Quel beau volume, ce Pléiade.

Il regroupe la tribu des jeunes poètes lettrés, Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay, Guillaume Des Autels, Jean-Antoine de Baïf, Étienne Jodelle, Rémy Belleau, Jean Dorat, Jacques Peletier du Mans et Pontus de Tyard. Et quelques autres.. Ce volume est une fête dans le jardin de la langue française. Mireille Huchon, maitresse de cette présente edition a eu raison d’y ajouter les théoriciens moins connus Thomas Sébillet, Antoine Foclin et son traité de « Rhétorique Françoise » ou bien les polémistes qui s’offusquèrent de la publication de « La Deffence et illustration de la Langue Francoyse », de notre ami Du Bellay, parue en 1549 , sous le règne d’Henri II, bref mais passionnant .Cette « Deffence » est d’ailleurs un curieux manifeste. On y trouve aucun des grands noms de ce mouvement, ni Ronsard ni Jodelle, ni Belleau. Comme le précise Mireille Huchon ce fut « un « ouvrage bien personnel » qui a servi une cause personnelle. Au fond Du Bellay appelle surtout à faire revivre le siècle d’Auguste invite à ses amis lettrés à devenir de nouveaux Virgile et de nouveaux Horace, mais dans la langue française, cette langue familière qui traîne dans les rues mais atteint rarement l’imprimerie. Il se bat contre tous ceux qui trouvent qu’écrire en français est « barbare ». On plonge dans ce volume plein de surprises, de recoins, de jardins clos, d’amitiés de circonstance, et surtout d’enthousiasme. C’est à la fois le grenier de la langue française, et son verger merveilleux. Du Bellay, Ronsard invitent leurs amis poètes à l’audace, aux trouvailles sonores, aux mots nouveaux, à des versifications originales, à des figures de rhétoriques complexes et musicale, sans avoir honte ni de complexe d’infériorité face aux grands Anciens. Rimes, combinaisons, néologismes, il faut faire poésie de tout, renouvelant les recherches métriques savantes, décloisonner certains genres, mêler la vie quotidienne, les fantasmes, poétiser des aventures sexuelles triviales, inventer les dialogues (certains avec soi même..) , renouveler un art dramatique, dénouer les liens avec l’Antiquité, humer et gouter aussi un parfum de terroir, réinventer un paysage avec ses odeurs de grange ou ses parfums après l’averse.

En feuilletant ce volume, on note bien sûr les influences de Pétrarque des platitudes pindaresques d’ un Guillaume Des Autels, excellent helléniste qui veut absolument accorder le français à la lyre grecque. On regrette qu’Etienne Jodelle, qui bluffait tous ses amis par son talent et son originalité de dramaturge, ne soit pas mieux représenté, lui, l’auteur de la tragédie « Cléopâtre captive », qui remporta un vrai succès devant le roi. Oui, pas mal de poésies blasonnées, d’Apollons, de Bacchus de Vénus sortant des fourrés du paysage mythologiques; on mouline des vers de discours officiels, des guirlandes de métaphores avec nymphes dénudées, couronnes de lauriers, épigrammes , mignardises, des « motz joieux et lascifz » mêlés à un » propos plaintif et adoussi » chez Peletier du Mans. Mais surtout circule l’eau vive, si bondissante d’un français chantant, parfois vendômois, angevin, a, tout un chant angoumois. Et sans cesse, des trouvailles rythmiques. Verdures, ruisseaux, allées, ombrages , des vues champêtres s’étalent au milieu de palmes et de lauriers, avec des dieux qui flirtent sous la charmille.. .C’est à la fois giboyeux et gouleyant. Quelles perspectives cavalières au milieu des rondeaux et sonnets, et quels frémissements du cœur qui nous touchent encore. C’est du vif.
Le langage devient à la fois science et magie , mélancolie et musicalité,

Des jeux pour des jardin des bords de Loire ,mais pas uniquement, il y aussi des rimeurs satiriques, des insolents et des ironiques. L’exemple de Du Bellay traitant la Rome du Vatican de nouvelle « babylone » et de lieu de corruption est exemplaire.
Ronsard, lui, offre toujours l’éclat d’ un art fougueux, conquérant , avec toutes les musiques et culbutes possibles de la versification. Parfois cassant, éruptif, exalté, moulinant de l’alexandrin à propos de tout, il compose une vaste tapisserie verbale destinée à le couronner de lauriers, à le transformer en Prince officiel avec buste, médaillons, lauriers, un sorte de Hugo avant la lettre. La moindre soubrette, la moindre paysanne chez Ronsard, devient divinité rebondie, ou une Cassandre ou une Hélène aux bras d’ivoire, avec des robes largement décolletées. Dans ses « Amours » il joue et surjoue l’amoureux transi et plus tard, la comédie du barbon. Toujours ardent, passionné, et trop visiblement ivre d’orgueil et voulant dîner au premier rang dans la vaisselle d’or des rois. Plus tard tantôt il saisira l’épée pour sa Franciade et fera sonner l’épopée et ses fanfares pour défendre les catholiques. Il est partout, voluptueux, tumultueux, imbu de sa verte jeunesse à son hiver du sourd, fabricant de vers au kilomètre qui cherche sans cesse le grand éclairage, la pompe, le panache

Grâce à quelques jeunes gens survoltés la poésie s’affranchit du latin. On le voit bien en lisant « Le bocage » de Ronsard, avec ses odelettes légères, de 1554 qui célèbre le vin, la gaieté, et sent la grange et le froment. Ces vers dégagent un parfum de campagne, avec ces blasons qui consistent à célébrer un objet ou un animal, genre fourmi, abeille ou papillon. Une délicatesse française naît avec les couleurs si fraîches d’un Jean Antoine de Baïf, avec ses arbrisseaux, ses demoiselles embrasseuses sur pelouse, et surtout cette manière que le poète a de se parler à lui-même.
Mais de toute cette petite bande, le plus émouvant reste à mon sens Du Bellay . Quel don pour le mouvementent, l’alliance de mélancolie et de drôlerie, la spontanéité et le charme des sentiments mêlés, d’aériennes trouvailles, une fluidité en quête d’ acquiescement, une recherche d’amitié, de tendresse, puisque dans ses « Regrets » il s’adresse presque toujours à un ami. Chez lui une recherche de complicité et d’intimité avec le lecteur éclaire tout ce qu’il écrit. C’est aussi un violent : ses satires grinçantes contre l’Église romaine (ce « cloaque immonde » ), le prouvent. il utilise tous les registres mais dans une couleur fanée un peu secrète . Cet art souple, élégant, avec des ombres longues, sait enchâsser pas mal d’insolences sous le murmure agréable des ses sonorités. Il annonce aussi le thème romantique des Ruines et du déclin des empires . I
Vraiment, le travail de Mireille Huchon est remarquable. Il l’est par de diversité, par une érudition qui ne pèse pas pour expliquer comme une petite tribu lettrée , amis parfois, rivaux souvent, décrivent l’amour, la guerres, la corruption, en alexandrins ou décasyllabes.
La seconde partie de ce volume nous révèle des textes introuvables et fascinants . C’est dans les sections intitulées « Poetique » et « Polémique et témoignages ». 1545-155 qui comprend des textes de Jacques Pelletier du Mans et son « Art poétique d’Horace traduit en vers françois » ou bien l’art poétique de Thomas Sébillet de 1548, qui a traduit également « l’Iphigénie » d’Euripide. Cet avocat au Parlement de Paris, oublié, est pourtant original, par son souci phonétique de rapprocher l’ écriture de la parole.

La partie « polémiques et témoignages » ouvre le chapitre des rivalités entre rimailleurs, grammairiens, querelles diverses. Aux querelles littéraires, se superpose évidemment les rivalités religieuses, dans ce Royaume tranché en deux et menacé sur toutes ses frontières. Tenir les textes sous les yeux est un vrai régal. Ainsi on découvre Florent Chrestien,fervent défenseur de la Réforme. Il entre avec beaucoup de panache – sous le pseudonyme de La Baronie- d’insolence,de evrve, d’humour contre Ronsard et aussi cette « Pleiade enyvrée ».il s’adresse à Ronsard :
« En Grec et en Latin, laisse seulement voir
Tes papiers barbouillez, tes livres qui sont larges
Des annotations escrites dans les marges,
On verra bien alors que les labeurs d’autruy
Te font ainsi vanter, et que si aujourd’huy
Quelqu’un te les ostoit, ta miserable plume
Llairroit* doresnavant ses vers dessus l’enclume
Tu n’escrirois plus rien, ou ce que tu ferois
Ne serviroit de rien que de farce aus François. »
*Laisserait
On voit que l’acte d’accusation est sévère: Ronsard accusé de plagiat.

Parmi les belles surprises que ce volume réserve, il faut donner une place à part à Antoine Foclin et « La rhétorique Francoise » de 1555. Foclin (qui s’écrit parfois Fauquelin), qui enseignera le droit à Orleans, a fait un travail d’une rigueur impressionnante pour classer et définir toutes les figures de rhétorique possibles. Et pour cela il s’appuie sur des exemples pris chez les poètes de La Pléiade. Les pièces de Ronsard, de Baïf oui Du Bellay servent donc à illustrer tous les concepts de la rhétorique,invention,disposition,élocution,prononciation,mémoire. Il enrichit considérablement son classement avec des développements sur la métaphore, sur le système syllabique français, sur la reforme de l’orthographe . Ses classifications rigoureuses s’appuient sur les Odes, puis les Hymnes de Ronsard .Il prend des exemples également dans « La deffence et illustration de la langue françoyse » de Du Bellay. Ce méthodiste puise dans l’actualité littéraire de l’époque avec beaucoup de doigté et d’intelligence. Dans sa préface dédiée à la jeune reine d’Ecosse Maire Stuart, il note ceci : « En quoy(Madame) ,il plaira à vôtre grandeur , excuser la pauvreté de notre langue, qui n’estant encores à grand peine sortie hors d’enfance , est si mal garnie de tout ce qui lui faut , qu’elle est contrainte d’emprunter les acoutrementz et (s’il faut ainsi parler) les plumes d’autruy pour se farder et acoutrer. Car outre le petit nombre de gens qui ayent bien et elegamment écrit en notre prose Françoise:nous avons si grande indigence de noms et apellations propres, que non seulement toutes les especes et parties de cét art,mais aussy l’art universel n’a encores peu *rencontrer en sa langue, un nom general comprenant les actions et effetz de toutes ses parties:Ains est contraintre d’usurper céte apellation Greque de Rhétorique, comme présque tous les noms Grecz et Latins des Tropes et Figures. »
*n’a encore pu..

Cette langue « à grand peine sortie hors d’enfance »…On en goûtera longtemps « la formule -litote » de Foclin, car on peut dire que cette toute fraîche langue française soumise à l’imprimerie a divinement folâtré jusqu’à nous.
Quel beau volume, ce Pléiade.
ce : oui mais lequel (auteur, titre, éditeur) ?
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Accessoirement: remarquable évocation de ce monde ds le récit de Florence Delay, L’Insuccès de la Fête, centré sur Étienne Jodelle, Parisien en homme pressé « travaillant ds l’événementiel » comme on dirait affreusement aujourd’hui.
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Paul,
les italiques pour citer ne sont pas prises en compte chez vous ?
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J’écris Louise Labbé
<em> Je vis, je meurs
Je me brûle et me noie
J’ai chaud extrême
En endurant froidure</em>
Le petit Liré et le mont Palatin n’ont qu’à bien se tenir.
Son mari à elle s’appelait Ennemond (Ennemonde et autres caractères de Jean Giono).
Elle est dcd un 25 avril qq siècles en arrière.
P.S : de parfaits inconnus, Pelletier du Mans et Sébillet, je tiens à rassurer les gens de peu.
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Merci pour cette réponse Closer
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Elle a nié son existence en tant qu’auteure des poèmes de « Louise Labé » sur la base d’un « faisceau de présomptions ». C’est grave, non? Les experts sont partagés…au minimum ils lui accordent une existence physique mais certains prétendent qu’elle aurait écrit son oeuvre avec d’autres. Ce qui est le cas de beaucoup d’écrivains de l’époque. En tout cas la beauté et l’unité de ton de son oeuvre plaide pour moi en faveur d’une poétesse réelle.
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En ce qui me concerne, Paul Edel, je me suis replongé dans le Pléiade » des Poètes du XVIe Siècle et me suis surpris à trouver de nets accents pongien où plutôt des réminiscence chez Ponge ( ne faisons pas d’ anachronisme!) de la poésie de Rémy Belleau par exemple. Ce dernier évoque et fait vivre par les mots le papillon, le pinceau, les petites inventions, le corail, L’ Huistre, l’escargot, l’ ombre, etc. Quelle modernité!
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En ce qui concerne Pelletier du Mans et Sebillet, ils ne sont pas des inconnus pour des universitaires érudits et de bons profs de français, mais je parle du grand public. Et quel crime a donc commis Mireille Huchon à propos de Louise Labé ( je crois qu’il n’y a qu’un seul b.. à Labé)?
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Relativisons. Ni Pelletier du Mans , ni Sebillet ne sont de parfaits inconnus. Le second bénéficiait même d’une édition de son.Art Poétique chez Nizet. Pour Pelletier, voir l’ Anthologie Allem du XVI eme siecle, qui , en son temps, exhuma pas mal d’inconnus…Ronsard a tout de même écrit au moins une fois dans sa vie le sonnet St John Persique : » Ciel Terre et Vents, Plaine et Monts découverts, Tertee vineux, et vous Forêts profondes » que Du Bellay n’aurait jamais pu écrire, même en la période des Antiquites de Rome et des Regrets. Ire les Jeux Rustiques pour qui en douterait. On doute que le décasyllabe de la Franciade ait mené quelque part. En revanche, oui, quelque chose de la gloire d’ Hugo passe dans l’expression qui veut dire mal parler français, et se dit « Donner un soufflet à Ronsard ».. Cela dit, on verra avec plaisir le travail de Mireille Huchon, tout en se souvenant que la même fit, bien mal à propos, une « demoiselle de papier » de Louise Labbe…. MC
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Quel siècle, ce XVI°, si on y ajoute Montaigne, Rabelais, d’Aubigné, Louise Labé, Maurice Scève, Brantome, et quand je pense que ce foutu Malherbe a voulu réglementer ce feu d’artifice, sorte de gendarme voulant régler la circulation de la poésie française.
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Merci Paul, en attendant mieux, je vais me replonger dans ma vieille Pléiade des poètes du 16 ième siècle…
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quelle belle destinée que cette Pléiade !
Cette entrée en poésie est savoureuse étant au plus près du langage, de cette faim d’écrire et d’explorer par la langue toute la beauté de la vie. Ce billet est un tourbillon !
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