nationalité en 1939, que sa sœur fut condamnée à mort par l’Allemagne nazie pour “atteinte au moral de l’armée” et a été décapitée en 1943. Le roman » A l’ouest rien de nouveau » a été brûlé en place publique.
Sa subversion vient du fait qu’il décrit en phrases simples le dressage imposé aux jeunes recrues par des gradés sadiques.
E.M. Remarque est d’une précision rare pour nous faire partager le calvaire d’un soldat, dans ses moindres actes :depuis les latrines communes, l’épouillage partagé, la chasse aux rats qui convoitent les rations, les trocs bouffe et cigarettes, les combines pour améliorer les repas déplorables, la faim, la soif, la douleur, et un progressif un rétrécissement mental épouvantable suivi d’un chagrin incurable. Une sorte de gel intérieur saisit chaque homme de troupe.
Paul, comme ses amis d’enfance (dont si peu reviendront vivants) insiste bien sur le fait que lui et ses camarades ont a été trompés par l’un de leurs professeurs, patriotard grotesque, en qui ils avaient confiance. Le passage difficile d’une génération à l’autre, et le fossé entre les civils et les soldats rescapés de la grande boucherie est un thème particulièrement bien traité dans « Aurélien » . Cet Auréllien fait partie de ces innombrables jeunes gens démolisiés mais qui n’adhèrent pus aux valeurs officielles d’une société. Claudel ,dans un superbe article élogieux qualifie Aurélien à la fois d’ »Hamlet façonné par l’expérience morbide des tranchées », et aussi « d’épave consolidée au milieu de la dérive incessante » de ces « années folles »..
Pour 14-18, du côté français on oublie souvent le récit de Giono « Le grand troupeau », réquisitoire contre la guerre. Giono cultive toujours des séries d’images stupéfiantes dans sa métaphore . Les soldats sont comparés au grand troupeau de moutons du premier chapitre, celui qui descend de la montagne. Les soldats en bleu horizon « l’assemblée des moutons » sont menés à l’abattoir. Giono deviendra un pacifiste militant et organisera des rassemblements antimilitaristes chaque été au « Contadour » entre 1935 et 1939. Le 5 septembre 1939 Giono, mobilisé à Digne , sera arrêté et mis en prison pour distribution de tracts pacifistes. Il sera libéré en novembre sur intervention de Gide auprés du Gouvernement.
Truffaut dans « La chambre verte »
Enfin, un film tres émouvant parle de ce culte des morts aprés 14-18 et du du traumatisme ,c’est « la chambre verte »de François Truffaut . Le personnage de Julien Davenne, interprété par Truffaut luii même, est un homme qui ne veut pas oublier . Davenne refuse d ‘ oublier ses camarades, sa génération restée dans les terres d’Argonne ou dans les combats de Verdun. Ce culte des morts vire à une certaine folie.Film somptueux,vibrant, fiévreux, qui devrait être diffusé plus souvent à la tv.
En cet été 1991, j’avais loué pour un mois une villa à Saint-lunaire. J’aimais cette villa blanche à volets vert bouteille , avec un balcon qui donnait sur le jardinet et quelques buis bien taillés. Dans la cuisine carrelée (avec une hotte en verre dépoli) on trouvait dans les deux vastes placards un entassement de plateaux en inox pour fruits de mer et un assortiment d’ustensiles métalliques qui ressemblaient à des instruments chirurgicaux, tout ça pour décortiquer tourteaux bulots,huîtres et bigorneaux . Je flânais souvent dans la villa pendant que les enfants se baignaient, je remarquais les éraflures et traces noircies de caoutchouc laissées sur les plinthes d’un couloir, ce qui suggérait qu’un enfant avait circulé comme un fou avec un tricycle. les espaces géométriques pâles sur les murs des chambres signalaient des déplacements de meubles ou bien des cadres qui avaient été décrochés avant l’arrivée des locataires. Dans ma chambre, je notais le halo gras sur le papier peint à fleurettes là où on avait sans doute appuyé sa tête en lisant avant de s’endormir.
Mais ce qui me fascinait c’était les trois cadres d’argent sur la commode du salon . Ils protégeaient des photos d’une famille heureuse. On y voyait rassemblés, unis, joyeux , un couple et ses trois enfants. Deux adolescentes blondes, cheveux coupés courts, en maillot de bain, un garçonnet très bruni par le soleil, en T-shirt rayé et bob incliné .Ils souriaient à l’objectif aux côtés de leurs parents . La mère au visage fin et pommettes hautes ressemblait vaguement à Meryl Streep. Elle avait noué avec une nonchalance étudiée son chemisier rose fané, sous ses seins pour qu’on remarque bien le creux parfait de son ventre. L’homme râblé, barbu, cou de taureau, cheveux noirs épais dégageait une impression de force avec ses épaules musclées sous un polo blanc. La voisine qui m’avait fait visiter la villa m’avait confié : -Depuis la mort de son mari, il y a trois ans, Madame Degrelle ne vient plus, je ne vois plus les enfants non plus…
-De quoi est-il mort ?
-Un cancer . Et je ne sais pas pourquoi, cette phrase avait résonné en moi car les trois photos , prises dans la vaste lumière de la mer, avec voiliers, irradiaient de joie .
-Les photos ont été prises quand ?
-Deux ans avant la mort du mari, je crois me répondit la voisine. C’était un ingénieur chez Airbus. Un cancer affreux. Interminable.
Le soir même, quand les enfants revinrent de la plage, je ne dis pas un mot ce ce que m’avait révélé la voisine. Dans la cuisine ensoleillée, ma femme en paréo , qui revenait de la supérette , ses espadrilles pleines de sable, était en train de disposer en chantonnant des packs de yaourts sur les grilles du frigo ; et je me demandai si je devais lui faire partager cette information. Finalement non. J’ eus même la tentation saugrenue de cacher les photos dans le tiroir de ma table de chevet .Idiot. Les jours qui suivirent je revins examiner de prés ces photos d’amateur. Elles irradiaient chose d’artificiel et presque de publicitaire avec ce cadrage impeccable dans les obliques des cordages blancs et un bout du pont au parquet couleur de miel. . La ligne de la mer était aussi impeccableet glacée.
J’étais intrigué par les sourcils énormes de l’ « ingénieur de chez Airbu». Il faisait songer à une créature de Neandertal habillée Ralph Lauren. Il contrastait avec la douceur blonde éthérée de de son épouse . J’imaginais entre eux des ébats nocturnes brutaux.
Tout au long de ces vacances, je restais le plus souvent assis sur le balcon, à prendre des notes pour un éventuel essai sur Stendhal et la « cristallisation » .Au fond ,j’étais ailleurs, je réfléchissais au destin de cette cette famille sur lequel le malheur avait fondu. Pourquopi pas la mienne ? Où sont les Parques sur cette plage ? Quand mes enfants partaient en début d’après-midi vers les rochers je me demandais avec appréhension ce qui pouvait fondre sur ma famille sur un discret signe d ‘un Dieu malveillant.
Je sentis soudain la sombre fragilité des vacances sur ce joli décor de carte postale. Ces photos étaient en train de perturber les vacances. Les femmes enceintes, nombreuses, escortées de bambins turbulents, ces ados charmeurs et alanguis sur un sable farineux, sortis d’un film d’Eric Rohmer, tout ça était un décor contaminé et trompeur. Je voyais un joli papier peint -des bergeries- sous lequel couve la chaleur de l’incendie et qui brutalement noircit et cloque le paysage.
Je me promenais sur la digue :ces jeunes filles halées,certaines avec des taches de rousseur, qui secouaient leurs cheveux mouillés aux terrasses de cafés ne dissimulaient -t-elles pas une sournoise et anarchique germination de leurs cellules ? Tous ces baigneurs matinaux âgés, qui couraient vers les premières vaguelettes , au profond de leurs pensées n’étaient t-ils pas des somnambules ou des pantins tenus par les minces ficelles du Temps ? Les trois photos dans leurs cadres d’argent ne masquait plus la moisissure invisible du Temps mais au contraire me la révélait dans sa cruauté.
Dans noptre pizzeria préférée, j’observais des couples qui discutaient sur la vertu des aliments macrobiotiques et cela me paru dérisoire comme des aveugles qui parlent du soleil.
Ces journées tantôt nuageuses, tantôt claires, tantôt comme immobiles m’apparaissaient comme un effrayant trompe-l’œil. Je gardais mes pensées pour moi. A quoi tu penses Papa ?
-Oh, à rien de spécial.. Envie de faire du catamaran…
C’est étrange alors comme on peut être isolé au milieu d’une chaleureuse famille.
Ne noircissons pas le tableau. Au fil des jours le joyeux brouhaha des enfants à l’heure des tourteaux décortiqués me rendit un peu ridicule avec mes anxiétés enfouies.La gerbe d’étincelles de leurs rires qui montait du jardin le soir me rassura. Au fond, j’étais -comme souvent les écrivains- un renifleur d’angoisses, un collectionneur de pensées grises,secrètes et compliquées plutôt qu’un de ces quadragénaires halés au pas alerte , raquette sous le bras, qui file vers les tennis pour prouver à la famille et aux amis que son revers reste offensif. C’est vrai que je ne peux plus accompagner les filles en sautant par dessus la barrière du jardin. C’est bien cette année là que je me suis surpris à ne flâner paresseusement parmi les allongées lascives de la plage,. j’ai commencé à rôder, au dessus des corps épanouis, le cœur résigné. Pas mal femmes ou jeunes filles portaien une fine chaîne d’or aux chevilles qui m’intriguait. Elles étaient sur le versant ensoleillé de la vie. . . Marchant au milieu de cette faune dénudée, ces chairs qui se frôlent ,ces enfants qui sautillent , tout devenait sournoisement faux, rongé, en train de moisir. Les trois photos d’une famille heureuse dans la villa avait donné un coup de couteau dans mes vacances .
Des amis au téléphone me parlaient de « maturité » pour me consoler. Maturité de rien ! Maturité de m… répliquais-je…Je voyais la fin des vacances comme on peut voir une petite gare de son enfance,qu’on a connu pleine d’animation, désormais désaffectée, désolée et vide avec de l’herbe qui pousse entre les rails . Fines les belles voyageuses à grands chapeaux de paille.. L’époque de l’innocence s’était perdue. J’imaginais mes enfants vingt ans plus tard : devenus ces adultes sérieux qui ouvrent la porte basculante du garage puis rejoignent des embouteillages à bord de leur 504. D’ailleurs, nous ne sommes pas vingt ans plus tard mais trente deux ans plus tard. Mes enfants sont des adultes couverts d’enfants , ils prennent tôt le matin des métros bondés, et le garçon file moto sur le périphérique brumeux.
Quelles traces de buée gardent-ils de ces vacances 91 ? Combien de sentiments ont -ils dissimulés cette année là comme moi j’ai caché mon inquiétude devant des photos trompeuses? C’est ce genre de réflexion qui me vient dans la maison où je vis actuellement où je n’ai pas étalé des photos de famille dans des cadres d’argent, mais laissé au mur de simples aquarelles de ports bretons.
(Le rez de chaussée d’une villa au bord d’un ravin . Panorama des Alpes . Un salon meublé Biedermeier et une baie immense en rotonde . Le soleil du soir pénètre et tombe sur le repose-pieds d’une belle femme brune,Ingrid, étendue avec nonchalance . Elle porte une parka usée, mais dessous une robe du soir pailletée. . Günter déchiffre une partition devant un piano à queue. C’est un homme assez grand plus âgé, impeccablement vêtu, avec pull cashmere col roulé, pantalon noir .Ses cheveux rejetés en arrière avec soin mettent en évidence son profil d’aigle. Il est plein d’aisance. Il se verse copieusement du Chivas dans un verre à dents et boit sans en proposer à Ingrid . Il farfouille dans une montagne de partitions comme s’ il était seul. )
Günter. A ton avis ? Hein ? Je ne fais rien .. rien.. pour cette racaille viennoise..et leurs chœurs d’enfants catholiques.. débiles, à te lécher partout dés que tu leur fais un compliment.. ah..l’église catholique et ses traditions.. Comment ? Ah !.. tu ne parlais pas ?..Rien..je reste devant ces forêts de mon, enfance , ces ravins si souvent parcourus , et je regarde les oiseaux de proie. (un temps) le soir, une ou deux chouettes bougent dans le grenier.. Les nuages passent.Le matin le bleu règne. Le Rien. Le grand Rien illimité.Il m’absorbe.(Long silence),
Ingrid. Illimité ? (un long temps)Le grand Rien ? tu as toujours été dans la grandeur.Tes amours étaient immenses… Tes chagrins illimités… Il y a toujours eu un peu d’ excès dans ton…Je te reconnais bien là. Mais je te signale que tes chaussettes en fil d’Écosse tire bouchonnent.. même en répétition tu n’aurais pas supporté.. imagine.. la troisième de Brahms , ta préférée, et tes chaussettes qui tire bouchonnent….
Je sais.. tout retombe.. (un temps) la société entière tire-bouchonne.. (un temps) Günter..ça me fait plaisir de te revoir après tant d’années..Même si ton.. ton..
Lui.Mon quoi ?
Elle. Ton sentimentalisme flamboyant …un peu grandiloquent..
Lui (il ne relève pas la vacherie) Les soirs sont parfaits ici,vastes, lumineux, silencieux. puis ils s’éteignent soudain et voilà l’ humanité s’efface.. mes chers frères humains engloutis, disparus derrière ces montagnes .Soulagement. Retournés chercher leur préoccupations idiotes.. .Ici je n’ai plus rien..Le dénuement ultime.
Elle.Plus rien ? Avec tout ce que tu as gagné à Berlin.. à Vienne ? À Milan ?..
Lui.Je n’ai plus rien à faire avec eux..cette faune absurde d’iniquité.. je n’ai plus à quémander leurs applaudissements.. plus à essuyer leurs compliments gluants… Plus à subir leurs petits..Leurs petites.. remarques souriantes et reptiliennes sur mon tempo dans le Ruhevoll de la 4 de Mahler..ils ne savent même pas ce que veut dire Poco adagio chez Mahler.. et ces admiratrices d’âge mûr.. .qui virevoltent.. veulent t’embrasser.. te lécher.. un grouillement désordonné de baisers baveux.. leurs gerbes de roses qui puent la terre moisie..Quel bonheur de les oublier ici ! Les cimes neigeuses qui oublient ce galimatias affreux…je m’enfonce parfois dans les brouillards d’un Tokay aux odeurs ébouriffantes si on a le verre qui convient… .. Enfin ici je vis dans le silence des partitions….(un temps) Ne te fourvoie pas dans l’humanisme Ingrid.. Je connais ton penchant.l’humanisme… et l’abomination des bonnes intentions..les grandes causes..Il y a une foule de gens absolument odieux, malfaisants dans cette vallée et au-delà, le dimanche soir ils circulent sur l’autoroute vers Vienne.,je les entends vaguement quand j’ouvre la baie..Ils se tuent. Chaque dimanche soir.. et comme suaire, des tôles froissées … une odeur d’huile de vidange pour linceul et les gyrophares pour bougies. . Voilà où nous en sommes.Nous sommes tous deux bien trop âgés pour s’intéresser à eux.. (long silence)
Toi tu m’intéressais.
Elle. Pas davantage ?
Lui. Bien sûr que si. Tu me fascinais.. c’était à Salzbourg.. la première fois ..tu parlais avec la cuisinière du Goldener Hirsch.Si je ne te voyais pas pendant deux jours, je me défaisais…sans toi..je me défaisais.. Elle. Franchement Günter..Non.. lorsque nous prenions un dernier verre au Schwarzenberg.. tu regardais plutôt ton verre …tes verres de Tokay.. et les serveuses.. .. bien plus que moi.. tu étais affalé sur la banquette cramoisie.. et tu répétais.. la bouche pâteuse.. » Ce putain d’orchestre de réputation mondiale.. une masse molle!!!Une masse molle et prétentieuse !Dresde les enfonce.. .simples employés du violon comme il y a des employés du gaz..
(un temps) Quand je leur parlais de toi, de ton art.. alors ils prenaient une pose parfaitement idiote et sombre en rajustant leur nœuds papillons..Incrédules..On en était cernés par leurs parlotes au Schwarzenberg.. on a fini par aller dans je ne sais quel boui-boui au-delà du Ring.. tu te souviens ?Döbling..le chambre..la paix.. La paix enfin..Loin de leurs l’orchestre comme une machine à moudre du Schubert.. du Mahler..du Bruckner..radotages.. Elle. Oui..Döbling..
Lui. Ça ne se voyait pas…Ta pudeur…Ta noblesse. Tu avais une sérénité,une noblesse. Je te revois avec Alfred Brendel ..c’etait en septembre 91..la dévotion qu’il avait pour toi.. Il te serrait les mains… Je me souviens..La nuit tombait, le léger brouillard dans les rues…ton teint..magnifique…tu étais légère.. Brendel était chaleureux et drôle comme toujours .. Toi avec ton ample manteau on aurait dit Blanche Neige. .. Et Brendel s’excusant presque de te serrer longuement les mains devant le Havelka…
Son taxi attendait.. et ensuite nous deux dans la profondeur mouillée de la forêt en approchant de notre villa..Döbling..
Elle. Günter avant d’entrer en scène.. ..mes mains étaient en sang…j’avais froid.
Lui. (n’écoutant rien pris dans un songe) Dans les couloirs du Wienerhof ta façon de glisser ton bras sous le mien.. d’une façon si légère… tu sais dans le petit passage vitré qui menait aux lavabos..puis dans le noir de la forêt..
Elle. Je me souviens.
Lui. Ton bras si léger.. tu me supportais .. ta patience..J’avais peur pour toi quand tu attaquais les Dichterliebe.. si solitaire, si vraie, j’allais prendre un verre dans le fumoir. Ces faux jetons en smoking.. qui t ’écoutaient tous à peine sortis de ce Bayreuth moyen-âgeux .. ou qui préféraient le crin crin des baroqueux.. crin crin et boyaux de chat.. ..j’avais peur pour toi.. Et quand la blonde avec ses bouclettes et son étroit décolleté te succédait et faisait des minauderies dans Schubert..avec son col Claudine.. voulant t’imiter.. Clara.. Clara..Clara comment ?
Elle. Frager.
Lui. Ce qui était chez toi un bain dans la lumière d’un vrai crépuscule romantique .. chez elle, c’était une pathétique et servile copie ..un vrai plagiat .. odieux de sa part..
Elle. Tu exagères.. Je l’aimais bien..
Lui N’empêche qu’elle signait des contrats. Deutsche Gramophon
C’était une Straussienne.. une insupportable strausssienne paysanne .si lourdingue.. ces pauvres straussiens .. tous dans le fondamental kitsch .et du fondamental kitsch à l’étable.. y’a pas loin.. Une chanteuse de procession.
Elle . Tu joues encore sur ce vieux Bösendorfer ?
Lui . Un peu..quand je n’ai pas d’invités.
Elle. Mais tu n’as jamais d’invités.Mais des invitées. Et je vois le genre…En bikini allongée la table d’harmonie. Et suçotant des branches de lunettes papillon .
Lui. L’humidité a bien abîmé ce piano. Il faudra que je change les feutres.
Ingrid .Ta dernière tournée ,tu étais à Cologne. « La Rhénane » de Schumann.Parfaite. J’étais dans la salle .c’était bien ..on t’avait même honoré d’un prix.Une coupe en argent …des glaïeuls….
Lui. Comme les coureurs cyclistes.
Elle.(un long temps) Et ensuite on s’était cadenassés tous deux à l’hôtel . Et la rien ne fut plus convenable.
Lui. C’est vrai.
Elle.C’était bien. (Un long temps) et quand une fois à Salzburg,..on était à poil.. toi et moi à poil en face à face dans la salle de bain et on se regardait et on savait plus quoi faire (elle pouffe de rire) J’avais adoré…ce que tu étais drôle..nus tous les deux sans savoir quoi faire l’un de l’autre..(elle rit)
Lui(vexé) vraiment ?
Elle.La campagne gelée sous la lune et nous deux .. sachant plus quoi faire..(elle rit doucement) Une semaine avant, à Vienne j’avais chanté Der Hirt auf dem Felsen . Notre petit hôtel à Döbling… tu m’avais rejoint…la vieille tapisserie fanée avec les lévriers .. le petit chemin boueux quand tu cueillais des lilas pour moi. Döbling notre charmant quartier ..et le silence… le paysage blanc de neige.. la propriétaire qui voulait te prêter les skis de son mari mort.. les bruits lointains du quartier..Tu me prenais la main.. Et la chambrette avec la table de nuit où tu empilais tes cigarettes turques.. certains soirs de cafard.. quand tu ne comprenais plus les décalages entre les pupitres quand tu répétais dans la Grande de Schubert..Tu tu regardais les pupitres des vents « Morts. » disais-tu. (un long temps)
Plus tard nous marchions vers la villa …tu regardais les collines…les lumières lointaines et tu m’as parlé de l’invisible mur de la séparation entre les hommes et les femmes….cette cruauté .. la seule fois où tu m’as parlé … ce qui était insaisissable entre toi et les femmes.. et tu m’avais vraiment … attendri.. Tu sentais l’approche d’un temps..l’approche d’une époque où plus rien ne serait compris de ce que nous sentions c de ce que nous aimions….de ce qui nous reliait.. Tu t’exaltais trop sur le faste des grandes formes anciennes..Beethoven.. Tu critiquais Berlin.. trop.Un beau son sirupeux et vide..un soir à Vienne, une belle femme est venue vers toi et a demandé : « Pourquoi est-ce qu’on ne parle plus de vous dans les journaux ?.. On n’ entend plus parler de vous.. vous êtes en somme passé de mode.. et toi : « oui madame je suis passé de Mode.. tant mieux.. »Elle : Comment vous vivez ça ? ».. « De mieux en mieux Madame »..
Lui. Mon diagnostic était vrai. L’époque mourait.
Elle .Sur le Graben , un jour tu m’as arrêté, tu as caressé mes sourcils et tu m’as dit : »je suis en train de devenir détraqué ».
Lui . Oui.
ElleTu étais sincère ?
Lui.Oui. A c ette époque je dirigeais comme un somnambule.Pauvre Brahms. Je voulais griffer la nouvelle rousse premier violon.Tout avait changé, le public, la salle, les critiques. Je retournais dans notre quartier, les tonnelles et les tables étaient rangées dans un hangar. Il y avait un snack en face ..des couples étranges, nauséabonds, braillardes.. bruyants, Mal élevés.. ils ont piqué la chaise et le banc de ma table.. Je me suis dit voilà les nouveaux maîtres du monde.. nous sommes remplacés.. nous sommes au cimetière.. Toi aussi.Cette genration nous flanque des coyups de pelle sur la tête..Des fossoyeurs gais.
Même la bouteille d’eau minérale que je commandais à notre table ne pétillait plus de la même façon. ON n’essuyait plus les tables… En répétition quand je levais les bras pour diriger « La rhénane » , la lumière subtile de Schumann ne venait plus.Rien.Un beau son hygiénique.Rien du Schumann que j’aimais ne se glissait plus entre les notes. Le soir seul dans la salle de bain, sans toi, c’était une torture. Un galimatias affreux régnait partout. Tous les bancs des jardins étaient vides de toi. Tu me manquais et Schumann me manquait. J ‘ai dîné avec le seul critique qui m’aimait encore, on venait de la foutre à la porte du Salszburger Nachrichten ****Trop vieux, has been. . C’était le seul critqieu qui parlait bien de Schuricht.Le seul. Mon maitre.. j’ai tous ses enregistrtements Decca..1949-1956.. Quand je les écoute je retrouve le paradis,ma jeunesse, toi.
( Il se ressert à boire)
Elle. Tu.. Tu ..
es amer ?
Lui.Oui.
Elle. tu as cru à la consolation ,la consolation par l’Art.
Lui. Plus ou moins. Oui .
Elle. Et si tu ne crois plus à la consolation par l’art à quoi est-ce que tu crois ?
Lui. A la consolation par le Chivas. Et le Tokay.Et le Glenfiddish. Le Rosé de Provence en cubi. Et l’armagnac. (un long temps) Ingrid nous avons été balayés. Toi,moi, tu t’en rends compte ? Enfin toi moins que moi..
Elle. Tu joues toujours la Waldstein ?
Lui Je joue pour les alpages, pour les belles vaches des alpages.Elles broutent, je joue. Je joue, elles broutent.Je broute elles jouent.
La philarmonique de Vienne
Elle. Au village on m’a dit que tu avais parfois de charmantes invitées. Lui. Ne sois pas modeste Ingrid. J’ai écouté tes enregistrements Decca.les pus récents. Ils sont moins parfaits que ceux enregistrés il y a longtemps avec ben,dal mais ils sont émouvants. Tu résistes. Bravo.
Elle.Tu dévies bien la conversation. (un emps) Je suis restée huit mois sans chanter.
Lui. Ah…les cordes vocales ?
Elle.Non.
Elle. Je me suis cachée en Poméranie puis dans le Harz. Apres notre séparation,Je n’avais plus rien, plus de voix, plus de volonté, plus de charme, j’étais flétrie de l’intérieur. Fanée .comme si on avait coupé le lien que j’avais avec Schumann et Schubert. Le vide. Je ne pouvais plus entrer en scène, je ne pouvais plus retourner à Döbling.. ni au café Havelka..ni au Schwarzenberg.. quand tu imitais Karajan..je ne pouvais plus prendre un crème au Braünerhof. Ni même passer devant l’Opéra.
Lui.A cause de moi ?
Elle.Non, de moi. Je ne m’expliquais pas ce qui se passait. Je ne m’accordais plus le droit le droit de toucher à Schumann ni à Schubert. Ni même de m’asseoir sur les banquettes du Havelka. Un jour je prenais un café et je regardais mles chaussures et je ne comprenais pas que c’était vraiment mes pieds qui étaient dans ces chaussures .Je me disais:mes pieds,mes pieds, mes pieds, je me répétais ça sans comprendre.
Je me demandais comment j’avais pu entrer sur scène. Et que la critique soit elle aussi aveugle et incompétente. Tous si ignorants devant mes limites. Devant l’extravagance, devant l’absurdité que je puisse aborder In der Fremde et le chanter jusqu’au bout avec Brendel. Je ne peux plus écouter les enregistrements Vanguard Et même ma façon de prononcer Felsen.. Inacceptable. C’était une évidence.C’est une évidence Günter.
Lui. Tu as tort. J’ai les enregistrements. Là (il montre une vieille commode et un combiné radio phono ancien en palissandre ) Tu es parfaite.
Quelle absurdité.
(long temps)
Lui. Tu chantes encore ?.
Elle.Oui. Pour moi.
Lui. Et alors ?
Elle.C’est mieux. Il y a moins de mauvais goût. Mais je suis déchue.Physiquement, vocalement, spirituellement.
Lui ..Mais non ! Personne ne pense comme toi. Les revues parlent de toi régulièrement. Tu es au sommet. Decca est prêt à rééditer une intégrale.J’ai lu çà quelque part..je suis persuadé que ton contrat est encore valable.
Elle.Oui, je suis une marque comme La Vache qui rit ou Perrier. Tout est charlatanisme . Tout est répugnant. Sauf Mozart.
Lui. Bof , un petit maître de Cour.. un misérable abbé de cour..un enfant prodigue insupportable..un désolant charlatan..pistonné par son af freux opportuniste de père.. d’affreux parents confiturés de catholicisme…. une sœur idiote et autiste.. une famille de courtisans en génuflexion devant le moins prince,devant le moindre évêque.. de la simple musique gastronomique… pour comtes et comtesses qui digèrent leur cuisseau de chevreuil..et en papotant quand il joue.. La vulgarité courtisane faite musicien. Courbettes à chaque note devant un prince de mes deux et toutes ces perruques enfarinées. . Quelle blague ce Mozart.
Elle. Comment a-èje faire un pas sur une scène aprés notre séparation.
Lui Ta voix était incomparable dans les états nocturnes..dans l’opus 42..
tout le monde voulait te toucher, ,te parler, se faire photographier avec toi.
Elle. J’en avais plus rien à foutre de leurs compliments gâteux.(un long temps) Je me branlais en public. (un tres long silence)
Voilà la vérité.
Lui.J’ai tes disques Decca de 93 et 94. Les enregistrements de Vienne. Là. Dans ce meuble.
C’est dans ces années là c’est à ce moment là que tu as disparu. C’était en.. en..
Elle .En Septembre 95.
Lui..Depuis plus personne n’a retrouvé la pureté de ta ligne de chant dans dans Schumann. Jamais. Plus de sentiment, plus d’entrailles, plus rien,le désert des petites pimbêches astucieuses. Des bêcheuses photogéniques en décolleté poussées par des agents répugnants.Elles ne pensent qu à multiplier les selfies.
Elle. Qu’est-ce qui a déconné ?
Lui. J’en sais rien. (un long silence)
Lui. Si les gens savaient sur quel fumier, quel frustrations dégoutantes notre art peut s’élever.. sur quels chagrins.. sur quels moments de décourageùment absolu..Dégoûtant. La gloire,l’argent. Beethoven..Schumann Sur quel fumier tout ça a poussé.. sur quelle solitude.. Je n’ai jamais aussi bien dirigé qu’ à la mort de mon fils… à Londres… (long silence. Il se verse à boire.Range les partitions avec constance.) Quand Tu chantais »In der Fremde « c’était un brasier de solitude, de vérité, de poésie.Schumann était là. J’étais chaviré !et la nuit je te ré-écoutais. La nuit je te réécoute.
Tout ça nous étouffe Ingrid. .Mais quand je t’écoute… Tu es là.. Tout est là. Je revis.
(il va chercher un vieux microsillon et le pose délicatement sur la platine du combiné radio-phono. On entend s’élever la voix de soprano d’Ingrid.Elle chante divinement « In der Fremde » . Ingrid et Günter écoutent avec ferveur.La lumière baisse. Noir.)
Fréquentant avec délice la RDL, ce havre de paix, j’avoue que plus je lis Rose, plus je suis séduit par ses commentaires qu’elle émet bien avant l’aube . Son système de transmission a le charme de ces machines – vieux postes de radio par exemple- qui sont perturbées par le mauvais temps , ou de ces bouts de papiers rongés de sel , messages aux phrases à trous et mots manquants devenus énigmatiques et qui abordent les rivages de ma Bretagne les jours de grande marée. Parfois Rose manipule le télégraphe de Chappe derrière Marseille un jour de brumes rampantes . Quand elle nous entretient de sa mère, j’ai le sentiment qu’il y a quelque chose comme de la télépathie , et même quelque chose d’extra sensoriel. Il m’arrive d’attendre son télégramme plein d’anxiété , en pleine nuit, comme le radio navigant dans sa carlingue ( version « Vol de nuit » de Saint-Exupéry) attend des nouvelles des aérodromes en ligne de la Patagonie à Buenos-aires. Je reçois cinq sur cinq les certitudes elliptiques stupéfiantes de Rose à propos de la grammaire, de la littérature , de Romain Gary, ou de ce curieux espace qui sent la brique sèche,son mystérieux « Grangeon. »
Demoiselles du téléphone au temps de Proust
Enfin, Rose irradie de ce éclatant mystère des « Dames du téléphone » qui fascinaient tant Proust qu’il leur a accordé des qualités de vestales pour les idolâtrer,les qualifiant d’ « ombrageuses prêtresses de l’Invisible », ou de « servantes toujours irritées du Mystère » simplement parce qu’elles étaient enrhumées. J’avoue que les analyses plus longues de Rose, plus structurées, pour parler d’un film sont un poil décevantes.
Je me suis toujours demandé pourquoi il n’avait pas obtenu le Nobel. Dans son histoire de la littérature américaine, l’universitaire Jacques Cabau notait à propos du roman « Le Centaure »,paru en 1963( Updike avait 31 ans) : « Il n’y a pas un romancier,depuis la mort de Faulkner qui tiennent ainsi la Création sous son regard. Archiviste, comptable, et rédempteur , Updike est responsable de tout.Il doit savoir si la queue du chat avait une tache blanche, si la voiture de grand-père était une Buick 1936 ou une Pontiac 1937, s’il pleuvait le jour du Massacre des Innocents.IL n’y a pas depuis la mort de Faulkner, un romancier qui ait cette souveraineté sur la Création, ce sens de l’unité du Cosmos.(..)’
Exact.
L’écrivain était devenu célèbre avec un second roman , » Cœur de lièvre ».Un mari sort faire une course et ne rentre plus au domicile conjugal. Harry « Rabbit » Angstrom, 26 ans, parcourt toute une nuit une de ces ces interminables routes américaines. Cet ancien champion de basket-ball de son lycée est un américain moyen qui travaille comme démonstrateur de gadgets de cuisine dans un centre commercial de la ville du Massachusetts où il a rencontré quelques années auparavant sa femme, Janice, avec laquelle il a un jeune fils Nelson, deux ans.Le couple attend leur second enfant. Soudainement face à l’oppression de son milieu familial et le sentiment d’avoir gâché « ses talents » auprès d’une femme alcoolique -qu’il considère idiote- il décide de fuir son foyer un vendredi soir.C’est le livre de la panique et de la fuite devant le rêve américain du petit bourgeois blanc.
Rabbit fuit pour oublier cette vie moyenne dans une ville moyenne qui finit par vous effacer de votre propre existence dans la médiocrité aisée de les blancs qui regardent la télé du fond du canapé en mangeant des corn-flakes.
Après avoir roulé toute la nuit (admirables descriptions d’une campagne obscure, souvent forestière, et de petites villes endormies traversées sous l’éclat des phares)pour atteindre « le soleil blanc » du Sud;Rabbit rêve de marcher pieds nus sur du sable tiède.Mais Rabbit revient à Brewer. Il va alors demander asile et conseil auprès de son ex-entraîneur de basket-ball, Marty Tothero. Ce dernier l’ayant recueilli dans sa garçonnière, l’invite à passer la soirée suivante en compagnie de deux femmes de sa connaissance : Margaret, qui est apparemment son amante régulière, et Ruth, une jeune femme vivant seule et subvenant à ses besoins en se prostituant.
Si je raconte une partie de ce superbe roman, c’est qu’il trace déjà tout ce qui va marquer l’œuvre entière d’Updike. Rabbit, c’est le lièvre qui détale face à la femme, c’est un personnage en sauve-qui-peut, en panique. L’homme américain blanc s’enlise.Il s’enlise dans sa famille, il s’enlise dans son travail monotone dans les travées d’un supermarché , il s’enlise au lit avec son épouse.Dans ce roman tout est posé et ne varie que très peu entre un homme et une femme, surtout sous les draps : » Ruth retire l’étau de ses jambes et le laisse retomber de son corps comme un tas de sable.Il regarde son visage et semble lire dans ses ombres une triste expression de pardon, comme si elle savait qu’à l’ultime instant, à la racine de l’amour, il l’avait trahie en éprouvant du désespoir.La nature vous conduit comme une mère et,dès qu’elle a obtenu sa petite prime, elle vous laisse sans rien.La sueur sur sa peau lui fait froid ; il remonte les couvertures. » Pour de nombreux critiques littéraires, Updike exprime la conscience puritaine coupable. Et notons que dans tous ses romans et ses nombreuses nouvelles, la Femme « est d’une autre race ». On l’a d’ailleurs souvent accusé de misogynie.Si le héros souffre et s’enlise dans les corps des femmes( épouses ou prostituées, flirts de jeunesse,passades , adultères programmés ) il le fait avec une absolue délectation de voyeur.Sa prose devient alors sidérante de sensations. Il détaille les préliminaires érotiques, la montée de l’orgasme et le rituels post-coïtal Updike déploie toutes ses facettes pour noter avec précision les multiples manières de se soulager d’un Désir avec l’autre, et de suivre , ce qu’il y a de lent, de brûlant, ce qu’il y a de silence et d’étrangeté quand deux corps se hument, se rapprochent , s’exaltent dans la fornication. .Il n’oublie ni les lèvres sèches puis humides, ni les odeurs d’aisselles ou de toison, ni le don de la semence qui chez lui s’accompagne d’un curieux chagrin.
Il gorge le lecteur de détails délicats et raffinés sur le corps féminin, souvent saisi au ralenti et au ras de la peau comme il inspecte un quartier résidentiel à cottages en marchant sur une herbe blanche de givre. Il suggère ce qui peut aussi passer dans la sympathie ensoleillée d’une rencontre .Il y a chez lui du peintre impressionniste qui sait rendre célestes les maisons, les arbres, les champs, un fauteuil dans une véranda, et des vies entières qui peuvent s’épanouir ou se flétrir dans le fleuve chantant de la réalité vivante et menacée.
Cette prose saturée de détails , si mobile,parfois si radieuse exerce une fascination comme si l’humus de la terre, depuis une fougère sous la pluie jusqu’aux taches de rousseur d’un beau visage de femme en extase s’approchaient de vous.
Il dévoile une richesse de nuances tactiles qu’aucun autre romancier américain n’a atteint. Updike ,pour certains, possède les défauts d’un virtuose,car il faut reconnaître que, comme Tchekhov c’est souvent avec un sujet de rien du tout , une scène ordinaire, qu’il réussit un moment littéraire parfait. Exemple, cette nouvelle, »Les plumes du pigeon » où il suffit d’un enfant ,de la détonation qui claque, d’un pigeon qui perd ses plumes et tombe « comme une poignée de chiffons » pour que s’immisce une des plus belles méditations sur la mort quand elle survient dans la conscience enfantine.
Le paradoxe d’Updike, c’est qu’en décortiquant seconde par seconde toutes les phases d’une étreinte il décrit le merveilleux mêlée au sordide,l’émoi érotique le plus incandescent à une inquiétude métaphysique et religieuse toujours en filigrane. Analyse profonde qui tient compte du passage des générations dans cette aprés -guerre qui a tout chamboulé.
Ce n’est pas un hasard s’il met en exergue de « Couples » ,cet extrait de l’écrivain russe Alexandre Blok : « Nous aimons la chair ; son goût, ses nuances, son odeur de charnier, exhalée des mâchoires de la mort… »
Le roman « Couples » à sa publication en 1968 suscita une immense curiosité et , aussi, des réactions scandalisées en décrivant les échanges sexuels chez les petits bourgeois de la ville imaginaire de Tarbox . Updike observe l’Amérique de Kennedy à Nixon en train de changer et sort de sa torpeur : de l’évasion des Beats à la libération sexuelle,à l’échangisme ordinaire, sans oublier le problème racial, si bien traité dans « Rabbit rattrapé », avec le personnage de Skeeter, un jeune afro-américain, ancien dealer qui s’invite dans le foyer de Rabbit. Ce qui vaut des échanges perspicaces et fascinants. La trilogie des Rabbit offre unvéritable manuel traitant de l’émancipation des années 60-70 l’émancipation féminine ,heurts raciaux, inquiétude religieuse, tout est marqué chez Updike par un double mouvement,fuite et panique d’un côté , émancipation, rêverie de conquête d’un espace d’un espace vacant,neuf, dans la chair Promise comme il y a une Terre Promise au sens biblique. La clarté symbolique et azuréenne se lève au milieu des draps. Un Dieu puritain et vaguement mormon surveille les couples à la tête du lit.
Revenons au plus réussi de ces romans.C’est à mon sens « Rabbit est riche ».
Rabbit, la quarantaine, est donc devenu riche.L’ancien minable vendeur de gadgets dans les supermarchés est devenu un concessionnaire Toyota en pleine expansion, héritage de son beau-père.Le chemin parcouru a été long, Rabbit a galéré,mais il est installé. Le fil rouge de l’histoire demeure la relation compliquée de Rabbit avec son fils et la culpabilité qu’il ressent à devoir sa situation aisée à ce beau-père vieille école. Fils fragile, fils éternel ? Ce jeune brillant joueur de basket sent son autorité de père de famille contestée et reste un nostalgique de son adolescence.
L’argent et le sexe mènent le livre. Avançant en âge, Rabbit constate : « Maintenant les morts sont si nombreux qu’il voue aux vivants qui l’entourent la camaraderie que se vouent les rescapés. »Ce qui change la tonalité du livre ,lui donne une fine mélancolie tenue jusqu’au bout. C’est à cette époque que les américains plantent un drapeau sur la Lune. Réflexion : »Il pense aux cendres de ces surfaces lunaires, aux hommes qui sautillent engoncés dans leurs combinaisons, aux empreintes de pas qu’ils laissent gravées là à jamais dans la poussière. » Or Rabbit a la certitude qu’il ne gravera rien dans la poussière .
Livre de la maturité, il nous renvoie inéluctablement, douloureusement -mais avec des paillettes de fantaisie- à cette enfance qui devient mirage, obsession, lointain, fine lézarde, fissure dans une vie puis grave fêlure. Rabbit vieillissant demeure mal sorti de sa chambre d’enfant. Rabbit : « En prenant de l’âge, d’une certaine façon on porte le monde et pourtant ce moi que tout enfant l’on avait gaspillé et distribué comme des morceaux de pain dont parle le miracle, plus que jamais il semble impossible à dompter. »
Rabbit est donc logiquement séduit par les femmes-enfant, les ados fluettes avec leurs longs bras, leurs poignets maigres et leur mince déhanchement sans oublier « les cascades nonchalantes des cheveux luisants ». Rabbit, la nuit, pendant ses insomnies, voudrait se baigner, une fois, une seule fois, dans les eaux de sa jeunesse. Mais sa ville a changé, autant hélas que les traits de son visage. Il détaille mètre par mètre, sur chaque trottoir , ces changements urbains,le cœur navré, préférant les lenteurs campagnardes de ses premières années. « Ces magasins bien chauffés vomissant des chants de Noël dans un air qui piquait comme des aiguilles de sapin » ou « ces décorations qui dans ses souvenirs marquait la saison au temps de son enfance,quand l’énergie était abondante et le vandalisme rare. »
Poignant et vrai. Je n’en dis pas davantage. Lisez ce texte. Avec sa couleur déjà automnale, ce jaune fané que le plein été ne dissipe jamais complètement.Le paradis perdu,notre Rabbit-lapin , en débâcle,
le cherche sur les corps des femmes, mais en rêvant à la touffeur des étés de la campagne, quand l’herbe des vergers étaient jonchés de pommes pourries.
Extrait :
« Des érables de Norvège ombragent ces rues. A peine plus grands que dans son enfance. on empoigne une branche basse et on se hisse dans un nid de frelons. on fend des graines et on se les fourre dans le nez pour jouer au rhinoceros .Haletant il coupe à travers leurs ombres. Un mince douleur lui lacère le haut du flanc gauche. Tiens bon vieux cœur. le vieux Fred Springer(son père) a cassé sa pipe dans une flambée de rouge. Rabbit pense d’ailleurs depuis toujours que la dernière chose que l’on voit quand le cœur lâche, c’est du rouge, non d’ailleurs qu’il croie que c’est ce qu’il l’ attend, plutôt une longue lutte contre le cancer des poumons. Stupéfiant la noirceur à recoins obscurs de ces maisons américaines, à neuf heures du soir.Une sorte de ville fantôme, personne à part lui sur les trottoirs, toutes les poules enfermées dans le poulailler, rien d’autre ça et là qu’une petite lueur brunâtre qui filtre par l’interstice d’une fenêtre, une veilleuse dans une chambre d’enfant. A la pensée des enfants son esprit bascule dans un chagrin sans fond.(..)Obsédé par la petite Becky qui, elle, a été emportée, qui, elle, est morte. Bien des heures plus tard, l’eau stagnait encore dans la baignoire, une pellicule de poussière sur la surface grise et immobile, un simple petit bouchon de caoutchouc à soulever, mais Dieu malgré Sa toute puissance n’avait rien fait .»
C’est à Quimperlé, sortant de « l’impasse des filles perdues », en marchant au hasard dans les rues de la ville et le long des quais que je me suis senti transporté de joie. Soudain.Comme ça. Sans raison apparente.
J’ avais oublié la colère incroyable du boucher et ses insultes au monde entier. Il était onze heures douze et soudain je marchais en descendant vers les quais, c’était comme s’il y avait eu des journées et des nuits précédentes à oublier, des années grises englouties, c’était comme si il y avait eu longtemps que les trottoirs,les éclats de lumière, les vitrines des magasins avaient pris une douceur que je n’avais jamais remarquée . Je croisais ,devant un porche d’église, quelques hommes et femmes en noir devant un fourgon mortuaire Mercedes. Ils suivaient le manège des employés des pompes funèbres en train d’ entasser des couronnes de fleurs sur et contre le cercueil. Et je songeais qu’un cadavre reposait sur un tissu moiré beige plissé dans le cercueil,les paupières closes pour ce premier délicieux sommeil, un fin sourire sur les lèvres glacées et fardées. Enfin il était délivré d’un poids, sa propre vie dans laquelle pendant 50 ou 60 ans, il avait trébuché, devenait une plume.
Des lycéens sous un abri-bus , se bousculaient et riaient, en se jetant des cartables à la tête. Deux vieilles femmes , engoncées dans des vestes polaires, sur le quai, se penchaient pour voir l’eau sombre glisser sous le pont ; elles souriaient et bavardaient .
Quimperlé devenait nette, pure, sans vertige, avec sa Maison de la Presse et sa barre de néon mauve brutale, et plus loin, la vitrine rouge pompier d’une bijouterie qui offrait dans l’aquarium trop éclairé de sa devanture des rangs entiers de montres aux cadrans brillants, et aussi des chaînettes, des alliances, des réveils et et des timbales.
Quimperlé à ce moment là portait une musique initiale que je n’avais jamais entendue et se lovait dans un silence matinal qui doucement finirait par s’assombrir sous la tache noire d ‘un nuage immense et assez bas qui en fin de la journée deviendra bel orage. J’imaginais avec entrain les eaux qui ruissellent sur les toits, les ponts, envahit les chantiers, les ruelles,pour nous rappeler que la mer n’était pas si éloignée que ça et que viendrait un jour où tout serait submergé : les terrasses des cafés et les petites retraitées qui bavardaient accoudées au dessus de l’eau.
Plus tard, j’eus la certitude que ce temps ouateux,ce ciel pesant , mettait en évidence la netteté hollandaise d’un hôtel formant une île le long de l’eau. Je vis comment Vermeer de Delft traiterait cette vision ,puis je continuai tout au long de ces lourds bâtiments austères d’un ancien pensionnat religieux qui sent le dortoir de séminaire, la caserne , les pèlerines mouillées le soir. Plus loin, je longeai un de ces préaux d école à l’ancienne qui abritent les malaises et les maladies de l’automne.Oui, c’est, dans un jour d’hiver gris que pour la première fois ,la joie pure, comme un avènement, s’est imposé à moi, ni fragile ni intermittente , simple, nue, échappant à toute raison. Soudain, j’étais de l’autre côté, là où la joie, sans prévenir, s’est imposée sans que je sache pourquoi. J’ émergeais de l’autre coté , de l’autre côté de quoi ? Je ne savais pas.
J’entrai alors dans une crêperie à plafond bas, avec des fenêtres étroites garnies de rideaux au crochet : il y avait un long tapis usé fibreux , et des fauteuils de rotin.Je m’installai sur l’unique banquette de moleskine sous une applique parcheminée qui diffusait une lumière tamisée.
Je commandai une galette avec un café allongé.Je me sentis revenu chez moi.Mais venant de quel pays ? Je ne savais plus. Paris, en quelques semaines, s’était prodigieusement éloignée, devenue inconnue et incertaine, brumeuse comme une île du Pacifique.
La fossette de la serveuse, appuyée contre un fossé breton, accompagna ce moment parfait.
En fin de journée, il y eut un incident tragi-comique.
L’abbatiale Sainte Croix
J’entrai dans l’ abbatiale Sainte Croix pour admirer les chapiteaux décorés de feuillages . Au moment où je sortais mon carnet à dessins et un crayon , je m’aperçus qu’une silhouette un peu tordue, claudicante, se glissait dans la travée de droite et se dirigeait vers la rotonde centrale. Puis la silhouette fit un bon de côté derrière un pilier.J’entendis un ricanement sinistre, énorme. C’était bien celui que j’avais baptisé Artaud , Artaud-le-Momo , qui vivait au fond de l’impasse, avec son pastis dans des bouteilles d’eau minérale .Il était presque au garde à vous. Ses yeux de braise fixèrent obstinément les fleurs fraîches qui avaient été disposées sur l’autel . D’un geste large il attrapa un pan de son pardessus marron affreusement taché pour s’effondrer au premier rang, sur un un prie-dieu. Son ricanement devint un grincement de dents et un curieux couinement.Puis il se tut et plongea son visage osseux dans ses longues mains,comme sil allait sinon prier, tout au moins se recueillir. Enfin il redressa la tête, fixa la voûte et cria :
-Toute la Foi, toute la Charité !! tout est de la cochonnerie dans ce pays !!. Le pays est cochonnerie Pure !!.Purrrre !…
Il avait un balancement de la tête,comme un automate. De sa voix éraillée montant dans les aigus ,il hurla de plus belle :
-Il n’y a plus de paroles, plus de prière !! plus de langue humaine ! plus d’esprit !! Rien !!..Rien !!!..
Ses paroles résonnaient dans toute l’église. Puis il sembla retomber ,prostré, dans une position fœtale, enrobé dans son pardessus. Ses bras pendaient comme du linge.Il huma l’air. Il avait la tête tournée vers les rayons bleus d’un vitrail, la respiration difficile,mais je trouvai soudain qu’il avait un beau visage d’apôtre. Je l’entendis murmurer :mon âme..mon âââme n’attentez pas à mon âme..Dieu…
Je sortis en douce de l’église alors qu’il restait prostré, et qu’ il semblait en quasi sommeil -ou torpeur éthylique ? – sur son prie-dieu.
Arrêtons-nous un instant devant la plus imposante demeure de « l’impasse des filles perdues « ,celle du boucher. Avec son long toit d’ardoises refait à neuf, ses baies étincelantes au premier, ses fenêtres encadrées de vigne vierge ,elle en impose. Le rez de chaussée est occupé par deux garages profonds à portes basculantes. Un long et large balcon permet à ce couple de retraités de recevoir des vagues de familles, cousins, oncles, collègues de boucherie et de charcuterie .Ils sont vers midi le dimanche tous enveloppés des fumées de grillades de saucisses. Parfois c’est un barbecue poissons, thons rouges, gambas, parfois de grosses crevettes qui viennent d’îles lointaines. Cette demeure est le joyau de l’impasse. Bernard Guelvennec fut longtemps le meilleur boucher de Quintin, dans les côtes d’Armor.Les mauvaises langues de l’impasse disent qu’il s’est enrichi grâce à des combines avec des éleveurs de la Manche,mais comment ne pas susciter de jalousie quand on a dans ses garages une Land Rover, un break Peugeot aménagé pour deux épagneuls bretons , une BMW 530 dotée d’ une alarme antivol ultra sensible qui se déclenche dés qu’un chat passe devant le capot. Mais cet heureux boucher à la mine écarlate a un énorme souci:sortir son break Peugeot chaque matin, d’un garage trop étroit. A onze heures pile, il déplie ses lunettes ray-ban jamais nettoyées ,monte dans le véhicule pour aller boire des verres de rosé au Café des « Petit lutins » rue Audran à 3OO mètres . Il conduit lentement et mal . Les portières et les ailes de son break Peugeot ressemblent à du papier d’emballage froissé car il a multiplié les éraflures à chaque sortie de garage. . Chaque matin, je me délecte du spectacle : après un ou deux essais ratés en marche arrière , il klaxonne .Sa femme, Yvette, toute menue, nerveuse, brune, toujours décidée, se penche au balcon et constate les échecs de son mari.Elle dévale alors l’étroit escalier. . Elle surgit en peignoir en pilou , charentaises fourrées aux pieds, flanquée des deux épagneuls. Elle déloge son mari du break Peugeot. Il se laisse faire en petit garçon obéissant qui a fait une bêtise , elle s’empare du volant , achève avec la manœuvre délicate d’un geste étourdissant de précision . Elle lui redonne le volant et ouvre le hayon pour mieux disposer les épagneuls frétillants.Ces deux braves bêtes croient peut-être qu’ils vont enfin courir le lièvre et le faisane dans les bruyères bretonnes,mais ils se retrouvent sur le linoleum du café des « petits lutins » parmi des retraités de la marine marchande et des employés municipaux .
Une fois, une seule, Yvette se confia à moi alors que je choisissais des batavias sur le marché . Elle avoua que son idée du couple avait largement évolué au fil des ans et combien elle se laissait envahir par un sentiment de mélancolie en songeant à ses fiançailles de Juillet 1981 avec un jeune homme si mince et pâle, si timide et prévenant qui n’avait rien à voir avec retraité congestionné rondouillard ,bigleux, amateur de Banyuls, contenant mal sa bedaine dans un affreux pull de montagne à fermeture éclair. « Où est passé le charmant fiancé que je connaissais ? » me demanda-telle comme si j’avais la solution de l’énigme. … Elle me raconta comment ce jeune apprenti boucher ,besogneux, discipliné,au tablier toujours impeccable, avait réussi une cour romantique sur les bords de L’Isole, lui glissant toujours en fin de rendez- vous une tranche taillée dans le filet (en lui précisant de la manger bleu) ou bien une pièce de merlan à fibres courtes qui pouvait se préparer en grillade si on était malin.
A cette époque, Yvette , jeune fille d’un huissier de justice, portant jupe écossaise impeccablement plissée, chaussettes blanches, réussissait ses études.Elle avait obtenu le bac avec mention bien . Ses parents hésitèrent si longtemps à la laisser partir faire son Droit à Rennes,ville de perdition, qu’elle aida dans une mercerie de la basse ville que tenait une parente assez revêche. Courtisée , elle fut médusée par le dévouement, la fidélité de Bernard qui la surveillait du coin de l’œil avec habileté tout en sciant des os de veau pour un osso-buco.
Ce gros jeune homme fort et doux avait le mérite d’avoir des idées simples et une morale solide. Sa présence musculeuse faisait passer un frisson sur la peau d’Yvette. Elle ne le voyait pas en simple bon camarade mais en amant lourd et langoureux, elle avait même remarqué chez lui des petits accents de drôlerie tout à fait bien venus. Ce jeune garçon avait l’art d’embellir les dimanches par des parties de pêche, ou par la déclaration de sentiments élevés notamment un samedi de grande braderie à Pont Aven . Il avait également de troubles curiosités en fixant son chemisier. Il la rassurait en lui répétant souvent qu’il savait lui même repasser ses chemises et ses tabliers , aimait les enfants et en désirait une flopée .Il croyait dur comme fer que l’harmonie était possible entre hommes et femmes (nous sommes encore au XX°ème siècle) , tout ceci exprimé sur un ton suave sur un banc mouillé devant le courant rapide mais épais de l’Ellé . Il vint même à lui tenir la main et en lui chatouillant parfois la paume, ce qui faisait tressaillir Yvette. Malgré les réticences sournoises des parents, Yvette épousa donc ce boucher plein d’avenir. Les parents et beaux parents mirent au pot pour l’achat d’un magasin bien placé centre-ville . Mais, à peine mariés, les copains envahirent la maison du jeune couple et firent quelques bringues à tout casser. Dans la salle à manger de type breton rustique les dialogues entre potes , marqués par des sous-entendus cochons, se multiplièrent . Enfin les pulsions libidinales du boucher s’exaltèrent et Bernard devint vraiment exigeant , il sautait au cou d’Yvette en pleine nuit, secouait le matelas et déchira pusieurs draps avec ses oongles de doigts de pieds ; il l’a chatouillait partout dans les couloirs ; elle, un peu effrayée essayait de contenir la bête folle qui l’étreignait comme on étrangle. Elle se demandait souvent si toute ou seulement une partie de l’humanité avait de tels emportements. Lui réclamait, à heures fixes, sa part de viande fraîche, ce qui est sans doute normal pour un boucher. « Nuit et jour ! » me précisa Yvette, alors que nous tournions dans l’impasse. Elle m’avoua que,heureuse compensation, le magasin ne désemplissait pas. L’argent rentrait à flot. Yvette trouva du réconfort avec la naissance deux solides garçons. Yvette sortit enfin du couloir noir qui menait à la dépression en s’occupant des bambins,Thibault et Ewen.
Et puis, confessa Yvette, fataliste , Bernard, après trois verres de rosé gardait un caractère enjoué et jouait les pères Noël en toute saison pour ses fils. Yvette ajouta : » Et il m’offrait et m’offre encore une semaine à Marrakech. J’adore Marrakech. »
Marrakech
J’étais désormais le dépositaire de la désillusion d’Yvette. Mais ces confessions si intimes et complètes furent interrompues par un drame.
Un vrai grand drame.
Cela se passe un mardi vers onze heures cinq. Le vélo surchargé de lettres du postier freina devant la maison de Bernard. L’homme de la poste appela son ami le boucher pour lui demander de venir signer pour une lettre en recommandé. Bernard, du balcon, en t-shirt Pink Floyd et caleçon rayé avait pâli à l’annonce d’un recommandé. Je l’entendis marmonner :
-Tu ne perds rien pour attendre…
Il descendit en un éclair dans l’impasse, dans sa tenue légère et hurla :
-Montre moi ça !!..et si je signe pas ?..
Le chétif postier présenta impassible le formulaire et un crayon à bille pour une signature .
Bernard s’empara alors du formulaire avec un sourire effrayant,le déchira en petits morceaux et fit voler le crayon à bille dans les airs. Puis il renversa le vélo d’un habile jeu de jambes. Et se mit en position d ‘escrime . Le postier sentit sans doute que l’échange ne serait pas conforme aux bons usages, voulut reculer,mais tomba sur la pédale du vélo , s écroula et se réfugia derrière sa bécane coincée contre le mur.
Bernard lui cracha dessus :
-Espèce de crabe baveux des Postes !.. Agent du conformisme franchouilalrd.. parasite des 35 heures..dégonflé !..
iI s’empara de la sacoche,la fit valser, pour essaimer les lettres et les revues dans les airs, vers les mouettes qui tournoyaient. Il secoua le vélo, cracha une nouvelle fois sur le postier devenu un fœtus à casquette.Les fenêtres de l’impasse s’ouvraient les unes après les autres. La chanteuse fardée, le couple de kinés, ma voisine la belle esthéticienne (qui me faisait rêver) et son look de danseuse de l’opéra, avec ses cheveux tirés en chignon, s’émurent du vacarme.
-Vous croyez que les bouchers sont des agneaux qu’on plume !.. Vous allez voir !! .Bernard secoua le vélo.
– On croit que je suis le brave petit retraité sympa, le brave boucher qui donne du mou au chat, de la vieille.. on s’essuie sur moi comme si j’étais un paillasson, Y’a plus de boucher sympa !!! Vous entendez tous ! Espèce de Bidochons foireux à varices , affalés devant vos écrans plats !! Socialistes de salon qui veulent la mort des brases artisans !! Personne ne me mènera plus par le bout du nez.Ni Yvette ni vous tous !! Vacherie de pays devenu peuple de veaux que je ne voudrais même pas pendre aux crochets dans mon frigo !! !! Planqués de l‘administration , faux chômeurs !! communistes !! Agents immobiliers !! syndiqués FO !! Francs-maçon !! Employés municipaux feignasses, pullulante vermine ! !! Je vous connais tous!!J’ai une liste !! J’ai vos noms et adresses !!
Bernard ensuite essaya de réduire le frêle postier recroquevillé en saint Sébastien en lui piquant les rayons de la roue avant du vélo dans les fesses. Il s’assura avec un geste solennel que la sacoche était vide , de tous les recommandés et courriers administratifs . La chanteuse d’opéra commença à prendre des photos avec son portable .Il me semble que le couple de kinés appelait la police. Yvette ne se montrait pas,les deux épagneuls frétillaient de la queue.
Bernard vociféra:
-Ah, vous croyez que tailler, désosser des carcasses de veaux depuis Mitterrand ça rend sympa !.. Non !! Bande de planqués !Pleurnicheurs devant vos apéros !!
Il jeta la tête en arrière, façon Job sur son fumier, et s’adressa au ciel..
-C’est vous dans l’impasse que je vais tailler , découper, griller, mettre en..en.. brochettes !!!.. c’est vous la viande saignante, en bas de chez moi qui arrive par bétaillères entières.. la viande crue elle est là.C’est vous la chanteuse !! c’est vous l’intello pharisien bigleux !! vous les kinés !! que je vais découper à la scie..et pas de sciure sur le carrelage.. du vrai sang !!…. je vais vous couper les rognons.. ça va gicler le cervelas !…. Il devint franchement violet en cassant le vélo.
-Tas de bestiaux castrés !.. vous pouvez me regarder de vos fenêtres !!… c’est vous les malades et pas mes agneaux de pré-salé..je vais vous faire cuire.. ah !.. je vais vous réduire en pot-au_feu et vos points de retraite avec….Oui, vous la haut !! vous !! la chanteuse de mes deux.. .Vous aller devenir toute saignante sur mon barbecue..croyez moi.. votre graisse et votre rimmel va fondre !..
– »Vont »,lui répliqua la vaporeuse fardée, assez formaliste sur la grammaire et les accords.
C’est alors qu’il sortit une sorte d’ Opinel glissé dans son caleçon tandis que le postier essayait de glisser et ramper comme une couleuvre, en douce, de dessous sa bécane.
Le boucher, emporté loin dans sa colère, continuait :
– Vous êtes tous, dans cette ville, moches, gras, du suif.. de la graisse d’oie heureuse..contents de vous , rabâcheurs, racistes, lépreux de la Retraite affalés au bord du Gange !.. des sales petits survivants du Covid aboyant avec vos boites de kleenex à l’arrière de vos Mercedes.. et vous les bonnes femmes chochottes en train de vous enduire de graisse d’oie sur les plages pleine de crottes de vos chiens. Et je m’souviens vous suez d’angoisse quand il faut ouvrir vos petits porte-monnaie tricoté pour me payer un steak dans l’onglet. . Et ce sale prof de latin à double menton allez qui voulait faire redoubler mon Thibault pour une histoire de version de Tacite mal traduite , je me charge de le ficeler, de lui couper la roussette et de le laisser cuire une heure à feu doux.
Je vis alors que le couple de Kinés sportifs tapotaient encore pour essayer peut-être de prévenir le Samu.
– Je vais tous vous braiser !! vous bouillir !! vous griller !! Toute l’impasse à braiser !!.. «
Bernard sombrait en plein chaos mental.Je pensais à Yvette la première victime qui avait connu, quand elle était jeune fille, les assauts lubriques de son jeune époux. La condition des femmes m’a toujours effrayé.
Au moment où je songeais à elle Yvette regardait derrière le vitre et curieusement n’avais pas l’air de s’effrayer, au contraire.
Elle voyait bien que son époux essayait de démantibuler ce qui restait du vélo. Le postier avait rampé vers un creux du parking et s’essuyait la bouche ensanglantée Bernard jeta un élément de dérailleur comme on jette des miettes de pain aux goélands. Sa voix se cassa :
-Tas de carcasses mortes, je vais tous vous escaloper . Je vais transformer le Finistère en boucherie.On se souviendra de moi !!!
Par chance, une voiture blanche de la police municipale pénétra dans l’impasse sans sirène et sans éclats de gyrophare. Le véhicule freina, trois policiers surgirent et menottèrent l’infortuné qui continuait à brailler « Vous foutre en salaison ! Tous !! Je vais vous fumer !.. »l
Le lendemain, en ouvrant Ouest France , page 9, Bernard était qualifié de « forcené » d’une charmante impasse paisible Une photo était prise d’un tel angle en surplomb que ce devait être la soprano de Toulouse qui avait du passer le cliché à la police.
Dans les années quatre vingt dix, je louai un studio à Quimperlé ,dans la haute ville pour quelques mois . J’étais venu pour me « ressourcer » dans cette petite ville du Sud de la Bretagne cernée par une campagne vivace, avec des champs aux tons d’un vert acide . Sur les routes étroites vers Pont-Aven le jour tombe et répand alors sur les pâturages comme un sédiment d’une image mentale oubliée. A dessiner. Le prétexte pour me réfugier ici était aussi d’achever un essai sur la vie du peintre Turner, projet qui n’ intéressait pas grand monde à Paris sauf moi . Cette idée je l’ avais mûrie dans mon difficile exil anglais quand je prenais des cours de dessin à la Ruskin School of Drawing and Fine Arts .
Quimperlé
En fait, le plus souvent je traînais dans les rues de Quimperlé avec mon carnet à spirale et mon crayon ,surtout du côté des quais et des ponts de pierre. J’observais les scènes de la vie de province et en particulier j’étais fasciné par tout ce que je voyais de la fenêtre de ma cuisine. Elle surplombait une impasse .Cette allée mal goudronnée me surprenait à toute heure, ça devenait ma une scène de théâtre avec ses curieux habitants . J’étais dans une loge.
Les soirs d’hiver , au crépuscule, le lampadaire unique déversait une lumière d’un jaune sinistre.Et l’obscurité brumeuse des soirs de pluie me rappelait un film de Pabst qui se passait dans les les bas fonds de Berlin et qui devait avoir pour titre quelque chose comme « L’impasse des filles perdues ». Des prostituées coiffées garçonne à la Louise Brooks attendaient dans le brouillard les petits bourgeois bedonnants de la république de Weimar. Donc je baptisai cette impasse bretonne « l’ impasse des filles perdues ».
Louise Brooks dans Loulou de Pabst
L’été, fenêtre grande ouverte, je fume mon cigarillo en contemplant les allées venues des occupants de l’impasse. Des braves gens souvent âgés qui ont souvent pour sujet de conversation privilégié les inondations dans la basse ville ou l’été pourri.
Le premier habitant que je remarquais était un homme long, hâve, enfoui dans un pardessus marron à qui lui battait sur les mollets . Sa maigreur et sa tignasse ébouriffée de cheveux noirs m’impressionnait. Il y avait en lui du Artaud-le-Momo période indiens Tarahumaras . Artaud que je lisais passionnément l’année du bac. Donc cet excentrique à long pardessus rentrait chaque soir, brandissant une grande bouteille d’eau minérale ouverte contenant un liquide jaune , comme il était enveloppé d’une odeur de pastis , ça renseignait sur le con tenu de la bouteille.Il marmonnait . Parfois poussait un immense cri contre les goélands.Quand je le croisais , sa voix érailée exprimait de curieuses doléances contre des travaux devant le garage Citroën. Il maudissait aussi les ostréiculteurs . Pourquoi ? Personne n’a su me répondre. Un jour il vomit son pastis sur les bégonias de la grande maison du boucher, « monsieur Bertin ». Une autre fois, assis mollement dans l’abri-bus , il s’adressa à moi en personne et aboya comme une imprécation: « D’où sommes nous sortis ???? Hein !!!.. d’Où sommes nous sortis ?… pour avoir ces visages à faire de la peine au jour !..Monsieur !..… « Puis il reprit un curieux refrain d’une chanson dans lequel il était question « des espèces de sanglots qui venaient échouer sur chaque porte de la ville ». Cela m’impressiona et m’impresionne encore. Plusieurs passants s’écartèrent et écartèrent leurs parapluies en disant que c’était scandaleux de crier ainsi alors que des lycéennes sortaient du bus. Scandaleux !!Quand Artaud voulut se dresser ,il chaloupa et fut emporté et par une invisible houle vers des vélos entassés contre la grille de la Mairie. Personnellement, j’insiste, je suis resté marqué par cette incident . Visiblement, il voyait la vie de très haut et de très loin.
Longtemps après qu’Artaud soit rentré dans son garage-abri , persistait dans l’impasse une farouche odeur de pastis qui incommodait le couple de kinésithérapeutes en survêtement blanc qui habitait là. Un couple toujours en forme, avec un hâle sports d’hiver,sourire aux lèvres, Nike vert fluo. Ils couraient par tous les temps en petites foulées. Me voyant à la fenêtre, ils m’adressaient d’innombrables signes si chaleureux qu’il m’inquiétaient un peu, d’autant qu’ils criaient à tue-tête des encouragements pour que je fasse des parcours avec eux. Ils ignoraient que j’avais de nombreux et mystérieux griefs envers toutes sortes de sports. Ils remuaient tellement leurs têtes chevelues , les jambes, les bras, qu’ils avaient l’air d’être une compagnie de ballets en répétition. Je savais qu’ils s’agglutinaient avec d’autres coureurs vers l’église.Ils se bécotaient souvent ce qui me semblait un mauvais présage pour la longévité de leur vie de couple .
Ils passaient devant la maison blanche aux persiennes rouillées de cette ancienne chanteuse d’Opéra,Alina Galzes, venue de Toulouse, qui ouvrait ses fenêtres à onze heures du matin en chantant à pleine voix des airs de la Traviata. Toute vaporeuse dans ses châles couleurs de dragées,horriblement fardée, elle jetait des miettes de gâteaux bretons aux oiseaux du quartier du coin, notamment ceux qui, sous la petite bruine, restaient perchés sur les gouttelettes argentées qui glissent sur les gros câbles électriques.La rumeur,dans l’impasse, disait qu’elle avait rendu fou un professeur de mathématiques du lycée Pierre Loti à Paimpol.
Le ballet d’oiseaux est somptueux, réglé comme une pendulette. Tandis qu’on entend les postes de radio cracher des infos ou du bal musette, un couple de pigeons sort d’un trou sous la gouttière de la massive maison d’en face où ne loge personne depuis trois ans.Parfois trois ou quatre corbeaux s’abattaient lourdement sur le goudron de l’impasse. Leurs plumes brillaient d’un noir et bleu gras à reflets huileux ; ils sautillaient le long des poubelles qui débordent de cartons. Il y avait également des tourterelles qui roucoulaient(frustration ? tendresses,sens de la féerie matinale ? pure joie spirituelle?) juchées sur les antennes de télévision. Par grand beau temps, le soir, un vol d’étourneaux offrait son éventail diaphane , il se rétrécissait , se tordait, tourbillonnait, vrillait essaimait , choyait au ras des toits et remontait vers le grand vide , voile de points sombres sur le bleu du ciel, ce qui m’a fait penser à ces tableaux abstraits des américains après-guerre, ceux qui travaillaient en jeans et chemises à carreaux sur d’immenses toiles dans des hangars à courants d’air .
Une pie aimait à se poser sur la Lancia bleue de l’agent immobilier qui se gare à huit heures et demie.Dans son costume strict, cintré et ses chaussures jaunes pointues bien cirées , l’agent immobilier vérifie plutôt trois fois qu’une le verrouillage des portes de son véhicule avant d’enter dans un minscule bureau avec trois spots lumineux mal réglés. Il essaie de vendre des bungalows qui devraient se construire sur une zone marécageuse prés d’un grand échangeur routier. . Il tient à la main un de ces porte-documents en vrai cuir vachette comme on en voyait dans les années 5O chez les huissiers et les marchands de biens. Cet homme chauve et impeccablement rasé rajuste souvent sa cravate devant la porte vitrée de la maison voisine,celle du boucher « Monsieur Bertin » .
Parfois pendant les vacances scolaires un couple de parisiens débarque en taxi avec une montagne de bagages à roulettes et entre dans une ancienne remise à calèches, retapée-mal- en loft. Lui porte un chapeau de brousse et des chemises à carreaux style bûcheron canadien. Elle, en toute saison, garde une parka vert armée serrée par une ceinture cuir, avec une capuche bordée de fourrure. Elle marche en trébuchant comme si elle portrait des hauts talons pour la première fois. Elle rejette toujours sa lourde coiffure blonde oxygénée(style crinière de lionne) en arrière. Lui met un temps fou à trouver la bonne clé au fond d’un cabas.
Par leurs fenêtres ouvertes, je vois qu’ils vivent accroupis comme des fakirs et ne se nourrissent que de chips.Il enfile souvent des bottines mexicaines qu’il cire. Après son bol de café noir , il s’enveloppe d’un tourbillon de fumée aux formes bizarres et je perçois des odeurs de marijuana. Sa compagne se roule des cigarettes étroites qu’elle aligne sur la toile cirée du plan de travail.A voir des formes cartonnées je crois qu’elle essaie de rafistoler des sortes de marionnettes ou pantins d’Extrême Orient. Souvent elle pose un édredon sur un banc et s’endort en se tournant vers le mur. Lui la taquine parfois avec les feuilles d’un Ouest France , sans doute agacé qu’elle s’endorme à n’importe quel moment de la journée, surtout enroulée en fœtus, collée contre le mur.
J’avais lu il y a plus de quarante ans ce « Journal d’un curé » de campagne »,puis relu , avec, à chaque fois un attachement différent et remarquant des passages n des personnages, des scènes, et des registres différents.Mais toujours sidéré par la proximité de ce jeune curé malade avec tout lecteur croyant ou non. Ce sont ses difficultés, son impuissance, qui le rendent si attachant car il éprouve de la difficulté à prier, se sent mal à l’aise dans sa paroisse, dépassé par sa mission pastorale trop lourde pour lui ,et son immaturité. Bernanos lui-même avait souvent déclaré que c’était son texte préféré.
Les photos sont extraites du film de Robert Bresson
Aujourd’hui, texte relu, je reste sidéré par ce mélange de grâce, d’angoisse et de soudaine et simple odeur de la terre et de la pluie. N’étant pas un catholique je me dis que je ne suis pas le lecteur idéal , notamment pour apprécier les emprunts aux évangiles de Saint-Matthieu, aux textes de Thérèse de Lisieux pou saisir les enjeux dans le développement d’une théologie, notamment sur la place des saints, ou ce que représente l’obéissance à la hiérarchie de l’Église de son temps à laquelle le curé d’Ambricourt tient tant malgré ses révoltes et ses moments de trou noir.
Ce qui m’a le plus intéressé c’est que, depuis les bistrots de Majorque, en 1935, où il écrit ce texte ,Bernanos restitue magnifiquement le boulonnais, les plaines d’Artois,l’école du village, les cafés à odeur de genièvre, les nuits de grand vent et de grand désespoir, et bien sûr, ce qui émane de charité sur un visage, au moment le plus inattendu. .
Avant de parler directement du texte, je voudrais citer cet extrait des « Grands cimetières sous la lune » qui éclaire des pans entiers de l’œuvre de Bernanos en évoquant cette source inépuisable, son enfance. : »Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus . Oui, ce que j’ai d’honneur et ce peu de courage, je le tiens de l’être aujourd’hui pour moi mystérieux qui trottait sous la pluie de septembre, à travers les pâturages ruisselants d’eau, le cœur plein de la rentrée prochaine, des préaux funèbres où l’accueillerait bientôt le noir hiver , des classes puantes, des réfectoires à la grasse haleine, des interminables grand’messes à fanfares où une petite âme harassée ne saurait rien partager avec Dieu que l’ennui- de l’enfant que je fus et qui est pour moi à présent pour moi comme un aïeul. »
Paysages sombres, mouillés, venteux, vallons encaissés, chemins détrempés , villages fouettés et hostiles , chaque habitant est planqué derrière ses rideaux , chaque être ratatiné sur ses misérables secrets mais guette et juge ce trop jeune curé. . Tout se passe comme si les villageois ressemblaient à du bétail errant, comme si un sommeil de la raison et de la foi avait saisi une paroisse ; des cœurs endurcis traversent en somnambules leur humble voyage éphémère entre l’arche ciel et terre. Bien les routes traversent des labours nus dans ce « Journal » si intime (mais aussi si anonyme et si loin des petites singularités étriquées de l’autofiction) qu’il nous entraîne presque à notre insu dans une aventure dont on sent qu’elle porte quelque chose de surnaturel dans son incandescence.
Les fonds de vallée cachent des cabanes pour braconniers, qui font aussi penser que ce jeune curé, lui aussi, sorti de son presbytère part en chasse. A sa manière il braconne les âmes . Il cherche les plus humbles et traque les plus orgueilleux, dans une sorte de ronde de nuit -sa nuit- pour les amener à Dieu, à mains nues .
Bernanos ,à partir de cette terre lourde, grasse, d’Artois,qui semble engluer les villageois dans l’indifférence,l’égoïsme, le repli, joue admirablement de cette lumière d’angoisse qui éclaire comme une aube d’hiver la paroisse « morte » que le curé d’Ambricourt est censé faire revivre. Et même si souvent l’odeur de terre du vieux pays passe entre les fentes du texte, avec une tendresse si nostalgique,il n’en reste pas moins que le roman laboure une terre d’angoisse sans cesse retournée.
Ces angoisses furent –la correspondance en témoigne- celles de Bernanos lui-même. Un certain accent de vérité ne trompe pas. Ce curé, perdu dans la blancheur de ses nuits d’insomnie , de doute, comme l’auteur, attend toujours l’aube comme une délivrance. .
Cela rend le personnage d’autant plus humain et proche du lecteur que dans bien des pages apparaît une charité vraie, une curiosité passionnée , mêlées à un courage recommencé, qui ressemble à un courage christique pour lutter contre cette double solitude : celle d’un village qui se déchristianise, et celle d’une foi qui connaît de sérieuses éclipses.
Ce qui frappe aussi c’est que, dans le dénuement d’une mission pastorale si ingrate, si difficile, dans ce village(modèle réduit d’une grande partie du monde?) le frémissement de la sensibilité n’exclut jamais la joie et l’espérance. Rappelons ce qu’écrivait Bernanos le 13 juillet 1942 à son ami Raul Fernandes : « Ah!j’ignore si la vie m’aime,mais le bon Dieu m’a fait la grâce de bien aimer la vie ,la vie que les imbéciles parcourent à toute vitesse sans prendre le temps de la regarder, la vie pleine de secrets admirables qu’elle met à la disposition de tous, et que personne ne lui demande jamais. »
Il est aussi frappant de voir à quel point ce curé d’Ambricourt –guidé par le curé de Torcy inébranlable, exemplaire- fait de la pauvreté une véritable mystique : »Lorsqu’on a connu la misère, ses mystérieuses et incommunicables joies,-les écrivains russe, par exemple, vous font pleurer. » Rappelons que Dostoïevski n’est jamais loin chez Bernanos.
Plus loin le brave et solide curé Torcy lui répète « Notre seigneur en épousant la pauvreté a tellement élevé le pauvre en dignité, qu’on ne le fera plus descendre de son piédestal(..) on l’aime encore mieux révolté que résigné, il semble déjà appartenir au royaume de Dieu, où les premiers seront les derniers(..) »
Ceux qui ont connu ou correspondu avec Bernanos disent que c’est le curé de Torcy , impénétrable sous sa rondeur bourrue, mais avec des éclairs de tendresse face au jeune prêtre anxieux, qui exprime au plus près les positions du catholique Bernanos toujours dressé contre les « marchands de phrases » et les « bricoleurs de révolution »,et les prêtres mondains qui ont oublié les pauvres pour s’asseoir à la table des riches ou qui parfument leurs discours d’un humanisme mou.. le mot de Torcy qui le résume est « faire face » et précise : » « Ça pleurniche au lieu de commander. »
De tous les personnages de ce « journal d’un curé de campagne » ce sont les jeunes femmes les plus intéressantes.et ce petit curé d’ambricourt manifeste une lucidité particulière pour sonder l’état intérieur des âmes, et malgré de multiples maladresses (notamment sa brutalité vis à vis de la Comtesse) ,malgré sa timidité ,sa gaucherie, son inexpérience, et des tourments si violemment oppressants,il possède une pénétration soudaine. La grande scène de la Comtesse, point culminant du texte , lui permet de comprendre combien cette femme s’est enfermée et paralysée elle même depuis la mort de son enfant. Et il l’a délivre ,dans une espèce d’ accouchement violent..
Le cas de Mademoiselle Chantal, la révoltée, est étonnant. La fille du comte et de la comtesse, les châtelains d’Ambricourt, voue une haine absolue à sa mère et son père pour sa liaison avec l’institutrice. Chantal débite des folies, « sans lever la voix »,dit le journal ,mais dans un moment absolument miraculeux, le petit curé arrive à faire entrer « Mademoiselle Chantal » dans le confessionnal ; il se passe alors une brève rencontre capitale , une complicité,inattendue, comme si l’orgueil blessé de la jeune fille rencontrait et se joignait à l’orgueil blessé de son confesseur. « A ce moment , il s’est passé une chose singulière. Je ne l’explique pas, je la rapporte telle qu’elle. Je suis si fatigué, si nerveux, qu’il est bien possible, après tout, que j’aie rêvé. Bref, tandis que je fixais ce trou d’ombres où , même en pleine jour il m’est difficile de reconnaître un visage, celui de Melle Chantal a commencé d’apparaître peu à, peu, par degrés. L’image se tenait là, sous mes yeux, dans une sorte d’instabilité merveilleuse, et je restais immobile comme si la moindre geste eût dû l’effacer. »
« Que voulez vous ? À partir d’un certain moment je n’invente rien, je raconte ce que je vois. Des êtres que j’ai aimés passent sur l’écran, et je ne les reconnais que longtemps après, quand ils ont cessé d’agir et de parler.. » écrit-il de Palma de Majorque en janvier 1936.
Il y a également la féminité hardie de la petite Séraphita Dumouchel( pas loin de Mouchette..) qui défie de sa jeune coquetterie le jeune prêtre ; et c’est elle dans la plus belle scène –à mon sens- du livre, qui essuie le visage du prêtre, égaré en plein champ , terrassé par la douleur de son cancer à l’estomac et qui vomit du sang sur sa soutane .Seraphita, figure trouble qui retrouve le geste biblique de cette Véronique essuyant le visage du Christ.
A propos de Séraphita, le jeune prêtre expédie un peu vite ce qu’il appelle le « problème de la luxure », mais ne cachant pas que c’est au cours du catéchisme, devant les visages des futures jeunes communiantes qu’il se sent troublé et démuni. Les scandales récents de pédophilie dans l’église catholique semblent lui donner raison.
A ceux qui ont déjà fréquenté Bernanos, on retrouvera son éloge des routes, de l‘aube, de la fausse sérénité des familles bourgeoises qui cache des turpitudes », ses combats contre les faux prêtres, plutôt ceux de la haute hiérarchie, et le goût de l‘enfance qu’il fait assumer par son prêtre maladroit , caché sous un comptoir de bistrot où viennent échouer les ivrognes de la région.
En revanche, suis resté perplexe devant ce journal qui résonne de tant d’ aveux de défaillance, de nuits affreuses » de prières vides de sens, de doutes multipliés , que l‘ensemble frôle un apitoiement . Que dire, aussi de ces rêveries autour d’un Moyen-âge qui ressemble à un livre d’images pieuses, avec cette « chevalerie chrétienne » qui oscille entre Saint-Louis sous son chêne et Jeanne au sacre de Reims ? Est-ce une nostalgie idéalisée d’ une monarchie ?
Enfin, une autre réussite du livre se trouve dans la délicatesse avec laquelle le village ,le pays, ses lumière plombées ou diaphanes jouent le rôle d’intercesseur entre les choses visibles et celles qui sont invisibles. Par exemple, dans une brèves conversation sur une place déserte du village, un vol de pigeons passe régulièrement autour des deux personnages. Ils entendent « siffler leurs ailes » et attendent le retour de ces oiseaux comme si un message de fin du monde était suggéré en filigrane par ces mots si simples : « ce sifflement pareil à celui d’une immense faux ».ou bien quand le curé découvre de sa fenêtre un monde devenu interrogation angoissée.. »Je viens de passer une grande heure à ma fenêtre, en dépit du froid.Le clair de lune fait dans la vallée une espèce d’ouate lumineuse si légère que le mouvement même de l’air l’effile en longues traînées qui montent obliquement dans le ciel, y semblent planer à une hauteur vertigineuse .Toutes proches pourtant.. Si proches que j’en vois flotter des lambeaux, à la cime des peupliers. Ô chimères ! Nous ne connaissons réellement rien de ce monde, nous ne sommes pas au monde. » Les plus belles interrogations muettes du prêtre , ses appels intimes, naissent ainsi de détails du paysage bernanosien. C’est un des miracles du récit.
C’est le critique Gaëtan Picon qui avait résumé cet art: »le surnaturel »est pour cette œuvre ce que le destin, ou l’ histoire, ou la liberté sont pour d’autre :son lieu. C’est la lumière du surnaturel que nous pressentons derrière les ombres fuligineuses du drame terrestre, et qui leur donne une surprenante grandeur. »
Véra Kundera, veuve de l’écrivain franco-tchèque Milan Kundera dont elle était indissociable de la vie et de l’œuvre, est morte, a annoncé à l’AFP samedi 14 septembre l’éditeur du romancier, Gallimard. Elle avait 89 ans.
Vera Kundera et Milan Kundera
« Antoine Gallimard et les éditions Gallimard ont la très grande peine d’annoncer ce 14 septembre 2024 le décès de Véra Kundera », a indiqué la célèbre maison d’édition française. « Formant un couple fusionnel avec son mari, elle a veillé sur lui jusqu’au dernier jour et œuvré admirablement au rayonnement de son œuvre romanesque et critique dans le monde », a-t-elle ajouté.
Selon La Voix du Nord, Véra Kundera est morte au Touquet (Pas-de-Calais). « Elle a été retrouvée sans vie, ce samedi matin, par une femme de chambre » de l’hôtel sur le front de mer où elle était en villégiature, a rapporté le quotidien régional.
En circulant il y a quelques temps dans le Bocage entre Dol et Combourg, je n’ai pas résisté à la tentation,je suis retourné au Manoir où j’avais vécu un hiver entier, seul, puis deux mois d’été avec mes deux filles. C’était il y a plus de trente ans. A l’époque Je ne me sentais pas bien à Paris , dans la salle de rédaction , mes collègues soumettaient nos lecteurs à d’épouvantables harangues moralisatrices. Mes ambitions littéraires avaient été déçues, j’accumulais les refus des maisons d’édition. Je voulais me « reprendre », et « faire le point ». J’avais loué ce Manoir de la Tourbière, avec les belles arcade de sa cour, sa grande cour nue que les pluies balayaient l’hiver. J’avais emmené ma petite Olivetti et une valise de rames de papier. Chaque matin je cherchais l’inspiration en rase campagne ,j’allais vers les marais, les terres blanches là où le regard se perd dans la baie et ses barres d’écume. Des souvenirs d’enfance assez ingrats montaient comme de grosses bulles venues d’un étang,mais qui échappaient aux mots dès que je voulais les fixer sur le papier.
Parfois le bocage sous un pâle soleil prenait quelque chose d’onirique et de précieux.Tout brillait. Les grandes plages, avec quelques corps rares de baigneurs avaient la mystérieuse attraction des cimetières qu’on agrandit. Les grands vents apportaient du sable sur la route.Je tombais parfois sur la carcasse rouillée d’une charrue ou un hangar à l’abandon. Le soleil déclinait entre des nuages trop rapides et d’immenses flaques d’eau.
Je me souviens , il faisait froid dans les pièces malgré les bûches que je jetais dans la cheminée dans une gerbe d’étincelles . Les écorces crépitaient. Aucun mouvement dans les miroirs sinon quelques lueurs mourantes vers minuit.Les yeux rouges des braises.
Je somnolais souvent un livre sur le nez,parfois une horloge tintait, des pluies crépitaient sur les hauts carreaux , des souris trottaient à l’étage supérieur. Puis le silence, ou le vent. Un bruit de moteur me faisait sursauter puis je retombais dans la torpeur de l’attente. Je feuilletais une Bible toute jaunie laissée dans une table de chevet. Je rêvais à la gloire immense et instantanée de JD Salinger. Je revenais toujours à lui et à sa famille Glass ,car il avait le secret du miracle littéraire. Puis il l’avait perdu le restant de sa vie. Je relisais Franny and Zooey , Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers et soulignais une phrase sur deux. Le miracle littéraire était là, intact, frais, neuf, sous mes yeux. Je collectionnais les revues et quotidiens qui avient écrit sur lui. J’avais découpé dans le New York Times une photo de lui:un grand type aux yeux sombres et si étrangement doux.Il portait une belle veste à chevrons et une chemise col oxford ; je scrutais son expression navrée pour y trouver le secret de son talent. Sur un autre cliché ,plus petit ,je le voyais surpris par un photographe indélicat, en train d’acheter des boites de soupe Campbell’s, dans un supermarché du New Hampshire.
Et maintenant je suis là, accoudé devant ce manoir à l’abandon , qui pue le vide, avec un panneau « A vendre » mal accroché une fenêtre du premier étage. Les lettres blanches sur fond bleu sont à demi effacées. Il y a une chaîne et un cadenas qui clôt la barrière. Quand les enfants étaient venus en été leur mère leur avait recommandé de ne pas me poser de questions sur mon activité littéraire.
Chaque soir, devant un grand bol de café , je restais allongé (style Oblomov) dans une bergère à contempler des portraits de comtes, de barons, de marquis, crème la chouannerie, tous accrochés dans la plus grande salle,celle avec une cheminée faussement Renaissance. Ils s’appelaient La Bouexiere, Saint-Carrec, Bois Andy, Hirel .Il y avait une Caroline de la Rouerie qui me faisait rêver. Ils étaient pendus dans la demi obscurité , endormis dans le silence sépulcrale de ces salles où la poussière dansait à midi. Avaient-ils au moins profité du miel de leurs vies ?
Un matin, alors que j’étais occupé à brosser les tiges encrassées de mon Olivetti , un type aux cheveux gras est arrivé par le chemin creux côté cuisine et a tapé au carreau de la porte et m’a demandé où était la maison des Richaud. J’ai répondu que je ne savais pas, je ne connaissais pas de Richaud Il est resté longtemps à me dévisager comme si je lui devais une explication.
Il m’a dit :
-C’est vous qui faites ce raffut ?
-Quel raffut ?
– On entend des cris la nuit, ça vient de chez vous. La nuit. Des cris. Sur le toit. On vous l’a dit ?
– Non .
-On entend ça depuis le hameau.
-Désolé.
J’ai ajouté :
-Après tout, il m’arrive de faire un ou deux mauvais rêves . Comme tout le monde. Et alors ?
Je redis :
-Comme tout le monde.
Puis :
-Vous avez dû entendre un choucas.
J’ai refermé le petit carreau.
Ce soir là je me suis fait des pommes cuites au four.
Dans les moments exaltation, après le déjeuner, je me disais :Tu aimes le froid océanique ,la danse des Elfes dans le brouillard matinal, cet ancien pays défendu par la chouannerie, et ces terres blanches des marais qui donnent les plus beaux poireaux. A toi les vieux bahuts bretons, la sève crue du bocage, les embruns qui crépitent sur les vitres , les grands fauteuils pour mariner dans la nostalgie, le roulis des nuages à la nuit tombante, alors maintenant :écris !
Ça s’arrêtait là.
Et puis un soir, sortant sur les toits, je me suis vraiment mis à hurler comme un loup. Les peintures qui s’écaillaient me parlaient de plus en plus fort et m’empêchaient de travailler. Je crus entendre ,plusieurs fois, au lever, les sons maigres d’un clavecin au fond du couloir.Une femme blanche avec des grands voiles approchait de mon lit avec un air canaille.
Enfin tout ça s’est mal fini. On m’a emmené une clinique de la banlieue de Rennes . Les feuilles de mon œuvre voletaient désormais sur les champs ou le long de la voie ferrée.
Et maintenant je suis là, appuyé sur la barrière.Trente ans ont passé. Mes deux filles ont grandi ce sont deux belles femmes élégantes qui visitent Le Louvre ou le Musée d’Orsay et m’offrent un thé au jasmin en me parlant de Turner ou de Chardin. Tandis qu’elle dissertent sur le décloisonnement de la représentation dans la peinture de Pierre de Cortone, je me souviens d’un aprés-midi de panique autour du manoir. Alice et Aude avaient disparu. Ma femme, des voisins, même moi, on avait appelé, cherché le long des haies, sur la grand route, vers la sapinière .On craignait qu’ elles soient tombées dans la tranchée de la voie ferrée. Heureusement, on les avait retrouvées dans un appentis de la ferme voisine , en train de jouer à la dînette et parlant aux lapins. Rue de la faisanderie, pas loin d’Orsay, je buvais un thé froid et voyais deux petites filles en jupe plissées et sociqettes blanches en train de glisser de l’herbe aux lapins à travers les trois d’un grillage .Je ne m’habituais pas à être face à deux élégantes habillées cardigan feuilles mortes qui parlaient du hasard et du désordre dans la peinture de Jackson Pollock. Oui, le monde a pris une drôle de courbure. Certains soirs, je vérifie mes papiers d’identité.
Maintenant , il reste la cour vide, la galerie envahie par les orties.Tout semble dormir. Tout est faux , trompe-l’œil.
Je regarde ces champs nus , la ligne noire de la sapinière , des champs nus. Tout a disparu, tout est ailleurs.Mais où ? Je reprends la voiture, miroitement pâle de l’ étang de Beaufort,vieil ami, là où, vers les roseaux, je voyais jadis courir les cornettes des religieuses qui ressemblaient à des papillons.
Je tourne vers Bonnemain et Lanhélin, direction Combourg. Derrière le pare- brise une éclaircie,les champs brillent après la pluie, la radio parle de la Bande de Gaza,d’un changement de gouvernement, la route s’élargit ,plus noire , plus large, plus neuve.
C’est curieux comme on peut descendre en soi, bien bas, en s’accoudant sur une barrière devant un vieux manoir. J’approche de Combourg. Zig-zags et cris d’hirondelles au dessus des toits, des pavillons neufs sont alignés , puis une cour d’école et son poteau de basket,la Poste, un carrefour,le tabac est fermé.
L’œuvre de Cesare Pavese fut souvent lue et interprétée dans l’ombre de son suicide, ce qui est se tromper sur une grande partie de son oeuvre lumineuse et sensuelle. Précisons qu’il avala des cachets le 27 août 1950, à 42 ans, dans une chambre de l’hôtel Roma, place Carlo Felice, à Turin sa ville tant aimée . Il laissa sur sa table de chevet un mot : « Je pardonne à tout le monde et à tout le monde, je demande pardon. Ça va ? Ne faites pas trop de commérages. »
Il avait reçu la plus haute récompense littéraire italienne le Prix Strega, 4 mois auparavant. L’écrivain Italo Calvino, que Pavese avait découvert et soutenu dès ses premiers textes a dit quelque chose de capital sur Pavese : « Tous les romans de Pavese tournent autour d’un thème caché, autour d’une chose non dite qui est la chose qu’il veut vraiment dire et qui ne peut être dite qu’en la taisant. » Puis : »En général dans les récits de Pavese, apprendre cela signifie apprendre aussi et surtout comment on souffre, comme on se comporte face aux blessures qu’on reçoit.Et ceux qui n’ont pas appris succombent. » De son côté, Natalia Ginzburg qui a longtemps travaillé à ses côtés aux éditions Einaudi se souvient : « Il était, parfois, très triste. Mais nous avons cru, pendant longtemps, qu’il aurait guéri de cette tristesse au moment où il aurait pris la décision de devenir adulte, parce que sa tristesse nous semblait celle d’un jeune homme, la mélancolie voluptueuse du jeune homme qui n’a pas touché terre et qui se meut dans le monde des rêves arides et solitaires. »
Lui-même insistait sur une sorte de silence fondateur qui présidait à son œuvre et en même temps ,plus sa vie privée était indécise, malheureuse, chaotique, semée d’échecs, plus se marquait une aspiration à une perfection littéraire qu’il s’assignait sans pouvoir l’atteindre, produisant un inévitable sentiment d’échec. « Le silence, c’est là notre seule force », écrivait-il dans un de ses premiers poèmes.Son journal intime « Le métier de vivre » enregistre avec précision toute la sismographie des tensions entre vie et œuvre.
Pour le comprendre on peut aussi ouvrir « Le bel été » ,commencé en 1940 et publié en 1949.Il rassemble trois de ses meilleurs textes . Outre ce « bel été »,il faut lire « le diable sur les collines » et « entre femmes seules » qui fut adapté par le cinéaste Antonioni. On découvre alors un panorama assez juste des thématiques et du ton si particulier , murmuré incisif. « Le bel été » évoque des fêtes, de virées nocturnes dans Turin , sorties de groupe dans des cafés , promenades en barque le long du Pô, ou tournée des bals dans les bourgades ,parmi ces collines où il est né et dont il n’a jamais pu se détacher . L’ amitié entre garçons est un des sujets du texte « Le diable sur les collines » . Dans « entre femmes seules » ce sont les llirts , disputes, conquêtes et séparations , qui forment la trame .dans « Le bel été » ce sont les souvenirs des soirées dans les bistrots enfumés de Turin, nuits blanches, bals de campagne, virées des jeunes gens et jeunes filles en rase campagne dans les vignobles. La subtilité des analyses, les relations triangulaires sentimentales ,les bavardages narquois et piégés, (qu’on retrouvera magnifiquement dans « La plage ») ne se limitent pas à de la psychologie traditionnelle, mais la prose, les dialogues soignés captent le chant secret nostalgique qui a bercé cette génération qui découvrit l’amour au moment du fascisme .
Pavese a une obsession. Il se demande où est l’unité d’une vie, comment se fabrique une personnalité, une maturité(d’où son obsession de vouloir se marier et fonder une famille) alors qu’il n’y a que solitude intéieure, doutes des instants précaires ,des signaux contradictoires.Ce professeur qui traduisit beaucoup les auteurs américains et notamment Herman Melville,nourri aussi de l’Antiquité, est obsédé par des images mythiques centrales, archaïques, assez virgiliennes. L’ unité perdue , le cycle des saisons,comme un Éternel Retour, les Dieux absents traversent son œuvre.
Mais le grand sujet reste les femmes : les jeunes filles, les amoureuses ,les timides, les délurées, les conquérantes, les maternelles, les coquettes, les intellectuelles, les paysannes, qu’elles soient ouvrières ou grandes bourgeoises ,Pavese les observe en suggérant les débats intérieurs sous jacents. Le jeu des attractions sentimentales, des affinités, est mené avec virtuosité dans toutes leurs nuances. Les dialogues de Pavese sont tissés de ces fausses banalités qui cachent le courant souterrain des pensées et des émotions. Il faut avoir l’ouïe fine pour percevoir cet art de la sous-conversation qui culmine dans « La plage »avec ses papotages sur le sable. Pas mal de lecteurs sont passés à côté de cet art de l’infime, de la nuance fuyante, des drames dissimulés sous un blague de rien, du flux de conscience dans ce qu’il y a d’insaisissable, ce brouillard étonnant des paroles ordinaires pour masquer l’essentiel. Pavese annonce déjà les tropismes de Nathalie Sarraute . Ce qui affleure entre les garçons et les filles, ce qui glisse sous la surface des bavardages , ce heurt des émotions, ces fractures et fêlures entre les sexes, ces incompréhensions qui grandissent entre les êtres, Pavese en est le maître. Les déambulations bruyantes et alcoolisées dans Turin rappellent parfois les distractions vides des copains qui, dans la maturité restent d’incorrigibles adolescents, ces « Vitelloni » de Fellini.
En même temps il sait mieux que personne faire savourer les douceurs des nuits d’été sous les treilles, les touffeurs tièdes des collines tant aimées, ces « Langhe » où il est né et aussi les musiques de la jeunesse qui s’enfuit .Il interroge le « silence du monde ».Littérature d’écoute ou d’un ressenti qui s’abandonne parfois à des visions érotiques craquantes de luminosité,d’eau et d’azur.
L’époque mussolinienne ,et la chasse aux intellectuels se retrouvent dans « La prison » et « La maison dans les collines » qui composent le recueil « Avant que le coq chante » .
« La prison » fut écrit entre 1938 et 1939 mais ne fut publié qu’en 1948 après l’effondrement du régime fasciste. Pavese raconte son séjour de huit mois à Brancaleone en Calabre où il fut assigné à résidence par le gouvernement fasciste. Il vit surveillé dans une humble cabane face à la mer grise. Image de l’ennui, de la monotonie d’un rivage plat et d ‘une existence artificielle. La encore la solitude subie devient passionnante grâce à deux présences féminines, Elena , la femme de ménage , humble, fidèle, attentive , pudique , et Concia la femme sauvage qui se donne aux hommes.
Sans cesse revient l’image de la fenêtre ouverte sur la mer. Pavese écrit : « Là-bas il y avait la mer. Une mer lointaine et délavée qui, aujourd’hui encore, s’ouvre derrière toutes mes mélancolies. C’est là que finissait toute terre, sur des plages désolées et basses, dans une immensité vague. Il y avait des jours où, assis sur le gravier, je fixais de gros nuages accumulés à l’horizon sur la mer, avec un sentiment d’appréhension. J’aurais voulu que tout soit vide derrière ce précipice humain. » La réflexion sur la séquestration, le « confino » devient une auto-analyse d’où il émane une poétique de la pauvreté intérieure et une reccehr d’ascétisme. Toutes les lettres de cette époque sont à lire. Pavese se souvient d’ une lettre de Léopardi :»Je connais un homme qu’un simple œil-de-bœuf ouvert sur le ciel vide, en haut d’un escalier, met dans un état de grâce » .
A propos de ce texte rappelons que Pavese fut arrêté le 15 mai 1935 dans une rafle frappant le mouvement « Giustizià et Libertà ».Il est emprisonné pour ses fonctions de directeur par intérim de la revue « Cultura » et pour détention de correspondance clandestine. Il a alors 27 ans et ne s’est jamais signalé par une opposition franche au régime. Pendant son assignation ,Pavese se baigne, lit les tragiques grecs, des polars, se fait la cuisine, donne quelques cours aux enfants de Brancaleone, et corrige son recueil de poèmes « Travailler fatigue » qui selon lui était « susceptible de sauver une génération » . Les poèmes n’ont rien sauvé du tout ,ils ont surtout été soumis au contrôle du Bureau de la censure de la Préfecture de Florence, et amputés de 4 poèmes. Publiés, ils tombent dans une relative indifférence .
Voilà comment, sous les traits de Stefano, se décrit Pavese confiné et surveillé : « Elena ne parlait pas beaucoup mais elle regardait Stefano en s’efforçant de lui sourire avec des alanguissements que son âge rendait maternels. Stefano aurait voulu qu’elle vint le matin et qu’elle entrât dans le lit comme une épouse, mais qu’ensuite elle partit comme un rêve qui n’exige ni mots ni compromissions. Les petits atermoiements d’Elena, l’hésitation de ses paroles, sa simple présence lui inspiraient un malaise coupable. Des propos laconiques s’échangeaient dans la chambre fermée.(..) des minutes savourées avec Elena ,il lui restait une fatigue oublieuse, repue, presque une stagnation de son sang. Comme si, dans les ténèbres, tout s’était passé en rêve. mais il lui en voulait de l’avoir priée, de lui avoir parlé de lui avoir révélé, ne fût-ce que par feinte quelque chose de sincère et de tendre. Il sentit sa lâcheté et sourit : »je suis un sauvage. »
Ce qui est étonnant dans ce récit « La prison », c’est la beauté harmonieuse et l’enchevêtrement des durées, les subjectives et les objectives. Les vertiges, les ruminations, les méditations solitaires, toutes ces harmoniques du temps intérieur face à la mer vide et à ce village au fil des saisons.. Pavese collectionne les instants : la fenêtre face à la mer, les cuvettes des collines, les rives caillouteuses, les sentiers déserts qui portent à l’exaltation, Il y a aussi une attention minutieuses aux rites : repas, passages du plein soleil à l’ombre, de la grosse chaleur à la fraîcheur des soirées devant les vagues.il analyse ses phases de l’exaltation au découragement, avec quelque chose étrangement aride et honnête dans l’exacte enregisrtements de ses humeurs. Déjà on constate que le sexe est à la fois espérance folle, désolation, vertige, exaspération ,obsession , consolation. C’est dans la séquestration que cet écorché ,vivant au plus secret de lui même, devient un grand écrivain.
Depuis sa mort, pas mal de critiques et journalistes se sont intéressés de prés à son parcours politique*.
Il est est déconcertant .
On sait qu’entre 1935 et 1936, il a passé moins d’un an en résidence surveillée. En Juillet 1943, quand Mussolini est déposé par le conseil fasciste puis libéré par un commando SS en Août, et que s’instaure la républie de Salo Pavese affirme son indépendance : alors que la maison d’édition Einaudi où il travaille est occupée de politique, Pavese se tient à l’écart de toute engagement. »Cependant,malgré des bombardements sur Turin, il continue son travail d’éditeur,opiniâtrement et courageusement. Quand le 8 septembre, Turin est une ville occupée par les soldats allemands , alors que ses proches collègues rallient les combats des P dans les collines qu’il aime tant , Pavese se réfugie chez sa sœur à Serralunga di Crea puis en décembre, il prend un faux nom , se cache chez les Pères du Collège Trevisani de Casale. Période controversée , Pavese traverse une crise religieuse. Il subit un choc en apprenant l’arrestation de ses amis du Parti d’Action .La mort de son ami Leone Ginzburg dans la prison Regina Coeli à Rome le bouleverse . Le 25 avril 1945, il sort de son refuge à Casale et se mêle avec la foule libérée.Il porte un œillet rouge sur sa veste pour manifester son attachement au mouvement communiste et rentre à Turin . En mai, il publie un article dans le grand journal communiste « L’Unità ».C’est aussi dans ce journal officiel du communisme, italien qu’il consacre un grand article au « Sentier des nids d’araignée », d’Italo Calvino.Il écrit : »Le plus beau récit que nous ayons pu avoir sur l’expérience des partisans. » Cet article, devenu célèbre, consacra aussi l’amitié de Calvino et de Pavese. A cette époque,Pavese cherche une synthèse entre catholicisme et communisme. Il se consacre, en qualité d’éditeur, à publier des collections d’études religieuses et humanistes Au même moment ,il écrit « Le camarade », roman qui affiche son adhésion au communisme, cependant la direction du Parti le garde en suspicion car ne comprend pas que d’un côté il publie un récit dans la ligne du Parti, et de l’autre publie chez Einaudi des divagations mythologiques, ces « Dialogues avec Leuco ».
Quand il publie en 1949, « La maison dans les collines » , ses détracteurs se déchaînent.Il a osé mettre en scène des membres de la république de Salo sans les condamner explicitement . C’est en même temps dans cette année 49 , en Avril, qu’il signe une lettre ouverte des intellectuels au ministre de l’Intérieur pour défendre les libertés fondamentales. Jusqu’à sa mort, les Communistes lui reprocheront de ne pas attaquer frontalement la bourgeoisie et de collaborer à la revue « Cultura e realtà » qui se propose de changer la nature même du marxisme.
Un jour de septembre de cette année là, Fabrizio Onofri lui demande d’éclaircir ses rapports avec le PC et d’analyser les politiques culturelles régionales. En fait le PCI s’agace devant une œuvre qui devient de plus en plus célèbre et qui manque singulièrement de clarté dans la critique de la bourgeoisie.
Pavese dans une lettre du 2 Août 1943 avait écrit à Fernanda Pivano : « Je ne suis pas un politique et je n’ai rien à gagner avec la politique. «
En 1990 la publication du » Carnet secret », jette un trouble encore plus grand sur la pensée politique de Pavese. C’est un ensemble de notes prises entre juillet et décembre 1943 . entre des considerations purement littéraires, il exprime sa lassitude à l’égard de l’antifascisme, tient des propos où il ne cache pas son admiration pour l’Allemagne ,fait un éloge de la guerre et une défense du programme fasciste de Vérone du 15 novembre 1943. .Il semblerait que ces pages étaient été ôtées du « Métier de vivre » par Pavese lui-même. Pourquoi les a-t-il conservées ? La maison Einaudi a soutenu que ce n’était pas les opinions de Pavese qui s’exprimaient dans ce carnet mais un personnage de fiction resté fidèle au régime fasciste. La question reste ouverte.
Ce qui est assuré, c’est que pour suivre la météorologie de la sensibilité complète de Pavese, opinions, sensations, travaux littéraires, amours, obsessions, « Le métier de vivre », reste le meilleur document. Une première mouture a été publiée en 1952. Tenu du 6 octobre 1936 jusqu’au 18 août 1950, on y découvre l ‘écrivain dans toute sa sa sincérité,sa nudité, ses hésitations, son masochisme, mais aussi son sens aussi du soleil, deds baignades, des cafés, , des discussions au fond des bistrots de Turin, ses dragues, cet inépuisable retour à son enfance, son goût des nuits blanches, des virées d’étudiant et d’étudiantes, en bagnole, son goût des fêtes de villages, des guinguettes, son attuirance vers les corps des femmes, tout en virant soudain à l’ homme seul qu’un rien rend cafardeux,brutal, injuste, à la parole blessante .Soudain il se sent vieux et rejeté en pleine jeunesse.Journal et autoportrait complet d’un écorché vif. Il ne cache rien de sa sécheresse naturelle, de sa sensualité . Misanthropie, humeurs déconcertantes , ruminations littéraire de forcené, instabilité caractérielle, maussaderies obsessionnelles, une lancinante quête des origines au milieu de ces collines en forme de sein maternel.Il interroge sans fin la mythologie grecque, la philologie, le christianisme, la logique des rêves.C’est un homme qui attend une révélation ; c’est peut-être pour cela que dans ses récits, souvent, un homme attend l’ Aube comme une délivrance.
Dans ses meilleurs récits, il saisit dans une seule coulée, des instants qui appartiennent aux vignes, à la terre chaude, aux arcades de Turin, aux femmes , à la lisière d’un mystère. Et en même temps, soudain il se détache de tout et fait un écart.. Entre les lignes de ses lettres ,il se débat dans le vide.Sa vie prend en vieillissant la couleur de l’eau, c ‘est à dire plus de couleur . Un vertige. Détails minutieux de l’égo, questionnements épuisants sur les problèmes de Forme pour cacher autre chose .
Dés 1946, il avait précisé son rapport avec les intellectuels avec la politique :»Chaque soir,une fois le bureau fini,une fois le restaurant fini, une fois les amis partis- revient la joie féroce,le rafraîchissement d’être seul.C’est l’unique vrai bonheur quotidien. » (25 avril 1946)
Le 16 août ,onze jours avant de se suicider il écrit :
Mon rôle public, je l’ai accompli-j’ai fait ce que je pouvais.J’ai travaillé, j’ai donné de la poésie aux hommes, j’ai partagé les peines de beaucoup. « « 17 août : Les suicides sont des homicides timides.Masochisme au lieu de sadisme. »
* A propos du parcours politique, de l’écrivain j’ai trouvé mes sources dans le Quarto Gallimard, « Pavese » Oeuvres, edition établie et présentée par Martin Rueff, dont le travail est particulièrement remarquable. Je conseille cette édition. De plus l’iconographie,l’introduction et la biographie sont exemplaires.
Citons les premières lignes du « Bel été » , ce un début si magistral est particulièrement significatif de cet art pavesien vibrant : »A cette époque-là, c’était toujours fête. Il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit que, lorsqu’on rentrait mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naître dans la maison ou ,même, que le jour allait devenir soudain et que tout le monde sortirait dans la rue et que l’on pourrait marcher, marcher jusqu’aux champs et jusque dans l’autre côté des collines. »
Dans les années 80 je louais une maison grise dans la baie de Paimpol. C’était un ancien café dont la terrasse dominait l’eau. Une bande caillouteuse et algueuse s’étendait sur la droite et une jetée sur la gauche. Un sentier bordé de hautes herbes s’achevait dans les broussailles, et rejoignait une bande d’un sable fin et blanc cerné de trois rochers. Dans cette crique y pourrissait une barque qui ressemblait à un cage thoracique goudronneuse , défoncée et mangée de sel. J ‘avais l’habitude de lire le journal chaque matin dans cet abri rocheux . C’est là qu’en début de matinée je vis approcher une grande femme bien proprotionnée, dans une robe rouge longue , chevelure brune déployée; elle marchait avec précaution le long du sentier après avoir ôté ses sandalettes. Elle s’installa prés du rocher couvert par endroits d’un lichen vieil or , d’un cabas en paille tressée elle sortit une serviette de plage , une crème solaire et une bouteille thermos . Elle ôta ses lunettes de soleil papillon qu’elle replia avec soin en soufflant dessus ,les glissa dans un étui , déposa le tout sur un galet et glissa sa robe pardessus la tête. Elle portait un maillot de bain d’un rose caoutchouteux bizarre et posa le chewing-gum qu’elle mâchait sur le galet,prés de l’étui à lunettes. Elle huma l’air, regarda brièvement de mon côté, enduisit de crème solaire uniquement les ailes de son nez,puis l’arrondi de ses épaules. Enfin elle se redressa, glissa un doigt entre son maillot et ses cuisses comme si elle voulait cacher des poils pubiens . Elle approcha de l’eau calme qui chuintait,pénétra en écartant les bras, et glissa avec souplesse dans des étincelles de lumière que ses battements de pieds bousculèrent. Elle sembla s’évanouir dans les frissons argentés de l’eau ; il ne resta plus qu’un persistant tourbillon de bulles et d écume là où ses talons disparurent.Son corps s’était dispersé dans un monde aquatique sauvage vers un horizon étincelant et miroitant de vide.
Deux voiles enfin passèrent au loin sur fond de la ligne de terre avec ses rares villas. La baie gardait l’éclat un peu sombre de ces jours les plus beaux de Juin que je regrettais comme si le reste de l’été ne pouvait être qu’une pâle copie d’une Saint-jean qui s’achève en dévorant l’énergie de la jeunesse en bals et en virées pétaradantes. Maladive sensation d’un automne approchant,avec le jaune feuillu des villas redevenues désertes et du vent poussant le sable le long des portières de garage. Passages de mouettes, nageuse disparue, intensité chimique lente du lichen croûteux que porte le rocher de gauche.Je refermai mon jouurnal et attendis. Les étés précédents ont-ils existé ?
Suave et inquiétant cloaque de cette crique déserte.Le soleil chauffait mes pieds dans le sable .J’attendis.
La nageuse revint à travers trop de soleil après un long moment de complet silence, elle resta dans l’eau à mi corps, s’ébroua et secoua ses mains dans une animale simplicité qui me sidéra. La présence obscure d’une vague molle montant à son ventre fit naître une seule et unique pensée anxieuse:qu’est-ce qui dans sa chair plantureuse et vierge , éveille en moi , un mystérieux présage,celui de ma finitude sur terre ? L’offrande de cette chair féminine au soleil, n’ouvrait que sur un monde immuable, secret, de sable, de vent, de clarté vide , d’attente, de particules de vie en germination , processus qui n’arrête jamais et sur lequel la belle nageuse s’appuyait et se confiait , sans qu’il y ait le moindre partage possible. Les ombres, les vagues, les courants, le bruit éphémère d’une voiture qui s’éloigne sur la route ,assez loin, et cette femme coupée en deux par une eau noire, à demi engloutie, le visage renversé extatique, tandis qu’elle lissait ses cheveux , devint une source étrange de réflexion.
Plus tard elle s’étendit avec une nonchalance étudiée sur la serviette de plage aux ramages vert olive compliqués. Sa voluptueuse manière secouer sa chevelure, de croiser les bras sur ses genoux pour y poser sa tête et de fermer les yeux, sonna pour moi comme une définitive espérance éteinte . Le monde, dans son désordre , son chaos, sans commencement ni fin, neuf et vierge, avec ses mouettes, ses morceaux de bois flotté,ses galets, son sable farineux et brûlant, ne dispensait pas les mêmes grâces que celles que j’avais éprouvées avant la présence de cette baigneuse. Un venin s’était glissé quelque part. La pure beauté animale, béante, radieuse, d’une femme lovée sur elle même, « dans l’amitié de ses genoux » comme on dit, en train d’écouter les gouttes d’eau sécher sur ses épaules, enfermée dans une torpeur naissante , fit naitre et croître en moi un trouble insistant ; je restai sur le bord du monde, sans décence aucune, en trop, ne sachant pas choisir entre une idée d’extase ou de crime.
Dans l’énorme maelstrom verbal de Faulkner, dans ses mélodrames paysans, dans ses chroniques de sa terre natale sudiste devenue grâce à sa machine à écrire, l’ imaginaire comté de Yoknapatapha, je préfère, un îlot particulier,une œuvre à part, le bref roman « Pylône ».C’est mon refuge.
C’est là que Faulkner révèle à nu ses rapports brutaux avec l’alcool, la sexualité, et son dégoût de la civilisation « moderne » uniquement fondée sur l’argent,la standardisation, l’industrie et l’exploitation des masses. Dans une société en train de perdre sa dignité,(le Sud de Faulkner a été envahi par les «Carpetbaggers », escrocs du Nord) il reste quelques hommes épris de liberté, des insoumis, ce sont des anciens pilotes rescapés de la guerre 14-18 que le retour à la paix laisse démunis. Roger Shuman est l’un d’eux. Il pilote un vieux zinc déglingué ,rafistolé, pour participer, à des meetings aériens, « l’été au canada,l’hiver au Mexique » .. Il est réduit à l’ état de saltimbanque ,accompagné de Jack Holmes,le parachutiste , de Laverne,la femme sexy qui couche sans doute avec les deux .Le trio d’acrobates traîne un enfant dont la paternité n’est pas sûre. Ils dorment sous l’aile de l’avion quand il pleut trop fort …
Les pilotes de la guerre 14-18 dont Faulkner aurait voulu faire partie
Cet improbable ménage à trois est accompagné du mécano, Jiggs, qui passe son temps à démonter des soupapes, couché sous le moteur d’un avion qui risque de lâcher à tout moment. .Ces cinq là débarquent à la Nouvelle Orleans pour l’ inauguration d’un nouvel aéroport, en quête de primes et de prix aux montants dérisoires. Apparaît alors un personnage-clé , l’humble journaliste « des chiens écrasés » ,toujours humilié par son rédacteur en chef,qui lui crie dessus comme s’il était une mule. Ce reporter paumé, étique , délabré « immense, indistinct « ,le chapeau de guingois dont Faulkner précise : »cet être humain qui semblait n’avoir jamais eu ni père ni mère, qui ne serait jamais vieux et qui n’avait jamais été enfant » est immédiatement hypnotisé par la liberté sexuelle du groupe.C’ est un des plus beaux personnages de Faulkner.On croit retrouver les désarrois du jeune Faulkner qui fut si souvent humilié par des rédacteurs en chef qui refusaient ses nouvelles ou lui versait des sommes dérisoires pour les publier. Et voici ce que l’auteur pense de la Presse :« …Fragile rouleau d’encre et de papier, assertif et déclamatoire ; profondément et irrévocablement futiles..produit éphémère de quarante tonnes de machines et de la burlesque illusion d’une nation entière. » oui, « la burlesque illusion d’une nation entière »..Voici comment Faulkner définit la presse américaine page 127 de l’édition de poche.
Le journaliste donc ,pour faire un article , suit la petite troupe dans les hangars, au milieu des clés anglaises et des pièces de moteur puis les invite à dormir chez lui, comprenant leur manque d’argent. Il envie cette troupe ambulante, ces forains en combinaisons graisseuses.Leur mépris des conventions, leur vitalité insolente face aux puissances de l’argent,leur intrépidité dans leurs acrobaties aériennes, leur indifférence face aux combines sordides des notables du coin hypnotisent le journaliste. Il touche de prés une humanité vraie.Non seulement il les héberge mais leur fournit un cruchon d’ absinthe de contrebande , et lui même s’alcoolise sérieusement et convoite la belle blonde .Il comprend que ces casse-cou ne sont pas des humains modèle courant , il veut percer leur mystère pour enfin pénétrer dans cette épaisseur de la vraie vie qui appartient à ce domaine de verité qui n’intéresse pas une seconde la rédaction qui l’emploie..On comprend que ce n’est pas un banal article qu’il va ecrire,mais sans doute cxe livre qu’on tient entre les mains. Le reporter a enfin trouvé ce quelque chose après lequel il a couru » toute sa garce de vie « ce quelque chose qui « valût la peine d’être raconté ».En clair, il est en train de devenir écrivain. Et là, on se souvient de la définition de Faulkner :Ecrire, c’est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d’un bois. Ce que vous comprenez alors, c’est combien il y a d’obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre. ».
Sous l’ apparence d’ une virée d’alcooliques et d’un journaliste « ramasseur d’ordures » , ce roman où les personnages titubent, se heurtent les uns les autres, risquent la mort devant une foule de voyeurs, Faulkner nous révèle ses désillusions,et plus largement , la chute de la culture sudiste, le drame des etats vaincus ,touchés à mort, devant le rouleau compresseur de l’industrialisation. Les acrobates en bi-plan sont emblématiques d’une « génération perdue ». Ils rêvaient d’être des héros patriotes au-dessus des champs de bataille de la Somme, ils deviennent des aviateurs de cirque.
C’est aussi dans » Pylône » que William Faulkner décrit fastueusement la Nouvelle-Orleans pendant le carnaval. Rues bloquées, foules en train de se saouler nuit et jour, fanfares, bordels, rixes, bars miteux,poivrots,servantes noirs agressées sexuellement, le tout forme un miroitement visuel, halluciné , un tourbillon ,un vertige à la fois lumineux et enténébré. Le sexe, la frénésie, l’angoisse, la fraternité,les orgueils désesperés,la proximité avec la mort, les relations humaine se disloquent, comme les vieux coucous qui décollent du terrain d’aviation . Le roman nous « défamiliarise » le monde. Il lui restitue une étrangeté radicale.On sort étourdi et sidéré,comme si Faulkner lui même nous avait confié ses obsessions au fond d’un bar.
Jamais, selon moi, Faulkner n’avait été aussi original dans un mélange de dérision, de grotesque, et de compassion.Cette compassion qu’il manifeste pour des personnages isolés, vaillants, anachroniques, dans un monde gangrené où l’homme n’est plus qu’un loup pour l’homme, dans un monde industriel qui multiplie les ghettos.
Faulkner travaille sa prose , la tord, la malaxe en gerbes d’images non pas pour épater mais pour exprimer la tragédie qu’il ressent en observant son Mississippi changer. Et ses obsessions sexuelles se condensent en rafales d’images . On n’oublie pas cette femme qui saute en parachute et arrive, au sol, nue dans ses sangles. »Elle était arrivée au sol avec sa robe, que le vent avait déchirée ou libérée des courroies du parachute, remontée jusqu’aux aisselles, et elle avait été traînée le long du terrain jusqu’à ce qu’elle fut rejointe par une foule hurlante d’hommes et de jeunes gens, au centre de laquelle elle était maintenant étendue à terre, vêtue seulement des pieds à la ceinture, de boue, des courroies du parachute et de ses bas. »
Il ne faut pas se cacher : Faulkner décrit le syndrome sudiste blanc, ces planteurs dépossédés par le Nord qui installe ses entreprises, ses banques, ses Snopes, ces intrus qui rachètent les domaines de la vieille aristorcatie . Faulkner écrit pour faire tourner les aiguilles de sa montre à l’envers : l’aristocratie revient, et il l’a magnifie dans son oeuvre en décrivant une sorte de retour perpetuel du passé,comme une malédiction dont il ne peut se défaire. L’héritage sudiste familial il en est le dernier dépositaire et archiviste . C’est un réflexe de caste, c’est tout à fait évident. Faulkner reste un gentilhomme sudiste.Moraliste lucide au bord du désespoir face au monde moderne liberal et démocratique
Enfin, notons qu’il met en scène son alcoolisme sans fioritures. On titube, on vomit, on dort tout habillé, on devient un fantôme en enfer. Ce vertige alcoolique qui imprègne les pages et donne au récit l’image d’un immense miroir bombé a été la tourment de Faulkner. Il a connu plusieurs désintoxications alcooliques, la dernière lui étant fatale puisqu’il est mort « dans une maison de repos délabrée » à quelques miles d’Oxford Mississippi où il demeurait.
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Dorothy Malone et Rock Hudson dans « la Ronde de l’aube »
Douglas Sirk a tourné un film adapté du roman , titré en français « la ronde de l’aube ».Avec Rock Hudson,fiévreux, Robert Stack aux yeux fixes qui semblent voir au loin sa propre mort et surtout Dorothy Malone,blonde affolante, qui accepte tout par amour.C’est un assez bon film qui se laisse voir bien qu’il ne reflète pas le caractère cinglant, navré et désespéré, du roman. Les noirs du film, les ombres énormes , ne sont pas assez noirs , le Temps n’est pas asses déglingué, les sales personnages ne sont pas assez louches, et le Désir Erotique qui fait vibrer certains passages -avec l’industrie d’Hollywood- reste une sucrerie.
Un extrait de « Pylone »
« Les deux [avions] qui tenaient la tête amorcèrent leur virage en même temps, côte à côte, leur grondement sourd augmentant et diminuant comme s’ils l’aspiraient dans le ciel au lieu de le produire. Le reporter avait encore la bouche ouverte ; il s’en aperçut au picotement nerveux de sa mâchoire endolorie. Plus tard, il devait se rappeler avoir vu le cornet de glace s’écraser dans sa main et dégouliner entre ses doigts tandis qu’il faisait glisser à terre le petit garçon et le prenait par la main. Mais ce n’était pas encore maintenant. Maintenant les deux avions côte à côte, Shumann en-dehors et au-dessus, contournaient le pylône comme s’ils étaient liés, lorsque soudain le reporter vit quelque chose comme un léger éparpillement de papier brûlé ou de plumes flottant dans l’air au-dessus du sommet du pylône. Il regardait, la bouche toujours ouverte, quand une voix quelque part fit « Ahhh ! » et il vit Shumann bondir à ce moment presque à la verticale, puis une pleine corbeille à papier de légers débris s’échapper de l’avion.
Un peu plus tard, les gens racontaient sur la piste qu’il avait utilisé le peu de contrôle qui lui restait, avant que le fuselage ne se brisât, pour s’éloigner par une montée en chandelle des deux avions qui se trouvaient derrière lui, tandis qu’il regardait au-dessous de lui le terrain bondé de spectateurs, puis le lac désert, et choisissait, avant que le gouvernail de profondeur ne fût devenu complètement fou. Mais la plupart étaient fort occupés à raconter comment sa femme avait supporté la chose : elle n’avait pas crié, ne s’était pas évanouie – elle était tout près du micro, assez près pour qu’il eût pu capter le cri – mais elle était simplement restée là, debout, regardant le fuselage se casser en deux en disant : « Oh ! maudit Roger ! maudit ! maudit ! » puis, se retournant, elle avait empoigné la main du petit garçon et couru vers la digue, l’enfant agitant vainement ses petites jambes entre elle et le reporter qui, tenant l’autre main de l’enfant, courait de son galop dégingandé avec un léger bruit, comme un épouvantail dans une tempête, après le fantôme étincelant et pur de l’amour. Peut-être fut-ce le poids supplémentaire qui fit que, toujours courant, elle se retourna et lui lança un simple regard, glacial, terrible, en criant : « Que le diable vous emporte ! Foutez-moi le camp ! » ..
Publié par les soins de Léonard Woolf ,son mari, en 1953, soit 12 ans, après le suicide de Virginia , ce « Journal d’un écrivain »,malgré ses coupes, est un document capital.
Je l’ai lu en 10/18 dans une traduction assez ancienne de Germaine Beaumont.Il paraît que la nouvelle traduction est supérieure . Cependant, lu d’une traite avec un infini plaisir, ce « Journal » permet de mieux comprendre les enjeux, les buts, les soucis ,les batailles de l’écrivaine (j’ai du mal avec ce mot..) avec les mots et ses personnages, car nous sommes dans son atelier, et nous voyons son processus de création de près. Elle ne cache rien de ses moments d’oppression, de doute, mais aussi ses enthousiasmes.Mais le fond,le principal, restent son dialogue avec elle-même, ses fantômes, et la manière dont on tient à distance une dépression qui guette et qu’elle combat par l’imaginaire. Elle puise beaucoup dans le silence dans sa cabane au fond du jardin,là où elle a écrit ses plus beaux romans.
Le bureau de Virginia Woolf , Monk’s House
Elle réussit à décrire cet espace mixte dans laquelle se mêle le retrait en soi et ce qui bruisse autour d’elle de vie sociale . Cet équilibre si délicat pour elle entre vie mondaine et recueillement, entre souvenirs lancinants d’une blessure originelle (venant des innombrables morts qui ont marqué son enfance) et baignade dans le fleuve sensuel des jours lumineux.
Et en même temps, une sorte de confiance originelle traverse ce Journal .On note que ses états d’âme si subjectifs qu’ils soient se relient directement à la situation générale de cette Angleterre prise entre deux guerres mondiales.On sait que cette femme qui soutenait par sa présence les meetings travaillistes ne fut jamais déconnectée de la politique comme on le croit souvent.Ce n’est pas un hasard si elle tient sa part dans le combat féministe de son époque.
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L’auteur de « Mrs Dalloway « ou de « Vers le phare » ( qui longtemps fut publié sous le titre « la promenade au phare ») nous entraîne dans son bureau, dans ses piles de livres, parmi ses manuscrits et ses tasses de thé ,ùais rien de confiné chez elle, l’appel de la mer, des plages, des dunes, des champs, des jardins, des odeurs apres la pluie, ou la fascination de draps blancs forment un hymne à la vie de l’instant et une aventure sensuelle.
À noter un détail important qui explique -en partie- l’audace formelle de ce qu’elle écrit:elle sait qu’elle sera publiée puisqu’elle est son propre éditeur. Son mari Leonard Woolf, son futur époux, a créé la Hogarth Press avec elle.Cette bienheureuse indépendance matérielle et financière fait rêver car elle lui a permis une émancipation intellectuelle, une aventure moderniste pour aller au bout de son artsans crainte d’être corrigée ou censurée; Ses recherches formelles ont pulvérisé tranquillement (enfin pas si tranquillement,on le voit dans ce journal..) le vieux modèle victorien d’une manière au moins aussi radicale que celle de l »Ulysse » de Joyce.
La cabane au fond du jardin où elle se retirait pour écrire
A parcourir un peu vite ses romans,et dans une lecture superficielle on peut croire son art incertain,seulement vibratoire, gracieux, vacillant, aquatique, fleuri,alors qu’elle va très loin dans l’exploration d’une figure féminine centrale qui anime ses romans. Grâce à ce Journal-atelier on découvre une recherche technique acharnée, des recherches musicales , un art des ruptures, des soliloques lyriques,des collages, pour faire passer le monde invisible et profond de la conscience dans le monde visible.Recherche précise, épuisante.Elle ne cache rien de ses pannes,découragements, journées vides, tentation de tout flanquer à la poubelle.Il y a un merveilleux bruit de papier froissé dans ce Journal. Chapitres bancales, chapitres biffés, raturés,c’est le labeur quotidien et ses labyrinthes de perplexité.C’est la mère courage du stylo , arrimée à son bloc de papier.Elle poursuit, reprend, avance, écoute ses bruits de délabrements intérieurs qui se font de plus en plus fréquents à mesure qu’elle vieillit. Au milieu de ces monologues intérieurs déterminée, cette audacieuse renouvelle les formes romanesques avec une prodigieuse audace dont se souviendront les françaises Sarraute ou Duras. Dans la critique littéraire (qui lui mange pas mal de temps )elle manifeste une liberté de ton ,une sincérité,des élans, un caractère entier. Son coup de griffe est bien ajusté. Carrément, à première lecture rapide (200 premières pages), elle déteste l »Ulysse » de Joyce,livre scandaleux, interdit, dont on parle tant dans son entourage. Elle renâcle devant DH Lawrence dont elle avoue pourtant qu’il travaille dans le même registre qu’elle.
Virginia Woolf peinte par son ami Roger Fry
La critique littéraire n’est chez elle ni un sport frivole, ni un service d’entraide mutuelle, ni une manière de régler des comptes,c’est une discipline qui fait partie de son métier d’écrire, son laboratoire expérimental de romancière.Elle n’a nulle satiété de lire, et même dans ses périodes dépressives , jamais au grand jamais elle ne perd le don d’admirer; sa curiosité à ouvrir un livre subsiste avec ce mélange d’impatience, d’instinct, et de fièvre qui caractérise les vrais critiques littéraires. Elle parle métier de l’intérieur. Elle observe le Milieu littéraire à la bonne distance, cette foire aux vanités qui la fascine -dont elle est un phare. L’intérêt de ce carnet intime c’est d’y lire en filigrane une sorte de buée de joie d’écrire, écarte tout soupçon d’acrimonie, de jalousie.Rien d’étriqué chez elle, et dans cette prose, subsiste toujours un halo lumineux, un étonnement premier, un remerciement sur le fait d’être là, au monde, dans une lumière de jardin. .On dirait qu’elle a toujours le pas plus vif et hume de l’ air plus frais dés qu’elle écrit.Car il est aussi évident que l’écriture est pour elle un moyen de lutter sont ses moments dépressifs qui se révèlent, vers la fin, plus fréquents.Le couple Création-destruction penche du mauvais côté dans les années 38-39.Les fantômes accourent. Et là son courage consiste à écrire au bord de l’indicible comme si les mots et les phrases de ses derniers romans devaient être une naissance perpetuelle -au-monde sans relâche,jusqu’au bout. On devine un vertige devant le chaos, la mort, les visages décolorés des morts, qui s’empare d’elle.
Cette rêveuse à larges chapeaux et silhouette languide a tenu son journal avec une constance parfaite de 1915 jusqu’au 9 mars 1941, soit 19 jours avant qu’elle pénètre dans la rivière avec des cailloux dans ses poches. Virginia Woolf ,acharnée, minutieuse, vraie, inusable, épuisée, n’omet rien, ni ses émotions devant une dune, ni sa surprise devant un Bruno Walter, chef orchestre « pas élégant du tout » qui lui révèle l’ignominie du nazisme. Elle écrit comme si sa prose était une pellicule hypersensible pour dire une matinée dans Londres et l’arc en-ciel des sensations,l’herbe des marais, le givre sur la vitre, sans oublier qu’il y a une supplication secrète face au vide,même si les voix se démultiplient,s’interfèrent,avec une subtilité mélodique incomparable. Et même si la bouffonnerie théâtrale nous réjouit, les ombres s’allongent, comme c’est le cas dans l’ultime et si beau « Entre les actes ».
Il n’y a rien chez elle du défaut inhérent au journal intime, de cet art complaisant gidien ,calfeutré dans une autosatisfaction avec tous ces grumeaux narcissiques . Le scintillement du monde est là chez elle. Bleu du ciel, ressac des vagues,air frais, l’éther incolore et sans limite au-dessus d’elle, de ses chapeaux ,comme une inquiétante action de grâce. Au contraire des ces journaux qui étouffent l’œuvre, ici, l’ écriture quotidienne,le carnet intime, délivrent, transmettent l’impression physique d’une femme à sa table, devant sa fenêtre grande ouverte. Quelle porosité frémissante chez elle.Son Moi est ouvert, comme une maison aux portes battantes. La journée entière , ses clartés, entrent dans son bureau. C’est un moment de silence sur le jardin après la pluie,l’odeur d’herbe coupée,un dimanche calme d’été, c’est là, on le touche. Il y a du Colette chez elle. Ce qui irrigue ses roman glisse furtif dans les pages de son journal sans la maniaquerie de la plainte qui caractérise ce genre littéraire.. On retrouve sa manière d’être touchée par une rencontre dans un salon de thé, d’un bavardage -caquetage par dessus un haie.
. L’imminence de la guerre en 1938 la terrorise et n’est sans doute pas étranger à son suicide.
Elle évoque sans sentimentalisme ni pathos le décès de de l’ami Roger Fry Au fond, elle est attachante car elle garde une espèce d’espièglerie mélancolique pour décrire ses illusions, ses humeurs, sans jamais rien cacher de ses faiblesses ni de ses moments noirs.En avant, calme et droit, elle écrit.
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Dans l’extrait suivant que je donne, on retrouve Virginia Woolf à la campagne dans le cottage que son mari Léonard et elle ont acheté en 1919, Monk’s House, dans le village de Rodmell, baigné par le cours de l’Ouse.
« Londres, dimanche 2 octobre 1932
Nous sommes tellement,t heureux à Rodmell,L.et moi. Quelle sensation de liberté!Cette vue embrassant,t trente ou quarante miles ; pouvoir aller et venir à notre gré ; les nuits dans la maison vide, et la triomphante élimination des intrus, et plonger quotidiennement dans cette divine beauté, et toujours quelque promenade, et les mouettes sur les labours violets, ou bien aller jusqu’à Taring Neville(ce sont les excursions que pour le moment je préfère) sous un vaste ciel indifférent. Personne pour vous bousculer,vous agacer, vous tirer par la manche. Et les gens viennent facilement , s’épanouissent en intimité dans ma chambre. Mais ceci est le passé ou le futur.Je lis également D.H. Lawrence avec mon sentiment habituel de frustration et aussi que lui et moi avons trop de chose en commun:la même urgence d’être nous-mêmes ; de sorte que le lire n’est pas une évasion.Je ne suis qu’intéressée. Ce que je voudrais, c’est accéder à un autre univers et c’est cela que Proust me donne. Pour moi,Lawrence est irrespirable,confiné.Je passe mon temps à me dire que ce n’est pas cela que je veux.Et cette répétition de la même idée, je ne veux pas cela non plus.Qu’ai-je besoin d’une « philosophie » ? Je ne crois pas au déchiffrage des énigmes par les autres.Ce qui me plaît(dans les Lettres*) ce sont les visions soudaines ; le grand fantôme bondissant par-dessus l’écume des vagues, en Cornouailles.Mais je ne trouve aucun plaisir à l’explication de ce qu’il voit. Et puis, c’est tellement harassant, cette quête haletante de quelque chose ; et ce « je n’ai plus que six livres dix » et le gouvernement le chasse à coup de pied,comme un crapaud, et l’interdiction de son livre ; la brutalité du monde civilisé à l’égard de cet nomme épuisé, agonisant(..) L’art c’est de se débarrasser de tous ces sermons ; ce sont les choses en soi,les phrases en soi qui sont belles ; les mers innombrables, les jonquilles devançant l’audace des hirondelles ; tandis que Lawrence ne parle que de ce qui prouve quelque chose. »