La Pizzeria

Pendant longtemps j’ai fréquenté professionnellement les salles de théâtre. Elles m’offraient,surtout en banlieue, de belles scènes shakespeariennes, des rois, des valets, des marquises, des bordels des hallebardiers, des Clytemnestre et des Mère Courage, des ports en carton, des foules en pleurs, des combats navals , des banlieues à immeubles gris avec des dealers, des échangeurs d’autoroute, beaucoup des remparts,des SS trop grimés , des ingénues décolletées, des pères nobles, des Oncles Vania à barbiche. En sortant du théâtre, j’étais un peu troublé par tant d’éclairages violents, de musiques tonitruantes, par tant de gestes grandiloquents, des cris, des luttes, des tirades verbeuses, des sonos à fond, avec déballages de costumes chamarrés, alors pour me délivrer de cette humanité jacassante et carnassière je me rendais dans une pizzeria dans une rue tranquille de mon quartier,la « Pizza Roma». Souvent des comédiens y venaient diner.

En fait il y a deux salles. Je préfère la première parce qu’elle est voûtée, avec ses lumières douces sur des murs ocre jaune clair, et de beaux miroirs cernés de bois sombre .Les tables sont recouvertes d’un nappes d’un tissu blanc damassé. Le patron parle avec son accent italien ligure légèrement rocailleux. La serveuse Sandrine est de bonne humeur , attentive. Dans cette pizzeria les gestes sont justes et les paroles mesurées.

Il y a,par exemple, ce vieil homme chauve, rougeaud, rondouillard,nuque épaisse qui ôte sa canadienne et la respiration courte, cet habitué s’ abandonne avec tant de plaisir sur la banquette , déplie son Paris-turf et déboutonne son gilet de laine comme s’il était chez lui. . Sandrine la serveuse lui offre la carte puis pose la carafe de rouge.

-Aujourd’hui,monsieur Jean, c’est Spaghetti primavera tomate fraîche et mozzarella.

La serveuse lui emplit son verre ballon .

– Je préfère mes spaghetti carbonara.

– Comme d’hab.

Sandrine apporte le parmesan,un moulin à poivre et un ramequin d’olives noires.

Entre alors une une femme de type méditerranéen, avec un nez droit de déesse grecque, des lèvres épaisses d’un rose pâle , des cheveux noirs qui tombent en cascade dans son dos.Sa taille est serrée dans un manteau cintré prune avec large ceinture vert amande , belles jambes .Elle a la la peau grasse de certaines brunes , elle est attirante. Elle choisit la table d’angle sous une petite peinture à l’huile d’un port peint à touches épaisses.Assise, elle se dépouille maladroitement de son manteau et laisse voir un sweater blanc qui moule une poitrine généreuse . On entend des bruits de voix dans la cuisine.
Cette femme examine d’un air réprobateur ce gros type qui lit Paris turf les jambes écartées et qui tousse et se racle la gorge.

Monsieur Jean est fascinépar cette nouvelle venue . Il a connu une telle beauté mûrissante à Montpellier. Avec le vent elle avait tout le temps ses mèches dans la figure.Elle le malmenait et faisait des caprices. Il a dû garder deux ou trois photos d’elle quelque part. Quand elle l’a quitté il a senti cette chose étrange, son âge. Elle mordillait ses mèches sur la figure.Elle avait un gosse, un petit salaud d’enfant gâté.

Des femmes dures pense-t-il avec plaisir.

Sandrine propose le plat du jour à cette femme qui a l’air ailleurs.

-Pasta al forno alla genovese

-C’est quoi ?

– Un gratin de pâte , parsemé d’allumettes de prosciutto, une spécialité du chef.

-Vous n’avez pas de calamars farcis ?

– Uniquement le vendredi.

-Alors je prends les Pasta alla genovese, dit-elle, et un verre de Val-po-li-ce-lla en prononçant chaque syllabe . Ensuite elle prend un soin extrême à contempler ses ongles au vernis incolore qui a des reflets mordorés. Puis elle considère les clients de la salle avec un regard qui n’a rien de fraternel. Enfin elle essuie méticuleusement les couverts avec la serviette en papier.

C’est alors qu’entre dans la salle un jeune homme sportif, coupe militaire, en blouson argenté, t-shirt blanc, pantalon kaki, Il parle dans son portable , puis éclate de rire . Il fait un signe amical à la serveuse et au patron et rejoint une jeune femme un peu décharnée, pâle, cheveux courts châtain clair,genre plumes d’oiseau. Elle a des paupières bleues, est enrobée d’une robe blouse trop grande pour serrée par une ceinture ficelle.Il l’embrasse.

-Alors ? Tu as accepté le job ?

-Non, c’était pas pour le job qu’il voulait me voir mais pour le chèque de la location soi disant pas honoré. Par la banque.

Le garçon ôte son blouson , s’empare d’une tranche de pain dans la corbeille de la table voisine .Il garde l’air dégagé en nettoyant ses lunettes .

-Ne te fais aucun souci. Maman va payer le loyer.

-Ça t’ennuie?

Il effleure la main de cette femme anxieuse aux geste doux. .

-Bof, pour l’instant je vais m’occuper de diversifier ton portefeuille. 

Il verse une eau claire et fraîche dans les deux verres.

-J’ai fait 42 longueurs de nage en moins de vingt minutes. Et j’ai décidé de ne plus fumer .Hein ? Qu’es-ce que tu dis de ça ? qu’est-ce ce qui ne va pas  ?

-Arrête de prendre la Mercedes de maman pour un oui ou un non,tu as vu le prix du litre d’essence ? Et tu es allé combien de fois à Angers depuis le début du mois ?

-Cinq fois.

De la cuisine, on entend le crépitement d’une friture. Le garçon continue :

– Il va se passer plein de bonnes choses. .Sois pas inquiète Ange. Tout le monde voit le pire. Tout le monde voit du carnage à la télé. Partout.Moi pas. De bonnes choses peuvent aussi nous arriver. T’inquiètes,un type va dégommer Trump et tout va rentrer dans l’ordre. Ecoute..

Il se balance sur sa chaise.

– Tout le monde a un instinct de mort. On a pas à se mettre à l’unisson de la maussaderie générale. Ta grand-mère va être super heureuse en Ehpad. Bichonnée . Elle aura tout le temps de penser à Dieu dans son beau peignoir éponge.

Il picore des olives avec un cure-dents.

– Tu vis trop dans le passé. Regarde il s’est passé tellement de choses entre nous. Ton genou va mieux, les jours rallongent, c’est bientôt l’Open de tennis ,je bois moins. Non ?

A l’autre bout de la salle ,un portable égrène un chant de Noël, avec des clochettes. Monsieur Jean referme Paris-turf, coince son grand mouchoir dans le col de sa chemise, écarte un peu les jambes et tient sa fourchette et son couteau comme des armes.On lui sert des spaghettis au lard, il laisse tomber des cuillerées neigeuses de parmesan et réclame le moulin à poivre. Miracle du repas.

Tout en tortillant difficilement ses spaghetti autour de la fourchette il observe Sandrine la serveuse qui serpene entre les tables, avec son chignon en train de se défaire. . Sa maigreur lasse lui plaît, et aussi ses hanches larges, sa démarche traînante.Elle vient lui lui remplir son verre ballon en appuyant son ventre sur le bord de la table.Le vin rouge presque noir écume violet. Elle repose la carafe bien au milieu de la table.

-Un jour cette carafe va tomber monsieur Jean, posez là devant votre assiette, pas sur le bord.

D’un air moqueur il l’écoute et prend un morceau de pain qu’il mâchonne. Il essaie de se représenter cette serveuse à l’école maternelle.. S’ils avaient eu le même âge en Mai 68, est-ce qu’il aurait eu une chance de la draguer lui qui avait baisé avec une fille de CRS qui avait une odeur de cannelle sous les bras.

Un couple âgé avance entre les tables .Lui , avec son vieux costume croisé est accroché à un déambulateur ; elle frisottée, avec un serre-tête noir, est boudinée dans un ensemble beige-rosé. Elle repousse les chaises qui bloquent le passage .Le vieillard est long à s’asseoir car il veut en même temps déboutonner son veste et replacer son dentier. Sa femme frisottée s’est emparée d’un menu d’un geste impérial.

– Tu prends quoi ?

-Des..des..fettu..fettou chiné..

-Encore ?

Le vieil homme :

-J’ai bien vu que tu as mis un Lexomil dans mon déca à la place d’une sucrette. Hier soir , hier soir.

Un temps :

-Hier.

-J’ai entendu.

-Le jardinier ne remet jamais rien en place, il ne sait même pas enrouler correctement le tuyau d’arrosage.

-Tu es de mauvaise humeur, moi aussi, tout va bien.

Pendant ce temps un couple plein d’assurance s’installe à une table réservée.Lui genre sombre et ténébreux amant .Visage plein et hâlé , dessin net de la mâchoire, pas rasé depuis au moins trois jours, cheveux noirs drus, veste de velours rouge , chemise parme, jean bleu clair, tennis. Il propose galamment une chaise à cette grande fille blonde, belle, assez pin-up années cinquante par son maquillage et ses hautes chaussures à semelles compensées. Son pull noir en V laisse voir une poitrine haute qui attire les regards. Ses nombreux bracelets dorés tintinnabulent quand elle relève ses cheveux sur sa nuque.

-J’ai vérifié,dit Carole . Non, ton frère ne peut pas se marier à l’Église . Le Vatican est formel . Ouste les pédés! Que ma joie demeure ,c’est pas pour eux.

Elle tapote alors sur son portable et lit très vite ce qui défile sur l’écran  :

« Le catéchisme de l’Église catholique reste inchangé depuis 1992 : les personnes homosexuelles doivent être « accueillies avec respect, compassion et délicatesse ». En revanche, les actes homosexuels sont considérés comme intrinsèquement désordonnés

-Pauvre frère.

Les mains croisées, il observe tous ces gens qui engloutissent, dévorent, mâchonnent,déglutissent. Il y en a deux qui se battent avec un réseau de fils de mozzarella qui ne veut pas quitetr l’assiette. Il n’a, ce soir, absolument pas envie de manger devant tout le monde, et surtout pas de se donner en spectacle en enfournant des parts de pizzas gluantes avec la mozzarella tiède . On risque de voir ses dents brunes de nicotine.

Carole lui dit :

– En tous cas j’ai dit non à Stavros Je vais pas jouer Ophélie jusqu’à cinquante balais .

Elle retend son pull sur ses seins.

– Il m’avait promis Gertrude.Quel salaud.

– Carole, tu le connais.

Le comédien fait signe à Sandrine

-Mon scotch. Et l’Orvieto?

Sandrine apporte le JB dans un verre épais bourré de glaçons.

– Gertrude et Ophélie !… Une cinglée et une salope ! Elles sont pas gâtées les bonnes femmes dans cette putain de pièce géniale.

-D’ailleurs , réplique Carole , Stavros il est toujours à me tripoter. Et il voit Ophélie en combinaison. Il a déjà fait pareil pour les Goldoni . Toutes les nanas en combinaison sur la campiello alors qu’il neige. Un jour je vais me déshabiller pour de bon et il faudra qu’il s’y colle.

Sandrine apporte un café calva à monsieur Jean . Il a légèrement glissé sur la banquette , il somnole, la bouche ouverte, le calva dégage, et cette odeur d’alcool chaud le fait enter sous les pommiers de son enfance, il pousse la barrière du verger de la Tante Garet , oùvien,nent une fois par an les bouilleurs de cri et leur alambique bizarre.Bourdonnements d’insectes, et cette tante lui donnait des bains l’été dans une bassine en fer, dehors, tandis que des avions anglais passaient en rase-motte vers les plages du Débarquement . Il hume encore le calva, cette odeur de bois sec dans la remise, odeurs de vieille poutre et de terre imbibée de cidre noir. Chaque gorgée lui permet de retourner dans l’Orne prés de Domfront. .Il revoit cette région engourdie, humide et verte, les haies, les chemins creux, la flaques de la récente averse, sa sœur et son cousin rient derrière la haie, prés du lavoir. La tablée de communion dans la cour de ferme. Viande rouge viande blanche. Pièce montée. Trou normand .Pousse café. Il boit encore une gorgée couleur de sucre ambré.Il laisse s’infiltrer le calva dans ses papilles,il le mache, le dorlote, ça réchauffe enfin, la tablée dans la cour de ferme pour la première communion, il somnole sous les branches de pommiers es parents sont jeunes et s’aiment. Pluie de fleurs blanches. Son enfance s’ éloigne soudain aussi si vite qu’elle est venue, il bascule dans un chagrin sans fond.

A l’autre bout de la salle Sandrine débarrasse deux tables.Notamment celle d’un couple qui ne s’est pas dit un mot. Les serviettes ont été toutes laissées en boule,les trois verres ballon gardent des traces de doigt et des empreintes roses de rouge à lèvres. L’arrondi brillant des verres sur la nappe évoque les bulles de savon. Deux jeunes femmes dégustent des huîtres avec des petits gestes un peu précieux. L’une d’elles porte une veste en cuir souple et l’autre un gros pull de montagne dont les manches qui couvrent une partie de ses mains.

-Tu m’écoutes  ? demande Carole, Les tantes peuvent pas se marier à l’église.

Le comédien savoure son JB et, plonge un doigt dans le verre pour ôter le dernier glaçon qui fond .

La comédienne :

-Tu as l’air songeur…

Puis :

-Ça fait un moment que tu as l’air songeur. C’st la perspective d’Avignon ?

Lui se penche vers elle par dessus la table.

-Pourquoi est-ce que je ne suis pas Harold Pinter ? Hein ?..Je suis Harold Pinter . Personne ne le sait.

Il savoure la brûlure du whisky. Il remue le verre épais.

– Pour dire la vérité, ce que je joue et ce que j’écris et ce que je ressens n’a plus aucune importance. Pinter a tout fait mieux que moi ,avant moi.Il m’a dissous et je l’aime encore. Quand on lui a annonce son Nobel il sortait de l’hôpital, et avait une tête grotesque avec sa casquette de patron de chalutier et un gros pansement au-dessus de son arcade sourcilière droite.sur un œil.Il était en train de mourir d’un cancer.Il souriait ,il était magnifique.

Il finit son verre.

– Je me fous de tout, Carole.

– Non je t’en prie je t’en prie, ne recommence pas.

-J’aurais voulu naître pauvre et juif dans le Londres d ‘avant guerre, j ‘aurais voulu jouer Shakespeare dans les bleds paumés d’Irlande et m’appeler Baron,comme lui, jouer au cricket comme lui, avoir écrit le scénario de The servant,avoir insulté les critiques et le public comme il l’a fait. Voilà.Lui savait insulter.

Sandrine approche et sort sa tablette pour noter la commande.  :

-Vous avez fait votre choix ?

-Fusillis aux asperges pour moi.

_Penne brocolis pour moi . Et une bouteille d’Orvieto. Et un JB .

La serveuse s’éloigne , Carole pose délicatement sa main gauche sur la veste rouge.

– Tu es aussi beau que lui, tu as les mêmes chemises violine que lui. Et tu écris avec aisance comme lui. On l’a même souligné dans « Libé» l’an dernier à Avignon. Et tu es invivable comme lui.

Sandrine apporte le seau et ses glaçons et la bouteille d’Orvieto, et elle massacre le bouchon qui tombe en miettes . Elle propose à l’homme de goûter le vin mais lui fait signe de le faire goûter à Carole. Elle tourne le vin dans sa bouche.

– Bien.

Ils boivent longtemps avec satisfaction.Le temps se dissipe Terre, guerre, révoltes se dissipent. Reste le paysage blanc de la nappe.

-Putain de bon vin, il est frais.J’aimerais lever mon verre mais je ne sais pas à quoi.A toi.

-Cheers.

-je me suis toujours demandé si Pinter avait une sœur.

-Non, je ne crois pas.

-Moi j’en ai une.

Il remplit son verre et celui de carole.

-Maintenant les morts autour de moi sont plus nombreux que les vivants. Ils viennent même la nuit me voir. Gérard, des types avec lesquels j’ai enregistré pas mal de pièces à la radio, Roger à Lyon,Jo à Caen, Jean-Claude à Bruxelles, Antoine à Vitry., et Patrice, tous au cimetière.Ils me manquent .

-Et la la fille de la radio elle te manque?

-Aurélie.

-Elle avait des petits corsages de dentelle.

Il soupire.

-On devrais dire oui à tout.

Il répète comme une confidence énorme:

-Il faut dire oui à tout Carole .Disons oui a tout .

Il sort la bouteille d’Orvieto du seau à glace et remplit les deux verres.

La condensation sur les verres le rassure. Tenir la paroi froide du verre le console. Pendant une seconde, la mer étincelle.Midi le juste à jamais. Il boit et sa mauvaise humeur fond. Dans le miroir inlicné il admire le corps mûrissant de Carole. Le sien de corps s’engourdit sous l’ effet de l’alcool et devient une outre de douceur.

Mais lorsque Carole tourne la tête vers les cuisines , son profil semble creusé par un malheur indicible. Cette manière soudain, dans ses expressions, de devenir une étrangère, une inconnue.

-Cheers ! Carole ! Je bois à toi !.

Ils boivent longtemps.

Carole dit :

-Tu l’aimes plus que moi. !

-Qui ?

-Harold Pinter.

Il la regarde et pense à autre chose.Il se demande pourquoi lorsqu’il regarde la télé,lit les journaux, écoute le matin la radio,  les violences,les épidémies,pourquoi tout ça ne le touche plus. Il se fout de tout, ces temps-ci. Le soir il écoute la nuit qui monte, si douce, et il reprend pied, et rien d’autre n’existe.

Il ressert de l ‘Orvieto à Carole .

-Carole, tu devrais tenir compte du fait que ce que je dis depuis quelque temps n’a aucune importance. Ce qui est important c ‘est que nous nous retrouvions ici chaque soir, et que nous irons cet été à Avignon, tu seras une meveeilleuse Ophelie…et que nous buvions ensemble, ici, chaque soir dans cette pizzeria, c’est notre île déserte.

Il ne sait pas si Carole est émue parce qu’il vient de dire.

-Carole tu sais ce qu’il va rester de nous  ? Des fringues dans d’un placard. La mer continuera à scintiller à midi. La maison sera vendue.

Il se reverse de l’Orvieto.

-Je t’en prie Carole, ne tient pas compte de ce que je dis.

Il murmure :

-Quand tu es absente, je t’aime encore davantage. Quand j’étais à l’hôpital j’ai beaucoup pensé à ta lèvre inférieure.

La femme à la robe noire moulante qui tapote frénétiquement sur son portable est rejointe par un type au front dégarni, en sueur, qui s’assoit en essuyant ses lunettes-miroir et en disant :

-J’ai fini d’installer le siège-bébé.

Les deux jeunes femmes qui dégustent les huîtres ont l ‘air de trancher au scalpel un petit ennemi dans les coquilles aux reflets nacrés.L’eau tremble. L’une dit  :

-Elles bougent encore.

-J’espère bien !

-Et ton travail ?

-Pénardos. Mais je suis pas trop groupie pour leurs soirées apéro.Les mecs sont collants.

A la table voisine une femme rousse à chemisier d’un rose dragée, avec un gros nœud large, ôte les câpres de sa pizza et les place sur le bord de l’assiette. Elle se tamponne légèrement les lèvres après avoir goûté à son eau pétillante . Ce geste fait penser à celui de ces femmes qui,au lieu de s’embrasser, s’effleurent à peine les joues La femme à la robe noire moulante a bien du souci avec la salière aux trous bouchés. Enfin le couple qui avait changé de place, et de chaise, est désormais moins tendu ,puis calme, chacun tapote sur son portable. Puis l’homme relève la tête et dit :

-Au fond quand tu es à désagréable avec moi, ça ne va pas très loin. Et ça ne dure pas longtemps.

La femme reste la bouche ouverte.

-Tu disais ?

-Rien.

Sur la droite de Carole la petite peinture rectangulaire dans un cadre acajou intrigue le comédien. Elle représente des péniches dans le brouillard.Pontoise? Rouen?

-Ca doit être un Pissarro dit le comédien.

Une femme au visage chevalin , austère, avec un chignon tres lissé et un chemisier soyeux aux lignes bleues et grises dit à son grand fils qui porte un blazer avec écusson :

-Il paraît que tu vas dormir en douce dans le dortoir des filles.

-C’est possible ,dit le garçon .Tout est possible.

Les deux jeunes femmes qui ont fini leurs huîtres hésitent longuement en consultant la carte.

-En fait, je vais passer directement au dessert. Ils ont une « Torta caprese »

-C’est quoi ? Un fondant au chocolat avec des amandes et de la glace à la vanille.

-Jer prends comme toi.

– Ils prennent les tickets restau ?

-Non Je paie.

A l’autre bout de la salle le percolateur siffle. Les bavardages deviennent mous. Des couches diverses de passé et de présent préoccupent monsieur Jean.La porte d’entrée se ferme avec un bruit de vitres secouées.

-Tiens, il fait nuit, dit Carole.

La jeune femme à la longue chevelure brune qui ressemble à Circé se dit que la salle entière est remplie de péquenots. Voilà ce qui me reste : des péquenots ou des obèses.

-Papa me manque dit Carole.

-Je sais.

Le jeune homme à la coupe militaire lève sa fourchette :

-Je vais bientôt changer de piscine.
-Pourquoi ?

– Hygiène dégueu, serviettes sales qui traînent partout, graffiti et chewing gums séchés dans les vestiaires , et les petits cons qui se mouchent dans l’eau.

-C’est pourtant le seul endroit où tu te sens bien…

-C’est vrai. Les carrelages bleus qui bougent dans les reflets? La nage sur le dos..Quand je sors tout le monde a l’air fatigué .

-Mais tout le monde est fatigué. La France est fatiguée, l’Europe est fatiguée. Regarde la télé comme ils ont l’air tous fatigués.

-Résignés, pas fatigués,corrige la femme.

-C’ est ce que je dis. 

-Pas tout à fait.

Le vieil homme au déambulateur remet d’un coup de pouce son dentier à sa place. Sa femme essuie chacun des doigts dois des deux mains du vieillard ave la serviette citronnée. .

Une des jeunes femmes aux huîtres se cache pour se moucher. La femme austère dit à son fils si bien peigné :

– -J’ai eu un mail de ton père.Il est viré.

-Qu’est-ce qu’il a fait de mal ?

-Rien mon grand, je me suis mal exprimée. Au service conception ils sont tous virés, ton père et les autres, la boite va être rachetée.

-Depuis quelque temps maman, , tu t’exprimes mal, surtout, surtout quand il s’agit de papa.

-Excuse moi.

Le couple au déambulateur est plongé dans une immense rêverie Le vieil homme écarte sa serviette en papier.Son regard se trouble.

-Qu’est-ce que tu as ? Tu es triste…

-Le couple là bas, la blonde et l’homme à la veste rouge c’est un couple .. un couple..

Il y a une petite bulle de salive au coin des lèvres .

-Et alors ?

-Ils sont jeunes.

Un léger flux de tristesse passe sur cette table puis ça devient un fleuve souterrain qui charrie une autre époque.Le vieil homme est aspiré dans un temps qui s’écoule , le courant l’ entraîne vers un jardin de curé ensoleillé. Il pénètre dans un couloir tout frais d’une vieille demeure du Sud-Ouest avec des cache-pots en cuivre, et de lourds rideaux de peluche . Il y a des vieilles photos de l’Algerie avec des chiures de mouche.

Le vieil homme glisse de sa chaise et risque de tomber. Il a les yeux fermés et sourit. La serveuse et le patron le relèvent et lui essuient la bouche. Et sa femme dit au patron :

-Ce sont les médicaments qui ne lui conviennent plus. Excusez nous.

Ils paient et sortent difficilement en évitant les chaises et les tables .

Les lumières des appliques ont légèrement baissé d’intensité . Monsieur Jean est parti rejoindre ses pommiers normands en tapant son code de carte bleue. Il va être heureux de dormir sur le ventre dans des draps tout propres car le mardi la femme de ménage les change . Les deux jeunes filles aux huîtres sont sorties sur le trottoir, elles allument des cigarettes.

-Tu rentres chez moi ? Ou chez toi ?

Les deux bouteilles d’Orvieto de la table 5 sont vides.

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