Ondine

C’est une de ces journées douces de septembre. Pas mal de villas ferment leurs volets .Les jardiniers jettent leurs râteaux et des branchages dans les camionnettes. Le ciel ouateux gris ressemble à un jour de neige. Il y a sur l’étendue des eaux un glacis de nacre et quelques clartés d’une nuance plus argentée. L’épais silence s’étend sur la baie . Des silhouettes de pêcheurs émergent, perdues dans un banc de sable vers l’île de Cézembre. En contre bas, l’ample mouvement des vagues apporte un curieux amas de feuillages épais avec des choses gluantes, amorphes, gélatineuses , errantes, méduses, couches d’algues , corps d’oiseaux morts . J’ai la sensation que l’ attraction terrestre se trouve légèrement déréglée comme si l’endroit, l’ estuaire et le grand large  s’inclinait légèrement par rapport à l’horizon marin.

Un couple s’installe sur un banc pas loin, lui déplie un journal avec soin, et la femme dit en défroissant les manches de son imper : « Quand quelqu’un se tait,il devient beau ». Je regarde les vagues les unes aprés les autres et somnole flottant, sans but sans attributs, sans attente, plus aucun recel de sens,rien qu’un champ visuel intense,argenté, dans le contre jour . Est-ce une vie d’ avant la mort,chère Ondine ?est-ce ma nouvelle vie qui commence sur ce promontoire ?

Ondine ,c’est à toi que je m’adresse.

Il y a longtemps que tu tiens ton adorable petit chapeau de paille devant moi, les bras inertes, avec ta subtile coquetterie au coin des lèvres et un petit peu de sable qui reste sur ton ventre après ton long voyage. A chacun de mes réveils je reste persuadé que tu as dormi contre moi pour me protéger. Évidemment c’est faux.Les Ondine restent des heures dans la salle de bain à se remaquiller et à secouer le sable qui reste entre leurs doigts de pied . Elles ruissellent si longtemps dans leurs peignoirs. Chaque matin, avant de disparaître dans l’eau tu me chantonnes que tout ceci est une farce que je me donne et que je mens et tu ajoutes dans un rire : »Mais tu as rêvé,je ne suis pas là!! et puisque tu veux tout savoir , depuis que nous sommes nées, ma sœur et moi nous sommes restées vierges.  »

Mais je sais que tu es là. Depuis si longtemps tu m’accompagnes. Un lundi d’orage,tu débouches une bouteille de Quincy et tu me guides sous les voûtes d’une église normande vers Dives-sur-mer, et tu te blottis à mes côtés, sans précaution, et sur un ton tranchant assez vulgaire, tu dis :

« Et maintenant, qu’est-ce que je te fais ?  »

Ce n’est pas la première fois que tu m’entraînes là où je ne veux pas aller , ce n’est pas la première fois que tu te mêles de me protéger ou de me conseiller, avec ce mélange désagréable de familiarité et d’indifférence.Et ce regard d’eau qui me trouble quand tu me fixes ainsi… Et tu me dis : « Regarde cette île  Cézembre, ce fut longtemps mon île ! elle est désormais légèrement plate, visitée par des connards de touristes qui effarouchent les oiseaux,tant d’hommes y ont péri sous les bombes, il n’y a pas si longtemps… disons.. 78 ans !.. » puis tu enfouis délicatement mes espadrilles dans le sable, c’est exactement ton genre de plaisanterie, de typiques plaisanteries de sœurs. . Près de notre banc une pie vient sautiller. Le couple âgé est parti.

Quand tu t’éloignes un instant dans l’allée et que tu t’approches vers les eaux plus sombres du large ,je respire .L’estuaire m’ envahit de sa lumière-jusqu’au vertige et parfois il m’arrive de tomber du banc,heureusement il n’y a personne, qu’un chien qui vient flairer ce corps. Au bout d’un quart d’heure j’ai peur que tu ne reviennes pas au rendez vous et que tu me laisses seul toute la soirée,une fois de plus.

Tu me dis : »Viens!Viens donc enfin !C’est à toi de venir !!Ce soir j’ai envie de t’embrasser sur la bouche. Une première fois,non ?  »

Puis après un long silence : « Avec  tes pensées solitaires tu n’es jamais parvenu quelque part !Tu gardes tes gestes,tes geste tristes d’enfant ! Secoue toi !!. « 

Je ne réponds rien car je sais que tu me défies une fois de plus. J’observe les choses qui bougent au loin,au large, souvent un chalutier et son teuf-teuf régulier qui approche de l’écluse.

La balance des arbres sur le sentier forestier forme une masse pleine, rassurante, une voûte, un refuge , ces feuillages, destiné à me protéger de toi ou parfois t’accueillir. Ces eaux si belles où je ne veux pas aller.

Je m’en souviens, la première fois ,notre première rencontre , c’était en gare d’Angers, un jour de grande chaleur dans les années 80. Tu trimballais trop de valises et de sacs. Sans prévenir, tu me saisis la main sur le quai et court et tu tentes de me jeter sous l’autorail qui entre en gare. À onze heures et demie du matin, nous sortons enfin de la gare car tu voyageais sans billet et on t’a arrêté. A la terrasse de la brasserie « L’univers », nous commandons un plateau d’huîtres,deux bières. Surprise du maître d’hôtel qui nouait son nœud papillon devant un miroir . Tu remarques son beau gilet noir, ses cheveux mal taillés derrière les oreilles.  » Trois douzaines d’huîtres ? Pour vous deux ? » répète-t-il. Il précise : « Le service n’est pas commencé mais je….je… » et il revient, étale une nappe en papier et des couvertstres lourds. Nous avons avons dévoré ces huîtres gloutonnement, sans parler, tandis qu’un groupe d’enfants vêtu de pèlerines bleues traversait l’avenue en chantant un chant religieux . Tu examinais le vieux vinaigre qui brunissait des fragments d’échalotes dans le saucier . Tu remarquas qu’une des fourchettes à huîtres avait les dents rouillées. Le soleil sur tes cuisses radieuses Ondine. Toi.Moi. Trop beau. Je fixais le reflet inquiétant de ton visage dans la vitre de cette brasserie sombre et vide et un peu crade. Des gens débarquèrent du train de Paris, ils parlaient trop fort tous ensemble en pénétrant dans un couloir dont le tapis usé faisait hôtel de passe. Tu as dit « elles sont infectes ces huîtres.. tout est infect..la table grasse et ce pain au léger goût de moisi… «  Puis tu découvris que je te regardais dans la vitre noire   « Pourquoi  tu ne me regardes pas directement ? Il te faut des reflets ?

-Je me posais la question de savoir si je te regardais bien, toi, Ondine, ou a travers toi quelqu’un d’autre à cause du reflet.

-Tu mens ! Des notre première rencontre , tu mens, alors qu’on se connaît à peine..Tu mens !!! « 

Elle posa sa serviette en papier. Le maître d’hôtel nous a demandé : «Ça s’est bien passé ?

-Magnifiquement, as-tu dit. Votre brasserie rend les gens meilleurs ! » 

J’étais stupéfait.

On entendit alors le long crissement d’un TGV qui arrivait en gare tandis que le maître d’hôtel empilait nos assiettes,les chopes et le saucier sur un plateau.. Autres trains. Le maître d’hôtel nous a demandé plusieurs fois si nous souhaitions un dessert .Tu n’as pas répondu et moi non plus. Tu n’avais alors aucune intention de répondre à sa question ni aux miennes. Tu consultais ton portable. Je me souviens alors de cette invitation absurde , hideuse, de sauter par dessus le parapet, pour se laisser tomber tous deux sur le prochain TGV qui entrait en gare. . Ensuite tu m’as aidé à enfiler la manche de mon blouson puis tu as glissé ton bras si léger sous le mien. Je me suis senti mieux et en même temps bien vieux. Nous avons ainsi marché jusqu’au château et ses jardins. Tu avais l’air si rayonnante et moi je ne savais plus quoi faire de ta présence.

Après ce voyage tu exigeas de moi un abandon total, tu me ,poussas vers une plage venteuse et stérile où je ne pouvais plus me reconnaître pazrmi ces dunes, un lieu sans passé. Ton appel pressant pour une amnésie, pour que je me débarrasse des fausses ou vaseuses complications familiales, de tout ce bordel du passé, cet appel m’avait attiré par sa brutalité même. Tu m’as délivré d’ évènements personnels qui me hantaient .Tu m’ as aidé à ôter cette armure égotiste qui m’asphyxiait sans que je m’en rende compte. Tu répétais en riant : »  Je vois que tu n’y comprends rien !..Laisse moi faire ! Colle toi à moi……. »

Ondine , crois moi,je comprenais très bien.

Je devais te céder l’oreiller et la plus grande part du lit, car tu me disait sans cesse : » Ce sont tes mauvaises relations qui ont tendance à diluer ta confiance dans la vie.Nous ne sommes pas des esclaves, ni toi ni moi,  Viens plus prés de moi.»

Vint la saison de tes absences. C’était si soudain, je dépliais l’horaire des marées et je t’attendais jusqu’à la nuit. Tu disparaissais dans des villes en bord de mer, Trouville, Boulogne, Le Croisic , Langrune, n’importe quelle rue de ces villes ,n’importe quel magasin, cinéma désaffecté tu entrais. Tu séjournas au milieu d’un embouteillage à Cabourg un dimanche. Tu t’es endormie genoux contre le visage , dans un ces passages souterrains où les ivrognes pissent avec leurs chiens. 

Je sus par une amie que tu avais fréquenté pas mal de piscines et tu exhibais tes seins radieux au milieu des hommes jeunes ; tu prenais ta revanche face aux femmes vieillies qui barbotaient dans le chlore. Les saisons passaient, et tu me laissas errant dans une foule du Midi ,le long des cabines de bain ; la barbarie joyeuse, rassasiée, des gens qui puent la sueur et la crème solaire me saoula..

Maintenant, je cherche un calme paysage d’eau en prenant un petit autocar toujours à moitié vide à la station Solidor .Paysage d’hiver, de ciel bas. Le minibus mène vers l’anse de Quelmer .Je descends. Du vent, du silence, des frissons d’herbes , des bernaches somnolent dans l’eau salée. Les jours raccourcissent, je sais que tu viendras.

4 réflexions sur “Ondine

  1. Merci beaucoup pour caspar david friedrich « falaise de craie sur l’île de rügen ».
    Et le second de la jeune femme qui se coiffe ?

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