« La Montagne magique » a cent ans.

Avant que se termine l’année 2024, je voudrais rappeler que « La montagne magique » de Thomas Mann a été publiée il y a exactement cent ans. J’ai déjà longuement écrit sur ce blog la richesse thématique de ce roman d’initiation si riche, si foisonnant, qui parle de notre Europe .

Pour fêter ce centenaire, je donne deux extraits. Puisse-t-il donner à quelqu’un l’envie d’ouvrir ce roman qui, je le signale, bénéficie d’une nouvelle traduction tout à fait remarquable de Claire de Oliveira. Cette traduction vient de sortir en Livre de Poche. Elle comporte des annotations abondantes et une magistrale postface. Thomas Mann lui même a défini ainsi son roman devant les étudiants de Princeton: « J’ai voulu narrer un jeu satirique, le conflit comique entre des aventures macabres et la décembre bourgeoise. »

Thomas Mann à Davos en 1921

Extraits:


« Je suis ici, depuis assez longtemps, depuis des jours et des années, je ne sais pas exactement depuis quand, mais depuis des années de vie, c’est pourquoi j’ai parlé de « vie » et je reviendrai tout à l’heure sur le destin. Mon cousin, auquel je voulais rendre une petite visite, un militaire plein de braves et de loyales intentions, ce qui ne lui a servi de rien, est mort, m’a été enlevé, et moi, je suis toujours ici. Je n’étais pas militaire, j’avais une profession civile, une profession solide et raisonnable qui contribue, paraît-il, à la solidarité internationale, mais je n’y ai jamais été particulièrement attaché, je vous le confie, et cela pour des raisons dont je ne peux rien dire, sauf qu’elles demeurent obscures. Elles touchent aux origines de mes sentiments (…) pour Clawdia Chauchat (…) depuis que j’ai rencontré pour la première fois ses yeux et qu’ils ont eu (…) déraisonnablement raison de moi. C’est pour l’amour d’elle et en défiant Settembrini, que je me suis soumis au principe de la déraison, au principe génial de la maladie auquel j’étais, il est vrai, assujetti depuis toujours, et je suis demeuré ici, je ne sais plus exactement depuis quand. Car j’ai tout oublié, et rompu avec tout, avec mes parents et ma profession en pays plat et avec toutes mes espérances, (…) de sorte que, je suis définitivement perdu pour le pays plat et qu’aux yeux de ses habitants je suis autant dire mort. »

« Il se peut que le vide et la monotonie dilatent l’instant et l’heure en les rendant interminables, tandis qu’ils abrègent les grandes, les énormes masses de temps, et les font se volatiliser jusqu’à les réduire à néant. À l’inverse, un contenu riche et intéressant est sans doute en mesure d’écourter et d’alléger une heure, voire une journée ; cependant, sur une grande échelle, il confère au cours du temps de l’ampleur, du poids et de la solidité, si bien que les années mouvementées passent bien plus lentement que ces années pauvres, vides et légères qui, emportées par le vent, se dissipent. L’ennui infini, comme on dit, n’est donc en fait qu’un abrègement pathologique du temps, ayant pour source la monotonie. Si rien n’interrompt le train-train, de grands laps de temps diminuent d’une façon qui nous donne un coup au cœur ; chaque journée étant comme les autres, tous les jours semblent n’en faire qu’un ; si l’uniformité était totale, la vie la plus longue serait perçue comme fort brève et s’éclipserait sans crier gare. L’habitude endort notre sens du temps ou du moins l’affaiblit, et c’est sûrement aussi à cause d’elle que nos années de jeunesse sont vécues comme lentes, tandis que la suite de la vie se précipite et s’envole. Introduire des changements d’habitudes et des renouvellements est, on le sait bien, le seul moyen de se maintenir en vie, de réactiver son sens du temps, de rajeunir, renforcer et ralentir notre vécu du temps, et, ce faisant, de restaurer toute notre joie de vivre.« 

2 réflexions sur “« La Montagne magique » a cent ans.

  1. Inépuisable filon … Je viens de tomber sur ce passage de la vie étudiante du soldat Robert HEARN interpellant son prof, dans LES NUS ET LES MORTS, le roman de Norman Mailer (1948), découverte du moment… (Laffont poche, p. 451, trad. J. Malaquais). Vous en souvient-il ?

    « Le numéro sept possède une profonde signification pour Thomas Mann. Hans Castrop passe sept années sur la montagne, et si vous voulez bien vous rappeler, un grand accent est mis sur les spet première journées. Le nom de la plupart des personnages principaux est à sept lettres, Castorp, Claudia, Joachim, cela s’applique même à Settembrini, la racine latine de ce nom étant sept.

    Le grattage des notes, le pieux consentement., Monsieur, demande Hearn, quelle est l’importance de tout cela ? Franchement, je trouve que le roman est pompier et raseur, et je pense que cette affaire des sept est un parfait exemple de la didactique allemande qui d’une taquade déduit toutes sortes de boniments critiques, c’est de la virtuosité peut-être mais elle me laisse indifférent.

    Son discours crée un petit romous dans la classe, suivi d’une discussion opolie que le professeur résume courtoisement avant de continuer, mairs Hearn y voit la preuve significative de son impatience. Il n’aurait pas dit cela l’année précédente. »

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    Merci pour cet hommage à la MM… Mes meilleurs voeux pour cette nouvelle année. 2025.

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