Chez le notaire

J’étais donc assis dans ce bureau aux reflets acajou face au notaire qui me demandait un peu agacé :

– Mais vous ne m’avez pas compris, il s’agit de quelqu’un de mes amis qui fait une offre d’achat de votre bien, cette superbe demeure qui..

-Attendez, attendez vous voulez dire qu’avant que je prenne les clés de cette maison qui a appartenu à ma famille depuis des générations ,cette maison il y a déjà quelqu’un qui  voudrait l’acheter?.

-Oui. Oui, c’est une opportunité car le..

Il ajouta, se penchant vers ses paperasses  :

-C’est une simple suggestion et une offre très intéressante..vu l’état.. vu l’état… des..des huisseries.. les infiltrations d’eau côté jardin et..

-Quoi ? Quel état ? De quoi parlez vous ?

-Mais..

– Enfin qui vous a chargé de transmettre cette offre ?..C’est quoi cette combine ?.. Je ne veux pas vendre, je vais m’y installer cet après-midi et même ce matin.

Et le notaire :

-Mais je suggérais seulement …étant donné l’ampleur des travaux…

Pendant qu’il se perdait une nouvelle fois en explications et justifications de sa démarche, je comprenais, moi, qu’à peine avais-je hérité de cette grande demeure familiale ,le domaine de mon enfance, qu’il voulait m’en déposséder. Sans doute une combine habituelle avec une agence immobilière du coin. En préparant la succession, il avait eu le temps de monter une petite escroquerie, un rachat pour des clopinettes d’une demeure Restauration et que j’appelais « La maison de Madame de Rênal » et qui était restée les volets clos pendant un an.. un peu à l’abandon je l’avoue mais je découvrais stupéfait qu’il était prêt à anéantir ce domaine et ses somptueuses tapisseries à fleurs fanées dans le moisi de l’humidité et ses volutes décoratives en train de s’effacer , tout l’afflux de ce passé me revenait dans mes insomnies ou mes somnolences pendant les ultimes réunions dans la salle de rédaction. J’étais monté si souvent dans le feuillage laqué et ténébreux du magnolia que le vieux journaliste que j’étais y restait suspendu. Il ne savait rien de tout ça cet idiot de notaire dans la prolifération de ses dossiers et de ses volumes de Droit.

Ballotté dans le TGV, je m’étais enfoncé , à moitié assoupi, dans ce jardin clos, dominé par un clocher massif. Sous l’immense magnolia et ses épaisses feuilles vernies on avait installé la table de ping-pong. Les invités arrivaient nombreux et jacassant. Et cet imbécile de notaire voulait me priver de cette moiteur, de cette touffeur, et l’hiver du vent d’Autan, si aigre, qui tombait d la Montagne noire. En poussant la porte et ses panneaux de verre granité je retrouvais la mousse de savon mal essuyée sur mes oreilles que ma mère ôtait d’un vigoureux coup de pouce , et mon père qui m’aidait avec tant de patience à enfiler mes gants de laine avant de m’emmener à l’école , et le fourneau de fonte avec des rondelles qu’on ôtait avec un crochet, et les deux beaux oreillers trop blancs, immaculés, rebondis, comme des dieux assoupis dans la pénombre du lit monumental avec ses boules de cuivre (avec au-dessus un Christ en ivoire avec un rameau de buis coincé derrière sa tête de supplicié ) et l’amoncellement d’un rouge sombre et satiné de l’édredon qui devait enfouir mes deux géniteurs . Leur absolu silence quand ils pénétraient dans cette chambre , les débris de leurs vêtements sur les chaises Empire, tout ceci m’avait intrigué .J’imaginais une crypte sépulcrale .Père et mère devenus gisants de pierre dans les ténèbres , et les lents gestes parcimonieux, timides, hésitants, de ces deux là comme s’ils n’avaient jamais cédé à une franche étreinte. Ma mémoire enfantine assimilait l’acte de chair à un noyau de mort. Je soupçonne aujourd’hui que leurs ébats devaient être le résultat d’un épuisant marchandage du côté de mon père.

Dans quelques instants, je quitterai cette étude de notaire et ses bibliothèques vitrées à croisillons , je rejoindrai ce vieux vestibule si familier les murs bruns ornés gravures algériennes , et encore et toujours la clinique de Sétif meringue blanche. Je devais retrouver mes billes de verre aux volutes de sulfures cachées dans les tiroirs d’un nécessaire à couture.. Je voyais courir sur les murs les monstrueuses ombres projetées par les phares de voitures qui franchissaient les grilles de l’ancien Collège Royal les soirs de Décembre. Il ne se doutait pas une seconde de la puissance, du mystère et de la majesté louis-philiparde que portaient et les hauts murs nus de cette demeure familiale. Il voulait brader ça au premier traîne-patins venu comme si les maisons n’étaient pas des êtres vivants… Je revoyais la bonbonne de verre sur le rebord de la fenêtre emplie d’un liquide vineux dont la surface était couverte d’une couche de guêpes mortes , certaines en train de grésiller.

Et l’autre avec sa cravate club nouée de travers qui continuait à débiter ses vaseuses justifications précisant que même les huisseries devaient être remplacées à cause de je ne sais quelle espèce de vers à bois. Il avait même osé utiliser le terme de « grave déficience thermique » Je remarquais surtout cette tête flasque avec un début de bajoues (trop de gueuletons dans les hostelleries  du coin?) posée sur un col amidonné ,il ressemblait à la tête émaciée d’ Holopherne posée sur un plat d’argent.Je cherchais les gouttes de sang.

– Vous savez la charpente tient par miracle,dit-il. Enfoncez une lame de canif vous verrez ça rentre comme dans du beurre..Non croyez moi les travaux vont vous coûter les yeux de la tête..C’est pas à vous que j’apprendrai les taux d’intérêt des banques actuellement et le manque de main-d’œuvre qualifiée ,d’ailleurs mon beau-frère..

Et il se lève pour tirer le store de toile en disant :

– Y’a de quoi manger un sacré capital..

Je dis :

-Et le magnolia ?

-Quel magnolia ?

-Le magnolia au milieu du jardin,lui aussi il est bouffé par les vers ?

Il remua les papiers officiels pour se donner une contenance. Qu’est-ce qu’elle foutait là cette boite de chocolats Suchard sur le radiateur ?

Je rêvais alors de me balader en espadrilles parmi les pièces vides, flâner, errer, guetter, écouter les rafales de vent , toutes les musiques d’autrefois . Je les entends encore les invités de mes parents ,certains avec des fume cigarettes nacrés , quand tout le monde était en shorts ou jupes plissées évasées . Au lieu de travailler ma version latine , je me demandais si Irène,la femme plantureuse de l’expert-comptable, la meilleure amie de ma mère, était baisable ou pas,avec son châle posé sur ses seins lourds.

Le notaire avait avancé le dossier vers moi. J’avais vite paraphé les feuillets et je m’étais levé, abrégeant ses considérations sur les rumeurs d’un changement à la tête du conseil municipal et de prochains travaux pour un nouveau parking devant l’ancien collège royal.

J’avais traversé la ruelle furieux, et poussé la lourde porte vitrée qui coinçait . Enfin je retrouvais le damier noir et blanc du vestibule et la cage d’escalier qui s’achevait par une rotonde jaunie par les intempéries.

Je claque et ferme les verrous,enfin chez moi. Je me détends.

Je tire la table de jardin vers la fenêtre, j’envoie valdinguer mes mocassins et m’étire. Mon royaume est retrouvé..Les soirs orageux reviennent avec leur touffeur .

Je prends un whisky .Ils sont tous là, Querlin, Valmy, et Chaplain si délicat avec ses chemises grises, fines, avec des partitions de Ravel sous le bras , et son épouse Léna, une poupée de porcelaine avec ses cheveux noirs coupés sur la nuque, à la Louise Brooks.

La fenêtre du deuxième étage n’a plus ses lourds volets. C’était là que j’avais vu sa silhouette si sage , son Kimono entrebâillé et sa main qui disparaissait dans le reflet de la vitre dans un curieux geste. Etait- ce un appel ? Revenue dans la cuisine, elle n’avait pas répondu à mes mes questions . Je finis par dire n’importe quoi de banal ,sa lèvre inférieure si bien ourlée, luisante, m’attirait.

Je les écoute mes chers disparus pérorant , Valmy avançant dans l’allée , ses pieds repoussant les feuilles de magnolia dans un froissement rêche,promenant un regard hautain sur nous. Je les avais invité à la Toussaint , année particulièrement froide. Les routes étaient encombrées de neige sale dans le Quercy. La Simca dérapait , Valmy frottait la buée du pare- brise avec son gant pour découvrir le paysage calme, immaculé,d’une plaine avec une fumée qui monte droit dans un ciel gris. La première nuit dans les pièces humides je me souviens que j’essayais de déchiffrer les visages de ces jeunes femmes endormies que je connaissais à peine. Elles s’étaient emmitouflées dans des couvertures, ou enveloppées dans des plaids , dormant dans les canapés humides du grand salon.Le sang dans les corps ne fait aucun bruit.

Les premières nuits sont de pur cristal dans cette région. On entend craquer les pins.Ma jeunesse se recolore pendant que je chiffonne du papier journal pour la première flambée.

Mes amis, ce sont mes chemins perdus : ils se métamorphosent et évoquent leurs affaires bizarres dans des journaux vite disparus ou revendus . Querlin , à chaque petit déjeuner, posait un trente trois tours de Wagner sur électrophone et la Chevauchée des Walkyries réveillait tout le monde dans des fracas de cuivre. J’ agaçais le chat avec un stylomine . Valmy nous bassinait avec son admiration pour Michel Rocard. Je savais que Valmy , à Châteauroux, avait noirci des rames entières de papier pour enfin trouver la pulsation majestueuse d’une phrase qui en ferait le rival de Faulkner.Son prochain roman serait annoncé en, première page dans son journal préféré,Libération , avec une photo de lui dans une pose soigneusement étudiée, un imper négligemment jeté sur ses épaules comme Albert Camus .

J’ai retrouvé l’ article jauni. Valmy déclarait que le monde politique devenait follement arbitraire et qu’il fallait enfin bref des types dans son genre qui redonnent un fonction aux sources numineuses et authentiques de l’Écriture.  Je n’avais pas osé lui demander ce que veut dire « numineux »*. Sur la table de jardin il posait ses minces lunettes ronde ,métalliques, fragiles comme une sauterelle.

Querlin amassait un matériel photographique considérable il me montrait des archives prises dans la bibliothèque d’Alger, pour raconter la vie de mes grands-parents et oncles à Sétif, quand ils étaient propriétaires d’une clinique toute neuve qui ressemblait à un casino, avec son toit terrasse badigeonné de blanc .J’avais vu les photos d’amateurs mal cadrées. J’avais noté des palmiers et une silhouette en burnous (ou djellaba?) près d’ une mule.

Deux jours plus tard, je croise le notaire dans la supérette.

-Vous devriez vous présenter aux prochaines élections municipales..avec le nom que vous portez.. ça serait du tout cuit !..

Il ne savait pas que grâce à cette maison je m’étais mis à l’abri de la vaste insolation humaine agitée et carnavalesque des grandes villes. 

Il insiste :

-Et pourquoi, pas venir notre club de bridge ?..Ma sœur aînée était je crois très liée avec votre mère..

Les chambres du premier étage ont toutes des cheminées immenses, des trumeaux vieux vert à fausses colonnes rainurées et brins d’olivier .C’est là, que muni d’un couteau de cuisine , j’ouvre les cartons de déménagement . Je déplie des robes d’avocats . Je coupe les ficelles de paquets de vieux journaux, Sud-Ouest, France soir, La Dépêche de Toulouse . Je trouve également des dépliants touristiques d’un syndicat d’initiative pour le Lauragais, des piles froissées de programmes de théâtre, « Bobosse «  d’André Roussin avec François Périer ,et Daniel Soriano en justaucorps dans le rôle de du « Marchand de Venise » et Edwige Feuillère dans Léocadia et aussi une photo dédicacé à Arlette ,de Daniel Ivernel en empereur romain avec une couronne de lauriers sur la tête.

A feuilleter ces vieux programmes je me souviens que ma mère, avant de connaître mon père , était folle de théâtre et courait toutes les couturières avec sa meilleure amie . Elle avait gardé des piles entières de ces programmes, avec les esquisses des décors de Jean-Denis Malclès pour Anouilh , intercalés entre les réclames pour des parfums ou des marques de champagne et des esquisses de décor au fusain, des robes de chez Patou, si bien qu’on on ne sait plus, à feuilleter ces vieilleries trop bien dans quel siècle on est.

La journée s’effrite en regardant le mur d’en face. Il voit les hautes fenêtres d’un collège.J’ entends la cloche du pensionnat religieux, et je me demandes comment j’ai pu vivre aussi longtemps ,dans l’Orne, loin de tes parents, sous un préau à écouter la pluie ruisselante ou le choc régulier des wagons de marchandises qui s’assemblaient dans la gare de triage. S’user le cœur à se souvenir  ne vaut rien.

L ‘obscurité s’accroit avec la tombée du jour .Des trainées rouge des nuages apparaissent derrière le clocheton massif. Chaque soir défait cette journée unique, qui tourne, revient, calme, attentive, et rassemble tes amis jusqu’à demain.

Jason répète qu’il se sent lié à toutes les espèces animales du jardin. Devant le canal du Midi, Lisa revient sur le sentier de halage ,ses bras nus couverts des petites égratignures , les minuscules boutons de nacre de son chemisier sont arrachés. Elle reprend les rames de la barque et dans le silence de l’eau trop verte, avec son large chapeau de paille elle ressemble à Virginia Woolf .

Oui, reste devant ton verre Jason, avec l’humble sollicitude des objets étalés sur la table, ce verre épais empli d’un whisky pale, ,les glorieux débris de cacahuètes dans le cendrier en céramique et deux feuilles vernies du magnolia, reste avec tes amis disparus dans la religieuse complicité de ce jardin.

Bois.

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* Le Numineux: le sacré, conçu comme une catégorie spécifique de l’expérience humaine, distincte aussi bien de la sphère éthique que de la sphère rationnelle.

Les illustrations sont des tableaux de Pierre Bonnard

3 réflexions sur “Chez le notaire

  1. MCourt ,vous avez raison

    * J’ai repris mes amis Querlin, Valmy, Jason, mais dans un contexte assez différent. L’idée m’était venu il y a une vingtaine d’année, de réécrire les « confessions d’un enfant du siècle » c’est-à-dire de construire un mince récit coupant, une sorte de Mausolée littéraire à mes amis perdus de vue. C’est en regardant une gravure de Callot, ‘L’arbre aux pendus » dans sa série « Les malheurs de la guerre de Trente ans » que j’avais eu l’idée d’écrire un long texte (j’en ai gardé une partie) qui racontait que ma génération , entre la guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie et la curieuse sarabande de Mai 68, avait vu son pays fléchir, avait vu ses aînés mourir au loin(dans ma famille, on mourut en Indochine puis en Algérie) donc ma génération avait été pendue aux rameaux du Grand Arbre Histoire, génération qui n’avait connu que la Légende dorée d’un Gaullisme n un peu trompe l’œil, ma génération fut pendue à la corde de son idéalisme juvénile , et ramenée à la pénible condition d’une génération-témoin (comme il y a des appartements-témoins) assez lucide d’un déclin objectif du pays bien aimé que la défaite de 4O avait mis à terre pour longtemps. . Nous avons fait, au fond, nous les nés dans les années 40 l’expérience presque banale, de ces générations historiquement puis ontologiquement perdues (et personnellement je n’ai jamais cru au Grand Soir et à la grande marche vers un avenir radieux comme certains de mes camarades quiu eurnt une sorte d’enthousiasme absolu. Naturellement, je rejoignais donc Stendhal, Flaubert, Musset, Balzac qui furent mes maitres en désillusions historiques et lucidité individualiste. Avoir vécu une jeunesse complète dans les ruines et baraquements de Caen a dû jouer un rôle sur la formation de ma sensibilité disons -mélancolique ironique – et m’a épargné tout le barda des illusions sur le Sens univoque et progressiste de l’Histoire.

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  2. il me semble avoir déjà lu , n’y voyez pas de reproches, un texte fantomal où figuraient ces amis. Me trompe-je?

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  3. Notes de lecture .

    A nouveau, cet immense pouvoir de séduction du langage créant une sorte d’intimité avec le lecteur. Une beauté presque miraculeuse.

    Les reproductions des toiles de Bonnard semblent renforcer la véracité des souvenirs du narrateur, les légitiment.

    Cette plongée récurrente dans le passé où se précipite inlassablement le narrateur, c’est comme si le futur ne l’intéressait plus, peut-être une façon d’échapper au présent. Mais elle est toujours éphémère, fragile.

    La vérité réside dans l’ailleurs du souvenir… et une multitude de petits détails oubliés apparaissent comme sur une pellicule de photographie plongée dans le révélateur.

    La porte de referme, le verrou est tiré. Le silence se dilate. Le temps est suspendu. Le narrateur vit autrefois comme un seul présent désiré, traversé d’ombres flottantes. Glissement insensible entre les murs de cette maison d’enfance pour le lecteur.

    Double fond de cette vie d’écrivain.. quand la mémoire fait défaut, le corps de souvient. Une anticipation fascinante…

    Le notaire trouble-fête exerce son contre-pouvoir. Du moins, essaie. Humour grinçant, théâtre complice.

    Tous les personnages du narrateur ont la voix de Paul Edel. Ce sont des souvenirs qu’il modèle comme Giacometti triturait la glaise. Son monde n’apparaît jamais que voilé… entrevu à travers une brume. Enchantement du cœur. Il invente de récit en récit son identité autant qu’elle nous est donnée.

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