Je sais, je sais, je sais, je ne devrais pas aimer et conseiller de rouvrir le théâtre d’Anouilh.Mais j’aime tellement certaines de ses pièces que je remets cet article ancien. Anouilh est trop. il est trop boulevardier, trop pessimiste, trop grincant, trop capricieux, fantasque, et sinistre donc forcement de Droite, surtout depuis « Pauvre Bitos »(1956)-qui fut un réquisitoire contre les réglements de comptes à la Libération.
« Becket ou l’honneur de Dieu » est ma pièce préférée. La Première eut lieu au théâtre Montparnasse le 2 octobre 1959. La pièce divisa la critique mais reçut un excellent accueil côté public.Elle fut inscrite au répertoire de la Comedie Francaise et triompha en Angleterre et aux etats unis. La pièce fut adaptée au cinéma avec Richard Burton et Peter O’Toole.
Il n’empêche » Becket, ou l’Honneur de Dieu » (1959) est une absolue réussite sur un tres beau thème. La pièce traite d’une longue et vraie amitié entre un roi d’Angleterre, Henri II et son ami le plus proche, Becket, lien intime qui se déchire et tourne en affrontement entre le puvoir politique (le roi) et le pouvoir religieux Becket, archevêque de Canterbury. Tout s’achèvera par la mort du favori..ce sujet a été puisé chez l’historien Augustin Thierry et sa remarquable « histoire de la conquête d’Angleterre par les normands ».Anouilh a sans doute été admiratif et si frappé par c ce texte qu’il reprend parfois, littéralement, des phrases de l’historien. Henri II, le roi d’Angleterre, homme simple, n’éprouve que des sentiments élémentaires, tout comme les barons normands autour de lui ;il vit pour la chasse et les femmes, a des colères violentes, l’ennui qu’il éprouve pour les affaires politiques.Il a pour compagnon de débauche Thomas Becket, son amitié repose sur son admiration pour l’intelligence de ce Becket-d saxon dans la pièce, ce qui est capital- est si grande qu’il le nomme chancelier, responsable de la vie politique du royaume. Becket ,être complexe, exerce bien le pouvoir qui lui est accordé ,mais étant saxon, il demeure un allié ambigu envers ce roi normand. Le désir d’aider son peuple d’origine subsiste comme un sentiment profond chez lui, d’autant que les saxons ont perdu le pouvoir politique depuis Guillaume -le- conquérant. Becket n’hésite pas à dire au roi :« L’Angleterre sera faite, mon prince, le jour où les Saxons seront aussi vos fils… » Le drame éclate quand le Roi décide faire nommer Becket archevêque de Canterbury,croyant par cette décision que son pouvoir en sortira renforcé. Il aura ,du mins l’imagine- t-il, le pouvoir temporel ET le pouvoir spirituel. Car son objectif est de dicter ses volontés à l’Eglise d’Angleterre. Mauvais calcul.
Meurtre deThomas Becket par les barons normands
Becket refuse de devenir le simple homme de paille du roi et se soumet totalement à l’Église et à ses valeurs . Thomas Becket se métamorphose désormais en « Homme de Dieu » ,combat jusqu’au bout pour « l ‘honneur de Dieu » et non plus pour les intérêts personnels du roi, son ancien ami .
À ce dernier, qui ne le comprend plus, il renvoie son sceau. Comme il veut assumer sa nouvelle fonction avec toute l’abnégation possible il se dépouille de ses biens, de ses domaines, jusqu’à ses riches vêtements.. Henri II ne comprend pas qu’il a en face de lui un être différent , un homme nouveau qui se dévoue à sa charge religieuse avec toute l’authenticité et la sincérité possibles. Cette métamorphose d’un Becket débauché en un saint est magnifiquement racontée par Anouilh. Même si on reste indifférent au drame religieux , la déchirure humaine et le contexte historique sont si bien dessinés,que cela suffit. Scènes admirablement découpées, chaleur d’une amitié masculine, dialogues d’une familiarité percutante,vérité des caractères, puis métamorphose si vraisemblable et si délicatement soulignée du saxon Becket ancien compagnon de débauche trouvant sa vérité dans la source de ses humiliations secrètes. C’est du très grand art. Qui aurait pu s’attendre à ce qu’Anouilh –le boulevardier- réussisse en 1959 à transformer un dandy débauché en un homme touché par l’action de la grâce ? pas grand monde.. mais qu’on se souvienne que cet Anouilh a toujours aimé les êtres de pureté, d’ »Antigone »(belle pièce) à cette jeanne d’Arc , son « Alouette ».. « Becket » a connu un immense succès, en Angleterre aussi( et un film avec Richard Burton),elle a été reprise assez souvent. A chaque fois que je la relis, j’aime le mordant des répliques, la complicité boiteuse entre le roi et son favori, son ton griffu, narquois, ironique, et les saveurs de l’ambiguïté d’une amitié dominée par un être qu’on croyait simplement habile, rusé, et qui, avec l’âge et les pouvoirs, se révèle profond. Enfin, Anouilh a eu l’intelligence de n’être jamais manichéen, car les deux personnages principaux sont aussi fascinants l’un que l’autre.
Extrait de la pièce
– Le roi. – De la vaisselle d’or ! Quel fou tu fais ? Thomas. – Je lance cette mode. Le roi.- Je suis un roi et moi je mange dans de l’argent! Thomas. – Mon prince, vous avez de lourdes charges et je n’ai que celles de mon plaisir.. l’ennui, c’est qu’il paraît que cela se raye… Enfin, on verra! J’a reçu aussi deux fourchettes… Le roi, surpris – Des fourchettes ? Thomas. – Oui c’est un nouveau petit instrument diabolique de forme et d’emploi. Cela sert à piquer la viande pour la porter à sa bouche. Comme ça, on ne salit pas les doigts. Le roi. – Mais alors, on salit la fourchette ? Thomas. – Oui mais cela se lave. Le roi . – Les doigts aussi !, Je ne vois pas l’intérêt! Thomas [qui est saxon, le roi est normand]- Aucun intérêt pratique, en effet. Mais c’est raffiné, c’est subtil. Cela ne fait pas du tout normand.
Le livre « La guerre » de JMG Le Clézio a cinquante six ans.Il fut publié en 1970. Et pourtant, par bien des aspects, il sonne comme un livre en phase avec notre époque. C’est un livre étrange, poétique, violent, et surtout prophétique car il colle parfaitement à notre époque et son parfum de déraison planétaire. Et puis, disons-le, on a oublié ce Le Clézio de 30 ans, qui fuyait photographes et journalistes.
On découvre en le relisant qu’il était particulièrement imprégné par les nouveaux mouvements de peinture en particulier attentif aux « nouveaux réalistes » (« inventés » en octobre 1960 par le critique d’art Pierre Restany) de Yves Klein à Martial Raysse ou Daniel Spoerri, le plus spectaculaire d’entre eux, qui dénonce la société de consommation en figeant dans la résine les restes et déchets d’un repas, affiché ensuite contre un mur comme un objet d’art.Question rebuts et déchets, les longues descriptions du roman de « La guerre » rappellent les objets courants qui finissent dans les déchetteries :objets concassés, rouillés, brisés, qui seront traités par le sculpteur César , par Tinguely, ou Arman.
Les automobiles, les camions, les paquets de cigarette,les tases à café sont traités et brassés dans une manière uniforme, comme les bras et jambes des passants, aussi bien les gouttes de sueur, que les ampoules électriques, que les sons stridents des klaxons des embouteillages ou la brillance tueuse des néons dans les rues et les cafeterias . Il y a dans ce livre, comme la vision d’un bulldozer qui pousse toute la société de consommation vers une décharge vouée à la destruction violente. L’image d’une explosion nucléaire au raenti d ‘une ville immense et bétonnée revient souvent.
Rauschenberg
Le Clézio est aussi imprégné du Pop art américain et notamment par Tom Wesselmann avec ses natures mortes remplies d’objets domestiques, ou par Lichtentsein et ses agrandissements d’images de bandes dessinées. On retrouve aussi l’influence de Claes Oldenburg dans la mise en évidence d’objets ordinaires, comme lune ampoule électrique, un cendrier, une prise de courant,une allumette qui se consume,une machine à glace,une plaque de fonte, etc. etc.Le savant choix des couleurs stridentes ou fluorescentes ( un snack-bar et ses néons, une table luminescente, un ciré jaune, un manteau de plastique noir, les raies jaunes sur du goudron) relève également de cette esthétique Pop Art .Jaspers John n’est jamais loin. Il semble aussi que son personnage de Béa B. ressemble à ces visages sérigraphiés par Andy Warhol. L’influence du peintre, photographe et sculpteur Peter Klasen,l est aussi manifeste et répétée. Les arrières de camions, les moyeux,les grands ventilateurs industriels, les signalétiques autoroutières , les dessins fléchés des parkings deviennent des signes de la guerre urbaine perpétuelle chez Le Clézio.
Aucun romancier d’après-guerre n’a autant affiché, revendiqué, emprunté, à la peinture, à la cinétique, au mouvement Dada, au Surréalisme, à l’Expressionnisme , aux projets d’urbanistes, aux chansons pop ou rock . Comme Andy Wahrol il multiplie les visages sérigraphiés . Il des listes de noms lus sur les boites aux lettres, les marques de cigarettes, les additions,les adresses, les pages d’un calendrier ou d’un agenda , les pubs pour les parfum, les listes de compagnies aériennes , les entreprises côtées en Bourse,ou une coinversation saisie dans ses banalités, ses silences, ses à peu prés, ses faux raccords… Comme le Pop rt américain, il traite certaines sujets dans style quasiment plastifié,graphique,BD trouvé dans un vieux magazine froissé. Pour évoquer les atrocités de la guerre du Viet-Nam .Il consacre un chapitre entier à la prise de la citadelle de Hué et son saccage par les Marine’s .
Si il y a une influence littéraire, dans « La guerre », c’est bien celle du britannique JG Ballard, l’auteur de « Crash » qui décrit l’agressivité urbaine, la folie et la névrose bagnoleuse, les congestions des embouteillages, l’air brûlant saturé de gaz des pots d’échappement. Ballard et Le Clézio décrivent la mort de l’humanité dans les grondements des moteurs,les trains aveugles, les gratte ciel monstrueux, auxquels s’ajoute le thème écologique,l’agonie de la Nature, les arbres qui meurent, . L’aspect monstrueux de la circulation, le développement quasi cancéreux des grandes mégalopoles et leurs foules solitaires,modernes esclaves au milieu desquelles se cachent des pervers et des assassins urbains. Le livre devient un tourbillon de massacres. « La guerre, c’est quand tout le monde est pris par la violence.C’est quand il n’y a plus de silence, ni de sommeil.C’est quand les villes brûlent, jour et nuit, quand les machines ouvrent et ferment leurs clapets sans relâche.(..) Les millions d’hommes, de femmes, d’enfants, de rats.Ils bougent ensemble ; je vois leurs cohortes avancer le long des rues, j’entends les petits cris aigus qui sortent de leur gorge. Où aller ? Le monde est un Sahara furieux, noir, de longues palissades. Où dormir ? Bientôt il n’y aura plus qu’un langage, plus qu’une pensée. »
Bea B., le personnage-symbole du roman, évolue au milieu des foules mais reste en marge de la société, sans emploi. Cette jeune femme sortie d’une BD marche et subit une fascination/répulsion pour la modernité, pour les immeubles qui cachent le ciel et qui sont inhabitables,.Pour éviter les agressions de la rue, les lumières criardes des grands magasins, qui détruisent la vue, elle se réfugie souvent dans un café. Le rapport marchand a tout envahi. « Ils ont tout acheté, tout vendu:les terres,les troupeaux,les forets, les femmes,les enfants. »
Style halluciné ,oui.Mais également propos politique, du livre , inspiré du mouvement situationniste représenté en France par Guy Debord.On voit clairement que ce roman-alerte est une mise en cause radicale du capitalisme avancé.
Les progrès technologiques, de l’intensification des moyens de productions sont les nouvelles plaies d’Égypte, et engendrent un nouveau féodalisme. Il en résulte des dysfonctionnements sociaux, des perversions, et surtout une aliénation des masses accompagnée d’une terrifiante dégradation de la vie quotidienne.
Ce Le Clézio de 30 ans, post soixante-huitard, est un écrivain engagé », au sens le plus sartrien. Son texte de 289 pages, accompagnées d’un cahier photo de rues, de passants, de boites de conserves dans un supermarché , de signalétique urbaine, est un acte de révolte. L’ épuisante folie descriptive de cette prose , où l’on voit les villes modernes devenir le centre même d’une apocalypse au ralenti-un peu comme Antonioni filmait au ralenti en la démultipliant l’explosion d’une immense villa dans le film « Zabriskie Point »- est quasiment un manifeste qui rassemble les courants contestataires esthétiques et politiques de la fin des années 60.
En publiant trois ans plus tard, en 1973 « Les géants » il continuera dans la même veine . A nouveau ,Le Clézio réussit un livre d’incitation et d’incantation. Les Hypermarchés deviennent les lieux monstrueux symboles de la pure violence prédatrice de la Consommation voulue par le Blanc Occidental. « Les géants » est aussi fébrile, aussi bourré d’audaces formelles, de collages, d’emprunts aux avant-gardes esthétiques venues d’outre-atlantique que « La guerre » .
Il faudra attendre des voyages au Mexique, quand Le Clézio étudiera le maya et le nahuati, il faudra attendre les années 1970 – 1974 quand il partagera la vie des Indiens Emberas et Waunanas, au Panama pour qu’émerge un écrivain apparemment plus apaisé, mais toujours en rupture avec un monde occidental prédateur.
Extrait » La guerre a commencé… Personne ne sait plus où, ni comment, mais c’est ainsi. Elle est derrière la tête, aujourd’hui, elle a ouvert sa bouche derrière la tête et elle souffle. La guerre des crimes et des insultes, la furie des regards, l’explosion de la pensée des cerveaux. Elle est là, ouverte sur le monde, elle le couvre de son réseau de fils électriques. Chaque seconde, elle progresse, elle arrache quelque chose et le réduit en cendres. Tout lui est bon pour frapper. «
Roxane et moi nous sommes entrés dans la salle du restaurant que j’avais connu autrefois avec mes parents. C’était à l’époque une auberge pour chasseurs avec des poutres énormes, des murs badigeonnés à la chaux et des roues de charrette en décor. Une belette empaillée trônait sur le bar. Il y avait même, je crois m’en souvenir, une reproduction d’un tableau de Brueghel, Les chasseurs dans la neige , fendillée et dont les teintes avaient pâli .
C’était désormais une salle assez vide, clean , avec un plafond d’un gris noir métallisé orné de rails métalliques pour des spots minuscules . On avait suspendu ici et là des plantes vertes à larges feuilles tachées de rouille. Sur certaines tables on avait posé un globe blanc qui éclairait les salières et les assiettes ovales. Côté bar, un long mur de fausses briquettes était orné de niches en teck et de quelques minuscules tableaux abstraits d’un noir goudronneux. Une photo panoramique d’une rizière était à demi cachée par des étagères d’apéritifs.
Vers les toilettes une desserte était éclairé par des lampes Edison suspendues en bouquets, avec leurs filaments orangés. Au fond de la salle j’eus la joie de retrouver intacte l’ immense baie vitrée qui avait fasciné mon enfance. Ce soir là elle était criblée des gouttelettes de la récente averse. Cette ouverture donnait sur un vertigineux ravin forestier, brumeux, au fond duquel on distinguait le trait clair d’un torrent. Chaque été, jadis, ce ravin gigantesque me faisait frémir. Mes parents m’interdisaient de m’appuyer sur la baie, comme si elle pouvait céder sous mon poids .
Une serveuse blonde aux jolis yeux bleus clairs vint à notre rencontre. Elle portait une stricte tenue de service noire avec tablier blanc et nous installa contre la baie donnant sur le ravin. Le trait blanc du torrent était toujours là dans la moiteur de la nuit tombante.
La serveuse s’agenouilla pour brancher la prise dans la plinthe. La boule s’alluma, translucide, diffusant une lumière aux cercles neigeux qui nous rajeunissait.
La table étant collée la vitre, nous avions l’impression d’être une nacelle suspendue au dessus du vide. Le temps devenait orageux et l’amoncellement de nuages couvrant la vallée et me fit dire :
-Nous sommes, ma chère Roxane dans une jouissance périlleuse.. As tu remarqué que ce temps d’orage nous poursuit depuis Carcassonne comme s’il annonçait la fin de notre couple.
-Arrête de parler comme un con.
Elle ajouta :
-Tu parles comme un prof gâteux .
-Tu oublies que j’ai été prof un an.
J’étais médusé par cette vue .
-Tu permets que je recule la table ?
-Tu as le vertige ?
-Oui.
Je me posai des questions bizarres sur la forêt obscure ,épaisse, posée aux confins du temps et qui renvoyait parfois une curieuse étincelle sous ce ciel plombé. Le flux silencieux et si sournois du Temps terrestre me séparait de mes années d’enfance.
-A quoi penses-tu ? demanda Roxane.
J ‘essayai de savoir combien d’étés et combien de changements de saisons cette vallée si primitive avait pu subir pour resplendir aujourd’hui d’un abandon presque sacré alors que mes parents et mes grand parents étaient morts depuis si longtemps. Je me souvins alors comme si c’était hier du bouquet de fleurs que mon père avait offert à ma mère pour l’ anniversaire de ses 61 ans . -C’est à cette table que mon père a offert des fleurs à ma mère. -Quels fleurs ?
-Des pivoines..Non non… des glaïeuls..
-Des fleurs pour Tour de France . J’ai faim.
Roxane promenait ses mains sur les couverts pour en vérifier la propreté.
-Ça t’impressionne d’être là après tant d’années ?
Tu ressens quoi ?
-La même chose qu’il y a quarante ans.
– Conneries.
-Au bar, on passait des disques d ‘Yves Montand.
Je dépliai une jolie serviette bleue pâle à la texture parfaitement douce.
– Le passé ne passe pas,dis-je.
-Alors nous sommes condamnés à l’immobilité ?
-C’est ça.
-Surtout nous deux.
-Qu’est-ce que tu veux dire ?
La serveuse avait dû comprendre l’impatience de Roxane, elle nous apporta des menus immenses et larges avec une cordelette dorée , puis elle s’en retourna vers la desserte, rangea des théières et les piles de serviette .Un de ses pieds caressait doucement l’autre . Le décolleté de son chemisier , dans son entrebâillement, laissait voir la naissance de seins hâlés, de ce hâle qu’on attrape aux sports d’hiver .
Pas loin de notre table, un homme long et maigre , chauve, en costume gris, saignait du nez tout en lisant les pages sports de Sud-Ouest.Il se en se tamponnait une narine avec un mouchoir en papier. Depuis un moment il avait la tête tournée en direction de Roxane et la scrutait avec une insistance désagréable .
-Tu le connais ?
– Ces menus interminables avec des appellations ridicules Tout est » Du Barry. ». Ou sauce Nantua ou Sauce Suprême au curry Massaman..
-Le paleron a l’air pas mal,dis-je.
Dans cette fin de jour l’air glacé aspirait la vapeur du torrent mais plus haut le ciel était un néant cristallin.
-Tu te poses toujours autant de questions idiotes propos du passé, dit Roxane. Le temps, l’espace tu ne vas pas recommencer…
L’homme au costume gris se tamponna le nez avec un autre mouchoir blanc sur laquelle la tache de sang représentait une étoile qui dégoulinait . Le teint si jaune et parcheminé de cet homme me fit penser qu’au plus secret de lui-même il savait qu’il n’avait plus beaucoup de temps à vivre. Et je me demandai s’il avait profité d’un peu de libertinage tout au long de son existence , dans ces grands lits à édredon de la région, ces lits hauts dont les représentants de commerce raffolaient. Toutes ces cargaisons de chair humaine en rut dans ces immenses plumards.
Roxane roulait une boulette de pain tout en tournant les pages des menus.
-Tu sais où est la carte des vins ?
-En première page.
-J’ai envie de me beurrer.
-Avec quoi veux tu te « beurrer « ?
-Martini Blanc.. un vrai bon Chablis et un brave vieux Sauvignon des familles. Depuis quelques temps je rêve d’un Chablis à tout casser..
-Pourquoi veux tu te « beurrer » Roxane ?
– Des mecs comme toi en pleine ménopause, en train de me poser une telle question c’est assez fabuleux.
Je ne ressentis nullement le besoin de me justifier.
Elle poursuivit :
-L’agitation morbide de mon pays , tu as remarqué ? Les connards de l ‘Assemblée Nationale qui ouvrent leurs portables pour voir des pouffiasses à poil.. ça me donne envie de me beurrer….Pas toi ?..
-Non.
-Merci.
Un maître d’hôtel s’approcha de notre table dans son uniforme corbeau et sa serviette blanche pliée sur son bras . Sa chevelure n’avait visiblement pas été fréquentée par un peigne depuis pas mal de temps.
-Avez-vous fait votre choix ?
-. Bientôt bientôt,dit Roxane
Elle ajouta :
-Hier à la télévision, le spectacle forain de l’Assemblée Nationale m’a donné envie de me beurrer et de demander la nationalité hongroise. J’ai une ascendance hongroise du côté de ma grand mère.
-Pardonnez moi d’intervenir dans votre conversation mais moi aussi,Madame, j’ai une partie de ma famille d’ascendance hongroise, dit le maître d’ hôtel. De Buda.
– Vraiment ? répliqua Roxane.
Le maître d’ hôtel attrapa une chaise et s’installa dessus à califourchon.
-Vous le le croirez peut-être pas mais ma grand-mère a connu Arthur Koestler,lui aussi hongrois, et elle a joué au ping-pong avec lui, à Nice, en Août 1939. Je me demande si la partie de ping-pong n’est pas allée un plus loin..
J’avais lu il y a bien longtemps « le zéro et l’infini » et j’avais de l’admiration pour cet écrivain qui était un des tout premiers à avoir dénoncé le communisme stalinien, et cela me rendit ce maître d’hôtel sympathique.
Je demandai :
Koestler
-Il avait l’air de quoi , Koestler ?
– D’apres ma grand mère, un cas. Civilisé, distingué,inquiet visiblement.
Il précisa :
-Nous sommes en 39 n’oublions pas… Sur la Côte d’azur tout le monde était inquiet.. .Les Américains étaient partis. D’après ma grand-mère la femme qui l’accompagnait était assez affolante de charme.
Roxane lui coupa la parole.
-On peut commander ?
-Pour être franc, quand je raconte ça,dit le maître d’hôtel, les gens ne réagissent pas.Ils ne savent pas qui est Arthur Koestler. Mais j’ai vu que vous étiez particuliers. Cultivés. Exigeants. Pas populistes pour un sou. Pas de ces populistes navrants qui vident qui coupent les cornichons maison avec le couteau à beurre. . Au fond je respecte leur ignorance et leur manque de savoir vivre mais ça me fait un mal fou, ça m’atteint, toute cette ignorance répandue, généralisée, célébrée, j’éprouve de plus en plus une haine absolue pour ces jeunes générations..pour tous ces jeunes clients ignorants de Koestler ou de Marc Bloch et qui viennent ici étaler leur ignorance accompagnés de toutes ces femmes qui fourragent dans leurs cheveux Pour être franc et honnête mon pays actuellement me débecte.
Il respira longuement et difficilement. .
-C’est quoi les « escargots du berger « demanda Roxane?
-Escargots roulés dans la farine, cuits lentement avec du jus d’agneau , un consommé au fenouil, courgettes de printemps et une tombée de poivre du Turkestan. C’est nouveau sur la carte. .
– Ça sent le surgelé.
– Personnellement je recommande le tournedos Blanchard et les huîtres du Bassin.
Puis il chercha un carnet et un stylomine dans ses poches. .
L’homme au complet gris se leva soudain, son nez ruisselait de sang et sa serviette blanche virait à l’écarlate . Il traversa la salle à grandes enjambées pour gagner la réception. Quelques gouttes de sang étoilaient le carrelage.
Roxane feuilleta une fois de plus les pages en faux parchemin . Le maître d’hôtel s’était éclipsé pour aider le client qui pissait le sang.
–Je vais prendre un Martini blanc et deux verres de Chablis. Et le reste, au Sauvignon.
-Ce vieil homme est émouvant, dis-je.
La serveuse dont le haut chignon était en train de se défaire vint finalement prendre notre commande. En écoutant avec patience nos hésitations ,elle mordillait son stylo à bille.
Roxane demanda si il y avait des huîtres autres que celles du Bassin . La serveuse l’interrompit.
– Nous n’avons ni huîtres ni fruits de mer pour le moment..
– Votre maître d’hôtel nous a recommandé les huîtres du Bassin.
– Raymond décline. Quand je le vois le soir,après le service, le souffle court appuyé sur le lavabo des toilettes essayant d’atteindre le cendrier pour fumer sa dernière cigarette, j’éprouve du chagrin, beaucoup de chagrin,un chagrin immense.Les autres, dans cet établissement, s’en foutent.
Apres une telle déclaration la serveuse aux yeux clairs garda le silence, au bord des larmes.
-‘don, dit-elle. Excusez-moi.
-C’est dommage dit Roxane, je n’ai jamais mangé d’huîtres et j’en avais envie.
Une pluie légère commença à crépiter sur la large baie. Le chant du passé revint, les pluies y aident beaucoup . Il pleuvait souvent quand mes parents étaient vivants. Aujourd’hui les étés sans pluie m’inquiètent.Je me souvins de l’époque quand Roxane était amoureuse de moi dans tellement de restaurants sympas à prix fixe.
– Ces pluies sont typiques du climat méditerranéen , dit Roxane, et un jour les barrages craquent.
Je n’ajoutai rien à cette considération climatique.
–Je prendrai le menu à 34 ,dit Roxane. Sans le dessert aux mandarines et un Martini blanc avbec deux verres de Chablis en même temps.
-Terrine pour moi, dis-je.Le menu à 28 avec dessert meringué.
Le maître d’hotel revint quelques secondes plus tard avec le Martini et deux verres de Chablis à très haut pied. Il sourit en observant Roxane goûter le Chablis ..
-Vous n’allez peut-être pas me croire, dit-il ,mais mon, père a servi André Gide quand il écrivait « La porte étroite », à deux kilomètres d’ici. Au Moulin Ayrac.
– Je croyais qu’il avait écrit « La porte étroite » à Cuverville », en Normandie, remarqua Roxane
– André Gide ? Vous avez connu André Gide ?
-Mon père.
Raymond nous assura que Gide l avait écrit « La porte étroite » sur un cahier d ‘écolier , en plein mois de Mai, sans une rature, cette porte étroite. Il fredonnait du Chopin. C’est même mon père qui lui préparait son café à la marocaine.
-Pardon ? interrompit la serveuse , c’est pour qui la deuxième terrine ?
– Il n’y a pas de deuxième terrine, dit Roxane. Finalement je prends direct le cassoulet maison, c’est vraiment la spécialité de la maison ?…
-N’oubliez pas le Sauvignon après le Chablis ,dit Roxane. .
Sous l’éclairage blafard d’une soudaine pluie orageuse, la salle devenait muséale , décorée par des peintres amateur. J’avais de plus en plus l’impression que nous étions n’étions plus là depuis un moment, tous deux des malades du Temps, voilà nous étions un couple malade du Temps, persuadés que l’Apres guerre de nos parents et ses si belles ruines était redevenue l’Avant-guerre sans que personne y prêtât attention.
Roxane reprit :
– Pas mal le Chablis. Agréable. Ça fait des mois que j’ai envie d’huîtres. Pourquoi ils n’ont pas d’huîtres ?.. On est pas si loin que ça de la mer !!.. je n’ai jamais mangé d’huîtres, ça a quel goût ?Toi qui en a mangé des tonnes avec la fille d’Oléron dont tu étais tombé amoureux il y a cinq ans…
Je m’aperçus que j’étais incapable de définir le goût de l’huître. C’était désagréable.Les mots me manquaient. Pourtant,les mots, c’était ma profession. oui, quel goût avait cette sorte de corolle palpitante et frangée dans minuscule cuvette de nacre ? J’imaginais la consistance laiteuse de l’huile, sa consistance de morve verte pour certaines espèces.. mais décrire le goût de l’huître devait être une performance au dessus de mes forces.
-C’est calme ici.
-Pardon ?
-Je dis que c’est calme.
-J’espère que je vais avoir la réponse avant la fin du repas.
La jeune femme dont le chignon avait été réajusté servit un troisième verre de Chablis à Roxane etet rapporta un petit seau pour les glaçons.
Je cherchais désespérément comment on pouvait qualifier le goût des huîtres. Le plafond de la nuit baissait vers le ravin.Les ombres gagnaient.On ne distinguait plus le filet blanc du torrent au fond du gouffre. Le goût des huîtres ? Je sentis le même désarroi que celui que j’avais ressenti à l’oral du bac quand examinateur m’avait demandé en quoi consistait l’Âme selon Aristote.
Je balbutiais :
– C’est difficile à dire.. ,c’est assez iodé..mou.. la texture est délicate c’est on dirait une corolle de goût noisette atténuée.. tu vois ce qui compte c’est la consistance molle sur la langue
-Je te demande quel goût ça a .
-Oui,j’ai entendu.Je ne sais pas.
J’ajoutai :
– Qu’est-ce que tu veux que je te dise, je n’sais pas.
La serveuse, s’était appuyée contre la desserte et jouait avec un petit boîtier jaune.
-Oui. Quand même, tu as fait combien d’années à la Fac de Lettres de Caen ?Combien ?
-Cinq ans.
– Et tu es incapable de me décrire le goût de l’huître ?
Je goûtais le Sauvignon , il avait un goût de vin blanc acide, avec une curieuse paillette qui montait et descendait dans le verre.
-Avec ma sœur,dis-je, nous n’aimions pas tellement les huîtres et nous les remplissions avec du vinaigre et du citron pour ne pas justement trop sentir le goût de l’huître. C’est au cours de mon adolescence que justement j’ai commencé à aimer les huîtres jusqu’au jour où j’ai vu dans la buanderie ma petite sœur -elle était devenue une superbe fille un peu perverse- reprendre les écailles d’huîtres dans la brouette qui servait de poubelle pour essayer de suçoter ce qui restait dedans.
– Tu te fous de moi ?
-Non Mais quand on parle d’huître c’est tout mon passé familial qui revient. Ma mère, l’été,dans la baie de Paimpol en prenait même à son petit déjeuner avec parfois une ou deux pinces de crabe qu’elle suspendait à ses oreilles.Pour nous faire rire. – Tu es complètement torché.
-Non, juste un peu.
– Tu devais être été franchement pathétique quand tu étais prof.
– J’ai enthousiasmé mes classes terminales avec Paul Jean Toulet et Huysmans.
-Parle moins fort. Mes anciens amants, sans avoir fait Lettres ni de thèse m’auraient dit en trois coups de cuillère à pot quel goût l’huître ça a .
-Je suis entièrement d’accord. -T’es vraiment torché . Arrête de remplir ton verre avec mon Chablis . Non, ça c’est mon deuxième verre de Chablis.
-Tout le monde est tellement heureux quand on essaie pas de définir les choses,dis-je C’est un problème philosophique.
J’informai Roxane que pendant des années des tas de philologues, de sociologues ont étudié le divorce entre les choses et les mots et ce qu’on a trouvé pour les nommer est dérisoire,on n’ose mêle pas en parler à la Sorbonne. .
-Les morts ?Quels morts ?
-Et j’ai même étudié Dylan Thomas. Enfin pas très longtemps. Les élèves de Terminale étaient enthousiastes.
Je précisais :
-Les mots servent parfois à ne pas nommer les choses, ou les nommer à côté. Tu vois ?
-Non.
– Non je ne vois plus pourquoi je parle de ça.
La serveuse aux yeux clairs vint à notre table et dit :
-Tout se passe bien ?
-C’est absolument parfait sur toute la ligne.
La pluie avait cessé , l’orage quittait le ravin, mais d’autres nuages ardoisés cachaient une partie de la masse forestière .
Je clignais des yeux pour voir au loin.
-On dirait un pont romain là bas.
-Y’a pas mal de ponts romains dans la région.
Roxane avait sorti ses lunettes de son sac.
-L’incapacité des intellectuels à répondre aux questions les plus simples. Les huitres, les guerres de Religion, le fascisme, la mort de Charmes le Téméraire dévoré par les loups, pourquoi les pommiers du verger de mes parents rabougrissent encore aujourd’hui.
La climatisation se mit doucement à ronronner .Elle accompagna notre dîner d’un chuintement désagréable comme si nous avions invité à table un vieux sorti de son hospice La serveuse ,le maitre d’hotel et le client en costume gris avaient disparu. Une brume montait de l’abîme. J’eus envie d’intimité.
Je dis :
-J’ aime tes jambes Roxane, plus on monte plus c’est doux.
Le léger crépitement de la pluie se mit à rechantonner sur la vitre de la baie puis cessa.
Je piquai quelques pommes allumettes dans l’assiette de Roxane,
Roxane sortit son paquet de Marlboro.
– Je vais fumer dehors .Tu permets ? J’achevais le repas avec une meringue cernée par un jus de groseille , puis je commandai un cognac. Les l ampes Edison du bar furent éteintes. La serveuse pliait avec lenteur et méthode des serviettes blanches en forme de mitres d’évêque.Le restaurant devenait ainsi le Vatican un jour de Pâques. Le fin visage d’ André Gide m restait présent à l’esprit.
La serveuse vint débarrasser.
-Ça a été ?
Cette manière de coller le verbe avoir contre le verbe être m’a toujours provoqué un certain malaise. Avoir. Eté. Étés. Je vis des étés depuis ma pauvre naissance si ignorée dans ma famille. La serveuse avait posé sur son avant bras une pile d’assiettes à dessert et me fixait.
Elle inclina la et tête :
-Ça a été ?
-Parfait.
Je me levai enfilai difficilement la manche gauche de ma veste et terminai le fond de Chablis tiède. Je dis bêtement:
-Il fait nuit.
-Je suis entièrement d’accord avec vous , dit la serveuse.
-La nuit ici c’est sympa. .Est-ce que vous ressentez la même chose ?
– Tout comme vous. Enfin ,pas complètement.
-C’est-à-dire ?
-Je ne ressens jamais exactement la même chose que les autres.
-Alors donnez moi un autre cognac.
-Et vous ?
-Moi je ressens tout ce que les autres ressentent, surtout ce que les femmes ressentent. c’est comme ça.
Je m’apprchai de la serveuse.
Je sortis sur la grande terrasse .Mon corps, sous l’effet de l’alcool, changeait de densité , s’ allègeait et prenait une nonchalance et une insouciance agréables.La nuit qui, malgré un petit élancement intermittent sous mon œil gauche, devenait agréable et s’ emplissait de quelques tourbillons de flocons en train de fondre. Cela m’ offrit la vision panoramique de ma vie entière comme un parfait ratage . J’oscillais le long du balcon en me tenant à la rampe.Mes bras étaient légers comme si j’avais eu des nageoires à leur place . Roxane avait disparu ,elle avait dû remonter dans la chambre. . Mes nageoires me ramenaient à une antériorité primordiale , primitive mêlme, hercynienne , avant ma naissance quand tout était à la fois magnifique et superflu comme la cour de Bourgogne du temps de Charles le Téméraire.
Roxane fut soudain devant moi, sortie d’on ne sait où: ses yeux étaient d’un gris-vert intense. Elle avait enfilé un vieil imper et se remaquillait face au vide ,elle portait le menton haut comme pour défier cette vallée qui blanchissait.
Un rayon de lune éclairait plusieurs poubelles. J’eus la sensation que mes jambes ne me retenaient avec la force d’attraction habituelle,comme si une autre planète m’attirait dans son orbite . Je cris apercevoir un instant une tête de daim superbe dans la vitre noire qui donnait sur ce qui devait être la laverie.L’animal me souriait et disparut. Il montait une douceur forestière de l’abîme. C’est alors que la silhouette du maître d’hôtel apparut dans l’encadrement de la porte.Il s’approcha de moi et tendis mon manteau.
-Vous allez prendre froid.
-Merci.
– Bonsoir.
-Bonsoir.
Je n’avais aucune envie de regagner le restaurant. La descente de quelques flocons virevoltant dans l’ obscurité n’était peut-être qu’une fragile ébauche d’ un monde à venir où les vivants et les morts seraient réconciliés. La neige ouatait la plaine, les vignobles, pâturages, clôtures, champs . La route de Carcassonne restait noire. Quelques lointaines lueurs signalaient sans doute des fermes isolées. L’indéfinissable puissance du poids du ciel, cette une immensité de ténèbres vers les Pyrénées, me mit en joie.
Je viens de relire les deux volumes Folio du roman de Simone de Beauvoir « Les Mandarins » paru en 1954, et qui obtint le Goncourt . Le livre fait toujours sensation.Dans ce roman, Simone de Beauvoir met en scène le groupe formé autour du noyau Sartre et Camus, avec Jacques-Laurent Bost, Pascal Pia, Merleau Ponty, Queneau, Boris et Michelle Vian qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale veulent remodeler la société que quatre années d’Occupation et de pétainisme ont moralement délabré . Pour ces intellectuels encore jeunes, l’action politique née de la Résistance s’impose pour reconstruire un monde nouveau .La question épineuse étant, avec ou sans les communistes, à noter aucun ne veut rejoindre les gaullistes.
Tous les personnages de ce « roman » (qui emprunte si peu à l’imaginaire) sont superbement analysés. Les scènes s’enchaînent avec fluidité et cohésion, on est dans le feu de l’action, aussi bien dans la salle de rédaction de « Combat « que dans les cafés de Montparnasse, parmi les tables des « Deux Magots », avec le gros génial Audiberti et son pardessus en poil de chameau qui écrit pas loin..On est dans les fiestas de Saint-Germain des Prés et dans les coulisses des théâtres où s’affirme Sartre, avec « La mains sales « et pose le problème de la conduite des « camarades du Parti » dans une langue empruntée à la Série noire.
Le sens de l’observation du « Castor » Simone de Beauvoir permet de reconnaître qui est qui dans ce roman à clés. Comment ne pas reconnaître le ton sarcastique de Sartre, les anxiétés de Camus et les débuts financiers fragiles du journal « Combat », qui assez vite perdra des lecteurs ou les tatonnements de la revue sartrienne « Les Temps Modernes » qui cherche une troisème voie en politique, ni communisme ,ni capitalisme et finira par réveler l’exitence de camps en union soviétique.
Robert Dubreuilh c’est Sartre : acharné, énergique, fasciné par l’URSS , si agacé l ‘ emprise du PCF sur la classe ouvrière française , cherchant une ouverture personnelle vers le prolétariat , vulgarisant sa pensée , voulant s’emparer des tribunes politiques, régner. Il y a une scène magnifiquement raconté au cours de laquelle l on voit Dubreuilh-Sartre applaudi longuement aprés une intervention dans un meeting politique , si étourdi par cette acclamation, surpris de sa célébrité soudaine, qu’il est saisi d’une sorte de stupeur et presque de crainte . Simone de Beauvoir ne cache pas son machisme, sa gloutonnerie créatrice insatiable, sa volonté hégémonique, son mélange d’agressivité impatiente, son gout des paradoxes choquants, sa rage de convaincre et surtout bousculer ses proches ..
Fasciné par la puissance du PCF , leurs victoires aux élections,leur vaste armée de militants , ce Dubreuilh écrit, dicte, catéchise son existentialisme,construit dans l’urgence, la fièvre, se refusant à voir dans le stalinisme le stade ultime du communisme. Le point faible du portrait, c’est que « le Castor » passe vite sur le déchirement entre l e volontarisme politique sartrien et sa noirceur fondamentale , son pessimisme, sa vision « sale » qu’étalait l’auteur de « La nausée » . Le dialecticien qui se rêve davantage marxiste et l’homme à formules (« L’enfer, c’est les autres » ) comprend et avale l’époque.
Henri Perron, emprunte ses traits au Camus qui a fondé « Combat ». Dans le roman , le titre le journal s’appelle « L’Espoir ». Dubreuilh-Sartre réussit à convaincre Perron -Camus d’allier « l’Espoir » au tout jeune parti de gauche S.R.L. afin diffuser ses idées auprès des masses ouvrières pour les élections de 1946, tout en lui laissant l’absolu contrôle et l’indépendance de la ligne éditoriale . Ces débats qui devraient être ingrats à lire restent au contraire dynamiques grâce à la précision des dialogues.
Arthur Koestler
Un autre personnage est attirant, c’est Victor Scriassine, ce juif hongrois qui rencontre et séduit Anne au bar du Ritz ,(ça finit par une coucherie à la hussarde ratée et moqueuse succulente ) au milieu des uniformes américains. On reconnaît Arthur Koestler, jusqu’à ses traits physiques . « Visage rusé et tourmenté », « pommettes hautes » précise Simone de Beauvoir qui fut fascinée par celui qui résume sa vie ainsi : »Quand mes camarades ont été déportés en Sibérie, j’étais à Vienne ; d’autres ont été assassinés à Vienne par des chemises brunes et j’étais à Paris ; et j’étais à New York pendant l’Occupation de Paris . » C’est lui qui a la mission si délicate d’ouvrir les yeux des intellectuels français de Gauche sur les méthodes du stalinisme et l’existence de multiples camps de concentration en URSS . Lui seul a vécu dans sa chair la prison (en Espagne franquiste notamment, et l’enfermement au camp du Vernet dans le sud de le France ) et vu une partie de ses camarades tués ,d’un coté par des nazis et de l’autre par la police de Staline. Lui seul mesure la dose de naïveté de Henri et de Robert dans leur fascination pour la patrie de la Révolution russe. Lui seul connaît la réalité terrible de l’Union Soviétique,les mensonges du journal « l’humanité » (appelé l’enclume » dans le roman) qui prend en 1948 Sartre pour bête noire . La romancière passe hélas sous silence la brouille finale et retentissante , quand Sartre et Beauvoir refuseront de serrer la main Koestler aprés une telle amitié.
Du côté féminin, la portraits sont excellents. Anne, femme de Dubreuilh , est psychiatre. Elle représente la maturité, la compréhension, l’écoute, et subit les actes autoritaires masculins, la drague lourde, la désinvolture sans jamais être dupe. Grosse différence avec le couple Sartre-Beauvoir :Anne et Robert ont une fille ,Nadine ,d’une vingtaine d’années. C’est un ludion virevoltant, une garçonne en pleine émancipation, avec des enthousiasmes, des émerveillements de jeune journaliste ( ses réactions pendant son voyage au Portugal sont un régal!). Elle a des répliques agressives et drôles, et n’est pas trop regardante sur les moyens pour réussir.
Le second personnage féminin ,Paule, est en couple avec Henri .Son drame, c’est que son amant commence à se détacher d’elle. L’analyse de ce délaissement de Paule émeut par sa remarquable finesse , et l’analyse remarquable de l’entrée d’une femme d’âge mûr dans la dépression.
Le départ d’Anne pour l’Amérique relance le roman. Commence l’ histoire d’une passion à Chicago. L’amour pour l’écrivain américain Nelson Algren bouleverse Simone de Beauvoir. Anne vit l’événement comme une illumination et la découverte tardive de l’ exaltation charnelle. Sa rencontre avec le jeune romancier bohème Lewis Brogan, permet à l’auteur de nous offrir un tableau complet d’une femme saisie dans l’incandescence amoureuse, liée étroitement à l’enthousiasme de découvrir une Amérique victorieuse , en plein dynamisme, et qui contraste si fort avec la France d’après-guerre, pauvre, ruinée, qui n’a ni charbon pour se chauffer ni de quoi se nourrir correctement.
On ne sais trop quoi admirer le plus dans cette Anne en transe amoureuse : la franchise d’une femme emportée par la passion ou bien une analyse méticuleuse des premiers signes de délabrement, et du malentendu qui s’installe entre les amants. Les blessures d’Anne ne seront jamais refermées et voilent la fin du livre d’une fine mélancolie. Tout y est de ce qui constitue la passion : la cristallisation, avec ses chimères, puis l’impossibilité d’admettre que le sentiment amoureux se corrode dans la vie quotidienne , sous l’effet de l’égoïsme masculin et de cultures différentes.
Là encore Simone de Beauvoir nous offre la performance : à savoir une romancière dont les analyses de ses sentiment , ses vérités si intimes, se retrouveront, distancées et résumées neuf ans plus tard, dans la publication de ce volume trois des mémoires , « La force des choses » puis amplement confirmées et développées dans la publication en 1999 des 304 lettres envoyées à Chicago entre 1947 et 1964 et qui permettent de voir une Beauvoir enchaînée à sa passion dans un style racinien.
C’est un cas unique où la cohérence est parfaite entre la création de la romancière, les confidences de l’autobiographe, les aveux de l’épistolière et la journaliste-témoin . Chacun est saisi dans sa vie intime et ses déchirements intérieurs, les méandres des intérêts politiques divergents. On retrouve dans les trois niveaux ses enthousiasmes, son courage, sa fidélité, scrupules, ses peurs, son honnêteté, ses désenchantements. Voici une lettre de Beauvoir à Algren qui donne le ton :
« Je ne suis pas triste. Assommée, plutôt, très loin de moi-même, incapable de croire vraiment que désormais vous serez si loin, si loin, vous qui étiez si proche. Avant de partir, je veux vous dire deux choses seulement, après je n’en parlerai plus jamais, promis. La première, c’est mon espoir de vous revoir un jour. Je le veux, j’en ai besoin. Cependant, souvenez-vous, je vous en prie, que jamais je ne demanderai à vous voir, pas par fierté, avec vous, je n’en ai pas, vous le savez, mais parce que notre rencontre n’aura de sens que si vous la souhaitez. J’attendrai donc. Quand vous le souhaiterez, dites-le. Je n’en conclurai pas que vous avez recommencé à m’aimer, pas même que vous désiriez coucher avec moi, nous ne serons nullement obligés de rester ensemble longtemps – juste quand et autant que vous en aurez envie. Sachez que moi je désirerai toujours que vous me le demandiez. »
L’atmosphère de l’après-guerre est palpable.Tout, dans les dialogues, les décors de cafés, de bars, des chambres d’hôtels, les conversations acharnées et violentes permet de comprendre cette génération, soudée par quatre années terribles d’Occupation, de couvre-feu, de faim, de froid, de peur, avec des dénonciations et des liquidation atroces.C’ est d’un réalisme sidérant. On a parfois l’impression d’être au milieu de ce clan existentialiste, dans la fumée de leurs cigarettes aux « Deux magots », dans l’odeur d’encre et les rotatives de « Combat » ou dans le bistrot d’en face où l’on complote et résume les fragilités du journal. . On est plongé dans l’enchevêtrement des désirs, attirances, flirts, trahisons , coucheries que la romancière présente , à la brutale, sans angélisme, entre actrices débutantes, mondaines aguerries, séducteurs professionnels. Les cocuages en chaîne, les promotion canapé fotn partie du « folklore » et jettent un curieux éclairage sur le sort des jeunes filles ou bien le destin des femmes plus âgées. Simone de Beauvoir dénonce avec un regard rudement lucide le machisme ordinaire .
Aux débats intellectuels d’un haut niveau se superpose une cruelle guerre des sexes et les « promotions canapés » qui sont l’ ordinaire par exemple du milieu théâtral . Le courage Beauvoir est là. Aujourd’hui encore le roman en ne cachant rien des révoltes, des misères réelles , des suicides, des femmes de cette époque , et de leurs étouffements sociaux garde un tranchant et une lucidité extraordinaires. Quel livre unique.