Une soirée au restaurant La Vallée

Roxane et moi nous sommes entrés dans la salle du restaurant que j’avais connu autrefois avec mes parents. C’était à l’époque une auberge pour chasseurs avec des poutres énormes, des murs badigeonnés à la chaux et des roues de charrette en décor. Une belette empaillée trônait sur le bar. Il y avait même, je crois m’en souvenir, une reproduction d’un tableau de Brueghel, Les chasseurs dans la neige , fendillée et dont les teintes avaient pâli .

C’était désormais une salle assez vide, clean , avec un plafond d’un gris noir métallisé orné de rails métalliques pour des spots minuscules . On avait suspendu ici et là des plantes vertes à larges feuilles tachées de rouille. Sur certaines tables on avait posé un globe blanc qui éclairait les salières et les assiettes ovales. Côté bar, un long mur de fausses briquettes était orné de niches en teck et de quelques minuscules tableaux abstraits d’un noir goudronneux. Une photo panoramique d’une rizière était à demi cachée par des étagères d’apéritifs.

Vers les toilettes une desserte était éclairé par des lampes Edison suspendues en bouquets, avec leurs filaments orangés. Au fond de la salle j’eus la joie de retrouver intacte l’ immense baie vitrée qui avait fasciné mon enfance. Ce soir là elle était criblée des gouttelettes de la récente averse. Cette ouverture donnait sur un vertigineux ravin forestier, brumeux, au fond duquel on distinguait le trait clair d’un torrent. Chaque été, jadis, ce ravin gigantesque me faisait frémir. Mes parents m’interdisaient de m’appuyer sur la baie, comme si elle pouvait céder sous mon poids .

Une serveuse blonde aux jolis yeux bleus clairs vint à notre rencontre. Elle portait une stricte tenue de service noire avec tablier blanc et nous installa contre la baie donnant sur le ravin. Le trait blanc du torrent était toujours là dans la moiteur de la nuit tombante.

La serveuse s’agenouilla pour brancher la prise dans la plinthe. La boule s’alluma, translucide, diffusant une lumière aux cercles neigeux qui nous rajeunissait.

La table étant collée la vitre, nous avions l’impression d’être une nacelle suspendue au dessus du vide. Le temps devenait orageux et l’amoncellement de nuages couvrant la vallée et me fit dire :

-Nous sommes, ma chère Roxane dans une jouissance périlleuse.. As tu remarqué que ce temps d’orage nous poursuit depuis Carcassonne comme s’il annonçait la fin de notre couple.

-Arrête de parler comme un con.

Elle ajouta :

-Tu parles comme un prof gâteux .

-Tu oublies que j’ai été prof un an.

J’étais médusé par cette vue .

-Tu permets que je recule la table ?

-Tu as le vertige ?

-Oui.

Je me posai des questions bizarres sur la forêt obscure ,épaisse, posée aux confins du temps et qui renvoyait parfois une curieuse étincelle sous ce ciel plombé. Le flux silencieux et si sournois du Temps terrestre me séparait de mes années d’enfance.

-A quoi penses-tu ? demanda Roxane.

J ‘essayai de savoir combien d’étés et combien de changements de saisons cette vallée si primitive avait pu subir pour resplendir aujourd’hui d’un abandon presque sacré alors que mes parents et mes grand parents étaient morts depuis si longtemps. Je me souvins alors comme si c’était hier du bouquet de fleurs que mon père avait offert à ma mère pour l’ anniversaire de ses 61 ans . -C’est à cette table que mon père a offert des fleurs à ma mère. -Quels fleurs ?

-Des pivoines..Non non… des glaïeuls..

-Des fleurs pour Tour de France . J’ai faim.

Roxane promenait ses mains sur les couverts pour en vérifier la propreté.

-Ça t’impressionne d’être là après tant d’années ?

Tu ressens quoi ?

-La même chose qu’il y a quarante ans.

– Conneries.

-Au bar, on passait des disques d ‘Yves Montand.

Je dépliai une jolie serviette bleue pâle à la texture parfaitement douce.

– Le passé ne passe pas,dis-je.

-Alors nous sommes condamnés à l’immobilité ?

-C’est ça.

-Surtout nous deux.

-Qu’est-ce que tu veux dire ?

La serveuse avait dû comprendre l’impatience de Roxane, elle nous apporta des menus immenses et larges avec une cordelette dorée , puis elle s’en retourna vers la desserte, rangea des théières et les piles de serviette .Un de ses pieds caressait doucement l’autre . Le décolleté de son chemisier , dans son entrebâillement, laissait voir la naissance de seins hâlés, de ce hâle qu’on attrape aux sports d’hiver .

Pas loin de notre table, un homme long et maigre , chauve, en costume gris, saignait du nez tout en lisant les pages sports de Sud-Ouest.Il se en se tamponnait une narine avec un mouchoir en papier. Depuis un moment il avait la tête tournée en direction de Roxane et la scrutait avec une insistance désagréable .

-Tu le connais ?

– Ces menus interminables avec des appellations ridicules Tout est » Du Barry. ». Ou sauce Nantua ou Sauce Suprême au curry Massaman..

-Le paleron a l’air pas mal,dis-je.

Dans cette fin de jour l’air glacé aspirait la vapeur du torrent mais plus haut le ciel était un néant cristallin.

-Tu te poses toujours autant de questions idiotes  propos du passé,  dit Roxane. Le temps, l’espace tu ne vas pas recommencer…

L’homme au costume gris se tamponna le nez avec un autre mouchoir blanc sur laquelle la tache de sang représentait une étoile qui dégoulinait . Le teint si jaune et parcheminé de cet homme me fit penser qu’au plus secret de lui-même il savait qu’il n’avait plus beaucoup de temps à vivre. Et je me demandai s’il avait profité d’un peu de libertinage tout au long de son existence , dans ces grands lits à édredon de la région, ces lits hauts dont les représentants de commerce raffolaient. Toutes ces cargaisons de chair humaine en rut dans ces immenses plumards.

Roxane roulait une boulette de pain tout en tournant les pages des menus.

-Tu sais où est la carte des vins ?

-En première page.

-J’ai envie de me beurrer.

-Avec quoi veux tu te « beurrer « ?

-Martini Blanc.. un vrai bon Chablis et un brave vieux Sauvignon des familles. Depuis quelques temps je rêve d’un Chablis à tout casser..

-Pourquoi veux tu te « beurrer » Roxane ?

– Des mecs comme toi en pleine ménopause, en train de me poser une telle question c’est assez fabuleux.

Je ne ressentis nullement le besoin de me justifier.

Elle poursuivit :

-L’agitation morbide de mon pays , tu as remarqué ? Les connards de l ‘Assemblée Nationale qui ouvrent leurs portables pour voir des pouffiasses à poil.. ça me donne envie de me beurrer….Pas toi ?..

-Non.

-Merci.

Un maître d’hôtel s’approcha de notre table dans son uniforme corbeau et sa serviette blanche pliée sur son bras . Sa chevelure n’avait visiblement pas été fréquentée par un peigne depuis pas mal de temps.

-Avez-vous fait votre choix ?

-. Bientôt bientôt,dit Roxane

Elle ajouta :

-Hier à la télévision, le spectacle forain de l’Assemblée Nationale m’a donné envie de me beurrer et de demander la nationalité hongroise. J’ai une ascendance hongroise du côté de ma grand mère.

-Pardonnez moi d’intervenir dans votre conversation mais moi aussi,Madame, j’ai une partie de ma famille d’ascendance hongroise, dit le maître d’ hôtel. De Buda.

– Vraiment ? répliqua Roxane.

Le maître d’ hôtel attrapa une chaise et s’installa dessus à califourchon.

-Vous le le croirez peut-être pas mais ma grand-mère a connu Arthur Koestler,lui aussi hongrois, et elle a joué au ping-pong avec lui, à Nice, en Août 1939. Je me demande si la partie de ping-pong n’est pas allée un plus loin..

J’avais lu il y a bien longtemps « le zéro et l’infini » et j’avais de l’admiration pour cet écrivain qui était un des tout premiers à avoir dénoncé le communisme stalinien, et cela me rendit ce maître d’hôtel sympathique.

Je demandai :

-Il avait l’air de quoi , Koestler ?

– D’apres ma grand mère, un cas. Civilisé, distingué,inquiet visiblement.

Il précisa :

-Nous sommes en 39 n’oublions pas… Sur la Côte d’azur tout le monde était inquiet.. .Les Américains étaient partis. D’après ma grand-mère la femme qui l’accompagnait était assez affolante de charme.

Roxane lui coupa la parole.

-On peut commander ?

-Pour être franc, quand je raconte ça,dit le maître d’hôtel, les gens ne réagissent pas.Ils ne savent pas qui est Arthur Koestler. Mais j’ai vu que vous étiez particuliers. Cultivés. Exigeants. Pas populistes pour un sou. Pas de ces populistes navrants qui vident qui coupent les cornichons maison avec le couteau à beurre. . Au fond je respecte leur ignorance et leur manque de savoir vivre mais ça me fait un mal  fou, ça m’atteint, toute cette ignorance répandue, généralisée, célébrée, j’éprouve de plus en plus une haine absolue pour ces jeunes générations..pour tous ces jeunes clients ignorants de Koestler ou de Marc Bloch et qui viennent ici étaler leur ignorance accompagnés de toutes ces femmes qui fourragent dans leurs cheveux Pour être franc et honnête mon pays actuellement me débecte.

Il respira longuement et difficilement. .

-C’est quoi les « escargots du berger «  demanda Roxane?

-Escargots roulés dans la farine, cuits lentement avec du jus d’agneau , un consommé au fenouil, courgettes de printemps et une tombée de poivre du Turkestan. C’est nouveau sur la carte. .

– Ça sent le surgelé.

– Personnellement je recommande le tournedos Blanchard et les huîtres du Bassin.

Puis il chercha un carnet et un stylomine dans ses poches. .

L’homme au complet gris se leva soudain, son nez ruisselait de sang et sa serviette blanche virait à l’écarlate . Il traversa la salle à grandes enjambées pour gagner la réception. Quelques gouttes de sang étoilaient le carrelage.

Roxane feuilleta une fois de plus les pages en faux parchemin . Le maître d’hôtel s’était éclipsé pour aider le client qui pissait le sang.

–Je vais prendre un Martini blanc et deux verres de Chablis. Et le reste, au Sauvignon.

-Ce vieil homme est émouvant, dis-je.

La serveuse dont le haut chignon était en train de se défaire vint finalement prendre notre commande. En écoutant avec patience nos hésitations ,elle mordillait son stylo à bille.

Roxane demanda si il y avait des huîtres autres que celles du Bassin . La serveuse l’interrompit.

– Nous n’avons ni huîtres ni fruits de mer pour le moment..

– Votre maître d’hôtel nous a recommandé les huîtres du Bassin.

– Raymond décline. Quand je le vois le soir,après le service, le souffle court appuyé sur le lavabo des toilettes essayant d’atteindre le cendrier pour fumer sa dernière cigarette, j’éprouve du chagrin, beaucoup de chagrin,un chagrin immense.Les autres, dans cet établissement, s’en foutent.

Apres une telle déclaration la serveuse aux yeux clairs garda le silence, au bord des larmes.

-‘don, dit-elle. Excusez-moi.

-C’est dommage dit Roxane, je n’ai jamais mangé d’huîtres et j’en avais envie.

Une pluie légère commença à crépiter sur la large baie. Le chant du passé revint, les pluies y aident beaucoup . Il pleuvait souvent quand mes parents étaient vivants. Aujourd’hui les étés sans pluie m’inquiètent.Je me souvins de l’époque quand Roxane était amoureuse de moi dans tellement de restaurants sympas à prix fixe.

– Ces pluies sont typiques du climat méditerranéen , dit Roxane, et un jour les barrages craquent.

Je n’ajoutai rien à cette considération climatique.

–Je prendrai le menu à 34 ,dit Roxane. Sans le dessert aux mandarines et un Martini blanc avbec deux verres de Chablis en même temps.

-Terrine pour moi, dis-je.Le menu à 28 avec dessert meringué.

Le maître d’hotel revint quelques secondes plus tard avec le Martini et deux verres de Chablis à très haut pied. Il sourit en observant Roxane goûter le Chablis ..

-Vous n’allez peut-être pas me croire, dit-il ,mais mon, père a servi André Gide quand il écrivait « La porte étroite », à deux kilomètres d’ici. Au Moulin Ayrac.

– Je croyais qu’il avait écrit « La porte étroite » à Cuverville », en Normandie, remarqua Roxane

– André Gide ? Vous avez connu André Gide ?

-Mon père.

Raymond nous assura que Gide l avait écrit « La porte étroite » sur un cahier d ‘écolier , en plein mois de Mai, sans une rature, cette porte étroite. Il fredonnait du Chopin. C’est même mon père qui lui préparait son café à la marocaine.

-Pardon ? interrompit la serveuse , c’est pour qui la deuxième terrine ?

– Il n’y a pas de deuxième terrine, dit Roxane. Finalement je prends direct le cassoulet maison, c’est vraiment la spécialité de la maison ?…

-Et moi, dis-je,la bavette pommes allumettes.Saignante.

-N’oubliez pas le Sauvignon après le Chablis ,dit Roxane. .

Sous l’éclairage blafard d’une soudaine pluie orageuse, la salle devenait muséale , décorée par des peintres amateur. J’avais de plus en plus l’impression que nous étions n’étions plus là depuis un moment, tous deux des malades du Temps, voilà nous étions un couple malade du Temps, persuadés que l’Apres guerre de nos parents et ses si belles ruines était redevenue l’Avant-guerre sans que personne y prêtât attention.

Roxane reprit :

– Pas mal le Chablis. Agréable. Ça fait des mois que j’ai envie d’huîtres. Pourquoi ils n’ont pas d’huîtres ?.. On est pas si loin que ça de la mer !!.. je n’ai jamais mangé d’huîtres, ça a quel goût ?Toi qui en a mangé des tonnes  avec la fille d’Oléron dont tu étais tombé amoureux il y a cinq ans…

Je m’aperçus que j’étais incapable de définir le goût de l’huître. C’était désagréable.Les mots me manquaient. Pourtant,les mots, c’était ma profession. oui, quel goût avait cette sorte de corolle palpitante et frangée dans minuscule cuvette de nacre ?  J’imaginais la consistance laiteuse de l’huile, sa consistance de morve verte pour certaines espèces.. mais décrire le goût de l’huître devait être une performance au dessus de mes forces.

-C’est calme ici.

-Pardon ?

-Je dis que c’est calme.

-J’espère que je vais avoir la réponse avant la fin du repas.

La jeune femme dont le chignon avait été réajusté servit un troisième verre de Chablis à Roxane etet rapporta un petit seau pour les glaçons.

Je cherchais désespérément comment on pouvait qualifier le goût des huîtres. Le plafond de la nuit baissait vers le ravin.Les ombres gagnaient.On ne distinguait plus le filet blanc du torrent au fond du gouffre. Le goût des huîtres ? Je sentis le même désarroi que celui que j’avais ressenti à l’oral du bac quand examinateur m’avait demandé en quoi consistait l’Âme selon Aristote.

Je balbutiais :

– C’est difficile à dire.. ,c’est assez iodé..mou.. la texture est délicate c’est on dirait une corolle de goût noisette atténuée.. tu vois ce qui compte c’est la consistance molle sur la langue

-Je te demande quel goût ça a .

-Oui,j’ai entendu.Je ne sais pas.

J’ajoutai :

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise, je n’sais pas.

La serveuse, s’était appuyée contre la desserte et jouait avec un petit boîtier jaune.

-Oui. Quand même, tu as fait combien d’années à la Fac de Lettres de Caen  ?Combien ?

-Cinq ans.

– Et tu es incapable de me décrire le goût de l’huître ?

Je goûtais le Sauvignon , il avait un goût de vin blanc acide, avec une curieuse paillette qui montait et descendait dans le verre.

-Avec ma sœur,dis-je, nous n’aimions pas tellement les huîtres et nous les remplissions avec du vinaigre et du citron pour ne pas justement trop sentir le goût de l’huître. C’est au cours de mon adolescence que justement j’ai commencé à aimer les huîtres jusqu’au jour où j’ai vu dans la buanderie ma petite sœur -elle était devenue une superbe fille un peu perverse- reprendre les écailles d’huîtres dans la brouette qui servait de poubelle pour essayer de suçoter ce qui restait dedans.

– Tu te fous de moi ?

-Non Mais quand on parle d’huître c’est tout mon passé familial qui revient. Ma mère, l’été,dans la baie de Paimpol en prenait même à son petit déjeuner avec parfois une ou deux pinces de crabe qu’elle suspendait à ses oreilles.Pour nous faire rire.
– Tu es complètement torché.

-Non, juste un peu.

– Tu devais être été franchement pathétique quand tu étais prof.

– J’ai enthousiasmé mes classes terminales avec Paul Jean Toulet et Huysmans.

-Parle moins fort. Mes anciens amants, sans avoir fait Lettres ni de thèse m’auraient dit en trois coups de cuillère à pot quel goût l’huître ça a .

-Je suis entièrement d’accord.
-T’es vraiment torché . Arrête de remplir ton verre avec mon Chablis . Non, ça c’est mon deuxième verre de Chablis.

-Tout le monde est tellement heureux quand on essaie pas de définir les choses,dis-je C’est un problème philosophique.

J’informai Roxane que pendant des années des tas de philologues, de sociologues ont étudié le divorce entre les choses et les mots et ce qu’on a trouvé pour les nommer est dérisoire,on n’ose mêle pas en parler à la Sorbonne. .

-Les morts ?Quels morts ?

-Et j’ai même étudié Dylan Thomas. Enfin pas très longtemps. Les élèves de Terminale étaient enthousiastes.

Je précisais :

-Les mots servent parfois à ne pas nommer les choses, ou les nommer à côté. Tu vois ?

-Non.


– Non je ne vois plus pourquoi je parle de ça.

La serveuse aux yeux clairs vint à notre table et dit :

-Tout se passe bien ?

-C’est absolument parfait sur toute la ligne.

La pluie avait cessé , l’orage quittait le ravin, mais d’autres nuages ardoisés cachaient une partie de la masse forestière .

Je clignais des yeux pour voir au loin.

-On dirait un pont romain là bas.

-Y’a pas mal de ponts romains dans la région.

Roxane avait sorti ses lunettes de son sac.

-L’incapacité des intellectuels à répondre aux questions les plus simples. Les huitres, les guerres de Religion, le fascisme, la mort de Charmes le Téméraire dévoré par les loups, pourquoi les pommiers du verger de mes parents rabougrissent encore aujourd’hui.

La climatisation se mit doucement à ronronner .Elle accompagna notre dîner d’un chuintement désagréable comme si nous avions invité à table un vieux sorti de son hospice  La serveuse ,le maitre d’hotel et le client en costume gris avaient disparu. Une brume montait de l’abîme. J’eus envie d’intimité.

Je dis :

-J’ aime tes jambes Roxane, plus on monte plus c’est doux.

Le léger crépitement de la pluie se mit à rechantonner sur la vitre de la baie puis cessa.

Je piquai quelques pommes allumettes dans l’assiette de Roxane,

Roxane sortit son paquet de Marlboro.

– Je vais fumer dehors .Tu permets ?
J’achevais le repas avec une meringue cernée par un jus de groseille , puis je commandai un cognac. Les l ampes Edison du bar furent éteintes. La serveuse pliait avec lenteur et méthode des serviettes blanches en forme de mitres d’évêque.Le restaurant devenait ainsi le Vatican un jour de Pâques. Le fin visage d’ André Gide m restait présent à l’esprit.

La serveuse vint débarrasser.

-Ça a été ?

Cette manière de coller le verbe avoir contre le verbe être m’a toujours provoqué un certain malaise. Avoir. Eté. Étés. Je vis des étés depuis ma pauvre naissance si ignorée dans ma famille. La serveuse avait posé sur son avant bras une pile d’assiettes à dessert et me fixait.

Elle inclina la et tête :

-Ça a été ?

-Parfait.

Je me levai enfilai difficilement la manche gauche de ma veste et terminai le fond de Chablis tiède. Je dis bêtement:

-Il fait nuit.

-Je suis entièrement d’accord avec vous , dit la serveuse.

-La nuit ici c’est sympa. .Est-ce que vous ressentez la même chose ?

– Tout comme vous. Enfin ,pas complètement.

-C’est-à-dire ?

-Je ne ressens jamais exactement la même chose que les autres.

-Alors donnez moi un autre cognac.

-Et vous ?

-Moi je ressens tout ce que les autres ressentent, surtout ce que les femmes ressentent. c’est comme ça.

Je m’apprchai de la serveuse.

Je sortis sur la grande terrasse .Mon corps, sous l’effet de l’alcool, changeait de densité , s’ allègeait et prenait une nonchalance et une insouciance agréables.La nuit qui, malgré un petit élancement intermittent sous mon œil gauche, devenait agréable et s’ emplissait de quelques tourbillons de flocons en train de fondre. Cela m’ offrit la vision panoramique de ma vie entière comme un parfait ratage . J’oscillais le long du balcon en me tenant à la rampe.Mes bras étaient légers comme si j’avais eu des nageoires à leur place . Roxane avait disparu ,elle avait dû remonter dans la chambre. . Mes nageoires me ramenaient à une antériorité primordiale , primitive mêlme, hercynienne , avant ma naissance quand tout était à la fois magnifique et superflu comme la cour de Bourgogne du temps de Charles le Téméraire.

Roxane  fut soudain devant moi, sortie d’on ne sait où: ses yeux étaient d’un gris-vert intense. Elle avait enfilé un vieil imper et se remaquillait face au vide ,elle portait le menton haut comme pour défier cette vallée qui blanchissait.

Un rayon de lune éclairait plusieurs poubelles. J’eus la sensation que mes jambes ne me retenaient avec la force d’attraction habituelle,comme si une autre planète m’attirait dans son orbite . Je cris apercevoir un instant une tête de daim superbe dans la vitre noire qui donnait sur ce qui devait être la laverie.L’animal me souriait et disparut. Il montait une douceur forestière de l’abîme. C’est alors que la silhouette du maître d’hôtel apparut dans l’encadrement de la porte.Il s’approcha de moi et tendis mon manteau.

-Vous allez prendre froid.

-Merci.

– Bonsoir.

-Bonsoir.

Je n’avais aucune envie de regagner le restaurant. La descente de quelques flocons virevoltant dans l’ obscurité n’était peut-être qu’une fragile ébauche d’ un monde à venir où les vivants et les morts seraient réconciliés. La neige ouatait la plaine, les vignobles, pâturages, clôtures, champs . La route de Carcassonne restait noire. Quelques lointaines lueurs signalaient sans doute des fermes isolées. L’indéfinissable puissance du poids du ciel, cette une immensité de ténèbres vers les Pyrénées, me mit en joie.

Le roman « Les mandarins  » fait toujours sensation




Je viens de relire les deux volumes Folio du roman de Simone de Beauvoir « Les Mandarins » paru en 1954, et qui obtint le Goncourt . Le livre fait toujours sensation.Dans ce roman,  Simone de Beauvoir met en scène le groupe formé autour du noyau Sartre et Camus, avec Jacques-Laurent Bost, Pascal Pia, Merleau Ponty, Queneau, Boris et Michelle Vian qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale veulent remodeler la société que quatre années d’Occupation et de pétainisme ont moralement délabré . Pour ces intellectuels encore jeunes, l’action politique née de la Résistance s’impose pour reconstruire un monde nouveau .La question épineuse étant, avec ou sans les communistes, à noter aucun ne veut rejoindre les gaullistes.

Tous les personnages de ce « roman » (qui emprunte si peu à l’imaginaire) sont superbement analysés. Les scènes s’enchaînent avec fluidité et cohésion, on est dans le feu de l’action, aussi bien dans la salle de rédaction de « Combat «  que dans les cafés de Montparnasse, parmi les tables des « Deux Magots », avec le gros génial Audiberti et son pardessus en poil de chameau qui écrit pas loin..On est dans les fiestas de Saint-Germain des Prés et dans les coulisses des théâtres où s’affirme Sartre, avec « La mains sales «  et pose le problème de la conduite des « camarades du Parti » dans une langue empruntée à la Série noire.

Le sens de l’observation   du « Castor » Simone de Beauvoir permet de reconnaître qui est qui dans ce roman à clés. Comment ne pas reconnaître le ton sarcastique de Sartre, les anxiétés de Camus et les débuts financiers fragiles du journal « Combat », qui assez vite perdra des lecteurs ou les tatonnements de la revue sartrienne «  Les Temps Modernes » qui cherche une troisème voie en politique, ni communisme ,ni capitalisme et finira par réveler l’exitence de camps en union soviétique.

Robert Dubreuilh c’est Sartre : acharné, énergique, fasciné par l’URSS , si agacé l ‘ emprise du PCF sur la classe ouvrière française , cherchant une ouverture personnelle vers le prolétariat , vulgarisant sa pensée , voulant s’emparer des tribunes politiques, régner. Il y a une scène magnifiquement raconté au cours de laquelle l on voit Dubreuilh-Sartre applaudi longuement aprés une intervention dans un meeting politique , si étourdi par cette acclamation, surpris de sa célébrité soudaine, qu’il est saisi d’une sorte de stupeur et presque de crainte . Simone de Beauvoir ne cache pas son machisme, sa gloutonnerie créatrice insatiable, sa volonté hégémonique, son mélange d’agressivité impatiente, son gout des paradoxes choquants, sa rage de convaincre et surtout bousculer ses proches ..

Fasciné par la puissance du PCF , leurs victoires aux élections,leur vaste armée de militants , ce Dubreuilh écrit, dicte, catéchise son existentialisme,construit dans l’urgence, la fièvre, se refusant à voir dans le stalinisme le stade ultime du communisme. Le point faible du portrait, c’est que « le Castor » passe vite sur le déchirement entre l e volontarisme politique sartrien et sa noirceur fondamentale , son pessimisme, sa vision « sale » qu’étalait l’auteur de « La nausée » . Le dialecticien qui se rêve davantage marxiste et l’homme à formules (« L’enfer, c’est les autres » ) comprend et avale l’époque.

Henri Perron, emprunte ses traits au Camus qui a fondé « Combat ». Dans le roman , le titre le journal s’appelle   « L’Espoir ». Dubreuilh-Sartre réussit à convaincre Perron -Camus d’allier « l’Espoir » au tout jeune parti de gauche S.R.L. afin diffuser ses idées auprès des masses ouvrières pour les élections de 1946, tout en lui laissant l’absolu contrôle et l’indépendance de la ligne éditoriale . Ces débats qui devraient être ingrats à lire restent au contraire dynamiques grâce à la précision des dialogues.

Un autre personnage est attirant, c’est Victor Scriassine, ce juif hongrois qui rencontre et séduit Anne au bar du Ritz ,(ça finit par une coucherie à la hussarde ratée et moqueuse succulente ) au milieu des uniformes américains. On reconnaît Arthur Koestler,  jusqu’à ses traits physiques . « Visage rusé et tourmenté », « pommettes hautes » précise Simone de Beauvoir qui fut fascinée par celui qui résume sa vie ainsi : »Quand mes camarades ont été déportés en Sibérie, j’étais à Vienne ; d’autres ont été assassinés à Vienne par des chemises brunes et j’étais à Paris ; et j’étais à New York pendant l’Occupation de Paris . » C’est lui qui a la mission si délicate d’ouvrir les yeux des intellectuels français de Gauche sur les méthodes du stalinisme et l’existence de multiples camps de concentration en URSS . Lui seul a vécu dans sa chair la prison (en Espagne franquiste notamment, et l’enfermement au camp du Vernet dans le sud de le France ) et vu une partie de ses camarades tués ,d’un coté par des nazis et de l’autre par la police de Staline. Lui seul mesure la dose de naïveté de Henri et de Robert dans leur fascination pour la patrie de la Révolution russe. Lui seul connaît la réalité terrible de l’Union Soviétique,les mensonges du journal « l’humanité » (appelé l’enclume » dans le roman) qui prend en 1948 Sartre pour bête noire . La romancière passe hélas sous silence la brouille finale et retentissante , quand Sartre et Beauvoir refuseront de serrer la main Koestler aprés une telle amitié.

Du côté féminin, la portraits sont excellents. Anne, femme de Dubreuilh , est psychiatre. Elle représente la maturité, la compréhension, l’écoute, et subit les actes autoritaires masculins, la drague lourde, la désinvolture sans jamais être dupe. Grosse différence avec le couple Sartre-Beauvoir  :Anne et Robert ont une fille ,Nadine ,d’une vingtaine d’années. C’est un ludion virevoltant, une garçonne en pleine émancipation, avec des enthousiasmes, des émerveillements de jeune journaliste ( ses réactions pendant son voyage au Portugal sont un régal!). Elle a des répliques agressives et drôles, et n’est pas trop regardante sur les moyens pour réussir.

Le second personnage féminin ,Paule, est en couple avec Henri .Son drame, c’est que son amant commence à se détacher d’elle. L’analyse de ce délaissement de Paule émeut par sa remarquable finesse , et l’analyse remarquable de l’entrée d’une femme d’âge mûr dans la dépression.

Le départ d’Anne pour l’Amérique relance le roman. Commence l’ histoire d’une passion à Chicago. L’amour pour l’écrivain américain Nelson Algren bouleverse Simone de Beauvoir. Anne vit l’événement comme une illumination et la découverte tardive de l’ exaltation charnelle. Sa rencontre avec le jeune romancier bohème Lewis Brogan, permet à l’auteur de nous offrir un tableau complet d’une femme saisie dans l’incandescence amoureuse, liée étroitement à l’enthousiasme de découvrir une Amérique victorieuse , en plein dynamisme, et qui contraste si fort avec la France d’après-guerre, pauvre, ruinée, qui n’a ni charbon pour se chauffer ni de quoi se nourrir correctement.

On ne sais trop quoi admirer le plus dans cette Anne en transe amoureuse  : la franchise d’une femme emportée par la passion ou bien une analyse méticuleuse des premiers signes de délabrement, et du malentendu qui s’installe entre les amants. Les blessures d’Anne ne seront jamais refermées et voilent la fin du livre d’une fine mélancolie. Tout y est de ce qui constitue la passion : la cristallisation, avec ses chimères, puis l’impossibilité d’admettre que le sentiment amoureux se corrode dans la vie quotidienne , sous l’effet de l’égoïsme masculin et de cultures différentes.

Là encore Simone de Beauvoir nous offre la performance : à savoir une romancière dont les analyses de ses sentiment , ses vérités si intimes, se retrouveront, distancées et résumées neuf ans plus tard, dans la publication de ce volume trois des mémoires , « La force des choses » puis amplement confirmées et développées dans la publication en 1999 des 304 lettres envoyées à Chicago entre 1947 et 1964 et qui permettent de voir une Beauvoir enchaînée à sa passion dans un style racinien.

C’est un cas unique où la cohérence est parfaite entre la création de la romancière, les confidences de l’autobiographe, les aveux de l’épistolière et la journaliste-témoin . Chacun est saisi dans sa vie intime et ses déchirements intérieurs, les méandres des intérêts politiques divergents. On retrouve dans les trois niveaux ses enthousiasmes, son courage, sa fidélité, scrupules, ses peurs, son honnêteté, ses désenchantements. Voici une lettre de Beauvoir à Algren qui donne le ton  : 

« Je ne suis pas triste. Assommée, plutôt, très loin de moi-même, incapable de croire vraiment que désormais vous serez si loin, si loin, vous qui étiez si proche. Avant de partir, je veux vous dire deux choses seulement, après je n’en parlerai plus jamais, promis. La première, c’est mon espoir de vous revoir un jour. Je le veux, j’en ai besoin. Cependant, souvenez-vous, je vous en prie, que jamais je ne demanderai à vous voir, pas par fierté, avec vous, je n’en ai pas, vous le savez, mais parce que notre rencontre n’aura de sens que si vous la souhaitez. J’attendrai donc. Quand vous le souhaiterez, dites-le. Je n’en conclurai pas que vous avez recommencé à m’aimer, pas même que vous désiriez coucher avec moi, nous ne serons nullement obligés de rester ensemble longtemps – juste quand et autant que vous en aurez envie. Sachez que moi je désirerai toujours que vous me le demandiez. »

L’atmosphère de l’après-guerre est palpable.Tout, dans les dialogues, les décors de cafés, de bars, des chambres d’hôtels, les conversations acharnées et violentes permet de comprendre cette génération, soudée par quatre années terribles d’Occupation, de couvre-feu, de faim, de froid, de peur, avec des dénonciations et des liquidation atroces.C’ est d’un réalisme sidérant. On a parfois l’impression d’être au milieu de ce clan existentialiste, dans la fumée de leurs cigarettes aux « Deux magots », dans l’odeur d’encre et les rotatives de « Combat » ou dans le bistrot d’en face où l’on complote et résume les fragilités du journal. . On est plongé dans l’enchevêtrement des désirs, attirances, flirts, trahisons , coucheries que la romancière présente , à la brutale, sans angélisme, entre actrices débutantes, mondaines aguerries, séducteurs professionnels. Les cocuages en chaîne, les promotion canapé fotn partie du « folklore » et jettent un curieux éclairage sur le sort des jeunes filles ou bien le destin des femmes plus âgées. Simone de Beauvoir dénonce avec un regard rudement lucide le machisme ordinaire .

Aux débats intellectuels d’un haut niveau se superpose une cruelle guerre des sexes et les « promotions canapés » qui sont l’ ordinaire par exemple du milieu théâtral . Le courage Beauvoir est là. Aujourd’hui encore le roman en ne cachant rien des révoltes, des misères réelles , des suicides, des femmes de cette époque , et de leurs étouffements sociaux garde un tranchant et une lucidité extraordinaires. Quel livre unique.

Je retourne encore dans les romans russes

Certains jours, je veux oublier les finances françaises, les jacasseries de la télévision, les insultes des députés à l’Assemblée Nationale, les prophètes ,militaires souriants de la guerre prochaine (sur LCI ) qui viendra dans nos villes, les arnaques bancaires, les dissensions européennes à Bruxelles,les narco trafiquants, les idioties de Trump, les cyberattaques, et la presse Bolloré, etc etc.. Certaines nuits, quand l’insomnie s’éternise, quand le voisin du dessus claque les portes , quand le train-train quotidien ressemble à un étrange enlisement ,quand e l’ennui s’étale et s’inscrit dans le cadran de la pendulette, « j’entre en Russie… » comme on entre en cure. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Je reprends mes vieux poches de Gogol ou de Tchekhov, je retourne à « Pères et Fils » du délicat Tourgueniev, je partage le divan dans lequel somnole ce paresseux d’Oblomov, qui résume toute la fatigue humaine dans le roman de Gontcharov. Curieux ce XIX°siècle russe avec ses personnages hâbleurs, ses criminels,ses cochers ivrognes, , des personnages bravaches, des charlatans comme ce Tchitchikov (un nom qui sonne comme une locomotive à vapeur en plein départ ) ces fonctionnaires timorés, paresseux, , ses jeunes filles exquises ou trop timides, , ses médecins écologiste et ses actrices extravagantes d’égoïsme, (chez Tchekhov) , tous ces gens venus de cours de fermes boueuses de cerisaies en décrépitudes, de steppes désolantes ou de palais néo classiques sur le toits desquels la neige longtemps évaporée nous parlent à voix basse dans l’intimité de la lecture. Bien que nous ne soyons pas des moujiks, des princesses ou ces brassées de militaires qui piétinent dans leurs domaines, ils sont comme nous,  mais dotés d’ une partie plus chaleureuse,plus vibrante, et plus tragique . Ils vivent d’avantage que nous entre campagne et ville ,ils sont dévorés par une espèce de flamme romanesque,possèdent des élans, des terreurs, qui gardent une vivacité qui n’est pas toujours la notre. Malgré les inégalités entre maîtres et serviteurs, tous les sentiments analysés nous atteignent au cœur. Les personnages ont presque tous envie que la vie change ; ils rêvent tous d’autre chose.. et leurs voyages à la recherche d’un paradis perdu, d’une jeunesse perdue si ardente, nous la comprenons quand nous lisons dans » La Cerisaie » de Tchekhov ce personnage qui dit  en ouvrant les volets : »«Ô mon enfance, ma pureté ! Je dormais dans cette chambre d’ enfants. C’est ici que je regardais le jardin, le bonheur se réveillait chaque matin à mes côtés, et déjà le jardin était exactement comme ça, rien n’a changé. Blanc ! Complètement blanc ! Ô mon jardin ! Après l’automne,sombre et maussade, apres l’hiver froid, te voici à nouveau jeune et plein de bonheur,les anges des cieux ne t’ont pas quitté. Si je pouvais seulement ôter de ma poitrine et de mes épaules cette lourde opierre, et si je pouvais oublier mon passé !»

Quand on lit « Anna Karénine » ou « Guerre et Paix » tout se passe comme si les jeunes gens avaient plus d’ardeur juvénile,comme si les enfants et les vieillards de Tolstoi possédaient quelque chose de plus vrai et passionné que chez les autres romanciers européens. Iks savent aussi décrire la platitude grotesque de la vie, les heures d’ennui, la trivialité, la ruination angoissée, la vulgarité étalée, avec une grande finesse dans leur prose. Ils dénudent la réalité d’une vie russe qui devrait nous etre étrangère , avec ses prédicateurs allumés, ses ivrognes sermonneurs, ses malades aux oplaintes incompréhensibles, ses tyrans impitoyables avec leurs serfs et puis non, ils restent des frères humains. ils restent proches jusque dans les zones souterraines du mal. Dostoïevski écrit dans ses notes pour son récit « L’adolescent » : « Moi seul ai évoqué la condition tragique de l’homme souterrain, le tragique de ses souffrances, de son châtiment volontaire, de ses aspirations vers l’idéal : et de son incapacité à l’atteindre ; moi seul ai évoqué le regard lucide que ces misérables qui plongent dans la fatalité de leur condition, une fatalité telle qu’il serait inutile de réagir contre elle. » .Il faut écouter ce que professe Dostoïevski ou Tolstoï comme si les sentiments d’humilité et de générosité chrétienne étaient pus plus convaincants que chez un Flaubert ou même un Proust. Il suffit que Gogol raconte ce qui arrive à un type ordinaire quand il achète un pardessus pour nous plonger dans ce cette zone souterraine que Freud a tenté d’analyser, et que Kafka,lui aussi. Le roman russe sait aller dans les zones extrêmes non seulement de la psychologie, mais aussi dans les sadsimes et masochismes des liens sociaux, jusqu’aux terres démoniaques du subconscient.

La galerie de personnages de Tchekhov semble plus étroite et davantage balisée par la raison, mais il suffit de relire « la salle 6 »,une de ses nouvelles les plus noires, qui se déroule dans l’hôpital d’une petite ville, pour voir les terribles vérités sociale décrites avec autant d’acharnement sous une prose aussi simple. Cette « Salle 6 » pourrait être à Châteaudun ou à Bazas , à Saint-Sauveur-le-Vicomte ou à St. Avold, ici, aujourd’hui.

Les douleurs, les tendresses, le parfum de l’enfance, mais aussi les fius qui brandissent un couteau de boucher dans la rue de nos villes, les alcooliques arrimés aux comptoirs des cafés, les médecins débordés par les paperasses et le nombe des patients, sortis du XIX°siècle sont exactement les nôtres. Tchitchikov ne vend plus des « âmes mortes » mais de la crypto-monnaie. Tous avouent -davantage que nous- être des exilés dans leur petite aventure humaine. On notera aussi que les « héros » russes laissent apercevoir des fissures bizarroïdes, on les surprend avec des phrases apparemment inoffensives, c’est évident dans Gogol et Tchekhov, ils sont maîtres du dialogue futile, de la méditation fumeuse, du détail idiot (ah..cette palissade grise que Gourov examine avec tant d’obstination avant de retrouver « la dame au petit chien » le coeur battant…). saisis d’un désir inavouable, saugrenu, qui les décentre, c’est par ces côtés là que s’insinue un charme indéfinissable, puis leur grandeur. En comparaison « Madame Bovary » est une belle mécanique peu amidonnée. Ses rêves passionnés sont un peu simplistes, un peu étroits face aux désirs et impulsions qui poussent une Anna Karine à se rapprocher d’une gare.Il y a chez les romanciers russes une sorte de courbure mentale pour comprendre les personnages qui n’existe pas chez un Stendhal ,par exemple. Ça les les rend attirants, secrets, ,comme approchant de tres près la faillite humaine. Ils sont dotés d’une aura irrationnelle.

Le personnage russe n’hésite jamais à marmonner quelque chose de nihiliste, à s’apitoyer sur lui, à nager dans un chaos mental.

On peut préférer l’infernale souffrance intérieure de Raskolnikov à l’exitence monotone d’un Oncle Vania qui compte sur un boulier le montant de ses factures en rêvant sur une carte d’Afrique punaisée au mur de son bureau « ..et quand je pense qu’il doit faire en ce moment dans cette Afrique une chaleur à crever.. drôle d’histoire ! », on peut préférer les tableaux délicats et campagnards de Tourgueniev à la voiture à ressorts qui trimballe Tchitchikov entre une demeure de Gouverneur à péristyle , les « ornements classiques de son jardin anglais » jusqu’aux isbas sans vitres, cernées de meules de blé oubliées depuis longtemps », ou cette épicerie avec sa « boite pleine de clous, de soufre, de camphre, de raisins secs et de savons, qui se trouvaient derrière la devanture d’une petite épicerie prés de bouteilles de bonbons desséchés de Moscou. » Et cette route infini qui traverse des rivières gelées , des nuées de silence, et ces champs nus si plats qu’ils semblent émerger d’une nuit blanche .

Oui, j’ouvre un roman russe ,et c’est le même miracle,la cvhabre d’enfants, la cerisaie, je reviens chez moi :ce miracle a lieu :un sentiment d’être, avec eux, à l’abri, dans leur famille , vautré sur leur canapé, logé enfin dans une humanité plus chaleureuse, plus vaste, plus vraie, plus profonde, plus fantasque aussi comme si dans leurs passions et même dans la platitude de leur vie, dans leurs promenades en forêt, dans leur long hiver enfoui, dans leur mélancolie, ils dispensaient des trésors d’humanité et de vacheries .. Portrait d’un professeur à la retraite dans « Oncle Vania »: » Mais écoute moi ça: un homme qui depuis vingt-cinq ans lit et écrit sur l’art, sans strictement rien comprendre à l’art! Vingt-cinq ans qu’il ressasse des idées qui ne sont pas les siennes sur le réalisme, le naturalisme, et autres absurdités! Vingt-cinq ans qu’il écrit et lit des choses que les gens intelligents savent depuis longtemps et qui de toute façon n’intéressent en rien les imbéciles..Cela veut dire que depuis vingt-cinq ans, il transvase du vide dans du vide. »

Ces écrivains, quand on les fréquente deviennent des proches. Leur voix nous murmurent et résonnent loin en nous. Ils captent le déraisonnable et le grotesque moleresque de la vie et en même temps nous proposent des raisons d’espérer. La miséricorde de Dieu joue un grand rôle chez Dostoïevski –que Bernanos a lu de près- et pas du tout chez un Pasternak qui croit à un vitalisme et un salut par l’Art grand A.

Les uns croient en Dieu : Tolstoï ou Dostoïevski, d’autres non : Tchekhov est matérialiste (« il y a plus d’amour du prochain dans l’électricité et la vapeur que dans la chasteté et le refus de manger de la viande », écrit-il. Il croit que les nouvelles générations seront (peut-être !) meilleures. Boulgakov croit au diable, lui qui fut aussi médecin. Il est d’un pessimisme total et pourtant il nous fait rire avec une fable politique. Lisez « Cœur de chien » qui raconte la transformation d’un bon chien en méchant homme. Dostoïevski va loin dans l’exploration de nos couches profondes et fascine les psychanalystes, avec son mélange de sauvagerie et d’extrême sensibilité, un goût pour sonder les hérédités obscures et lourdes, et des visages de femmes bouleversants. Ajoutez son immense fond de sympathie pour le peuple russe , à l’exclusion des autres parfois avec son panslavisme… Il met à jour des pans inconnus de la nature humaine, des noirceurs, des pulsions criminelles ,  avance dans des zones qu’aucun autre écrivain n’a osé aborder avec cette audace. L’auteur de « Mémoires écrits dans un souterrain » , réussit les grandes scènes de ses romans en détaillant la joie dans l’humiliation et dans le sadomasochisme. Quand première femme meurt, il écrit à un ami : « O mon ami, elle m’aimait sans limites, et sans limites, moi aussi, je l’aimais. Mais nous n’étions pas heureux ensemble. Bien que nous fussions bel et bien malheureux nous ne pouvions cesser de nous aimer :plus nous étions malheureux, plus nous nous attachions l’un à l’autre. »

Le paradoxe de ces écrivains est que souvent, dans la lignée gogolienne, la trivialité et les petitesses de la condition humaine, minutieusement étalés apportent au lecteur une consolation fraternelle, une gravité et en même temps un sourire de complicité.Tous brisent la solitude du lecteur avec une déconcertante facilité .

Nos russes mêlent le ridicule et le sublime, le cruel et le compassionnel d’une manière que nous ne savons pas utiliser. Comme si leur spectrographe enregistrait des radiations et des couleurs de la sensibilité humaine qui nous échappent, comme si leur conscience était davantage percée par les stridences d’un monde à vif. Quand on lit Gogol et qu’on suit les errances de son héros Tchtichikov qui s’étourdit et se fatigue à parcourir la terre russe par tous les temps, renfoncé dans sa britchka dont les roues tournent si vite qu’on voit la steppe à travers avec ses chemins défoncés.. Gogol métamorphose la réalité  qui ressemble à une toupie qui tourne en ronflant par-dessus les champs et les clochers. Tout devient insolite et auréolé de magie, la moindre auberge crasseuse, la moindre cour boueuse, le nez d’un paysan. C’est déroutant l’aisance avec laquelle il laisse son imagination dériver spontanément en métaphores magnifiques : »La journée n’était ni lumineuse ni sombre ; elle avait cette teinte bleu gris qu’on ne voit qu’aux uniformes usés des soldats de garnison, guerriers pacifiques d’ailleurs, si ce n’est qu’ils se saoulent quelque peu le dimanche ».

Les paysages sont de Levitan, ami de Tchekhov

Moujiks, factionnaires, hobereaux, vieilles bigotes, mais aussi les enfants , simples d’esprit, casse-pieds bavards, cochers, corbeaux, faux Revizor, coquettes emplumées, tout s’irise de fantastique et d’un peu de mysticisme.. Et Gogol n’ jamais caché en vieillissant, que c’était la religion qui, lui avait donné un mode d’emploi avec les Évangiles ,lui qui voulait, dans les dernières années de sa vie, faire un pèlerinage à Jérusalem.

Forets de bouleaux, fleuves larges, horizons dégagés et nus :les écrivains russes cheminent naturellement vers une certaine sainteté qu’ils accordent à la Nature.

Gogol

Ce n’est pas un hasard si la description de la steppe la plus désolée a permis au jeune Tchekhov de connaitre la célébrité. L’attachement à la terre comme une ferveur religieuse. Là encore, écrivains russes, voix proches, intuitions irrationnelles qui révèlent à demi des sens secrets. Voix pressantes, amicales, considérations charitable à propos de la petitesse humaine, humour oblique, et un sens de la vie lente et secrète de chaque âme, du temps qui prend volontiers l’allure des nuages immobiles sur les toits et sur nos tourments.. Officierrs , bourgeois,petits propriétaires terriens, fermiers ruionés, insititruce viuvotant mal, actrices vaniteuses, ils,peuvent être grincheux, raleurs, amers, ils ne sont jamais aigrés car le regard que lécrivain pose sur eux itrtadie de tendrfesse et d’étonnement. Saisir la grisaille des vies humbles, gens modestes, secrets, humiliés, fatalistes,jamais aucune sécheress,une aérienne douceur. . Que ce soit une dame au petit chien qui s’ennuie pendant sa cure thermale ou un métayer faisant ses comptes, chacun recèle un mystère, une opiniâtreté, une part insécable et fascinante. Quelle leçon.

« La messe est finie » de Nanni Moretti

« Je n’ai jamais cessé de raconter mon milieu, ma génération, et toujours avec ironie. J’ai toujours préféré critiquer avec affection mon monde plutôt qu’avec mépris un monde lointain que je ne connaîtrais pas. » 

Je viens de visionner,une nouvelle fois, un de mes films préférés, « La messe est finie » de Nanni Moretti. Quand il tourne ce film rédigé,tourné et joué par lui, il a 32 ans ; il est déjà remarqué par les cinéphiles italiens. Militant post-soixante-huitard déphasé par le naufrage des idéologies, Nanni Moretti se moquait de la contre-culture, des tics des intellectuels, de l’échec du gauchisme dans ses films précédents « Je suis un autarcique »(1976) , « Ecce Bombo » (1978) et « Sogni d’or » (1981) tournés souvent en Super huit ou en 16 mm dan,s un complet amateurisme audacieux.

C’est en interprétant le rôle d’un jeune prêtre qui exerce dans une paroisse de la banlieue de Rome, que Moretti atteint un public plus large , obtenant l’ours d’argent du festival de Berlin en 1986.

Que voit-on dans ce film ? Un jeune prêtre , don Giulio, à la foi ardente , plein de bonnes intentions, de courage est nommé dans une église délabrée de la banlieue de Rome. Ce prêtre au sourire angélique, sportif, qui aime le foot, dit souvent la messe devant des bancs vides. Le prêtre qui l’a précédé s’est marié, a un enfant et vit en face de l’église, ce qui fait sourire les gens du quartier. . Mais le plus intéressant est que don Giulio constate à ses dépens le brutal changement de société italienne. Pas facile d’être prêtre dans un pays qui se déchristianise à grande vitesse. Non seulement les églises se vident, les curés quittent leur sacerdoce pour fonder des familles, mais les femmes veulent avorter, affranchir de toute tutelle, vivre leur sexualité en toute liberté .Quand il organise un cours prénuptial Giulio s’apercoit que c’est l’occasion pour un couple un premier rang de tourner en dérision le sacrement du mariage.Pire : ses anciens amis de lycée, souvent des ex-gauchistes  dépriment tous. Ils ruminent l tous leurs illusions perdues et leurs enthousiasmes de jeunes marxistes .

Il fauit garder en tête que Moretti a débarqué dans le cinéma italien à 23 ans, après les années de plomb, avec des films satiriques tournés en super-8 qui stigmatisaient l’impuissance politique de sa génération. Dans « la messe est finie » sa génération sombre. L’ un brade sa librairie pleine de volumes marxistes (les actes du Parti communiste alabanais…) .Un autre ferme sa porte à ses anciens compagnons ,dépressif, il sombre dans la misanthropie,l’aboulie et enfile son pyjama, au milieu de l’aprés-midi. Son ami homosexuel se fait agresser à la sortie d’un cinéma par des jeunes fascistes. Quand on lui demande de témoigner en faveur d’un ami devenu terroriste, il ridiculise à la fois les juges, son ami, l’avocat. »Vous tous appartenez à une époque que je veux oublier »

La violence s’est emparée de la rue,on le constate dans une belle scène , quand le prêtre ,pour une place de parking, est jeté dans l’eau d’une fontaine. Mais le changement de société atteint aussi don Giulio dans ce qu’il a de plus cher, sa famille . Là, c’est encore plus douloureux. Car sa propre famille est le refuge ultime contre la solitude qui le détruit. Son père quitte le foyer conjugal pour vivre avec une jeune femme.Sa sœur tant aimée, Valentina, ne veut pas épouser son petit ami écolo,qui lui reste éghoistyement à) observer un aigle royale dans les montagnes. Pire,Valentina enceinte veut avorter. Sa mère finira par se suicider, n’acceptant pas le départ de son mari. Bref, un désastre.

Comment réagit alors don Giulio-Moretti ? Par la fuite ,l’agressivité verbale, mais aussi par des gifles, des bousculades, des engueulades au téléphone, de mukltiples maladresses. Il allume,par exemple, la radio quand sa sœur veut confier ses tourments après avoir été secouée parce qu’elle se taisait. Il raccroche au téléphone quand lui demande de l’aide. Il sème la pagaille dans un procès par une ironie déplacée. Parfois, au lieu de fuir, il s’impose,notamment dans la famille du prêtre défroqué qui habite face à son église. Il a besoin de la chaleur familiale mais à certaines conditions : il se révèle exigeant, impatient. Un jour il reproche au couple qui se dispute d’être mal habillé, de faire de la mauvaise cuisine, de se laisser aller sur le plan physique et moral. Une autre fois il cogne sa sœur contre un meuble et fracasse une chaise.

A chaque étape de son sacerdoce, il butte contre les autres, dans un mélange inimitable d’agressivité blessante ,de tension intérieure, d’humour cinglant , d’angoisse mal retenue, de colère infantile , de taquinerie, de geste inattendus de compassion. Après l’ incommunicabilité tragique et lancinante du couple chez Antonioni, Moretti invente l’incommunicabilité vibrante ,pudique, décalée, folle, d’un seul face au reste de la société.

Sans cesse il réagit en porte-à-faux, à côté, déçoit ceiux qui viennent demander de l’aide et,finalement il se déçoit lui-même,conscient de ses faiblesses, conscient d’être lui même tyrannique et impuissant devant cette nouvelle société égoïste. On est sidéré par le nombre de portes claquées, de coups de téléphone interrompus, de visites sacerdotales qui tournent mal, d’amis rabroués sans ménagement (notamment celui qui voudrait devenir prêtre). Ce comportement pourrait être odieux, amer , et construire un personnage cynique .Mais non, Moretti est un funambule charmeur . Il garde un ton de légèreté. face aux familles éclatées, aux amis devenus des étrangers. Même déprimé, trop seul, il ne cède pas au désespoir ni à une bigoterie amère, il a recours au foot, à la, nage, et surtout il se réfugie dans l’image idyllique qu’il a gardé de son enfance.Il est resté bloqué sur le rivage du monde disparu de son enfance et de l’image d’une famille unie. Le charme du film, sa vibration profonde, son originaioté est dans cet acte de croyance absolue dans le fait qu’il a connu le paradis en tenant la main de sa mère et de sa sœur en sortant de l’école. C’est le cœur névralgique du film, sa source, son irradiation si troublante. Aussi désemparé et maladroit soit-il , il garde cette force vive originelle de la parcelle d’enfance préservée qui joue comme une grâce.Chez lui cette enfance n’est pas une obsession narcissique, mais la possible source d’une future paix intérieure. Avoir été aimé , enfant, dans sa famille -cette trinité- ressemble à un acte de foi qui explique peut-être la naissance de sa vocation.Las mais pas désabusé, notre prêtre revient toujours se ressourcer dans l’appartement familial et.

Il cherche dans le couloir de l’appartement ,dans sa chambre d ‘enfant, des morceaux de ce paradis perdu. C’est la balle rouge qu’il lance sans cesse contre les murs du couloir, ou dans une chanson italienne qu’il fredonne et qui parle de retour .

Il cherche dans le couloir de l’appartement ,dans sa chambre d ‘enfant, des morceaux de ce paradis perdu. C’est la balle rouge qu’il lance sans cesse contre les murs du couloir, ou dans une chanson italienne qu’il fredonne et qui parle de retour .

Ce qui aurait ou être un drame bernanossien déchiré d’ombre et d’angoisses ténébreuses d’un prêtre se débattant dans une paroisse morte baigne au contraire dans une évidente beauté rutilante du monde,.C’est son paradoxe. Ce film d’un pretre en difficulté reste printanier, collectionne des moments épiphaniques. Moretti offre la lumière d’un monde romain ressuscité chaque matin. Vues panoramiques de Rome, d’un lac, touffeur des belles lignes de platanes, bleu pur de la mer tyrrhénienne, étincelants éclats de lumière au fond d’un couloir, tiédeur des murs, ombres bienfaisantes des ruelles, jardins brillants après la pluie, sorties de vacances pour les élèves du catéchisme dans un vieux train déglingué, robes légères des filles, gaieté des enfants visitant une chocolaterie spécialisée dans les œufs de Pâques , fluidité sensuelle des plans et des travellings, tout ceci compose et propose une subtile note aérienne à cet itinéraire d’un prêtre dans une banlieue monde qui oublie le catholicisme. Sans oublier nudité tendre de certains visages, dans la droite ligne d’une église catholique romaine qui a toujours fait appel aux meilleurs peintres et sculpteurs pendant la Contre-Reforme.

Le film tient sur ce chant sensuel. Le jeune et beau prêtre joué par Morettti parcourt des rues ensoleillées de son quartier romain, son visage frôle des chèvrefeuilles , sa main caresse les feuillages des magnolias comme si ce monde ressemblait à un inépuisable jour de vacances toujours recommencé…Ce n’est pas un hasard si la première image du film divise l’écran entre bleu figé du ciel et bleu effervescent de la mer qu’on pourrait lire comme une référence biblique au premier jour de la création . Le prêtre remarque quand un appartement est sinistre, quand un dispensaire est mal tenu, comme si le mpnde devait être aussi bien tenu qu’une cuisine hollandaise comme si le monde visible était mystérieusement de la même substance qu’une une joie invisible, spirituelle, cachée .On notera avec quel soin Moretti revêt les vêtement sacerdotaux dans la sacristie ,prêtre vêtu de blanc sure fond de fresque naïves aux teintes pâlies et douces.

Conscient de ses terribles faiblesses,de son impuissance à changer ses amis, sa famille, ses paroissiens, il se ressource dans des ruelles aux vieux murs éclaboussés d’ombre et de soleil, en jouant au train électrique comme un gosse, en dansant soudain avec sa sœur.A chaque scène, il comptabilise l’échec de sa génération gauchiste et marxiste, l’échec en parallèle, du catholicisme Que lui reste-t-il ? Il le dévoile à la fin du film devant la dépouille de sa mère, en évoquant une journée de son enfance : »La journée avait été longue, belle,éclatante de lumière, une journée de printemps qui n’en finissait pas(..) ce jour là j’ai été heureux ». L’intérêt du film c’est qu’il nous approche cinématographiquement et sensuellement de cette lumière radieuse, fine, légère de son enfance et qui nourrit sa difficile maturité.

Le film est plus grave qu’il n’y paraît et Moretti n’a pas enfilé une soutane comme on ajoute un rôle à sa filmographie. Moretti a précisé à un journaliste de « Positif » J’étais intéressé par la difficulté qu’il y a à faire quelque chose pour les autres. » Et il pourrait dire comme Pasolini : »L’odeur de toute ma vie:l’odeur de ma mère.. »

Le saut de Querlin

Ce soir, le courant est fort dans la baie. Et je me dis : le temps, le temps, le temps !… Cette eau grise qui coule sur moi et mes amis.. L ‘un est mort avant 1968 , Querlin. Nous partions dessiner des lignes de peupliers le long moi du canal de Caen à la mer. Il voulait suivre les cours de l’IDHEC et avait annoté plusieurs manuels sur le montage,les optiques, et l’éclairage au cinéma, mais à peine dix jours après la signature des accords d’Evian, la gendarmerie lui avait appris par téléphone que sa mère avait été retrouvée dans un charnier sur les hauteurs d’Alger. Oh, il n’avait rien dit, il s’était absenté en laissant ses croquis et ses carnets sur sa table.

Querlin n’est pas revenu,Querlin n’est jamais revenu.

Il n’avait pas importuné ses proches, il s’était absenté et avait laissé la clé de sa chambre sous le paillasson. En son absence, j’avais feuilleté carnets, cahiers, feuilles volantes. Inusables petits croquis à la mine de plomb, avec des grains de sable incrustés; sur la table à treteaux,une simple planche de pin: un verre propre, des bidons d’huile, les saletés bitumeuses que rejette la mer après les grandes marées. Il dessinait des petits danseuses , et la fille du syndicat d’initiative trop poudrée, trop ronde, potelée, si bien serrée dans un ensemble rose. Ses cheveux châtain moyen coupés ,si bien lissés, tombaient sur ses épaules,une jolie poupée sortie de la cellophane.Ses yeux trop bleus, trop fixes, intimidaient Querlin. Ce fut toute sa vie… un peu de la mienne…

Je me souviens, la vaisselle était restée dans l’eau trouble de l’évier en inox.

Puis ce fut l’été. Juillet passa, puis début août. Un lundi, je fus appelé par une vendeuse de la librairie Sébire. Lui qui vivait dans une vieille maison à colombages s’était jeté par l’ouverture étroite de sa mansarde,  une lucarne avec des carreaux colorés. Je revins de la plage. Il n’y avait plus trace de sa chute sur le trottoir, simplement de la sciure sur une tache sombre..

Que s’était-il passé ? J’ai essayé de reconstituer. D’après ce que je sais, un mystérieux capitaine du 2ème RIMA lui avait annoncé que le corps de sa mère avait été trouvé mutilé sur les hauteurs d’Alger.

J’imagine. Il s’envole seul pour Alger. La mer, une villa aux murs blancs. Le corps de sa mère nu sur une table d’autopsie, le dallage, le corps bleui.

D’après ce qu’on m’a dit il a enveloppé le corps dans deux draps. Il a emporté sa mère dans un village près de Sétif. L’arène de pierre, le soleil qui tape, la prière, les herbes sèches. Il voit des femmes algériennes au loin.

Il revient à Caen. Il monte sur le bord de la fenêtre. La main fébrile sur le carreau… il saute…Nous étions quatre à ton enterrement, tes amis de lycée.Je te revois,un soir d’hiver, devant ce lycée Malherbe, tu viens d’avoir ton bac tu aides un garçonnet à construire un bonhomme de neige .

Au cimetière, nous étions cinq, le prêtre nous a promis d’un ton sentencieux que tu serais admis dans l’au-delà comme on entre dans un club de première division.

Pendant quelques jours, une sensation engourdissement, dans les cafés, un monde hostile, bruyant, un gâchis. L’inaudible essoufflement du monde devient une évidence. S’endormir la tête contre le mur au milieu des voix familières. La dernière chose que tu m’as fait remarquer: – Où sont hannetons Boulevard Bertrand ? 

A la sortie du cimetière j’ai retrouvé mon frère Joachim. Et nous sommes partis vers Arromanches par la route de Douvres-la-Délivrande ; le temps s’est mis brusquement au froid en pleine journée, le vent a soufflé, la plaine de Caen prit cette couleur brune et terne de désolation, et à perte de vue, la ligne d’horizon. La limite de sa propre vie est là, égale, morne, désespérante, une éternelle plage un soir d’hiver …Enfin, la voiture est arrivée en bord de mer, des nappes d’eau d’un gris sale. Des clartés jaunes au loin, tous les caissons métalliques installés par le génie militaire américain le 6 ,7 et 8 juin 44. Tout est là. Nous descendons de la voiture avec l’attirail pour la pêche et nous embarquons dans une embarcation à moteur. Nous sommes restés la nuit à danser sur ces caissons avec les énormes vagues qui ondulaient et se heurtaient au béton. Nous sommes restés assis sur le guano plâtreux, dans des rigoles de sable, des odeurs de varech remontant des anfractuosités marines .Joachim grelottait. Les caissons geignent et grincent sous les vagues. Nous étions des petits garçons transis en train de faire semblant de pêcher en songeant à tous les bateaux coulés, à tous la ferraille engloutie dans ce mois de Juin libérateur sous couverture nuageuse . Nous avions jeté des lignes comme si nous devions enfin nous laver de quelque chose. Le déroulement sans fin des vagues qui blanchissent dans la nuit, pénètrent dans les caissons avec un raffut. On distingue les points blancs des phares le long de la côte, et seulement des plages comme des trous noirâtres. .On pêche, on entend le raffut marin, on est là, on a abouti là, détachés de tout, surpris par tout, l’air froid, humide, les vagues, le sous-les vêtements trempés , la haute mer et ses monticules blanchâtres , les semelles glissent , un paquet de cigarette oscille dans l’eau, l’océan fouille dans les caissons.

Chacun s’enfonce lentement dans le froid, recroquevillé. De l’angle où je suis, j’aperçois Varennes, Joachim , Gusewski -fils- de-mineur,et Morel parlent un peu,puis pas du tout. On échange des cigarettes puis des mégots , on s’apelle d’un bout du caisson à l’autre. Joachim signale une luminescence bizarre:banc de poissons ? plaque métallique dégradée ?Varennes raconte qu’il a trouvé quelques cervicales sur le sable de Ouistreham ,face au casino, et qu’on pouvait jouer aux osselets avec. Elles sont dans la boite à gants de la 4L

Jason, dans un minutieux travail de précision se sert de son canif comme d’un crayon pour graver son nom dans la ferraille. Gusewski prépare des hameçons. Nous, les amis si proches du mort, nous sommes réduits à un rôle de témoins impuissants, nous devenons un groupe écrasé par ce qui est arrivé, la mort de notre ami éveille en nous des peurs, comme si tout le négatif de nos vies futures pouvait appraitre, là, dans un petit cercle de lampe de poche, là où on prépare des hameçons. On boit un peu de calva, on reste dans le creux de la nuit, avec un bout de cigare éteint, les yeux fixés sur l’obscuritéL’assaut des vagues, les tourbillons de pluie qui s’alternent en sens inverse, tout ça nous rince, nous essore, des nappes blanches d’écume surviennent en fracas et firlent des espaces laiteux dans la nuit.. Nous sommes repartis au petit jour, avec peu de poisson, nous tous démolis de fatigue, trempés , transis. Sur le petit teuf-teuf qui nous ramenait vers la côte, on ne s’est pas beaucoup parlé.

Que devient Roger Nimier?

Que devient Roger Nimier 63 ans après sa mort le 28 septembre 1962 sur l’autoroute de l’ouest ? La publication d’un Quarto de 1200 pages nous permet une réévaluation de notre insolent en chef des jeunes gens de Droite d’ après-guerre. N’oublions pas, à l ‘occasion que ce brillant cadet sortit du vieux vestiaire Collabo Jouhandeau, Morand, Rebatet et Céline pour les couvrir de paroles affectueuses en oubliant leur antisémitisme.

On redécouvre donc les trois romans a caractère autobiographiques publiés entre 1948 et 1951 « Les Épées », « Le hussard bleu » », «  Les enfants tristes ». Soyons honnête, Nimier jette sur le tapis trois cartes maîtresses : insolence, allégresse, désinvolture .

Le Quarto offre aussi les nombreux articles de critique littéraire, des textes introuvables qui défendent Bernanos ou Maurras, c’est le plus passionnant du volume. On goûte la grande intelligence ,le discernement de ces   « Journées de lecture » , un modèle du genre. Le Mauriac est d’une grande finesse. Il n’oublie ni le poète, ni la sensualité « ni légère ni facile » de ce chrétien, ni les poèmes les moins lus , les pages oubliées d’« Orages » et de « Province ». . Le Marcel Aymé est parfait. Nimier est moins convaincant sur Bernanos comme si ses curés lancés trop jeunes dans des paroisses avachies l’ embarrassaient . Gide bénéficie d’un portrait si complet qu’il ressemble à une nécrologie au ton feutré pour le journal « Le Monde » . Admiration modérée. Notons ces quelques lignes : »André Gide (..) donnait une assez juste image de l’intelligence et de toutes les provinces voisines : l’honnêteté, la lucidité ,la curiosité intellectuelle. » Il ajoute ceci : »Nous penserons qu’il a été le second dans tous les genres, moins universel que Malraux, moins brillant que Valéry, moins fin que Larbaud, moins profond que Proust. » Pieyre de Mandiargues, Simenon et Jacques Perret sont plébiscités mais jamais dans un aveuglement béat. Les lignes brèves sur l’ami Blondin sont floues ,trop de proximité embarrasse. Il ne faut pas caricaturer le critique Nimier : il appréciait avec élégance les écrivains de l’autre bord, par exemple, le communiste Roger Vailland, et même Jean-Paul Sartre , l’ennemi existentialiste préféré , traité avec des égards.

Stendhal est bien vu « Il accumule les théories de la séduction, les martingales infaillibles de l’amour, mais il meurt seul, et pas une femme, sans doute, ne le pleure. ».

Ouvrant ce Quarto tout frais imprimé, j’ai relu deux romans , « Les Épées » et « Le Hussard bleu ».

« Les Épées » déroute. Beaucoup de pirouettes, une farce écorchée sur le thème de adolescence. On note des remarques incongrûment juxtaposées, un mélange de frivolité et de cris du cœur assourdis pour dire l’inceste avec une sœur . Ce François Sanders est un double de Nimier. Le charme ado, des pénombres attirantes, un visiteur du soir avec un égotisme tendance Drieu – donc bourreau de lui même- et pas mal de vide autour .Nimier cultive dans une langue souple remarquable pour son âge les charmeurs désolés. La médiocrité de la troupe humaine reste une basse continue de tout Nimier, même si on y trouve des joliesses à la Giraudoux.

François Sanders ,si romanesque, je l’imagine plutôt le long d’un bassin du Versailles à papoter avec Madame de La Fayette, ou astiquer son épée en bras de chemise avec Fabrice del Dongo dans la brume matinale du lac de Côme. D’ailleurs ce personnage on le retrouve sur les bords du Lac de Constance . Différence avec Stendhal: ses hussards méprisent les femmes avec des gestes de galanterie et des pensées de soudard.

Dans « Les épées » Nimier se révèle éparpillé, batailleur, plein d’éclat, indompté, virtuose. De brillantes pépites sur une tapisserie sombre de fin d’ adolescence. Nihilisme un peu blasé : « Les hommes ne savent que précipiter ou retarder des situations qu’ils n’ont pas créées. Chacun de leur geste se répercute si loin qu’ils en ignorent le sens. Ils font leur destin, mais ils ne le sauront jamais – ce qui revient à ne rien faire. » Ce Nimier là compose l’épitaphe de la Résistance avec cette flèche :« Dans l’armée française, il y a moins de garçons coiffeurs que dans la Résistance… » faisant allusion aux femmes tondues à la Libération. On résume : « La démocratie ne valait pas les chiottes pour la noyer ».

Lire « Le hussard bleu », c’est autre chose.

Paru à l’automne 1950, ce roman d’un auteur de 25 ans éclabousse le Tout-Paris littéraire. Nimier a puisé dans son expérience puisqu’il s’est engagé volontaire à 19 ans au 2eme Hussard à Tarbes le 3 mars 1945.Nimier fut pendant quelques mois radio sur une automitrailleuse stationnée sur la Côte d’Azur tandis que son meilleur ami, lui, Michel Stièvenart, meurt prés de Munich dans l’accident d’un camion militaire. La mort de son ami d’enfance le bouleverse à tel point qu’on peut soupçonner qu’il est la source secrète de ce livre gai-douloureux, amer-clinquant. La tristesse pointe dns un argot qui cree une curieuse féerie scatologique. Le tragique apparait dans le récit d’une embuscade vers la fin du livre: c’ est le meilleur du livre car la tristesse flotte sur un ciel bleu avec de curieuses étoiles en papier alu.

Le roman se nourrit aussi visiblement des lettres de ses anciens amis du 2° hussard qui lui ont livré des compte rendus détaillés de ce qu’est l’occupation militaire française qui traque les derniers débris des divisions nazies réfugiées entre la Forêt noire et le lac de Constance. On obtient des successions de touches réalistes dans un décor de cartes postales  à sapins où manœuvrent des soldats de plomb. dans une expédition guerrière qui ressemble parfois à une excursion touristique. La panoplie des personnages reste sous cellophane. François Sanders, déjà rencontré dans « les épées » est le séducteur viril, Don Juan odieux, cassant, mais qui possède une autorité qui fascine la chambrée. Forjac , officier trimballé dans sa jeep se croit toujours dans la bataille de Wagram. Enfin Saint-Anne , garçon incertain, au profil fitzgeraldien a des timidités d’ado pas très sûr de son identité sexuelle. Il garde quelque chose d’un grand Meaulnes en treillis. Il a des bouffées tendres pour Sanders .Son histoires amoureuse avec Isabelle ,la belle allemande qui erre en combinaison dans une villa modianesque, apporte une note romantique dans ce roman plein d’argot bidasse, de souleries au cognac, au gros qui tache et au Cinzano,..

Les jeunes filles , françaises ou allemandes, se ressemblent par des chatteries voluptueuses et provocantes . Des corps trop neigeux et lisses, des contacts au lit en feux de paille innocents.Elles se déshabillent pour apprendre à des blondinets des choses de l’amour bien trop compliquées pour ces conducteurs de half tracks . Nimier accable ses marionnettes de ricanements ou de maximes déplaisantes. « Faut-il violer cette jeune allemande ou s’en faire aimer ? « 

L’important pour l’auteur est de nous faire comprendre que l’armée permet d’ échapper aux canailleries des régimes parlementaires, à la vie civile d’une platitude irrémédiable, encombrée d’imbéciles. Les auto-mitrailleuse roulent dans des décors de Noel qui ressemblent à des maquettes en bois vernis. Il manque les trains électriques….La fin de ces curieuses colonies de vacances s’achève avec quelques minces traits d’un vrai sang rouge habilement tracé dans le paysage.

Le livre fermé on garde en tête la rythme syncopé, caracolant, survolté, jeté pour l’épate, avec sa pluie d’insolences pour cacher une scène de comédie amère avec un grand vide autour. . Enfin la voix de Nimier emprunte à l’argot sophistiqué et précieux de Louis-Ferdinand Céline, nous rappelant au passage que Nimier jouera un premier rôle dans la résurrection après-guerre de celui qui sombra dans la haine et l’antisémitisme par ses pamphlets. Il y du clairon à chaque phrase, mais également une mécanisation bizarre de l’humanité, un désir de marquer dans le brillant, sa haine de la Gauche, d’accumuler les trivialités en se persuadant que c’est une manière de garder la pureté de la jeunesse. Pour Nimier, l’âge dégrade. D’ailleurs il abandonnera le genre romanesque pendant dix ans avant de se tuer en voiture. L’âge ne l’a pas dégradé.

Ma promenade dans Rome

Je commence ma promenade par le vieux Pantheon.

Intérieur de la coupole, rayons latéraux d’une lumière qui danse, voûte fissurée , silence de papillons qui volettent vers la rotonde, mais quand j’en ressors, dans l’odeur de vieille terre sèche, Rome garde toutes les autres matinées, la vie fébrile des générations séculaires, les bavardages dans l’antre sale d’un cordonnier, les maçons aux chapeaux de papier retapent à la truelle le contour plâtreux d’une fenêtre. La blanche impiété du ciel m’attire toujours autant et j’imagine dans le quartier mes amis dispersés, les disparus de mon enfance retrouvés à une terrasse de la via dei Coronari, cernés par des petits cris des jeunes , enfouis dans le remords attristé de ne pas avoir su assez aimer le monde.

Plus loin le bourdonnement des voitures, les lointains crissements métalliques des tramways me ramène parmi la suave dureté de l’instant : les vêtements légers, l’air tiède, les enfants partout qui se perdent dans les ruelles, grimpent sur les voitures, une femme en tablier blanc nettoie les dalles d’une cour intérieure. Pureté incisive de l’instant qui brille comme un tesson de verre. Herbes, fleurs, jours, nuits, couloir frais, lumière brutale, quelque chose de pur te ramène toujours dans Rome, dans la même matinée avec ces vases remplis d’eau après la pluie. Tu reviens toujours vers les mêmes petites rues noires à odeur de café grillé.

Ensuite je traverse la piazza della Rotonda et marche dans la via dei Pastini ; plus tard je m’installe dans un de ces étroits cafés voûtés tout en longueur pour accueillir la nonchalance et du creux de la fin de matinée ;l’abri romain par excellence. Café tiédissant. Le monde court à sa perte dirait en souriant marguerite Duras avec sa collection de bustes d’empereurs romains aux nez ébréchés. Ta pensée s’enfonce dans les cercles herbeux et les portiques du Forum. Somnolence.

Contrairement à ce que croient les touristes devant quelques colonnes isolées, ou appuyés contre la vasque d’une fontaine pour mieux déplier leur plan ils peuvent savourer la perpétuation d’une soirée antique ;elle commence chaque soir après six heures, quand les serveurs en veste blanche prennent la pile des nappes blanches et les déplient avec soin et les lissent sur les longues tables avec un geste léger de la paume de la main. .je ne suis pas dans un temps différent des dieux d’Agrippa. Les milliers de midis aux nappes blanches, les milliers de soirs où les familles s’endorment, adossées aux murs tièdes, legato d’une soirée romaine, si indéfinissable : paix soudaine, engourdissement, de bien- être, fluidité comme si on retrouvait une saveur paysanne si ancienne.

Le soir je dîne chez Bartolomeo dans une étroite salle voutée, avec chaises de paille et dalles cirées rouges sang-de-boeuf. L’hiver des vestes de fourrure sont empilées sur une table dans une près de la porte et son rideau. Assieds toi. Bouge plus. Carafe de blanc légèrement mousseux. Tripes à la tomate. J’ écoute le restaurant comme si j’étais dans la caverne de Platon. Au milieu des voix méridionales et familiales commence la traversée calme de pur bonheur terrestre incompréhensible. Quelqu’un a dit l’ignorance est un don du ciel ,je ne sais plus qui, ce n’est pas grave  que ce soit incompréhensible ,c’est un bienfait du moment. Incompréhensibles aussi les filles de la Torre Argentina nées et surgies de la grande baignade amoureuse et charnelle de l’été dernier , ensuite déposées sur les pierres brûlantes des rives du Tibre, en plein mois d’aout, retrouvée l’été suivant sous les voûtes de soutènement et les arches du Colisée. Ce soir, elles attendent le bus, enfouies, le visage intact dans le col remonté de leur petit manteau léger .


Je revins par la piazza Galeno. L’air brûlait ,les tramways étaient bondés, l’orage couvait

Relire son roman

Faut-il relire ses anciens livres ? J’ai toujours évité, prudent, comme s’il s’agissait de remettre sous le nez d’un condamné son acte d’accusation. Tout ce que vous avez écrit peut se retourner contre vous. Cependant, depuis que j’habite à Saint-Malo, chaque matin, ,pour aller prendre un café place du marché aux légumes, je passe devant l’hôtel Elizabeth.

Je regarde une fenêtre du troisième étage. C’est dans cette chambre que je m’étais installé pour relire les épreuves de « La nuit tombante » ,roman publié en 1978, mon sixième livre.. . J’avais 35 ans, je lisais et relisais Claude Simon. Dans cette chambrette malouine je feuilletais ces pages détachées en écoutant les mouettes piquer du bec sur les carreaux pour avoir, le matin, des bribes de croissant. Je travaillais avec un crayon pour redresser les phrases bancales, traquer les fautes d’impression, replacer un blanc qui manquait entre deux paragraphes, méditer sur un début de chapitre mou. J’avais en tête le conseil du directeur littéraire :changez le moins de choses possibles, ça coûte ! Et le temps presse à l’imprimerie !

Au fond, j’avais envie de retracer et de refaire plusieurs chapitres. Je me résignai et renoncai ,songeant avec nostalgie à Proust qui avait eu le droit de multiplier à l’infini les corrections sur épreuves et rajouté des centaines de paperolles sans limite de l’éditeur.

Mon petit négoce littéraire plan-plan se poursuivait depuis 1965 avec d’excellents dossiers de presse et une vente moyenne. J’ écrivais non pas – comme beaucoup d’auteurs- avec des souvenirs, mais en premier lieu avec un souci du temps présent. De l’instant, de ce nid à la fois éphémère et collant. Le roman s’attachait à retenir qui est inattendu, sauvage, retient, blesse ou fait plaisir dans une journée ordinaire, dans un couple ordinaire. J’avais noté les nuances de gris qui tapissent l’ordinaire des jours, et en même temps les surprises d’un homme qui marche dans une ville, Paris, l’immersion dans ses foules et les accidents du hasard, la nage dans cette mer de milliers d’habitants . Phrases coupantes d’un jeune couple qui se cherche , conversations dans une salle de rédaction, téléphonages, tout ce qui meurt et renaît sans cesse dans un couple, pendant des week-ends en Beauce, dans les couloirs du journal, au hasard des rues, ou quand les enfants sortent du bain et font semblant de grelotter de froid.

Il y a du carnet de notes dans ce roman. Vacances qui renforcent le tourment d’on ne sait quoi, dîners de famille trop longs, les salamalecs des adieux entre invités, l’heure qui obsède à son poignet, la route de Paris immobile et droite dans la chaleur des champs, cette hantise des chemins solitaires de campagne, les pensées muettes et vides, quand on pense à son enfance et qu’on ne trouve que les quatre misérables photos d’un album trop feuilleté, l’espace plein et blanc du ciel en Bretagne , l’eau qui tremble dans l ‘étroit lavabo de l’hôtel de La Réole quand tu y plonges ton rasoir. Surtout une collection ces moments anonymes et cachés où chacun joue à la marelle avec ses émotions, ses pensées inutiles, dans une salle d’attente d’un médecin ou dans un coin de bus. Collections de visages croisés , ce grand bain d d’émotions dans la foule, ce visage bouleversant de jeune femme qui semble tenir toute la tendresse et la chaleur d’un autre monde. Ou bien cette résignation mal contrôlée qui s’abat sur vous, pendant les réunions du lundi, dans la salle de rédaction, et sa baie vitrée pas propre, ces collègues qu’on houspille, ces autres qu’on caresse :tu rêvasses, toi. Tu es ailleurs. C’est ton territoire, l’Ailleurs. Tu traînes le long des vitrines dans les reflets des mannequins qui cachent le vrai monde. Tu examines les gens dans les cafés comme s’il s’agissait d’un reportage gratuit, pellicule perforée qui cassera avec ta disparition. Tu frôles des mondes, regarde bien ce type prés de la porte de toilettes, tout seul, qui regarde à l’intérieur de son sommeil, il essuie tout le temps sa salive, et exige de sa main qu’elle ne tremble plus. Et cette femme de 50 ans dans son manteau de misère, à la fois pelucheux et pelé, l’ourlet avec un fil qui pend, elle pose délicatement sa tasse, elle plie et déplie l’enveloppe papier d’un sucre, tassée sur une vie d’abandon , de malchance, plus rien de vivace dans son regard; et cette fille au visage pur si bien incliné, aux longs cheveux lisses et noirs, séparés au milieu par une raie, un visage d’indienne, telle une squaw avec sa robe sac à motifs cachemire comme si elle venait tout droit de Woodstock… Ces images se télescopent et t’interpellent, ces générations si différentes collées sur la même banquette, avec cette interrogation lancinante: que deviennent les façons de vivre de ceux qui ont, autour de nous, récemment disparu? Chaque génération boit différemment dans le même café et dans les mêmes tasses, ceux qui ont connu la défaite de 40, ceux qui ont attendu sur un quai de gare à Berlin, et ceux qui se sont exaltés en Mai 68 Que deviendront ces lycéens qui chahutent et se bousculent dans la joie d’être jeunes, ces banlieusards assis sur les mêmes chaises et qu’on ne verra qu’une seule fois dans sa vie .

L’instant devient fleuve, tu t’y baignes , naissance et vertige, vérité et extase.Tu notes dans ton roman cette scène : tu ranges ta voiture, un jour de grand vent, vers Méréville, devant une pompe à essence, tu dévisses le bouchon et une fille en mini-jupe, jambes et chevilles épaisses et un peu rouges de froid , poitrine forte, elle est penchée sur le réservoir qui se remplit, seins amples, épanouis dans échancrure, elle ne dit rien et la pure piqûre du désir s’enfonce en toi .La flèche traverse le Temps. Tu paies le plein dans l’irréalité des vitres d’un aquarium, sachant que cette fille va disparaître ,mais non, elle reviendra pendant tes insomnies, pendant des années, dans les rafales de vent de la plaine de la Beauce

Mais non elle reviendra te visiter dans tes insomnies.

Quand tu refermes ce roman , tu médites, un brin incrédule, devant la précision de ce diagnostic d’un malaise général d’un écrivain qui porte ton nom et que tu reconnais fraternellement. Ce malaise des jours qui fuient , comme des reflets sur la surface de l’eau, c’est donc ta vie ? Tu es le seul a pouvoir signer et persister : oui ce fut cela, ces jours enfuis qui refluent intacts dans les pages de ce livre. Au moins, mes quatre enfants sauront qui j’étais quand j’avais 35 ans. Chacun son album de famille.

Le dortoir

Extinction des feux . Mon copain Frédéric compte les croûtes de son psoriasis sur son coude , puis il colle du sparadrap sur ses orteils écorchés . Ras le bol du sport dit-il. Il juge mes poèmes « bien moyen », ce qui est pire que tout. Je l’admire. Avec ses grands mains et ses poils roux il joue Liszt merveilleusement dans la salle de musique qui a un plafond bas et un air surchauffé poussiéreux. Un buste de Mozart placé sur un harmonium ressemble à du saindoux sculpté . Frédéric a le droit de jouer le jeudi par dérogation exceptionnelle du proviseur et je me demande par quel marché et tractation sournoise ses parents ont obtenu ce privilège.

Le pion regarde sa montre et répète  : extinction des feux ! Ténèbres. Chuchotements d’un lit à l’autre, soupirs, toux rauques, crépitement doux de la pluie, des pommes roulent sur le parquet, rigolades étouffées, lampes de poches sous les draps, balises dans l’obscurité. Luttes enfantines qui s’apaisent, quelqu’un cherche son sexe entre les draps, puis rien. Je pense au garage où mon père travaille. Une Buick parmi des Aronde et des 4CV. Puis le silence de la nuit commence. La pluie forme un étang sur le terrain de volley. Flaques d’eau frissonnantes dans la cour N° 2.Silence des sommeils alignés, à peine quelques soupirs, l’averse crépite faiblement dehors. Je pense à cet infini vert et salé de la mer qui n’exprime rien et nourrit mon imagination. Je pense à Anne, la fille si pâle du receveur des impôts. Elle est la première à venir vers moi chaque matin , sous le porche, apportant cet air vif et libre de la ville ; sa présence et son approche me donnent espoir qu’il y a une vraie indulgence chez les fille. Sa manière de m’abandonner une main nonchalante ,légèrement moite, ressemble à un aveu de tendresse. Anne, le visage blanc neigeux , assez enfoui dans ses cheveux a remonté aristocratiquement son grand col de manteau chiné et me laisse sa main molle et tiède avec une insistance qui me trouble. C’est comme un rêve intense et furtif .

Je revois mes parents qui chuchotent la nuit dans la 404 .La merveilleuse douceur à l’intérieur de la voiture, l’air chaud sur les chevilles, le faisceau pâle des phares qui fait surgir la route de Cabourg comme une allée blanche, la luminescence verdâtre du tableau de bord , le profil de ma sœur qui somnole et les ombres énormes des parents sur la banquette avant. Mon père se penche vers ma mère et chuchote longuement , ils sont comme deux fantômes qui complotent tandis que la route dévoile la ligne écumeuse d’un bord de plage. Dans le doux battement des essuie- glace , la 404 suit la route de Cabourg vers Houlgate, et dans les vitres viennent parfois trembler des silhouettes massives des villas à clochetons. L a chevelure de ma mère reste longtemps penchée vers le col de pardessus de mon père. Ils parlent à voix basse de manière à ce qu’on ne puisse pas comprendre. Méfiance. Un couple scellé dans ses histoires s’isole et ne saurai rien de leur intimité , même après leur mort. Ils s’abandonnent à leurs secrets et nous en privent.

La route côtoie la ligne de chemin de fer , la mer apparaît sous une grande clarté lunaire. Je me demande s’il est vrai que les parents , tous les parents complotent contre leurs enfants . Frédéric qui vit dans une famille décontractée, marrante, bordélique, m’assure que non, j’ai du mal à le croire. Quand mon père glisse une de ses mains dans le cou de ma mère, je suis persuadé que le complot a bien eu lieu devant moi, chaud, moite, dégoûtant. Heureuse sœur qui somnole et ignore tout de cette conspiration. L’entente entre mes parents contre nous deux subsistera en moi ,blessure ouverte, jusqu’à l’âge adulte. L’aiguille du compteur penche et oscille vers la gauche, tandis que la route rétrécit et que des bois touffus nous enfoncent dans une voûte de feuillage.

Les émotions de la journée clignotent de plus en plus faiblement .Les enfants dorment déjà, c’est l ‘heure de l’évasion. Tu rejettes le drap et la couverture et dans une belle torsion , tu grimpes sur le montant du lit, puis sur le radiateur, puis sur l’armoire métallique, tu atteins le plafond d’un blanc laiteux et tes doigts trouvent la trappe. Tu soulèves avec précaution ce carré de bois étonnement léger (isorel?) et par une traction qui te semble acrobatique tu accèdes à ces innombrables poutres qui jalonnent ce tunnel de ténèbres. Jacques et Frédéric te rejoignent. La charpente du dortoir nous engloutit dans un long espace sombre qui sent la poussière le vieux bois. . On se croirait dans l’entrepont d’un navire. Le vent et ses rafales apportent une note orageuse romantique à cet endroit. J’ai l ‘impression que tout le poids du ciel pèse sur la charpente qui craque . C’est la grotte prodigieuse, l’antre sacré de notre Club. Les Chiche Capon de Pierre Véry ne sont pas loin.

Nous nous réunissons et nous fumons sous cet enchevêtrement de poutres . Le danger vient quand on marche avec précaution : cette fine couche de lattes de bois et de plâtre qui forme le plafond est fragile. Il suffit d’un poser le pied dessus pour sentir la fragilité de ce réseau de fines baguettes saisies dans ce plâtre.

Nous avons frôle le drame un jeudi soir quand le pied gauche de Frédéric s’était appuyé sur le lattis au risque de crever le plafond et de réveiller le dortoir.

Quand nous braquons nos lampes de poche sur  » l’ îlot de camping » apparaît ,splendide dans l’obscurité. Le refuge est fait de deux couvertures kaki mal clouées sur une solive . Un jeu de fléchettes et sa cible de liège tricolore sont suspendues plus loin. Deux cartons à dessins forment notre table de jeu. De notre dernière rencontre il subsiste des épluchures de noix, des cendriers Byrrh pleins de mégots, un carnet avec nos gains, des morceaux de bougies, trois bouteilles de Muscadet dont deux vides, des verres Pyrex (fauchés dans les cuisines) un pot de rillettes, des lunettes Ray-bahn genre pilotes de ligne . La merveille des merveilles trône au milieu : un poste à transistors Philips, avec son clavier à touches.Il est couleur vert amande , cadran beige. Le tissu argenté de son haut parleur est orné d’un écusson rouge émail. Quand on l’allume, ça apporte des bouffées de crachotements, des sifflements, un crépitement de parasites. Frédéric manipule l’aiguille de son cadran carré. vivons alors des heures intenses dans cette clandestinité.

On revit chaque nuit des heures magiques dans notre refuge planté au milieu des poutres que l’obscurité agrandit. Nous sommes définitivement à l’abri des pluies qui tambourinent et des adultes qui se croient tout permis dans la journée. On apporte des camemberts, des paquets de Gitanes , souvent aussi une pochette d’Amsterdamer pour l’unique pipe recouirb ée façon Sherlock Holmes. Ce tabac nous fait baigner dans une fumée qui sent le miel et les grands ports. On garde d un tube de lait condensé et deux jeux de cartes dans une boite de pastilles Vichy piquetée de rouille. On commente les évènements marquants de la journée , les voix aiguës d’une dispute dans la salle des profs , les grotesques réprimandes du « surgé » contre un sixième complètement paumé qui a souillé sa culotte. On revient souvent sur le scandale des sardines imbouffables de de la semaine dernière et la distribution de cacahuètes en guise de dessert,comme si nous étions des singes. Frédéric remet son Lénine sur le tapis, et le marxisme qui va tous nous sauver. Et Jacques lui fait remarquer que, fils d’un négociant en «  vins et spiritueux » possédant un long magasin rutilant de la rue de la République une camionnette de livraison, un manoir pas loin de la route de Paris, avec un court de tennis, il serait privé d’héritage sous un tel régime. Jacques s’empare alors du poste à transistors , l’allume et faut pivoter la longue aiguille du cadran  : au milieu d’un concert de parasites et de voix étrangères lointaines surgit soudain le son pur, clair, stratosphérique , d’un violon.Une mélodie vibre vers les aigus. Ce fil d’or dans le silence nous ébahit.

-Concerto en ré majeur de Beethoven,dit sobrement Frédéric .

Nous restons saisis d’admiration devant cette érudition. L’éther et la vaste nuit nous apportent , intacts, l’humanité chaleureuse de Beethoven. La musique nous recolle à la vraie vie. Ce violon qui s’envole vers un aigu limpide nous délivre de notre existence entravée, grise ,terne et répétitive de pensionnaire . Ce cadran Philips mal éclairé nous confie le message Sacré de l’Art. La musique cette nuit là me transporte vers l’univers élégant d’une salle de concert à l’ancienne, avec baignoires à moulures, nymphes au plafond, orchestre uni dans la solennité des smokings , invités à jabots, diplomates à rouflaquettes , têtes couronnées, princesses décolletées , cuivres rutilants et belles violonistes aux bras souples. Une salle obscure en train de communier.

-Les meilleurs chefs orchestre sont russes ! assène Frédéric. Et le meilleur violoniste au monde est David Oïstrakh !..Écoutez ce phrasé.

On écoute. Je sais où Frédéric va nous entraîner, nous expliquer une fois de plus la suprématie du monde communiste.

Autre sujet de fierté de notre club  : la pile des albums Buck Danny. Ils sont soigneusement rangés par numéro. On est tous fanatiques de ces récits de guerre : voix grésillantes des aviateurs américains dans le ciel de Corée, ils crient dans leurs cockpit,« Attention Tuckson !!!  Mig à 10 heures !!!!. » . Jacques préfère la bataille d’Angleterre avec Spitfire à cocardes, Focke Wulf à croix gammées sur le fuselage , et les longues traînées blanches gazeuses laissées par les bombardiers en haute altitude qui filent vers Londres. Notre groupe nage dans la mythologie des combats aériens. Nos villes détruites normandes y sont pour quelque chose. Pistes de décollage et herbe rase, baraquements et manche à air, gants fourrés , coups de palonnier, l’aile et sa cocarde qui bascule et pique vers les flots gris de la Manche un minuscule cargo en bas. Le père de Jacques est le héros , son fils a humé son courage dans la penderie, dans le tissu sombre et rêche et les insignes dorés du blouson accroché au cintre .Nos père resteront à jamais des « rampants ». Sur une photo découpée dans un journal Jacques l nous a montré un grand type maigre et blond, qui trimballe un harnais ou un gilet se sauvetage sur l’épaule. Il pose sur une piste de ciment clair. Son père, vraiment aviaterurt ? Nous en avons douté quand on a vu son vrai père, grassouillet, boudiné dans un costume Belle jardinière une cravate ficelle, et une chemise à col de nylon jauni , c’était quelqu’un de courtaud qui devait porter des bretelles et être frileux. Et puis, ces yeux pleins de bonté ,quand il nous serra la main, ça ne collait pas avec l’image que nous avions du héros de la bataille d’Angleterre.

Nos conversations ne portaient jais sur notre avenir, on s’en foutait. On souhaitait simplement l’arrêt de la guerre d’Algérie avant notre incorporation. Nous retions étions immergés dans le passé, nos familles habitant au milieu des ruines. Déjeuners interminables du dimanche en famille pour raconter l’Occupation et les bombardements du Débarquement tout en sirotant des ballons de Calvados. Le sang et la poussière de la rue Saint-jean traversaient encore la salle à manger.

-Ma grand-mère , dit Frédéric , a traversé deux étages le 7 juillet, au moment où elle prenait un cachet d’aspirine.

Nos parents entendaient encore les sirènes et le bruit de frelons des bimoteurs dans les nuages.

-Quand je pense que ce collège c’ était un ancien couvent. 

-Dans le couloir qui mène aux caves, dit Jacques il y a des phrases en allemand.

-Ouais, elles sont comme écrites au charbon de bois.

– En lettres gothiques, dis-je.

Jacques tire sur sa bouffarde et regarde la fumée qui s’élève en un rond parfait qui erre sous la charpente .On entend le grésillement infime du tabac qui se consume.

-Il est deux heures vingt,dit Frédéric.

-Faut redescendre.

On dégringole avec précaution, par la trappe après avoir vérifié que les mégots soient bien éteints.

Pension

Octobre 1953, les horloges s’arrêtent. Les mois et les années ne passent plus. Dans le dortoir on entend la cloche à 6h30. Le pion arrache couverture et draps, les rêves de douceur avec. Les taches de rousseur de mon voisin de lit m’intriguent. Le gel blanchit les fenêtres. Le jeudi après-midi, sur la route de Trun, si droite et désolée, on découvre l’alternance des saisons. Des corneilles. Dans la forêt aux feuilles d’or on déterre des balles des fusils US, qu’on dévisse pour récolter une poudre encore sèche, versée dans des tubes d’aspirine. Fusées sifflantes dans le vide du ciel. Mon ami Jacques déterre des boites de munitions avec une croix gammée.

Sous un étroit pont de pierre envahi de roseaux on est trois à feuilletter Paris-Match : soldats en chapeau de brousse, visages creusés, regards fiévreux, l’Indochine. Plus tard, ce sera un album avec des photos des camps nazis, un type squelettique, on découvre le torse nu d’un spectre ,un peu de peau collé sur une cage thoracique. ce fantôme tient le bas de son pantalon rayé et nous regarde . L’album est caché sous un matelas dans le dortoir du premier.

Pendant des années le réfectoire et ses tables octogonales, le pot métallique au milieu et son odeur de café , la peau du lait frisonne . La baie vitrée ressemble à une véranda, elle donne sur les deux rangs marronniers de la cour numéro 2,celle des cours de gymnastique.

La cour numéro 1, celle de plein vent, offre la pauvreté des murs, le préau , les longs bâtiments mornes aux huisseries neuves . Toutes ces es fenêtres me regardent , innombrables, et , à force de les regarder je vois un long mur de plus en plus blanc qui m’absorbe. Le grillage qui protège les réserves de l’économat retient , suspendues, de minuscules carapaces blanchâtres des insectes. Je souffle sur les ailes transparentes.

Le froid s’est figé en moi,il y restera des années.

Je me réfugie dans le vieux pull rouge vineux en boule dans le casier de l’étude, dans aussi une carte postale d’une montagne suisse, envoyée par une fille que j’ai vu à peine à Noel. L’air glacé des couloirs . A propos de filles, elles passent en socquettes blanches tout au fond du couloir. Un mirage. Le Sacré Cœur. L’autel. Des bagues de fiançailles pour certaines d’entre elles. Déjà. Ma sœur a l’air tellement sérieuse que je ne la reconnais pas.

Peu ou pas d’amis. L’humus des feuilles pourries, blanchies de givre  sont craquantes sous la paume des mains, quand je fais des « pompes »,voilà la vraie complicité , comme dans un cloitre qui offre au visiteur la tendre courbe de ses voûtes. Des refuges pendant les heures d’étude : la boite de compas et ses petits ustensiles métalliques qui brillent incrustés dans le velours noir, le Lagarde et Michard du XIXème siècle feuilleté, écorné, la couverture tachée de confiture, volume démantelé, re-scotché, avec de paperolles et notes diverses , et les pages Musset annotées au crayon Bic, celles de Hugo au stylo encre bleue . Le portrait de Stendhal tient à peine, il est dû au suédois Sodermark. Stendhal se présente en austère costume noir officiel. L’infime trait rouge de la légion d’honneur sur le revers de sa vareuse m’attire, c’est un signe secret , de quoi ? De sa blessure sentimentale jamais guérie ? De son ennui de vivre surveillé par les hommes du Vatican ? D’être déjà dans le flux de sa mort ? Il me suit partout ce portrait. Visage boursouflé , lèvres minces, regard aigu perçant, le Consul me fixe. Il m’accompagnera des années , dans les salles d’étude, caché dans mon porte-document de cuir brun tabac avec ses griffures du chat de la cuisinière .Ce portrait me suivra dans les pluies de la route de Paris, dans la penderie de la salle de sports, dans l’abri aménagé sous les combles, dans la salle 24 B où l’on projette les diapos de « Connaissance du monde », o les crocodiles m’ ennuient , le portrait est également dans l’odeur de copeaux de bois de l’atelier de menuiserie du mardi matin, dans la poche de mon duffle-coat jusqu’à cette miraculeuse année du bac quand tombe des nues la prof d’anglais, pin-up en jupe tweed dont la poitrine se tient si bien dans son chemisier.

Stendhal, je le dessine à la mine dure sur des carnets quadrillés, sur du papier Canson grenu , sur les feuilles translucide et gaufrées d’un papier japonais, je le retrace à l’encre de Chine pendant un cours de dessin . J’abandonne les fusains et le redessine à coup de gomme et de crayon gras. Le papier se déchire, j’entends les filles jouer au volley , leurs cris aigus dans la cour numéro 2, je les entends encore.

Route de Trun . Le morne paysage des champs dévastés par l’hiver jusqu’à l’horizon . Promenade obligatoire. M’sieur ! On peut fumer ?

Dans l’enfermement hivernal, le soleil n’émerge plus qu’à peine au dessus du préau, j’oublie les les bêtes, les foules, les fetes, je n’ai n’ain plus aucune idée des bords de mer, ni des bals de campagne. Dans la salles d ’étude sous les globes pâles , mon meilleur ami somnole, les jambes trop grandes et les pieds dans des tennis sans lacet. Ses bras repliés attendent la prochaine Révolution d’octobre. Allongé sur un banc de bois de la piscine , dans les fragments lumineux des reflets de l’eau, il se regarde les testicules, il me parle de Lénine et me confie qu’il volé la 404 vert pâle de son père. un week end entier. Je suçote ma lèvre inférieure gercée.

En classe de première, je peux sortir le jeudi. Suis reçu par une « correspondante » qui doit me surveiller. Belle demeure bourgeoise. Grandes pièces, hauts plafonds. Rayonnages de bibliothèque, papier peint à reflets argentés ,un piano fermé la baie, le jardin. Sur la commode , trône une de ces pendules sous globe avec un balancier à quatre boules d’or qui pivotent tandis que je caresse le coude de la jeune fille de la maison. La délicieuse anxiété, les pas de la mère qui marche à l’étage supérieur. La piquante odeur d’encaustique. Quand je caresse la blonde Agnès ,elle renverse la tête en arrière, ferme les yeux, toute molle, j’ose à peine toucher ses lèvres pleines. Je ne me souviens que de mon anxiété. C’est déjà l’heure. La mère du haut de l’escalier crie : c’est l’heure Agnès !… Raccompagne ton ami !..La jupe , alors, avec le tissu remonté quand elle se lève, révèle la blancheur de deux genoux trop lisses et trop blancs pour être vrais.

A nouveau, tant de fenêtres alignées, la crinière noire d’une fille venue de Grèce qui zozote le Français comme une langue étrangère et balance des hanches quand on bavarde avec elle au milieu de l’escalier . Guerre d’Algérie, encore et toujours, le mince volume blanc de « La question » d’Henri Alleg glisse sous les lits. Pauvres camarades envoyés dans les djebels.

La journée se répète au son de la coche dans la cour. Les externes garçons, bien fringués, passent prés de nous avec leur arrogance si facile , leur blousons et rejoignent les filles à la sortie. Pétarades de leurs mobylettes. Moi je compte les éraflures du mur. Je rejoins la salle de physique chimie, guette longtemps un verre d’eau laissé sur une étagère car une tache de soleil se projette au milieu du liquide et le reflet bouge à peine . Je renverse le verre et pense aux années avant ma naissance. Courir dans les étages en renverser toutes les chaises. Le sentiment que quelqu’un d’autre vit en moi, ma chair aboie et va tout saccager.

Au milieu de la nuit, dans le complot de ceux qui ne dorment plus, avec une bouteille de Muscadet entre les jambes , on rêve à quatre, dans la céramique des douches, sur des magazines pornos. Tempête au dehors. La densité de la nuit, alors, nous comble. On reste en extase. Le doux capitonnage des filles . Leurs lèvres molles, l’ombre douce entre leurs seins  . Comment font elles ? L’azur est pour elles, tout est pour elles, le portail ouvert sur la ville , les flirts, leur manière de tirer sur leurs jupes. Nous, on a l’automne, la Toussaint, la Nouvelle année, les Rameaux, la merde quoi.

Les grandes marées


Les grandes marées sont revenues. L’estuaire de la Rance prend des reflets d’étain . Aucun vent. Luminosité douce. Les voix parviennent de loin, claires, serties dans l’air froid vers la cale et la tour Solidor. Dans le promontoire rocheux d’Aleth, et sa pinède, la matinée est flottante et indolente .Place Saint-Pierre garçon de café aligne bien les chaises de rotin le long des tables, en clignant de l’œil pour voir si la perspective est bonne.

Quand je descends vers les Sablons, l’eau du port ressemble à une surface de plomb avec, parfois un imperceptible gargouillis proche des pierres mouillées. La marée de 109 a apporté ce matin un paillasson d’algues brunes, semé par des éclats blancs d’os de seiche et aussi pas mal de carcasses d’araignées de mer qui ressemblent à des débris calcaires. Pas mal de pattes éclatées d’un curieux rose délavé jonchent des amas d’algue. Tout au long de la digue, de fines colonnes de bulles montent d’une eau trouble.

Quelques mouettes se balancent au gré du flot mou comme des jouets en plastique. Deux cormorans, ailes déployées, préfèrent les balises.

Sur la zone de carénage des retraités en shorts décolorés et tongs aspergent les coques de leur voiliers avec une eau sous pression qui crépite et s’éparpille en nuages brumeux vers d’autres coques sur cales ou les carrosseries du parking . Il y en a un assez âgé, voûté, cuisses maigres à faire peur, anneaux aux oreilles et catogan, qui pousse son voilier dans l’écume poreuse puis sautille maladroitement pour monter à bord. Ses jambes , curieuses branches mortes, sont brûlées et noircies par le soleil.

A la terrasse du café « Les filles d’Aleth », une tablée de retraités en polos et pantalons larges d’un rouge passé commente le procès de Cedric Jubilar et se divise en deux camps, ceux qui croient à son innocence et les plus nombreux qui ont la certitude de son crime et regrettent l’abolition de la peine de mort.

Les cigarettes écrasées s’accumulent dans les cendriers. Un grand type crâne rasé, abrité derrière les pages de « Ouest-France » annonce qu’il a acheté « ses premières coquilles saint-jacques de la saison » tandis qu’un autre, en veston de tweed, un visage mou sous une chevelure argentée parfaitement peignée, obtient le silence autour de la table.il prophétise que lui, ancien banquier, tient l’information secrète et le bon tuyau : une partie de l’épargne française va être transformée en « obligation d’état » .Consternation autour de la table.Les flux et reflux du silence s’emparent de la tablée.L’un essuie ses lunettes en formant de la buée sur les verres. Apparaît alors chancelante, une petite vieille perchée sur des hauts talons. Elle vient serrer cérémonieusement les mains de ces messieurs en accordant que l’extrémité de ses doigts comme une princesse de sang. Elle porte toujours la même robe de dentelle qui ressemble à une vieille combinaison fripée sortie du lave linge. Cette pauvresse qui marche par de curieuses saccades se dirige vers le bar pour remplir une grille de PMU. Le temps défile à vide tandis que l’un tapote sur son téléphone et qu’un autre grommelle « Tiens,  Faye Dunaway » vient plut tôt ce matin.Tu connais son mari ? »  Un autre décide de commander un grand crème, comme pour rompre la pesanteur de cette table rendue muette par la prophetie du banquier.

Les verres de rosé tremblent au soleil pâle.

Je remonte vers la Mairie, en savourant ces promenades sous un ciel serein ,en train de devenir d’un gris mat épais sous une fine couche de nuages.

Certains matins, l’estuaire est lisse comme un lac Léman, d’autres jours ce sont des vagues courtes qui multiplient à l’infini les entailles d’argent vers Dinard et la ligne fine du cap Frehel. De curieux canaux d’eau noire serpentent vers le barrage de la Rance. Il m ‘intriguent d’autant qu’ils charrient des bandes étroites d’ écume sale d’une mousse pisseuse qu’une brise écrête.

Quand, vers midi, j ‘accède aux remparts qui dominent le Grand Bé , aucun chalutier à l’horizon, ni voile, ni ferry, le vide ,la solitude, le désert d’eau. Il y a deux ans vers les Thermes je m’étais installé sur un banc et , dans une curieuse moiteur laotienne , je lisais chaque après midi « Barrage contre le Pacifique » de Duras, en voyant défiler tous les couples à chiens. Bel été.

Hier, j’ai lu   une bio de François Nourissier, « Au cœur des Lettres françaises », d’un universitaire François Chaubet. Pendant toute la lecture de cet ouvrage dont le sérieux ressemble à quelque chose d’une patience scolaire, je me dis qu’il est paradoxale, presque comique, de construire une biographie sur un écrivain qui a labouré dans tous les sens sa propre vie. Nourissier est unique pour avoir réussi une vaste biographie qui sonde jusqu’à l’infinitésimale ses malaises. Il a tout sondé, parcouru, vérifié depuis sa prime enfance, orphelin de père très vite, élevé dans un milieu pauvre et aigre, jusqu’à s a réussite de grand Bourgeois devenu le grand Connétable des Lettres et l’arbitre des élégances dans la critique parisienne entre 1970 et 2000.

Ce fut édifié et construit avec un tel mélange de talent, de minutie, de sincérité écorchée, d’acharnement -pour écouter toutes les voix secrètes de sa mémoire- que la tentative Chaubet est presque indécente.

François Nourissier jeune, au temps d’ « Un petit bourgeois »

Nourissier a réussi (et qui d’autre ? Michel Leiris?) à remonter les sentiers qui accèdent à la secrète misère qu’on éprouve quand on est lucide sur soi pendant les insomnies  et les heures froides de sa vie .Notons qu’il n’est pas si aisé que ça de se familiariser avec soi même quand on a un stylo à la main, d’autant que cet examen de soi se déroule dans une période un peu mollassonne et prise dans des fatras de bavardages qu’on appelle « les trente glorieuses » ,période papelarde et pompidolienne, favorable aux promoteurs immobiliers et aux agences de voyages…. Notre Nourissier n’est pas particulièrement attiré par la politique, soucieux bien davantage de traquer les impressions fugitives, la volubilité, les retours, les corrections, les remords, et la souplesse de ce monologue intérieur qu’il se tient à lui-même et qu’il finit par nous faire partager, sans rien dissimuler de ses déchirures familiales , de ses propres lâchetés, ou bien brisant parfois l’omerta avec un certain culot de ce que les mœurs littéraires de Saint Germain-des-Prés répugnent à dévoiler. Voir « Le bar de l’escadrille ». Il y réussit sur plus de quarante ans…

Chapeau l’artiste!

Il y a toujours chez ce prosateur (avec la fluidité d’un beau gris Drieu La Rochelle, un blessé qui fascine) un côté confession de minuit en plein midi . Il y faut de la grâce, et surtout un opiniâtreté hors du commun. La tentative autobiographique Chaubet tourne court. Il finit, résigné, par ne plus concurrencer les sincérités et les aveux de son sujet d’étude, et multiplie des extraits des correspondances qu’entretenait Nourissier avec ses fidèles , dont je fus.

De toute façon les biographes s installent toujours dans une zone policière

J’éprouve bien sur quelques piqûres de vanité quand je retrouve deux ou trois passages de mes lettres à celui qui fut mon mentor au journal « Le point ». Cet homme fidèle fut présent dans les bons et surtout les mauvais moments de ma vie . Parfois, j’ai lu « Un petit bourgeois » et «  « La crève » , troublé que son passé ressemblât au miroir de ma vie. Je le relis régulièrement pour savoir où j’en suis.

Un jeune romancier nommé Claude Simon

Contrairement à ce qui a été écrit dans quelques articles, à propos de la réédition de deux « écrits » de Claude Simon , « Le tricheur » et « La corde raide » parus aux éditions du Sagittaire (en 1945 et 1947 ) et republiés en mars de cette année,aux éditions de Minuit (en un seul volume) l’auteur n’a jamais renié ces deux premiers romans. Il avait même eu l’intention de les inclure quand il a été question de publier ses œuvres complètes en Pléiade en 1994 .

Selon Mireille-Calle Gruber qui a fort bien présenté la réédition de « Le tricheur » et « La corde raide », Claude Simon a toujours considéré ses deux premiers romans comme une partie intégrante de son œuvre.

Découvrir ces deux textes est un vrai bonheur. Claude Simon est déjà tout entier dans son écriture puissante et touffue .

Dans « Le tricheur » il offre déjà des blocs de réalité, des fragments juxtaposés , des séquences aux descriptions ralenties, minutieuses, d’où émergent lieux, personnages, paysages qui seront sa marque. Il bouscule la continuité narrative classique , préférant la dissolution dans un flux de conscience avec ses stases. Il privilégie les sensations, le discontinu, souvenirs et arrière -monde dans une obsédante précision et intensité du regard. Jamais il ne quitte un monde concret.

Celui qui voulut être peintre le reste avec des mots. Chaque phrase possède sa couleur, sa surface, ses volutes et arabesques. Chaque sensation s’impose avec une présence neuve .

L’intrigue n’est pas passionnante. D’ailleurs Claude Simon donne le sentiment de s’y désintéresser soudainement C’est la fugue de deux jeunes amoureux dans un paysage de campagne . La jeune fille est sans doute mineure. Le garçon profite d’une sieste d ‘Isabelle pour repérer une gare d’où il pourra prendre le train avec elle. On ne sait pas trop si la jeune fille est consentante. Phrases surchargées, sensuelles, savoureuses, pour parcourir l’éblouissante surface du monde, avec savants changements de plans et perspectives , comme un cinéastes. Mais ici le temps n’est qu’ une suite d’instantanés. On trouve déjà dans « le tricheur »l’écriture exubérante qui désoriente par sa méticulosité, son foisonnement , et ce savant décousu qui déplaira à une catégorie de lecteurs, et critiques,   mais en séduira d’autres…

On voit déjà apparaître un thème essentiel : l’immutabilité des saisons et la beauté pastorale et virgilienne de la Nature opposée au chaos violent de l’Histoire.

La grande surprise vient de« La corde raide » publié en 1947.

Le texte offre une série de brèves épisodes autobiographiques rédigés dans une prose rapide, informative, qui n’a rien à voir avec le style fastueux auquel Claude Simon nous a habitué. Claude Simon revient sur l’évènement fondateur sur lequel se fonde son œuvre , cette journée du 17 mai 1940 telle qui l’a vécue: le massacre de son escadron en Belgique ,quand il quitte la route de Beaumont, et traverse un village saccagé et encombré de véhicules démolis et de cadavres d’hommes et de bêtes. Il décrit sèchement, presque en journaliste, sa guerre. La mobilisation, les séparations des soldats et de leur famille sur un quai de gare, la chevauchée de son escadron en rase campagne ,puis l’idiotie d’un chef , le carnage, la terreur, enfin l’ humiliation quand Simon est fait prisonnier puis envoyé ,dans des wagons à bestiaux, vers un stalag en Saxe, d’où Simon s’évadera.

A ces épisodes se mêle une réflexion sur la peinture et l’importance de Cézanne .Là il devient théoricien du regard, quand la vision ordinaire et réconfortante de la réalité cède à un effarement. Le traumatisme face à la mort immédiate change l a nature de ce qu’on voit et de qu’on ressent. S’affirme alors une discontinuité temporelle et spatiale. Ce 17 juin 40 a rendu dérisoire ce qui était le sentiment de sécurité dans lequel l’auteur avait baigné jusque là. On comprend mieux alors cet art fracassé, à la fois désenchanté et ébloui, ces formes, ces couleurs qui semblent avoir la puissance d’un écorché en peinture. Simon constate la faillite de l’humanisme, sa perte de foi dans les « avenirs radieux » et les consolations dérisoires de la religion. Impossible transcendance et bouffonnerie amère.

Quel texte ! On comprend que les illusions politiques idéalistes du jeune Simon furent ruinées par cet épisode; et dans le même élan, l’urgence de forger un outil romanesque neuf , qui soit à la hauteur de cette expérience traumatisante.

On se demande également pourquoi ce récit nu, irrépressible, comme écrit au sein des ténèbres. On a une partie du mystère résolu quand on sait que ce texte est dédié à cette Renée, la jeune femme aimée, qui choisit la mort le 7 octobre 1944 .  « La corde raide » irradie d’une curieuse blancheur de ton avec ces drames vécus. Le chagrin ,pudiquement, se dessine en filigrane tout au long de cette une prose dans une sorte d’urgence d’un homme qui v se voit coupé de son passé .C’est un récit secret, un récit de minuit. Un homme jeune découvre, dans sa chair, le fond noir de la nature humaine.

Plus tard il développera dans « La bataille de Pharsale », dans « Les corps conducteurs » , « Les Géorgiques », ou  »l ‘Acacia » ce chant à la foi funèbre, célébrant, et somptueux pour détailler des épisodes de sa vie, de celle de ses ancêtres, dans leurs demeures méridionales obsédantes , ces pièces qui gardent une odeur de fleurs fanées et de plâtre moisi, et une odeur de cierges éteints après une inhumation.

On découvre la naissance d’un homme neuf, brûlé, dans lequel l écriture joue le rôle d’une renaissance secrète. La beauté immédiate du monde, le chant du monde , dans sa lumière vibrante , ses pluies, ses nuages, ses saisons, avec le miracle d’être vivant, soulève les dernières pages du livre, dans la continuité de la réflexion sur la peinture Cézanne. L’éloge de la chair féminine – à travers l’image des putains- boucle le texte dans une pirouette ironique émouvante

Voici les dernières lignes de «  La Corde raide » : »Immobile, dans la nuit, à regarder la hasardeuse disposition des fenêtres allumées, rectangles peints en jaune orangé, écoutant le bruit d’un pas sur les boulevards, écoutant une femme qui rit quelque part, une musique, , écoutant l’arbre palpiter et s’ouvrir, pousser ses ramures à travers moi, m’emplissant les mains de ses feuilles , m’emplissant de sa voix chuchoteuse, les voix de ceux qui n’ont pas encore vécu, celle de ceux qui ont fini de vivre, les mêmes voix, les mêmes présences , toutes celles qui m’ont tellement donné, celle qui m’a donné une vie, celles qui m’ont donné la bouleversante tendresse de leurs chairs, celles qui m’ont aimé, celle qui m’a trop aimé .Les branches passent à travers moi, sortent par les oreilles, par ma bouche, par mes yeux, les dispensant de regarder et la sève coule en moi et se répand, l’emplit de mémoire, du souvenir des jours qui viennent, me submergeant de la paisible gratitude du sommeil. »

Redécouvrir « L’Avventura » d’Antonioni

Pendant tout l’été, une des chaînes de OCS a rediffusé régulièrement « L’Avventura »(1960) d’Antonioni. J’ai revu ce film stupéfait.

Une occasion de redécouvrir ce film capital. La copie restaurée surprend dans la haute définition de l’image . Par exemple le travail d’Antonioni pour mettre en évidence la beauté minérale, les strates, les linéaments, les différences de densité des paysages siciliens. La passion du cinéaste pour les paysages gris sur gris dans leur dure minéralité, sur cette ile caillouteuse de Lisca Bianca (elle fait partie du groupe d’îles volcaniques des Éoliennes) permet au cinéaste de rappeler le vieux coeur indifférent de la terre qui couve jour et nuit, dans les ravins, les pentes caillouteuses, , préserve les choses secrètes -comme le ressac des vagues sur les rochers- qui nous fascinent, nous inquiètent depuis notre enfance ,comme si, dans ces images, quelque chose de sombre, d’oublié, passait entre les personnages pour leur rappeler leur caractère éphémère et leur errance , que renforce la disparition d’Anna, jouée par Léa Massari.

Toute la gamme des gris s’étale donc, se superpose sur cette île rocheuse. Les gris râpeux,ou le gris lisse et monotone de la mer , le côté éternellement inquiétant et morose d’une côte sauvage.Il met aussi en évidence la dérision des bavardages mondains des riches bourgeois sur leur yacht , un monde visiblement décrit comme superficiel avec des liens corrompus. Dans cette société d’ennui qui n’a pas besoin de travailler pour vivre, la disparition d’Anna va renvoyer chacun à sa solitude, sa nudité. Déjà Antonioni avait abordé ce thème de la défaillance des rapports humains de la bourgeoisie ultra riche (ici à Turin )avec « Femmes entre elles » (1955) avec son film adapté d’une nouvelle de Pavese « Entre femmes seules «  publié en 1949 .

D’emblée, Antonioni entraîne le spectateur vers une terre nue au milieu duquel évolue un couple marqué par un désir perturbé et inassouvi. Dés que le groupe de riches romains quitte le yacht pour aborder sur une île , la parole abondante, le bavardage libertin, le marivaudage se tarit lentement, la conversation se transforme en appels lointains et cris sur les pentes venteuses de l’île. La disparition soudaine d’Anna (, qui restera une énigme ce qui choquera beaucoup les spectateurs du festival de Cannes..) ) fait prendre conscience au couple principal, Sandro (Gabriele Ferzetti) et Claudia (la blonde Monica Vitti) que la parole avait été jusque là gaspillée et dévalorisée. C’est une premier découverte capitale du film: la revanche du silence. Ce n’est plus la parole abondante et dévoyée du quotidien qui permet la communication, c’est au contraire le silence, il devient écoute, il devient énigme. Et comme par hasard le théâtre des visages ,si important chez Antonioni reprend de sa signification . Sandro et Claudia savent mieux se taire que les autres pour communiquer.

Et d’emblée, dès les premières scènes, Antonioni nous avait prévenu que Sandro ,comme tout italien bellâtre et dragueur,comme tout séducteur utilise la parole comme une stratégie de séduction bien rôdée .

Séquence dans un appartement romain, au bord du Tibre , :on voit Sandro (Gabriele Ferzetti), vaguement fiancé, faire le joli cœur sur un ton faux .Ce discours ironique décalé n’a aucune valeur auprès d’ Anna ((Léa Massari). Pour y couper court, Anna se déshabille. Sans un mot.

Seconde surprise :c’est le monde qui entoure le couple,les collines, mais aussi plus tard dans le film (ce road movie sicilien) les routes désertes, l’approche des villes ,les églises baroques de Noto, les bâtiments cubiques d’une ville nouvelle déserte , ces paysages qui exacerbent la solitude, ces horizons dégagés , ce vent , Noto vue d’un clocher, mettent le vide et le silence au centre du couple. Ces déplacements en train, en voiture, en taxi, à pied, font enfin respirer et vivifient le couple Sandro-Claudia.

La camera inspirée d’Antonioni écoute le paysage comme elle écoute les visages-paysages de Monica Vitti et et de Gabriele Ferzetti. Les deux personnages se cherchent d’abord entre les éboulements rocheux d’une île puis se séparent et se retrouvent, oscillent dans des sentiments mêlés, contradictoires , saisis par le cinéaste souvent dans leur énigmatique complexité, mais la disparition d’Anna qui scelle la quête dans sa vérité . Ce qui était mondain, ironique, sarcastique, second degré , superficiel s’évanouit . En cherchant la disparu,la fugitive Anna , le silence et inquiétude révèlent ce qui se cachait sous le train -train de la vie ordinaire ,qui n’est plus possible. Antonioni filme au plus prés cette détresse et cette recherche de vérité qui lie Sandro et Claudia juqu’à l’ultime image . Mais il y a davantage dans la manière de filmer Antonioni .Parfois, quand ce couple est dans une voiture, quand il marche l’un à coté de l’autre , quand il se trouve en face à face dans un chambre d  ‘hotel soudain ce moment sir particulier, fugace, où l’un des deux semble se trouver face à un ou une inconnue., une soudaine hésitation à le reconnaître. Un saut du regard et Sandro se demande fugitivement »mais qui est cette étrangère ? Cette personne  blonde au visage ovale lisse et opaque ?» ? comme si Sandro avait perdu toute idée de familiarité. Ce moment où l’un des membres du couple ne se souvient plus de l’autre reste un des apports les plus plus originaux d’Antonioni. Il y a tellement de films fondés sur l’exploration du couple qui s’enlise dans une sorte de familiarité ronronnante qui affadit l’histoire et ne se contente que ce mouvement cardiaque de déchirures et de réconciliations entre deux êtres qui ne mettent jamais en cause leur familiarité.Avec Antonioni l’ovale même du visage de l’Autre,proche du masque blanc , semble venir d’une autre année, d’un souvenir oublié, d’une matinée ou d’un réveil avec une autre personne dans une autre vie.

Cette disparition d’Anna est un déclencheur pour Sandro et Claudia. Antonioni rejoint ce qu‘écrivait Pavese dans « Le métier de vivre » : » »On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, dans notre misère, dans notre état désarmé, dans notre néant. » La vérité , la misère, le néant habitent et déchirent le film au rythme des routes, des places de village, des brèves rencontres (un journaliste de Palerme , un couple de pharmaciens, une réunion mondaine dans un Hôtel de Taormina, des policiers fatigués qui interrogent des marins ) pour nous rappeler qu’un couple se construit ,magnifiquement désorienté à l’écart ou souvent contre la communauté jacassante et mondaine. Et lui,le couple, continue son cheminement, son apprentissage dans un perpétuel accommodement, ajustement à ce qu’il y a d’inconnu chez l’autre. Et Antonioni traque si bien cet ajustement si délicat, si difficile, si fuyant, de ce couple désorienté par ses pulsions, qu’ils deviennent étrangers au reste du monde, et ça devient incertain et logique comme un rêve. . On a l’impression que lorsque le couple Andro -Claudia retrouve ces mondains, ils traverse ce cercle et restent élégants, dans des scènes qui culminent dans l’hôtel de Taormina. Le détail de leurs émotions, parfois de leurs souffrances de leurs désirs -au sens le pus charnel- leur donne une sorte de grâce lorsqu’ils font l’apprentissage de l’inconnaissable chez l’Autre. Elle est brisée quand Sandro se roule sur une prostituée dans une inconséquence bien masculine et latine, étreinte qui rejoint celle la première scène, froide et expéditive au début du film avec LéaMassari-Anna

C’est là que le paysage intervient. Ambigu, souvent froid et gris,  avec son immobilité en states, et son silence vertical . Souvent la grande lumière de la Sicile décolore les personnages, suggérant une existence ombreuse qui doit vite se fondre dans le bruissement du vent. Le caractère mythique des grands panoramas, des collines désolées, joue un rôle de révélateur. Etat désarmé, néant, nous y voilà sur ce théâtre de vent , de pleine lumière froide qui pose la question de l’Origine. Tout se passe comme si les grands panoramas,ces soudaines vues larges, dégagées, emplies de silence révélaient la fragilité de tout, dans une sorte de ferveur mélancolique et urgente pour affirmer que tout a déjà été dans ce qui est et dans ce qui sera. On le constate dans toutes les scènes d’ aubes qui achèvent aussi bien « L’avventura » que « La notte » . chez Antonioni, , dans des matins blêmes, dans la fatigue des corps, dans une sorte de lassitude métaphysique dans une persistance nue de l’émotion à vide .Cette transmission muette, qui forme le couple, sans étreinte, mais avec un petit geste pour se blottir chercher ce point d’appartenance réciproque, révèle ce que les paroles ont violemment masqué .C’est une ouverture bouleversante sur la nudité et le désarroi.

Il semble que l’étendue austère du paysage ,plus ou moins ensoleillé ou gris révèle jusqu’à la cruauté des vérités psychologiques replace ces deux humains dans une aube primordiale. Cette aube qui hante le cinéaste et qui pose un voile de tristesse, un désabusement dans ses films. C’est le petit matin face au Vésuve dans « L’avventura » et la pente d’un grand parc , le couple Jeanne Moreau-Mastroianni dans les dernières images de la Notte ».
Pauline Kael avait ces mots très justes : « 
L’aube d’Antonioni n’est pas l’aube des gens qui sortent d’une nuit blanche ; c’est la fin de la nuit précédente, c’est la lumière blafarde dans laquelle vous vous voyez et savez qu’il n’y a pas un nouveau jour qui se lève – juste un somnambulisme qui n’en finit pas, et un dégoût de soi-même. » Une premier tentative cinématographique avait été faite en ce sens, avec Roberto Rossellini dans « Voyage en Italie » .Le cinéaste cherchait déjà une dramaturgie non traditionnelle, non classique psychologiquement, pour décrire un couple en filmant une suite de moments creux, vides, blancs, cette suite d’instants qui finissent par former, au lieu d’une vérité psychologique nous invite à suivre le parcours d’une duplicité qui s’agrandit. .Il dévoile un couple en voyage dans ses faux-semblants et scrute et traque les signes de la rupture uniquement par des jeux de distance ,des stratégies d évitements et de demi mensonges entre les deux comédiens .

Antonioni va plus loin Il réussit à unifier en une narration fluide,élégante, cette danse des émotions instables ,cette sismographie des humeurs changeantes.La camera traque cette vie souterraine et secrète des affects, des anxiétés, des excitations immédiates avec des visages muets, visages-énigmes , visages pris dans leur rythme, dans leur opacité ,, avec le regard qui refuse ou attire La camera saisit qui murmure le visage à notre insu. Le cinéphile avait déjà été saisi par une sorte de une fraîcheur photogénique antonionesque , déjà évidente dans la première en 1957 dans le film « Il Grido » « Le cri » en français) première tentative de fonder un « néo-réalisme de l’intérieur » comme le cinéaste l’a affirmé. Film déjà froid, austère, hivernal. Ce que la critique ou les spectateurs ont souvent pris pour de « l’incommunicabilité » , ces moments creux, ou apparemment vides sont au contraire des moments où l ‘énigmatique rôle de l’inconscient , l’apparition volatile d’émotions instinctives, de doutes, d’incrédulité, de soudaines agressivités, tous ces affects momentanés , ces bouffées de jalousie, des souvenirs enfouis, des moments blancs,opaques,incontrôlés, jouent leur rôle à plein dans cette nouvelle narration cinématographique . La camera pénètre alors dans ces régions complexes de la vie intérieure que ,jusque là, seuls les romanciers, avaient pleinement abordé, ce qu’a bien vu et analysé l’écrivain Alberto Moravia à la sortie du film.

Je note aussi que dans un film considéré comme ayant une tonalité tragique au milieu d’une foule de sentiments instables ou contradictoires , surgit un moment unique, extatique comme le cinéma en offre peu. Rien, au fond, de plus fiicile que de filmer un appétit charnel, une étreinte au cinéma. Hollywood nous offre de touchants efforts de grands cinéaste américains pour nous monter deux corps en pleine jouissance souvent réduits à un plate démonstration physique que la bande-son enrichi de grognements censés signifier l’extrême de la jouissance.

Antonioni a échappé à ce désastre. Ce « moment charnel vrai » on le découvre quand Sandro et Claudia s’étendent dans l’herbe à proximité d’une ligne de chemin de fer, dans un vaste panorama incliné qui descend jusqu’à la mer. Une soudaine communion extatique, un accord parfait des corps contre la terre .Sans se déshabiller, le couple s’étreint, s’aime dans une douceur, des caresses, un tressaillement , quelque chose à la fois de fébrile qui soudain prend part et s’immerge dans la pression du ciel et le bruissement de la me, ce paysage de paix du soir approchant dans une lumière bienfaisante et complice. Dans cette séquence on a l’impression que l’étreinte des corps habillés, resserrés, enfoncés dans l’herbe leur permet de trouver quelque chose de stable, d’oublié, et de maternel . Curieux qu’on ait pu autant parler de » l’ennui « comme thème principal du cinéma d’Antonioni quand on voit enfin, une telle séquence, discrètement lyrique pour dire l’ harmonie sensuelle, la beauté virgilienne, antique d’un tel chant.

Silence des caresses, profondeur des cheveux épais de Monica Vitti , lèvres se cherchent enfin délivrées de toute parole , « les sens fondus en un » comme l’écrit Baudelaire , tout ce qui éblouit et console dans l’étreinte. Antonioni accompagne la scène d’un froissement de tissu . Sentiment que le couple éprouve tout ce que l’expérience d’une vie attend. L’aile de la grâce est passé sur eux.

Antonioni cadre de manière à inclure la présence d’un ciel orageux, une menace suspendue sur cet instant unique d’exaltation, d’harmonie .Profonde joie des corps , Monica Vitti la femme-terre transmet la vie à l’homme seul.Thème qu’on retrouve aussi dans les récits de Pavese, écrivain qui a visiblement influencé Antonioni. Dans ce moment unique , c’est l’arrêt subi de l’errance, des doutes, de la malédiction des sexes séparés .Cette malédiction du couple séparé elle reprendra et culminera dans « La Notte », film de 1961, tourné par Antonioni dans un Milan fonctionnel, moderne,géométrique,aseptisé, avec ses immeubles de verre, ses chantiers, ses embouteillages, ces immenses travaux qui démolissent le passé d’une ville, si bien que Jeanne Moreau est obligée d’aller retrouver ses souvenirs de jeunesse dans une lointaine périphérie où subsistent quelques maisons qu’elle a connu enfant.

Pour revenir à notre séquence de l’étreinte si discrètement lyrique dans la pente d’un paysage ouvert, elle se termine sur la survenue si brutale d’un train qui passe .C’est si si inattendu cette voie ferrée (qu’on ne devinait pas si proche du couple) une proximité qu’on avait pas vue venir, que cette rupture déstabilise. On se demande longtemps le pourquoi. Est-ce pour marquer la fuite des choses, si inéluctable et brutale? Est-ce le rappel que le monde délivré de temporalité dans l’extase érotique se déchire soudain pour revenir à la loi inexorable de la fuite du temps? C’est sans doute pour ça que Sandro parle du jour qui décline. Ce train sombre, violent, inattendu rappelle le retour aux gares, aux villes, à leur circulation frénétique des foules, au supplice de l’emploi du temps, à la logique des montres, au supplice de la vitesse là où régnait une lenteur à parfum d’éternité , au bruit et à la fureur urbaine. Ce moment suspendu rappelle ce qu’écrivait Pavese dans son journal intime « Le métier de vivre » » Celui qui dénonce l’immoralité de l’amour vénal devrait laisser tranquille toutes les femmes, car, une fois qu’on a exclu les rares instants où elle nous offre son corps par amour, même la femme qui nous a aimés se laisse faire et agit seulement par politesse ou par intérêt, à peu près résignée comme une prostituée.(..) Mais il reste toujours que baiser-qui réclame des caresses , qui réclame des sourires, qui réclame des complaisances – devient tôt ou tard pour l’un des deux un ennui dans la mesure où l’on, n’a plus naturellement envie de caresser, de sourire, de plaire à ladite personne ; et alors cela devient un mensonge comme l’amour vénal. »(« Le métier de vivre, 8 décembre 1938)

Vers la Villa Médicis

En fin d’après midi , après une lente remontée dans la foule du Corso et le passage bruyant des bus nous nous sommes dirigés vers les hauteurs de la Villa Médicis. Par un étroit escalier . Sous la paume de la main je sentis la tiédeur de la pierre poreuse couleur minerai de fer L’expression sérieuse et concentrée de Judith ,depuis notre sortie de l’église San Salvatore in Lauro s’était murée en une distance défensive et un évident refus de parler . J’avais fait semblant de chercher longtemps mon paquet de cigarette et mon briquet lorsque Judith me dit :

-Pourquoi tu m’as empêchée de rester prés de l’autel ?

-Parce que la messe allait commencer. Des vieilles femmes s’agenouillaient prés de toi.

-Je ne savais pas que tu étais si religieux…

Judith déplia le plan de Rome pour se repérer et ne répondit pas à mes questions. J’essayai de trouver -en vain- des mots qui auraient détendu l’atmosphère,mais toutes mes tentatives échouèrent . Ce dos tourné irradiait d’ hostilité . La tête tenue haute de Judith , la ligne dure, et surtout la blancheur minérale de son profil me fit penser à une Junon de pierre. Nous fûmes distraits par le bref passage joyeux, bavard, et bigarré de quelques écolières , elles laissèrent dans leur sillage des odeurs enfantines et des miettes de viennoiseries sur les pavés.

J’arrivai devant la Villa Medici : la largeur du ciel me surprit à nouveau, rien n’avait changé depuis des années, toute la rutilante beauté de ces toits vers le Colisée et le Mont Palatin.

Je repensai alors à notre premier voyage, il y a si longtemps quand Judith portait d’étonnants corsages pailletés ,des longues jupes bariolées un peu gitane et des petits lunettes rondes au cerclage métallique. Mas ces audaces vestimentaires avaient disparu remplacés par une haute silhouette ajustée et conventionnelle dans des ensembles gris. . La Judith fofolle et spontanée de nos premières rencontres ,celle qui dansait devant les ascenseurs d’hôtels, avait disparu..Judith passait un temps fou derrière des machines électroniques froidement silencieuses et des traitements de texte dont le léger bourdonnement mystérieux s’ enclenchait au milieu de la nuit au fond du couloir de notre appartement parisien. Ou bien elle restait absorbée dans des négociations commerciales interminables avec des correspondants à l’autre bout du monde. Le temps et l’espace avaient effectivement pris une courbure inattendue , l’insouciance et l’humour s’éteint dissipés .Les particules de notre passé passé joyeux avaient disparu dans un mystérieux trou noir.

Je guidai Judith vers la terrasse d’un café à tonnelle placé prés de la Villa Medici,de l’autre côté de la viale Trinita dei Monti  ; l’endroit dominait les vagues figées des terrasses rose brique de Rome, avec les coupoles, clochers, dômes . Je retrouvai toute cette beauté étalée sur des couches d’air calme et ce léger scintillement brumeux que Rome offre toujours comme si les guerres et les désastres européens n’ avaient jamais atteint cette ville sainte . Les murs tièdes et le ruelles aux odeurs terreuses n’avaient subi aucun changement. Cette magique étendue urbaine ressuscitait mes anciens séjours dans une lumière aussi neuve que le premier jour,quand je sortis de la Stazione Termini. . Je me rappelai l’espèce de joie enfantine qui m’avait pris quand j’avais guidé Judith sous les ruissellements verdâtres, ces tunnels de feuillages qui longeaient les quais du Tibre.

Je n’avais pas oublié l’indolence et la béatitude que nous avions éprouvé huit ans auparavant , nos désirs assouvis dans les draps froissés , dans cette chambres d’hôtel vetuste pres du Campo dei Fiori, ces vieux rideaux,le grand jour sous la porte, et le portrait un à la sanguine de Garibaldi dans son cadre en vieil or terni. . Judith, enveloppée dans une serviette-éponge s’amusait à faire grincer les lattes disjointes du plancher en sautillant pieds nus.

J’avais aussi gardé en mémoire cette manière que Judith avait d’abandonner ses bras nus sur mes épaules pour me laisser reboutonner son col Claudine, ou cette manière leste pour quitter le lit en lançant ses jambes en l’air, ou bien ses espiègleries éclaboussantes dans l’eau de la baignoire . Enfin, je la revoyais souple, aérienne, en robe blanche immaculée, descendre l’escalier de la Place d’Espagne , elle virevoltait , ondulait des hanches pour imiter la volupté exhibitionniste de Sophia Loren dans je ne sais plus quel film.

Maintenant l’implacable lumière de quatre heures révélait ce que je sentais bruire obscurément entre nous, une distance voulue et entretenue qui annonçait quelque chose d’irrémédiable

Plus tard nous nous sommes réfugiés sous la tonnelle à glycine ; je remarquai l’ austère porche de la Villa Medici ,soigneusement clos, qui transformait ce bâtiment en une forteresse. Le coin de terrasse était absolument désert et gardait une certaine touffeur. Nous nous installâmes à une table ronde couverte d’une nappe au tissu épais et râpeux d’un bleu délavé .Les chaises de jardin aux pieds de fer en forme de lyre avaient été laissées dans un désordre comme si une bande d’invités avait fui en vitesse.Un serveur âgé, grand, très droit, vint prendre notre commande.il nous servit de l’eau minérale avec des gestes contrôlés. Les nonchalantes soirées d’été de mes précédents voyages où tout le corps s’abandonne revinrent me hanter , c’était comme une sournoise fièvre qui s’installait en moi.

Sur la table proche des mouches grises minuscules parcouraient les parois de quelques verres qui avait dû contenir du jus d’oranges pressées.

Une serveuse boulotte ,en noir et tablier blanc, pliait des serviettes pres des cuisines .Cheveux noirs, yeux noirs, maquillage soutenu. Elle s’adressa au serveur âgé avec un accent traînant incompréhensible .Etait-elle Italienne du Sud ? Une Grecque ? Sa silhouette un peu lourde laissait deviner des grossesses et une beauté en train de s’étioler . Ses gestes adroits faisaient s’entrechoquer des bracelets à son poignet gauche.

-Elle te trouble ?

Je ne répondis pas. Un grésillement de friture vint des cuisines. Une porte vitrée était tenue ouverte par une cale de bois.

Judith et moi avons changé de table pour éviter le contre-jour. Je m’efforçai de concentrer mon regard sur un bouquet de pins vers l’hôtel Hassler et j’imaginai un soleil couchant qui enflammerait les terrasses et églises avoisinantes dans ces teintes ocrées ou sableuses que le peintre Corot affectionnait.

En me tournant,je découvris une desserte monumentale ,meuble , surchargés de plats en inox ,d’huiliers et surmonté de bouteilles de vin poussiéreuses de paniers d’osier . Je m’efforçai d’ examiner chacun des reflets acajou de cette desserte pour échapper au visage fermé de Judith qui ne cessait de feuilleter le Guide du Routard . Sur la droite, bien au milieu de cette terrasse , un bassin d’eau sombre, comme creusé dans le carrelage offrait un miroitement sombre, ses reflets formaient des serpents d’argent hypnotisant qui se perdaient entre quelques nénuphars.

Le serveur âgé, enfoncé dans la pénombre mouvante du feuillage de la tonnelle gardait la bouche entrouverte , je me demandai s’il pensait à sa proche vieillesse avec résignation ou une parfaite tranquillité. Je m’aperçus que dans sa main gauche, au fond de la poche de sa veste blanche , il manipulait quelque chose : des clés ? de la monnaie ? canif ? amulette porte-bonheur ?

Quand je revins à l’hôtel après avoir longtemps cherché un kiosque à journaux, je découvris que Judith était discrètement partie payer. Dans la chambre, des cintres vides avaient été laissés ostensiblement éparpillés sur la plaque de verre fumé de la table basse. Le Guide du Routard était posé sur ma table de chevet et aussi le billet d’entrée de Judith à la Galleria Borghese. Il était soigneusement plié . Au verso il y avait une reproduction photographique du monument de Pauline Borghese, voluptueuse , alanguie sur son canapé, dans des luisances de marbre troublantes sur sa poitrine offerte dans son glacis . Judith m’offrait donc, avec ce bout de carton   une plénitude charnelle qui me narguait. Je me demandai comment j’avais réussi à transformer en huit ans une jeune femme alerte, malicieuse en une femme gelée , aux traits durcis , et qui nettoyait ses lunettes avec une lingette pour mieux sonder et scruter les traits de cet étranger ,moi.

J’écrasai gauchement ma cigarette consumée jusqu’au filtre et tentai de repousser les obsédantes images de nos nuits précédentes. Elles se résumaient à des insomnies , des déchirures de mauvais rêves, une bouche pâteuse, et mes regards insistants sur la belle silhouette de Judith, la courbe de sa hanches , ce long corps enrobé dans les draps dans une lumière de lumière artificielle venant d’une enseigne dans la ruelle. Le foulard qui enrobait l’abat-jour et atténuait la source trop fore de ma lampe de chevet et me permit de lire ma partie préférée du « Temps retrouvé » en attendant l’aube. Dans la salle de bain, pendant mon rasage avec une eau tres douce, me revint une scène bien précise . Au cours de la deuxième journée de notre premier voyage nous flânions sur le Mont Janicule , c’était un printemps de juin un peu maussade , des bouffées d’air humide s’accompagnaient d’un léger grondement orageux. Ce grondement orageux revenait régulièrement comme s’ il recelait quelque chose d’emblématique et d’essentiel sur la nature profonde de notre couple,mais ce signe là restait toujours mystérieux dans son ressac. Est-ce cela qu’on appelait un souvenir-écran en psychanalyse ? Ce grondement orageux me surprenait dans les moments où je m’y attendais le moins, le soir, parfois, en refermant mon ordinateur, ou en essuyant la pellicule de fatigue de mon visage ,le soir, chez des amis. Tout était donc là, rien n’avait bougé, les collines de Rome vibraient au loin dans la même poussière étincelante que lors de notre premier séjour Toujours ce ciel immense dont je ne savais s’il était fait d’eau, d’air, de sable fin, de poussière d’anges . Trois heures pus tard la ville embarquait pour ses plaisirs nocturnes , avec ses bars à éclairage bleuâtre, ses longues tablées familiales qui s’installaient , joyeuses , voix, rires, répercutés par l’étroitesse des ruelles et les hauts murs aveugles. L’eau des fontaines tintait, la circulation lisse et luisante,pleine de reflets, encombrait les quais du Tibre sous les platanes. Tant de visages et de corps étaient embellis par la tiédeur obscure et moite de la soirée. Le visage de Judith,luisait de propreté .

Rome et sa terrible immensité brillante, brumeuse, faisait un curieux fond sonore par la porte-fenêtre ouverte. Je demeurai étalé sur le lit, pressé entre deux oreillers et dans un moment de rêverie affalée, j’eus la visite de mes parents morts, ils me voyaient découragé,et se faisaient encore du souci pour cet adolescent qu ils ne pouvaient imaginer à l’aise dans l’ âge adulte, comme si la maturité n’avait été que le privilège de leur génération. Mon âge mûr. Où était-il ? Ma maturité, au lieu de croître, fondait. Je pris le Corriere della sera qui traînait et j’appris que des pluie diluviennes abattaient sur le Piémont.

Je me rafraîchis le visage et dînai dans une trattoria modeste qui faisait l’angle de deux ruelles pleines de lierre. Le garçon eut l’air ennuyé de servir un homme seul . Une femme , à une table voisine, s’éclaircit la gorge pour commander un café ristretto. Avec un de ces minces crayons q

accompagnent les agendas, elle dessinait des volutes me semble-t-il, sur le papier gaufré de sa serviette, puis elle ajusta ses lunettes d’un rose transparent, pour découvrir l’addition, régla ,puis se leva et partit dans une souplesse dégingandée.