Les grandes marées sont revenues. L’estuaire de la Rance prend des reflets d’étain . Aucun vent. Luminosité douce. Les voix parviennent de loin, claires, serties dans l’air froid vers la cale et la tour Solidor. Dans le promontoire rocheux d’Aleth, et sa pinède, la matinée est flottante et indolente .Place Saint-Pierre garçon de café aligne bien les chaises de rotin le long des tables, en clignant de l’œil pour voir si la perspective est bonne.

Quand je descends vers les Sablons, l’eau du port ressemble à une surface de plomb avec, parfois un imperceptible gargouillis proche des pierres mouillées. La marée de 109 a apporté ce matin un paillasson d’algues brunes, semé par des éclats blancs d’os de seiche et aussi pas mal de carcasses d’araignées de mer qui ressemblent à des débris calcaires. Pas mal de pattes éclatées d’un curieux rose délavé jonchent des amas d’algue. Tout au long de la digue, de fines colonnes de bulles montent d’une eau trouble.
Quelques mouettes se balancent au gré du flot mou comme des jouets en plastique. Deux cormorans, ailes déployées, préfèrent les balises.
Sur la zone de carénage des retraités en shorts décolorés et tongs aspergent les coques de leur voiliers avec une eau sous pression qui crépite et s’éparpille en nuages brumeux vers d’autres coques sur cales ou les carrosseries du parking . Il y en a un assez âgé, voûté, cuisses maigres à faire peur, anneaux aux oreilles et catogan, qui pousse son voilier dans l’écume poreuse puis sautille maladroitement pour monter à bord. Ses jambes , curieuses branches mortes, sont brûlées et noircies par le soleil.
A la terrasse du café « Les filles d’Aleth », une tablée de retraités en polos et pantalons larges d’un rouge passé commente le procès de Cedric Jubilar et se divise en deux camps, ceux qui croient à son innocence et les plus nombreux qui ont la certitude de son crime et regrettent l’abolition de la peine de mort.

Les cigarettes écrasées s’accumulent dans les cendriers. Un grand type crâne rasé, abrité derrière les pages de « Ouest-France » annonce qu’il a acheté « ses premières coquilles saint-jacques de la saison » tandis qu’un autre, en veston de tweed, un visage mou sous une chevelure argentée parfaitement peignée, obtient le silence autour de la table.il prophétise que lui, ancien banquier, tient l’information secrète et le bon tuyau : une partie de l’épargne française va être transformée en « obligation d’état » .Consternation autour de la table.Les flux et reflux du silence s’emparent de la tablée.L’un essuie ses lunettes en formant de la buée sur les verres. Apparaît alors chancelante, une petite vieille perchée sur des hauts talons. Elle vient serrer cérémonieusement les mains de ces messieurs en accordant que l’extrémité de ses doigts comme une princesse de sang. Elle porte toujours la même robe de dentelle qui ressemble à une vieille combinaison fripée sortie du lave linge. Cette pauvresse qui marche par de curieuses saccades se dirige vers le bar pour remplir une grille de PMU. Le temps défile à vide tandis que l’un tapote sur son téléphone et qu’un autre grommelle « Tiens, Faye Dunaway » vient plut tôt ce matin.Tu connais son mari ? » Un autre décide de commander un grand crème, comme pour rompre la pesanteur de cette table rendue muette par la prophetie du banquier.
Les verres de rosé tremblent au soleil pâle.
Je remonte vers la Mairie, en savourant ces promenades sous un ciel serein ,en train de devenir d’un gris mat épais sous une fine couche de nuages.
Certains matins, l’estuaire est lisse comme un lac Léman, d’autres jours ce sont des vagues courtes qui multiplient à l’infini les entailles d’argent vers Dinard et la ligne fine du cap Frehel. De curieux canaux d’eau noire serpentent vers le barrage de la Rance. Il m ‘intriguent d’autant qu’ils charrient des bandes étroites d’ écume sale d’une mousse pisseuse qu’une brise écrête.
Quand, vers midi, j ‘accède aux remparts qui dominent le Grand Bé , aucun chalutier à l’horizon, ni voile, ni ferry, le vide ,la solitude, le désert d’eau. Il y a deux ans vers les Thermes je m’étais installé sur un banc et , dans une curieuse moiteur laotienne , je lisais chaque après midi « Barrage contre le Pacifique » de Duras, en voyant défiler tous les couples à chiens. Bel été.
Hier, j’ai lu une bio de François Nourissier, « Au cœur des Lettres françaises », d’un universitaire François Chaubet. Pendant toute la lecture de cet ouvrage dont le sérieux ressemble à quelque chose d’une patience scolaire, je me dis qu’il est paradoxale, presque comique, de construire une biographie sur un écrivain qui a labouré dans tous les sens sa propre vie. Nourissier est unique pour avoir réussi une vaste biographie qui sonde jusqu’à l’infinitésimale ses malaises. Il a tout sondé, parcouru, vérifié depuis sa prime enfance, orphelin de père très vite, élevé dans un milieu pauvre et aigre, jusqu’à s a réussite de grand Bourgeois devenu le grand Connétable des Lettres et l’arbitre des élégances dans la critique parisienne entre 1970 et 2000.
Ce fut édifié et construit avec un tel mélange de talent, de minutie, de sincérité écorchée, d’acharnement -pour écouter toutes les voix secrètes de sa mémoire- que la tentative Chaubet est presque indécente.

Nourissier a réussi (et qui d’autre ? Michel Leiris?) à remonter les sentiers qui accèdent à la secrète misère qu’on éprouve quand on est lucide sur soi pendant les insomnies et les heures froides de sa vie .Notons qu’il n’est pas si aisé que ça de se familiariser avec soi même quand on a un stylo à la main, d’autant que cet examen de soi se déroule dans une période un peu mollassonne et prise dans des fatras de bavardages qu’on appelle « les trente glorieuses » ,période papelarde et pompidolienne, favorable aux promoteurs immobiliers et aux agences de voyages…. Notre Nourissier n’est pas particulièrement attiré par la politique, soucieux bien davantage de traquer les impressions fugitives, la volubilité, les retours, les corrections, les remords, et la souplesse de ce monologue intérieur qu’il se tient à lui-même et qu’il finit par nous faire partager, sans rien dissimuler de ses déchirures familiales , de ses propres lâchetés, ou bien brisant parfois l’omerta avec un certain culot de ce que les mœurs littéraires de Saint Germain-des-Prés répugnent à dévoiler. Voir « Le bar de l’escadrille ». Il y réussit sur plus de quarante ans…
Chapeau l’artiste!
Il y a toujours chez ce prosateur (avec la fluidité d’un beau gris Drieu La Rochelle, un blessé qui fascine) un côté confession de minuit en plein midi . Il y faut de la grâce, et surtout un opiniâtreté hors du commun. La tentative autobiographique Chaubet tourne court. Il finit, résigné, par ne plus concurrencer les sincérités et les aveux de son sujet d’étude, et multiplie des extraits des correspondances qu’entretenait Nourissier avec ses fidèles , dont je fus.
De toute façon les biographes s installent toujours dans une zone policière
J’éprouve bien sur quelques piqûres de vanité quand je retrouve deux ou trois passages de mes lettres à celui qui fut mon mentor au journal « Le point ». Cet homme fidèle fut présent dans les bons et surtout les mauvais moments de ma vie . Parfois, j’ai lu « Un petit bourgeois » et « « La crève » , troublé que son passé ressemblât au miroir de ma vie. Je le relis régulièrement pour savoir où j’en suis.
(suite pour François Nourissier)
En particulier « Eau de feu », ce livre où il raconte la lente te terrible descente d’un couple dans l’alcool. Un récit impitoyable que j’ai eu du mal à terminer.
Donc, un grand courage comme son amoindrissement dû à la maladie de Parkinson.
Par ailleurs des chroniques littéraires ay couper le souffle. Un talent époustouflant.
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Vous écrivez : « Nourissier a réussi (et qui d’autre ? Michel Leiris?) à remonter les sentiers qui accèdent à la secrète misère qu’on éprouve quand on est lucide sur soi pendant les insomnies et les heures froides de sa vie . »
Je trouve Nourissier plus courageux que Leiris, dans « L’Age d’homme » qui cherche par la dénégation de l’aveu à séduire le lecteur, à le rendre indulgent, à limiter le scandale de sa confession, à conduire le lecteur vers une autre interprétation.
N’écrit il pas : « A la base de toute introspection, il y a le désir d’être absous. (…) Me dévoiler devant les autres mais le faire dans un écrit dont je souhaitais qu’il fut bien rédigé, architecturé, émouvant. »
Nourissier ne tente pas cela. Il ne désire pas être absous. Il accepte de choquer, voire d’être récit comme violent, immonde avec sa femme quand l’alcool fait son œuvre.
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Pas de voyages prévus.et abandonne tout doucement la RDL étant donné l’ambiance maussade qui règne désormais.
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C’est vrai, quelle curieuse idée cette biographie. Les livres de François Nourissier sont la plus cruelle des biographies.
Donc vous êtes toujours à Saint-Malo. Vous manquez à Paris… Qui nous parlera maintenant des lumières de la ville, le soir ? La baie, le sable, le ciel gris, les marées, les voisins, le café….
J’aime quand vous bougez ! Mais le texte est beau . Torpeur automnale… Et l’Italie ? Et Rome ?
Écrivez-vous hors ce blog ?
Amicalement.
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