Caen en Juin 1944

Dans les années 1970, voyant mes parents vieillir et n’ayant que des récits familiaux fragmentaires sur la destruction de Caen( ou trop anecdotiques avec toujours les mêmes récits de fin de dîner) à propos de ce Débarquement du 6 juin 1944, je leur ai demandé à tous deux d’écrire ce qu’ils avaient vécu à Caen sur ces nuits terribles, en restant précis. Ils ont accepté. J’ai donc acheté deux cahiers de brouillon et deux crayons à bille. Je leur avais bien précisé, qu’il était interdit de ne pas « copier » le cahier de l’autre. Ce qu’ils firent en bons élèves. Mon père avait une écriture factuelle et sèche, et ma mère, plutôt floue et trop sentimentale.

C’est ainsi que j’ai appris que dès le jour J du Débarquement, à l’aube, vers 6h30 quand les bombardements intenses commencèrent sur la gare(nous habitions pas très loin sur la rive gauche de l’Orne ) ma mère a vécu très mal cette Libération. Vingt ans après l’évènement, elle ne pouvais pas entendre un vague ronronnement d’avion dans le ciel sans pâlir.je voyais ses mains trembler. Dans l’après midi tout le quartier Saint-Jean flambait .Elle tremblait de peur au simple bourdonnement pendant des heures. Dix ans plus tard, je m’en souviens, dés que ma mère entendait un avion dans le ciel se mettait encore à pâlir et à trembler. ce fut le7 Juin que bombardement , par vagues successives pulvérisa le quartier Saint-Jean, là où mon père possédait son magasin. Le feu se propagea et gagna le quartier du port à une vitesse effrayante, c’est un quartier des pensionnats, de cliniques, de monastères , de chapelles et de dispensaires .Les pompiers furent vite débordés ; on fit appel à des ouvriers, des mineurs de Feuguerolles de placer des explosifs pour souffler les incendies, mais les charges étaient trop faibles et les feux s’étendirent. Le brasier se déporta vers la cité Gardin, le boulevard Bertrand et ses marronniers ,les groupes scolaires s’effondrèrent , les cinémas et la célèbre brasserie Chandivert -où Simone de Beauvoir corrigea des copies du bac avant-guerre- brûlaient si fort que les toitures voisines et les charpentes s’embrasaient. La nuit du 7 juin apporta l’Apocalypse selon tous les témoins de ma famille . Les bombardements commencèrent vers 2h 40 du matin. Plus d’un millier d’ appareils « Lancaster » et de « Halifax » approchèrent de la ville dans un énorme ronronnement , et larguèrent des fusées à parachute qui illuminaient la ville d’une immense clarté blanchâtre vacillante .Les bombes ensuite font éclater les vitres, les toits, trembler les murs. La ville devient un enfer. Les habitants errent comme des fantômes recouverts de poussière. Ma mère se souvient des chute des ardoises sur les trottoirs, les carreaux en miettes, tandis que des tronçons de rues sont recouverts de gravats et des débris de murailles. Les bombardements durèrent jusqu’au12 juin. .L’église Saint-Jean est touchée par plusieurs bombes et si ébranlée que son porche s’incline , tous les anges de pierre sont défigurés, les vitraux éclatent et le transept vacille , la charpente entière se consume, les cloches s’écrasent. Dans l’immeuble occupé par ma grand-mère les plafonds se fissurent puis un étage entier s’effondre et ensevelit les occupants.

Eglise Saint Jean

Voici un bref extrait de ce que mon père a écrit :

« Mardi 6 juin, Saint-pierre -sur Dives

Grand branle-bas dans la rue de Lisieux , dans cette rue étroite qui communique 50 mètres plus bas que notre magasin, avec le carrefour de la route de Caen, circulent rapidement e de manière ininterrompue des camions allemands, des chars à croix gammée et ce n’est que cris et vocifération des soldats qui, à l’occasion, s’adressent à la population pour leur demander la route de Caen.

Soldats canadiens

Soldats canadiens

Bien entendu à chaque fois que c’est possible on les envoie dans une fausse direction ; nous autres civils, nous sommes éberlués devant un tel déploiement de troupe et on se demande si le débarquement n’est pas commencé.

Vers 17 heures , notre voisin, le commandant Thierry, qui habite en face de notre maison, rentre chez lui .il était parti le matin avec sa compagnie de sapeurs- pompiers. Il nous apprend que le débarquement a commencé la nuit dernière sur la côte et que dès 13h30 les premières bombes se sont abattues sur Caen.*

Il y a de gros dégâts et toutes les compagnies de pompiers des environs sont sur place pour lutter contre les incendies et porter les premiers secours aux blessés.

Traversant la rue, je lui demande s’il a été rue Saint-Jean** et dans le quartier de la rue des jacobins où est mon deuxième magasin.

Je le vois très embarrassé, réticent, et, à force de le questionner il m’annonce que ‘est précisément là que sont tombées les bombes incendiaires Alliées.

Il ne reste plus rien de ce magasin que j’avais installé 26 rue des Jacobins*.

Jeudi 8 juin 1944.

Les convois allemands continuent leur défilé infernal et les Alliés viennent les mitrailler ;nous sommes mal placés dans le bas de la rue de Lisieux , près du carrefour de la route de Caen, et nous risquons d’ être bombardés, déjà deux immeubles l’ont été ce matin, et heureusement les occupants étaient sortis, maintenant ils sont sans abri, leur maison n’étant plus qu’un tas de pierres. »

Fin de la rédaction de mon père sur Caen sous les bombes. La suite des textes demeurent des considérations familiales sur l’après-guerre et la Reconstruction, les dommages de guerre, etc.

*Mon père, radio électricien, possédait un magasin sur des Jacobins à Caen. De Saint-Pierre-sur-Dives où il demeurait, il s’y rendait deux à trois fois par semaine.

Les bombardements anglo-américains, recommencèrent particulièrement intenses dans la nuit du 6 au 7 juillet. Ma grand-mère nous racontait : » Il était environ 11 heures du soir j’avais mal à la tête, j’étais en train de mettre un cachet dans un verre d’eau quand l’immeuble s’est effondré. Je me suis retrouvée un étage plus bas dans le plâtre, les gravats, avec, par miracle, seulement quelques égratignures. » Des années plus tard, ma sœur et moi lui demandions si elle avait avalé ou non son cachet d’aspirine et elle répondait toujours qu’elle ne savait pas.

J’ai toujours entendu dans mon enfance les normands parler de « ce jour terrible du Débarquement »…On peut s’étonner de cette réflexion, mais c’est ainsi que de nombreux normands ont vécu ce 6 juin, non pas comme une libération et une délivrance mais une catastrophe incompréhensible avec des centaines de morts et de blessés. Le pire survint les 7 et 8 juillet .Les bombardements furent si intensifs qu’il n’y avait plus rien à faire qu’à regarder le brasier prendre de l’ampleur, s’étendre et les immeubles s’effondrer. Les quartiers autour de l’Orne disparaissaient les uns après les autres, et les bulldozers américains qui vinrent en Aout déblayèrent tout, firent tomber les restes de murailles des couvents religieux prés du port .Le quartier Saint-Jean ressembla soudain à un espace blanc de poussière et lisse comme une plage. Les équipes d’urgence , pour essayer de retrouver des corps, se fiaient aux paquets de mouches qu’ils voyaient à certains endroits des décombres. Ce qui resta fut la peur et l’incompréhension. Les tentatives des autorités municipales pour prévenir la population des prochains bombardements furent rares et reçue souvent avec une certaine incrédulité puisque le gros des troupes allemandes se battaient sur la cote. De plus, quand certains avions anglais lâchèrent en haute altitude des paquets de tracts pour prévenir la population de prochaines bombardements intensifs et ordonnant aux Caennais de quitter la ville de toute urgence, les vents, qui soufflaient assez fort, jour là, entrainèrent ces milliers de papiers vers la mer. La malchance continuait…

9 réflexions sur “Caen en Juin 1944

  1. Votre livre, « Jeunesse dans une ville normande », répond bien à la question que je vous avais posée sur l’enfant que vous avez été et la façon dont vous, adulte, vous vous souvenez de lui, de ses réactions .

    J’ai laissé de côté des pans entiers du livre qui sont de vous à vous, à propos de vos parents, de votre passage en Allemagne, de vos lectures.

    Pour un premier livre édité, c’était déjà tout vous et votre écriture interrogative, lyrique ou sèche selon votre humeur, ironique quand vous faites retour sur vous-même.

    C’est un livre tendre et terrible car il est fait d’un drame s’ajoutant à cette guerre longue et meurtrière, à l’Occupation, celui des villes normandes bombardées par les alliés pour mettre en fuite l’armée allemande. Un sacré cas de conscience pour les habitants dont les maisons et commerces furent pulvérisés, dont certains proches sont morts victimes de ce désastre. J’ai longuement marché dans cette ville, un jour où je voulais voir une exposition. Je l’ai trouvée froide, toute en béton, rectiligne. Vous lisant , je comprends mieux…

    La guerre est une calamité menée par les hommes mais leur seul cri possible face à l’invasion et son cortège d’horreurs, d’arrestations, de tortures, de déportations.. Résistance et sacrifice…

    Merci pour ce grand beau livre qui fouaille le cœur. Ce sera mon dernier commentaire sous ce billet.

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  2. Paul Edel, suite aux bombardements qui anéantirent Lorient , forçant la population à se réfugier ailleurs, la Grand -Mère avait conservé cette peur irrationnelle de la bombe , qu’elle transférait après guerre sur le tonnerre de l’Orage . Alors oui, elle se réfugiait dans sa penderie, fut-elle au quatrième étage…Merci de votre version Normande. Nous savons aujourd’hui que ces bombardements massifs étaient dus à un stratège de Churchill. Un livre la dessus il y a quelque cinq sept ans. Cela ne nous rendra ni Caen ni Lorient…

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  3. Les derniers chapitres de ce livre sont décapants. Un homme revient dans cette ville de Caen, s’interroge.

    « L’histoire n’a pas de remords, pas de griefs.(…) Les preuves historiques disparaissent, effacées par de nouveaux bâtiments, superstructures de fer. (…) Le fil des siècles s’amenuise et finit par disparaître. Il n’y a plus que l’essor industriel, le grand boom de la rentrée scolaire, l’exode vers les routes de la mer, le passage du Tour de France (…) comment était-ce, quarante ans en arrière ?

    La ville n’est plus là.

    Je rentre dans ma chambre d’hôtel, je plonge dans ma baignoire, et dans la semi-obscurité clapote une tâche de lumière ; une ville fantôme.

    Je suis dans un de ces moments où tout flotte, navigue, rôde, une sensation fatiguée(…)

    J’ai souvent fui ainsi, bêtement, en me réfugiant dans une voiture. Entre la lente glissade du ciel, la dérobade de la route, on se retrouve assagi, reposé, un peu plus soi..

    Je suis un poids mort. Je suis un de ces prisonniers dont l’histoire ne garde pas le nom (…) Plaisir d’être loin de tout, ces histoires, ces intentions, ces résolutions, ces entraves, ces projets, ces tartines d’humanité.

    Qu’ai-je à dire dans cette histoire, qu’ai-je à faire dans ce passé , quelle bataille je veux mener, assis dans ce coin de motel, à vaguement crayonner ce que je ressens, ce que je vois autour de moi, ce que je sais, qui cogne à la porte mal fermée ? Je ne sais pas trop. J’attends.

    Et puis, il y a encore ce théâtre déserté, la ville de Caen, fantôme de ville. (…) Elle est là, comme un mirage de l’enfance, elle forme ce paysage déformant d’une enfance dont il ne reste rien à dire .

    Le gosse que j’étais est parti, il m’a abandonné à ce paysage, nuages glissant, fondant, tâches de vide entre les toits. »

    Bouleversant.

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  4. Puis le temps passe, dans ce livre comme dans la vie. On le retrouve plus tard. Il ne sait pas encore quelle vie l’attend… C’est un entre-deux au milieu du livre.

    « Je pense à ma famille. Une liste de disparus gravée sur une dalle. Ou des milliers de croix blanches. Envol de mouettes qui battent des ailes. (…) Je tire un paquet de cigarettes de mon blouson. Tous ces rendez-vous manqués de l’histoire, ces réunions de famille, (…) la Normandie saline descend en pente vers les plages. La fumée de la cigarette tournoie, âcre, dans ma bouche.

    Il est là ,devant moi, le collégien, jambes maigres et œil en coin, il suce une branche de lunette sur un lit de fer (…).

    Regarde ce garçon une dernière fois, il traîne sa valise sur le boulevard de la Gare.(…) Nez et cheveux dans le vent de la fumée : toi, immédiat, inerte, ouvert, heureux, collégien sans qualités. (…)

    Tu reviens à Caen et tes parents sont à l’autre bout de la France. (…) Alors tu flaires l’appartement . (…) Les images plus ou moins décolorées des vacances sont devenues un vieux tas de photos dans un tiroir. La mémoire est un mensonge .

    Des rafales naissent au fond du ciel et viennent agiter des branches de nousetier. Je sors la camionnette Juva-quatre, (…)

    Tu te mets à écouter, pour la première fois, sans témoin, une symphonie de Mozart, la Linz je crois, et cette banalité même mozartienne te berce et s’insinue en toi,bien en dessous, et tu n’es plus qu’une drôle d’existence qui se perd et se cherche dans l’ombre… »

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  5. L’écriture de cette jeunesse… Un travail de remémoration, dans le fonds littéraire d’une bibliothèque affective. Elle avance dans le monde du langage avec eux, les proches.

    Vous marchez beaucoup dans ce livre et vous lisant on entre dans l’atelier mental de cet enfant et sa perception floue de la guerre.

    Mais cette écriture est une aventure à haut risque…

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  6. Je me souviens aussi de Le Clezio qui a raconté ses souvenir d’enfance à cinq ans, quand Nice fut bombardée… Et d’un voisin qui se montre ici toujours fier d’être né en Charente Maritime le jour du 8 mai 1945…

    Il est émouvant que vous fassiez ressortir vos souvenirs par le biais du récit de vos parents…. Une sage demande à laquelle vous fûtes chanceux qu’ils y aient répondu… Ce qui donne un papier émouvant. plein d’authenticité. Merci bien,

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  7. Ce gamin que vous fûtes est vraiment extra !

    « J’ai quatre ans, je me bidonne et je me poile et je saute sur les banquettes d’une Juva-quatre. Dehors c’est l’été.(…) »

    Et puis, il y a le cousin trompettiste qui occupe le grenier. Il s’entraîne à faire du jazz. Il a aménagé sous un lavabo, un espèce de placard. Le galopin JP… s’y blottit, là, ou sous les tréteaux de la table, pour apprendre la solitude, bonheur compris, en essayant une trompette. Il observe tout son monde. « Georges V parle à la BBC de sa voix douce ». Des soldats chantent dans la rue. Il tire les poils du chien.

    Vous écrivez ( je pense à ce que MC dit des souvenirs) . Vous écrivez : « Faire bouillir les patates de la mémoire, faire cuire le souvenir et, toujours, ça déborde, (…) . L’été 45 débarqua. »

    Des ruines des bombardements vous notez : « Une petite chambre séparée d’une cuisine par un rideau. De l’autre côté, c’était le vide, une partie des deux étages s’était écroulée et, par le conduit de cheminée, il voyait un grand ciel beant. (…) Ces murs, debout, isolés, les fenêtres béantes, les papiers peints qui s’effilochent au vent (…) tout ce décor soufflé, nu, endeuillé, agonisant, cramé , ces vestiges, ces masures, ces cuisines suspendues dans le vide. (…) Un bloc d’immeuble mitraillé. Ça sentait encore le phosphore…. »

    Et les années passent lentement. L’enfant devient ce jeune homme, « séquestré, enterré dans sa memoire. »

    Mais « les lapins sautent contre le grillage pour attraper des herbes. »

    C’est extra. Il vous ressemble.

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  8. J’ai écrit un livre qui raconte ce que j’ai ressenti au plus prés, enfant et ado : « Jeunesse dans une ville normande » paru aux éditions du seuil en 1981.C’est le texte qui m’a le plus fait connaitre dans la presse de l’époque et qui a reçu plusieurs prix ,notamment le grand prix de la ville de Rennes. Il est disponible en points seuil.

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  9. vous étiez donc un tout jeune enfant lors de ces événements et des années qui ont suivi. Vous avez dû connaître des villes en ruines. Caen et d’autres plus petites aux alentours. Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance dans ces paysages ravagés ? de l’attitude de vos proches ?

    Je me demande aussi ce que ressentaient les habitants dévastés par ces bombardements alliés ? Même s’ils devaient avoir envie que leur ville soit libérée. Mais de cette façon ? Avec ces morts, ces blessés, ces maisons détruites, ces gravats partout ? Ce devait être très compliqué …

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