Je suis de nouveau sur la plage de Langrune, seul devant la route noire, en face , les villas trouées de Juno Beach. Mer grise monotone.
Ton enfance ne passe pas. Sales souvenirs de pension . Des années à regarder un coin de préau sous l’averse, et derrière une mauvaise clôture, le jardin du proviseur en friche, en débâcle de terre boueuse, et sur la gauche, la cour goudronnée pour les leçons de gymnastique. Molle et coulante emprise de l’ennui à regarder la pluie dévaster les champs maigres qui cernent la ville d’Argentan.Impers mouillés, chahuts dans les escaliers, regarder les filles devient une humiliation,odeurs de Gauloises écrasées. Ça tousse beaucoup la nuit. Semelles de crêpes du pion , distraction dans la grammaire allemande avec le Faust de Goethe et son chapeau à plumes, et une partition de Liszt sur l’ivoire jauni d’un piano. Les vents assiègent tous les couloirs .Le dimanche interminable disloque le cœur. Quand les filles jouent au basket, les garçons ricanent devant ces cuisses d’un rose irrité par le froid; l’épaule nue d’une collégienne entrevue te reste comme une fièvre qui ne te quittera jamais plus. Et cependant toutes les filles te semblent dolentes et gratteuses de copies effrénées.
Certains matins de printemps les moineaux pépient dans la gouttière, des amis. Tu dessines avec l’ongle des bites et des cœurs sur la couverture kaki de ton lit. Vue de l’infirmerie, au dernier étage, la ville entière et sa gare de triage forme comme une rade au soleil l’été.. L’eau tremble dans un verger. Même en pleine nuit, la porte cochère s’imbibe d’une sale lumière qui fait briller des tornades de pluie. La liberté est de l’autre côté du portail. Infranchissable , obsédante .De l’autre côté il doit y avoir des forêts avec des femmes fraîches lascives, prêtes à toutes les folies. Elles doivent être espagnoles. Les hommes puent dans leurs costumes croisés.

Les adultes dehors dans les rues ?Ils ont pas l’air de profiter de l’oxygène pur de leur liberté.., ont même souvent l’air de s’embêter en montant dans leur Aronde ou leur 4chevaux..Vus d’une salle de classe, ils passent et défilent par tous les temps des silhouettes bizarres… un peu des automates… un peu Tartuffe qui se saluent sur les trottoirs d’un coup de chapeau .. C’est aussi stupéfiant que l’eau glaciale pour se laver chaque matin autour des vasques.
Au delà des hautes vitres du ciroir des toits fument. Dans le vide carrelé de la salle d’eau tu comptes ces années poisseuses :contingent,Guy Mollet, guerre d’Algérie, en examinant tes bras maigres et la curieuse petite étoile de peau froissée d’un vaccin. Les filles s’appellent Danièle, c’est formidable, elles portent des jupes écossaises bien repassées et sont intouchables et si bien lavées,éduquées, souriantes. . Les mains collées entre tes genoux, tu regardes ton ombre dans la faïence du lavabo et tu ne te reconnais pas.
La gelée blanche le long des talus demeure ta compagne du jeudi. Dans les classes désertes , tu griffonnes sur un carnet, tu tires en douce sur ta Gauloise et écrases le mégot dans un couvercle de boite de cirage . Même le dictionnaire Gaffiot devient ton copain, sa couverture sent la toile de sac à pommes de terre. Tirelire rouge de vieux romans au cuir grenu. C’est à la lisière d’un bois, que tu feuillettes un album volé dans le bureau du proviseur avec des photos d’hommes-squelettes en pyjama rayé qui te fixent. Tu es adossé contre un arbre, tu ne comprends pas, tu n’y crois pas. .Le monde reste un secret. T’apprends le soir même que ton grand frère est fiancé à une bretonne, tu te demandes si elle a des taches de rousseur, ton rêve.
Toutes ces années humides dans un dortoir perdu, avec le vent, te construisent le sentiment de t’être trompé de pays, de famille, de siècle, et d’être ,jour après nuit, réduit à une matière sans âge, blême, un engrais humain. Tu t’abrites la nuit à bavarder dans le ciroir avec le grand Lannuzel, ton grand Meaulnes, nous restons au milieu de la nuit, à aligner sur un banc ces boites de cirage et à les chauffer jusqu’à ce que les flammes bleues montent le long des hauts murs lisses du dortoir. Tu rêves d’un brasier, d’une immense rigolade, d’un tas de cendres. Dans le Lagarde et Michard tu cherches « La gloire du soleil sur la mer violette
La gloire des cités dans le soleil couchant ».
Et tu te dis: les poètes sont de foutus menteurs.
Un ami revient des sports d’hiver et tu humes les manches de son blouson de daim comme si les paillettes et la poudre de neige pouvaient encore y scintiller.
Ne regarde plus jamais une photo de classe.
Il faudrait enlever le doublon qui mange trop de place. Merci, PE.
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Petit souvenir d’une chanson bien « pensionnate » Serait elle admissible aujourd’hui ?
https://www.youtube.com/watch?v=rz-RwomXp98
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Marc Court,
paul ne nous a pas dit que c’était chez les jésuites.
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M’est avis que les Jésuites de « Kersau « representent St François Xavier à Vannes, qui déjà, inspira le Mirbeau de « Sebastien Roch ». MC
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ou celui qui règne ds Le Seau à charbon de Henri Thomas
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Vous avez donc connu le désarroi de Törless, dear Paul Edel, pas si mal.
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Paul
vers deux minutes, deux minutes 35, il parle du pensionnat, enfant, en Bretagne.
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On aurait quand même pensé que Mezeray, l’un des premiers Historiens de France, et le Père d’ Argentan, un des piliers de la Contre-Reforme, auraient pu jouer ici un rôle. Mais il était sans doute trop tôt pour les lire…. MC
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eeeeehhhhh oui Rose . Sept ans. Par bonheur, les écrivains lus au fond du dortoir et pendant les heures d’étude m’ont permis de faire un minuscule trou dans le mur et là, de Balzac à Stendhal et et de Dostoïevski à Bernanos ou Proust, en passant par Anouilh , Camus , et tant de poètes (cher Du Bellay) , j’ai pu me faire la belle, et découvrir un panorama magique.
En suis-je revenu? Non.
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C’est énorme sept ans !
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Non Rose , tout à fait contre mon gré pendant 7 ans!
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C vous qui avez choisi d’y aller Paul ?
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Parfois rose la pension permet d’échapper à des parents qui se supportent mal sans pouvoir se quitter. Bref, l’enfer… Mes vrais parents furent mes profs de Français au cours de mes années pension.
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Merci pour la réponse, Paul.
Écrire « Ton enfance ne passe pas « , c’est terrible.
Je ne sais pourquoi les parents mettaient leurs enfants en pension.
Parfois, s’ils vivaient à Paris et avaient de gros horaires de travail, ils envoyaient le môme à la campagne, chez une nourrice (allaitante si l’enfant était petit). Et l’enfant devenu adulte considérait la nourrice comme sa mère, car la première était capable d’affection, nourricière !
Dans Cadence, récit autobiographique, Jacques Drillon raconte une scène de l’internat tellement horrible que c’est irracontable.
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J’avais cherché la définition. Il s’agit aussi d’une pièce métallique usitée par les vanniers pour écorcer l’osier avant de le travailler.
Je ne savais pas que le cirage s’enflammait : c’est donc comme une bougie ?
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Le « ciroir » était une pièce voisine du dortoir où chaque pensionnaire ôtait ses chaussures chaque soir pour les ranger sur des étagères. Au centre de la pièce, deux grands bancs. Chaque pensionnaire doit avoir de quoi les cirer, d’où le nom de » ciroir ». Je précise que ce mot que nous utilisions n’existe pas dans le grand dictionnaire Robert… Le jeu, la nuit, consistait à ouvrir des boites de cirages, de les chauffer par en dessous avec la flamme d’ un briquet. Le cirage en, fondant est facile à enflammer ,et il était facile de répandre une nappe de cirage enflammé sur le carrelage. Flammes bleues dans la nuit normande, jeu dangereux. quand un élève de Terminal est mort pendant la guerre d’Algérie, nous, les pensionnaires plus jeunes, avons fait bruler des boites de cirage à sa mémoire.
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Paul,
Qu’est ce que le ciroir ?
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Excellent texte… qui me met en mémoire me propres années de pensionnat.
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une semblable nostalgie nous prend toujours en regardant une photo de classe des années soixante. Une désolation, un élan de tendresse, un ilot de solitude, un internat de filles et de garçons, les chants de Maldoror comme lot de consolation, un fère (frère) plus âgé allant se marier à une rousse dont on aimerait pouvoir déjà sentir les effluves de la petite culotte… Et puis quoi, Volodia, nous ne pourrons jamais rattraper l’atroce complaisance nostalgique du passé de nos adolescences foudroyées.
Non, il ne faut jamais s’attarder sur les vieilles photos de classe, car l’expérience en est toujours bien trop douloureuse.
Merci de nous en avoir prévenus. PENSION, NON !… Nous sommes bien avec vous, en ce début damné ! Bàv…
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