Mon cher André, Mon cher Paul…

C’est au cours d’une flânerie récente sur un marché breton que je suis tombé sur la correspondance entre Paul Valéry et André Gide (Gallimard, 992 pages) .Plus de 600 lettres rédigées de 1890 à 1942 entre l’auteur des « Faux monnayeurs » et celui de « Monsieur Teste. » Immense boite à surprises que cette correspondance étalée sur plus de cinquante ans.

La première lettre date du 18 décembre 1890. Paul Valéry a 19 ans, il vient de faire son volontariat militaire au 122 RI à Montpellier , il est en première année de Droit. Gide a 21 ans, il vient d’écrire son premier ouvrage « Les cahiers d’André Walter » sur les bords du lac d’Annecy.Il débarque à Montpellier avec sa mère afin de passer Noël chez son oncle Charles. Les deux écrivains se rencontrent grâce à l’entremise d’un ami commun, Pierre Louÿs, auteur de « Les chansons de Bilitis » au libertinage souriant . Nos deux littéraires bavardent un soir à l’Hôtel de l’Esplanade. Les jours suivants, ils se promènent, exaltés , dans la ville. Valéry écrit à Pierre Louÿs   qu’il est « dans l’extase et le ravissement de votre ami Gide:quel exquis et rare esprit, quel enthousiasme des belles rimes et pures idées. » L’intimité se renforce en mai 1891, quand Gide revient à Montpellier. Pourtant, objectivement, beaucoup de choses les oppose : la religion(Gide protestant, Valéry agnostique) l’argent (Valéry de condition modeste, Gide riche) , les goûts érotiques (Valéry fasciné par les femmes, Gide, par les jeunes gens) et enfin les caractères, l’un plutôt cérébral, l’autre hédoniste. Littérairement, Gide est, au départ, un « frondeur acharné « de cette école symboliste que Valéry admire. Gide deviendra plus tard un défenseur ardent des symbolistes .

L’un , au fil des ans, se révèle un sorcier de l’intellectualisme , un manipulateur de concepts , un poète sous l’ influence directe de Mallarmé, et ne répugne jamais devant une préciosité ou une densité abstraite pour comprendre les phénomènes de création.Il se méfie comme de la peste des romanciers . Gide,au contraire est amateur de fictions, de théâtre, de confessions autobiographiques , ce qui répugne au cérébral Valéry. Côté style Gide est pour une certaine transparence :»tout doit être dit de la manière la plus plate ». L’auteur de « La jeune Parque » est, on s’en doute, pour « des opérations infinies sur le langage. »

Mais celui qui veut passer pour une nature froide, objcetive, presque scientifique, connaît sa « nuit de l’âme ». En 1892 Valéry avoue à Gide qu’une rupture amoureuse le laisse anéanti et même au bord du suicide. A Gênes, le 4 octobre , il se fait le serment de renoncer à l’amour  : « J’ai, très raisonnablement failli me détruire deux ou trois fois(peut-être y songerai-je demain aussi) pour des motifs simples : d’abord, ne rien assouvir ; ensuite et contradictoirement, d’être aussi sot, identique et tout humain : ce qui est le comble du mauvais goût. »

Ce serment presque monacal ne l’empêche pas de parler de «  cet éclair qui illumine instantanément des années. » Ivresses brèves, coup de soleil, extases sensuelles au cours desquelles l’auteur du « Cimetière marin » savoure la plénitude sensuelle de l’existence. ( « beau ciel, le vrai ciel » ) les baignades. le plein Midi du corps.

Curieux « cérébral » qui combine une versification classique , des références virgiliennes à un éloge unique de la lumière de l’eau , des nymphes . Chez lui, l’alexandrin reprend son sel, son azur, sa plénitude et un certain hermétisme.

Mais chez lui,une contradiction n’est pas surmontée : tout au long de sa vie ,la page blanche l’attire mais la tentation de se taire, de déchirer ce qu’il écrit, de renoncer ne le quitte jamais. C’est assez cocasse de voir qu’en vieillissant, il cumulera articles, préfaces, conférences, réunions mondaines, devenant parfois un athlète intellectuel capable de disserter sur tous les sujets. Les 261 « Cahiers » écrits dés cinq heures du matin, au saut du lit, jusqu’à sa mort n’effaceront pas cette tentation de tout brûler . « Sur ces Cahiers, je n’écris pas mes « opinions » mais j’écris mes formations. » .Cette discipline s’ apparente chez lui au plaisir du laboratoire mental, ce quelque chose qui se rapproche de ce qu’a éprouvé Descartes quand il expose sa méthode.

En 1904,Gide soulignera plusieurs fois leurs antagonismes. Il confie à son beau-frère  que la conversation de Valéry le met dans une curieuse alternative : » Ou bien trouver absurde ce qu’il dit, ou bien trouver absurde ce que je fais ».

Cependant la correspondance et l’amitié ne s’interrompront jamais,même si les styles et les buts diffèrent. L’auteur de « La Jeune Parque » se réfugie dans l’ironie, le sarcasme, les références mythologiques, la préciosité mallarméenne. Un souci également d’une hauteur de vue volontiers aristocratique (André Breton lui rendra hommage : »Je lui dois le souci durable de certaines hautes disciplines ») et un acharnement pour atteindre la perfection formelle.

Proust, le grand absent…

Ses lettres sont plus drôles, surprenantes, que celles de Gide . Elles sont plus aiguës, variées, avec des embardées hermétiques, des poèmes improvisés, de perpétuelles recherches d’assonances et d’allitérations, d’assonances, avec des réflexions nimbées souvent de bouffonneries, régulièrement amarrées à des références à l’Antiquité,. C’est succulent si on s’y attarde. Tout ceci laisse Gide un peu jaloux,lui qui n’aime que la phrase austère avec un léger glacis de réticence protestante dans sa neutralité classique. Valéry aime les paradoxes,mais aussi la cururiosité intellectuelle d’un ingénieur qui oriente son art pesonnel vers la recherche spéculative. Ce qui ne le prive ni de provocations potaches , ni un long entretien avec les dieux, les mythes, la litote, l’insolite, le baroque Son agilité intellectuelle et son mépris de la prose courante des romanciers cachent mal un orgueil élitiste. Visiblement le poète du « Cimetière marin », de « Charmes », l’essayiste de « Introduction à la méthode de Léonard de Vinci » aime chausser les cothurnes de la tragédie , les sandales d’Empédocle, et surtout ne pas marcher avec les godillots crottés de n’importe quel écrivaillon modèle courant, il dit comiquement que   « La perfection moyenne  n’est pas son fort ». « Ce qui a été cru par tous, et toujours, et partout, a toutes chances d’être faux. »

Écrire est aussi pour lui une curieuse escapade pour un Narcisse.

« Moi s’enfuit toujours de ma personne, que cependant il dessine ou imprime en la fuyant. « 

Valéry voit partout de l’ inexpliqué et de l’inextricable. Il cultive une distance astronomique avec le spectacle des relations humaines qui intéressent ces romanciers traîne-patin. Il fait une exception pour Stendhal…Ses réticences devant la fiction ou l’autobiographie restent constantes. A la publication de certains récits de Gide,  aucun enthousiasme. Il reçoit« L’immoraliste » en Juin 1902. « J’aurai plus d’une chose à te dire,mais assez déliées que je demande à relire et à revoir » Il expédie le compliment attendu  : « cela est absolument réussi » mais ajoute que le texte est trop imprégné de Nietzsche. Il conclut par un bizarre « Ton quinquina passe clair » . Quand Gide publie « La porte étroite » , ce livre capital et si intime du «  protestant  » Gide(je viens de le relire, toujours aussi émouvant) Valéry garde le silence.Il fera aussi silence sur « Isabelle » presque silence sur « Les caves du Vatican ».

Une exception.Pour « Si le grain ne meurt ». Le texte le touche. « Je vois seulement que cette œuvre sera fatalement le clef de toute ton œuvre ; l’on y cherchera, l’on y trouvera toujours l’explication de tout ce que tu as et que tu auras écrit.Tu ne dois pas perdre de vie ce point. (..) c’est un livre qui aura écrit tes autres livres.. »

 »Les faux monnayeurs » ,seul et unique roman de Gide, ne sera pas commenté. Et Gide ne lui en tiendra jamais rigueur. Mieux, Gide, constant, poussera toujours son ami à vaincre ses réticences à publier.Car, sans cesse Valéry déroule une litanie de plaintes, fatigues, fausses excuses découragements, et confesse une envie de tout plaquer et de jeter son stylo.

Valéry ne commente pas non plus la publication de « Corydon » qui fit scandale. On sait qu’il a déconseillé à Gide la révélation de son homosexualité. A ce sujet on sait que ce dernier ,de son côté, ne révélera son homosexualité à son ami qu’en octobre 1923.Valéry soutiendra en janvier 1925 qu’il avait ignoré tout des mœurs de son ami pendant tant d’années. Difficile à croire.

Ce qui étonne dans cette correspondance c’est la manière dont chacun évite de parler du domaine sexuel. Valéry , attiré par les belles femmes, a manifesté en quelques occasions, le courage de dire les affres de ses amours malheureuses.Mais que de litotes et de cachotteries. Maintenant,  on sait , par ses liaisons révélées, que ce beau cerveau fut autant tourmenté par ses histoires de cœur (impulsions, et naïvetés comprises) et se révéla un mystique de la passion tout autant qu’un Stendhal.

Un grand dépressif aussi. De nombreuses lettres comptabilisent les déprimes, tristesses, désintérêts soudains, appréhensions, maladies psycho-somatiques, des deux amis. « Envies de renoncement ». Valéry se plaint de son « cerveau ahuri » , de son envie de « foutre le camp ». « Mon cerveau passe et repasse du cristal à la fiente ». Gide a aussi ses frilosités et rhumes. Cependant, après la Grande Guerre les rencontres entre les deux hommes vont s’espacer.Certaines années, presque rien. En 1928, trois lettres ! Gide voyage beaucoup , Valéry s ‘enfouit dans des tâches littéraires subalternes ( souvent pour l ‘argent) , accepte conférences, préfaces, articles, mondanités, auxquels s’ajoutent des charges familiales.Tout ceci sur un fond noir d’indifférence et d’inespérance par celui qui fut élu à l’Académie française en 1925 au fauteuil d’Anatole France, romancier qu’il détestait.

Les rendez-vous manqués des deux épistoliers se multiplient après 14-18 .Il y aura même des brouilles (celle de février 29 ) car Valéry ne supporte pas que Gide se soit permis de petites révélations sur sa vie privée  »Mon principe-tempérament, il consiste en une profonde horreur pour la confusion du Quant-à Soi et du Quant-à-tous.

Cette sensibilité est devenue extrême à mesure que je devenais homme public. Entre mon nom et moi, je fais une distinction abyssale. Entre le public et moi, c’est-à-dire entre les inconnus en vrac, le Bloc inconnu et le cas très particulier qu’est Soi, je trouve qu’il faut interposer la « forme », la démonstration, la volonté d’objectivité- tout ce qui renvoie les autres à eux-mêmes..Les autres n’ont droit qu’à ce-en-quoi nous sommes autres à nous mêmes .»

Gide ne tiendra jamais rigueur à Valéry de ses remontrances. Il sera même un des premiers à rédiger un magnifique éloge de « La jeune Parque » poème de 512 alexandrins sensuels et chatoyants que Valéry a mis trois ans à rédiger pendant la première guerre mondiale..

Ces deux nerveux-fébriles ressemblent parfois à deux grands frileux faits pour se reposer , jambes dans un plaid, dans un sanatorium de Davos . Il y a quelque chsoe de calfeutré digne de la Montagne magique. Ils se désintéresseront de la seconde guerre mondiale d’une

Autre paradoxe, c’est le plus célèbre des deux, Gide, intellectuel au sommet de sa célébrité , qui ne cache pas son complexe devant la supériorité intellectuelle de Paul Valéry. La réciproque n’est pas vraie. Dans ses   « Cahiers » Valéry accuse Gide de « séduire les gens,les jeunes surtout(..) avec des manières qui mélangent le genre Évangile au genre séducteur d’enfants »

Le plus stupéfiant reste enfin ce silence de ces deux écrivains sur ce qui se passe sur le front pendant les quatre années de guerre . Valéry s’attend à être mobilisé,mais non, sans doute à cause de son âge.Gide consacre un an et demi au « Foyer franco-belge , centre d’aide aux réfugiés des territoires envahis.Entre le 29 Juillet 1914 et le 27 novembre 1918 les deux écrivains échangent 45 lettres sans dire un mot des poilus sur le front et rien sur la révolution russe. Il s’attardent sur les inquiétudes en ce qui concerne leurs familles quand le front se rapproche de Paris ou de Cuverville, la propriété normande de Gide.Un jeune cousin de Gide ,Paul, est tué par un obus près de Lens le 6 juillet, mais le sort de la Nrf, semble plus important, ou de la traduction de « La jeune Parque » en langue espagnole ou un article élogieux le « Litterary Times ». Ce qui se passe à Verdun, en Champagne, les affreuses boucheries répétées, n’existent pas pour ces deux hommes de lettres. En revanche on évoque de la réédition des « Nourritures terrestres «  dans une édition à tirage restreint en Octobre 1917, ou de traductions de Shakespeare demandées à Gide, ou des lectures dans un salon.

On trouve cependant quelques lignes en novembre 1917 sur l’offensive austro-allemande vers Caporetto contre les troupes italiennes car Valéry a gardé des souvenirs émus de sa jeunesse à Gênes .

En janvier 1918 Valéry se plaint des névralgies et vit en robe de chambre, Gide lui répond qu’il a un rhume en février 1918. Le 2 mars 18, une attaque allemande inquiète Valéry resté à Paris, car il a fallu passer une nuit à la cave avec les enfants. « Ce fut une confusion énorme. Le petit beuglait, Agathe, éveillée, habillée en sursaut,les dents serrées m’embêtait beaucoup.On était serrés dans cette cave et un cierge bénit piqué dans le tas de charbon. » Par contre, Valéry conseille à Gide d’acheter des actions Grong,sans doute une bonne affaire, il a des tuyaux par Havas. Gide passe « des jours charmants en compagnie du petit Allegret » , lycéen à Janson-de-Sailly dont Gide est tombé amoureux en 1917. On apprend que Gaston Gallimard revient de New-York et débarque au Havre le 20 mai 1918. Entre le 29 juin 1918 et le 27 novembre 1918, aucune lettre ne mentionne l’arrêt des combats. Paul Valéry s’est installé grâce à son patron, administrateur d’Havas dans un château plutôt laid mais entouré des « plus beaux arbres que j’aie bus » .  Il écrit des poemes et ajoute : « Je patauge dans le pseudo-Vinci. J’ai vraiment la spécialité de me fourrer dans les travaux les plus inutiles et les plus gratuits. J’y entre sans plaisir, j’y séjourne sans volupté, j’en sors sans même de soulagement. « Chacun jure à l’autre qu’il a « grande impatience de le revoir ». Les compliments ou désir de se revoir deviennent mécaniques.  

Il faudra attendre le 27 mai 1919 pour que Gide fasse cette déclaration à Paul Valéry : » Quel est cet individualisme farouche, si étrange en regard du prêt-à-porter de rigueur dans notre actualité dévastée ? «  Bref, chez les deux amis, modernes par leur décision de ne se fier qu’à eux-mêmes, cela leur fait oublier le déroulement et les enjeux de la guerre 14 , sous prétexte qu’ils refusent l’esclavage vulgaire et volontaire des autres. Et ,du coup, ils apparaissent comme des dandys supérieurs perchés sur leur montagne magique. C’est le paradoxe absolu pour l’auteur de »Regards sur le monde actuel » et pour Gide, type même de l’ écrivain engagé, au sens moderne, anticolonialiste qui eut aussi le courage de dire que l’Union soviétique était le pays du mensonge généralisé avec son « Retour de l’U.R.S.S. » en 1936.

Une réflexion sur “Mon cher André, Mon cher Paul…

  1. Il y a dans la correspondance une solitude de celui qui écrit, une mise à distance, un soliloque mêlé à une présence virtuelle de l’autre, parfois fantasmée mais absent.
    Il y a dans la correspondance une joie, celle de recevoir une lettre de l’autre, pas forcément une réponse, pas forcément la réponse attendue.
    Et dans ces lettres échangées une habitude bienfaisante celle d’attendre une lettre, celle de reconnaître une écriture, celle d’éprouver la joie d’une élection. Être celui qui reçoit la lettre.
    Bien des sentiments font houle dans ces échanges, amitié, amour, désir, jalousie, colère, compassion, tristesse, joie.
    C’est un monde à part porté par le langage, porté par les mots. Un monde secret encore que, pour les écrivains un questionnement : la sincérité de ces échanges dont beaucoup flirtent avec une edition posthume.
    Différence avec un journal intime ? L’autre n’est pas soi même si on y parle surtout de soi.
    Billet Intéressant car ils n’ont pas grand chose en commun ces deux grands écrivains…

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