Photos de vacances

En cet été 1991, j’avais loué pour un mois une villa à Saint-lunaire. J’aimais cette villa blanche à volets vert bouteille , avec un balcon qui donnait sur le jardinet et quelques buis bien taillés. Dans la cuisine carrelée (avec une hotte en verre dépoli) on trouvait dans les deux vastes placards un entassement de plateaux en inox pour fruits de mer et un assortiment d’ustensiles métalliques qui ressemblaient à des instruments chirurgicaux, tout ça pour décortiquer tourteaux bulots,huîtres et bigorneaux .
Je flânais souvent dans la villa pendant que les enfants se baignaient, je remarquais les éraflures et traces noircies de caoutchouc laissées sur les plinthes d’un couloir, ce qui suggérait qu’un enfant avait circulé comme un fou avec un tricycle. les espaces géométriques pâles sur les murs des chambres signalaient des déplacements de meubles ou bien des cadres qui avaient été décrochés avant l’arrivée des locataires. Dans ma chambre, je notais le halo gras sur le papier peint à fleurettes là où on avait sans doute appuyé sa tête en lisant avant de s’endormir.

Mais ce qui me fascinait c’était les trois cadres d’argent sur la commode du salon . Ils protégeaient des photos d’une famille heureuse. On y voyait rassemblés, unis, joyeux , un couple et ses trois enfants. Deux adolescentes blondes, cheveux coupés courts, en maillot de bain, un garçonnet très bruni par le soleil, en T-shirt rayé et bob incliné .Ils souriaient à l’objectif aux côtés de leurs parents . La mère au visage fin et pommettes hautes ressemblait vaguement à Meryl Streep. Elle avait noué avec une nonchalance étudiée son chemisier rose fané, sous ses seins pour qu’on remarque bien le creux parfait de son ventre. L’homme râblé, barbu, cou de taureau, cheveux noirs épais dégageait une impression de force avec ses épaules musclées sous un polo blanc. La voisine qui m’avait fait visiter la villa m’avait confié :
-Depuis la mort de son mari, il y a trois ans, Madame Degrelle ne vient plus, je ne vois plus les enfants non plus…

-De quoi est-il mort ?

-Un cancer .
Et je ne sais pas pourquoi, cette phrase avait résonné en moi car les trois photos , prises dans la vaste lumière de la mer, avec voiliers, irradiaient de joie .

-Les photos ont été prises quand ?

-Deux ans avant la mort du mari, je crois me répondit la voisine. C’était un ingénieur chez Airbus. Un cancer affreux. Interminable.

Le soir même, quand les enfants revinrent de la plage, je ne dis pas un mot ce ce que m’avait révélé la voisine.
Dans la cuisine ensoleillée, ma femme en paréo , qui revenait de la supérette , ses espadrilles pleines de sable, était en train de disposer en chantonnant des packs de yaourts sur les grilles du frigo ; et je me demandai si je devais lui faire partager cette information. Finalement non. J’ eus même la tentation saugrenue de cacher les photos dans le tiroir de ma table de chevet .Idiot.
Les jours qui suivirent je revins examiner de prés ces photos d’amateur. Elles irradiaient chose d’artificiel et presque de publicitaire avec ce cadrage impeccable dans les obliques des cordages blancs et un bout du pont au parquet couleur de miel. . La ligne de la mer était aussi impeccableet glacée.

J’étais intrigué par les sourcils énormes de l’ « ingénieur de chez Airbu». Il faisait songer à une créature de Neandertal habillée Ralph Lauren. Il contrastait avec la douceur blonde éthérée de de son épouse . J’imaginais entre eux des ébats nocturnes brutaux.

Tout au long de ces vacances, je restais le plus souvent assis sur le balcon, à prendre des notes pour un éventuel essai sur Stendhal et la « cristallisation » .Au fond ,j’étais ailleurs, je réfléchissais au destin de cette cette famille sur lequel le malheur avait fondu. Pourquopi pas la mienne ? Où sont les Parques sur cette plage ?
Quand mes enfants partaient en début d’après-midi vers les rochers je me demandais avec appréhension ce qui pouvait fondre sur ma famille sur un discret signe d ‘un Dieu malveillant.

Je sentis soudain la sombre fragilité des vacances sur ce joli décor de carte postale. Ces photos étaient en train de perturber les vacances. Les femmes enceintes, nombreuses, escortées de bambins turbulents, ces ados charmeurs et alanguis sur un sable farineux, sortis d’un film d’Eric Rohmer, tout ça était un décor contaminé et trompeur. Je voyais un joli papier peint -des bergeries- sous lequel couve la chaleur de l’incendie et qui brutalement noircit et cloque le paysage.

Je me promenais sur la digue :ces jeunes filles halées,certaines avec des taches de rousseur, qui secouaient leurs cheveux mouillés aux terrasses de cafés ne dissimulaient -t-elles pas une sournoise et anarchique germination de leurs cellules  ? Tous ces baigneurs matinaux âgés, qui couraient vers les premières vaguelettes , au profond de leurs pensées n’étaient t-ils pas des somnambules ou des pantins tenus par les minces ficelles du Temps ? Les trois photos dans leurs cadres d’argent ne masquait plus la moisissure invisible du Temps mais au contraire me la révélait dans sa cruauté.

Dans noptre pizzeria préférée, j’observais des couples qui discutaient sur la vertu des aliments macrobiotiques et cela me paru dérisoire comme des aveugles qui parlent du soleil.

Ces journées tantôt nuageuses, tantôt claires, tantôt comme immobiles m’apparaissaient comme un effrayant trompe-l’œil. Je gardais mes pensées pour moi. A quoi tu penses Papa ?

-Oh,  à rien de spécial.. Envie de faire du catamaran…

C’est étrange alors comme on peut être isolé au milieu d’une chaleureuse famille.

Ne noircissons pas le tableau. Au fil des jours le joyeux brouhaha des enfants à l’heure des tourteaux décortiqués me rendit un peu ridicule avec mes anxiétés enfouies.La gerbe d’étincelles de leurs rires qui montait du jardin le soir me rassura. Au fond, j’étais -comme souvent les écrivains- un renifleur d’angoisses, un collectionneur de pensées grises,secrètes et compliquées plutôt qu’un de ces quadragénaires halés au pas alerte , raquette sous le bras, qui file vers les tennis pour prouver à la famille et aux amis que son revers reste offensif. C’est vrai que je ne peux plus accompagner les filles en sautant par dessus la barrière du jardin. C’est bien cette année là que je me suis surpris à ne flâner paresseusement parmi les allongées lascives de la plage,. j’ai commencé à rôder, au dessus des corps épanouis, le cœur résigné. Pas mal femmes ou jeunes filles portaien une fine chaîne d’or aux chevilles qui m’intriguait. Elles étaient sur le versant ensoleillé de la vie. . . Marchant au milieu de cette faune dénudée, ces chairs qui se frôlent ,ces enfants qui sautillent , tout devenait sournoisement faux, rongé, en train de moisir. Les trois photos d’une famille heureuse dans la villa avait donné un coup de couteau dans mes vacances .

Des amis au téléphone me parlaient de « maturité » pour me consoler. Maturité de rien ! Maturité de m… répliquais-je…Je voyais la fin des vacances comme on peut voir une petite gare de son enfance,qu’on a connu pleine d’animation, désormais désaffectée, désolée et vide avec de l’herbe qui pousse entre les rails . Fines les belles voyageuses à grands chapeaux de paille.. L’époque de l’innocence s’était perdue. J’imaginais mes enfants vingt ans plus tard : devenus ces adultes sérieux qui ouvrent la porte basculante du garage puis rejoignent des embouteillages à bord de leur 504. D’ailleurs, nous ne sommes pas vingt ans plus tard mais trente deux ans plus tard. Mes enfants sont des adultes couverts d’enfants , ils prennent tôt le matin des métros bondés, et le garçon file moto sur le périphérique brumeux.

Quelles traces de buée gardent-ils de ces vacances 91 ? Combien de sentiments ont -ils dissimulés cette année là comme moi j’ai caché mon inquiétude devant des photos trompeuses? C’est ce genre de réflexion qui me vient dans la maison où je vis actuellement où je n’ai pas étalé des photos de famille dans des cadres d’argent, mais laissé au mur de simples aquarelles de ports bretons.

2 réflexions sur “Photos de vacances

  1. Un texte très proche de la littérature fantastique où un portrait de famille devient obsessionnel. Cette maison de location semble subir pour le narrateur de mauvaises influences, une sorte de peur prémonitoire. La mort du père évoquée par la voisine donne à ce portrait de groupe l’allure d’un « souviens-toi ». Par contraste la vie espiègle des enfants, la joie de l’épouse, la plage, l’été se teinte de péril possible. Mais personne semble-t-il n’a porté attention à cette photo. Le narrateur a-t-il projeté sur cette photo ses propres hantises ?

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