Je suis un cinéaste raté

Pour mes 18 ans , j’avais demandé une camera car j’avais depuis des années la passion du cinéma. Mes parents m’offrirent une Camex Ercsam pour des films 9mm /5 à perforation centrale. Secrètement j’avais le projet de me préparer au concours de l’Idhec . A l’époque je me trimballais partout avec les deux épais volumes ( très techniques) de Jean Mitry traitant du montage cinéma . C’était ma Bible. J’avais pratiquement appris par cœur la théorie du russe Koulechov qui avait distingué deux sortes de montages ,le montage dit « réflexe », qui suit la logique narrative assez naturelle et proche du romanesque traditionnel et le montage « d’attraction »,plus sophistiqué, plus fascinant, qui délaisse la banale logique narrative pour provoquer une réaction forte du public en rapprochant deux images inattendues qui, si on les accole, font sens, symbole, polémique, ironie ,surréalisme, choc émotif.

J’avais bien sûr été marqué par Eisenstein. Dans son film « La grève » le cinéaste avait utilisé le montage « d’attraction » en alternant un massacre d’ouvriers par la police du tsar et des plans d’animaux égorgés.

J’avais donc filmé mes parents au cours d’un pique-nique sur la plage de Langrune .L’intérêt de cette séquence vint des rafales de vent qui firent s’envoler les feuilles de salade et les serviettes en papier vers les vagues. Je me servis du montage d’attraction en alternant cette scène de pique-nique champêtre avec des plans des lapins qui broutaient des herbes avec leurs petits tremblements marrants du nez .

Le grand choc fut lorsque je vis au ciné-club cet « Homme à la camera » de Dziga Vertov. Je deviendrai « l’homme à la camera normand. « Je demandai à un ami qui possédait un tandem, de sillonner les rues de Caen .Il pédalait, je filmais camera avec au poing. Il fallait arrêter de rouler pour recharger la camera et remonter la clé comme on remonte une pendule.

Je filmais les rues, passants, vitrines, églises, avenues à platanes,les mariages du samedi, la gare routière, les terrains de foot, la Prairie, et puis j’eus une période chantiers, pylônes,réseaux de fils électriques et nuages.et la période locomotives et train,s de marchandisez. Un étudiant de mes amis m’avait prête le projecteur de son père . je m’enchantais dans ma chambre de voir la ville de Caen tourner sur elle même,pivoter comme un disque sur le papier peint de ma chambre , avec les murs, les toits, les fenêtres, et les carrefours qui s’inclinaient avec leurs passants et leurs bus.C’était un genre d’ivresse tranquille que ma sœur ne partageait pas. . Les longs travellings donnaient l’impression que la ville et les visages fuyaient en arrière dans un vaste mouvement de nostalgie. . Ensuite, avec une petite colleuse , sur mon bureau, je mettais bout à bout ces petits films,travail minutieux car il fallait frotter avec une petite râpe en métal pour ôter la surface brillante de la pellicule, passer un petit pinceau enduit de colle sur le fragment de pellicule poncé et ensuite bien appuyer sur les deux morceaux de film le temps que la colle séchât.

Enfin, comme tout bon cinéaste, j’eus une Théorie. Il ne fallait pas réduire le cinéma à du mauvais théâtre, avec des bavardages insipides et des histoires amoureuses bêtasses,toute une salade psychologique écœurante de sentimentalité. Le mauvais théâtre petit-bourgeois filmé ça suffisait.C’était un symptôme de décadence. Il fallait que le cinéma retrouve sa Vraie Voie et que je sois un Pionnier pour ma Génération :il suffisait simplement d’enregistrer et de célébrer la Réalité, toute la Réalité, rien que la réalité Le Néo-Réalisme italien m’ouvrit des portes. A mon goût il y avait encore trop d’intrigues et de sentimentalité. Je m’étais donné un Impératif Phénoménologique et presque Théologique, en tous cas ma Mission. C’était l’époque où je parlais avec des majuscules. Ces films qui bavassaient argent, sentiments,intrigues oubliaient l’Immensité de la Réalité nue.

Je prenais le train pour Bayeux , plaçais la camera dans le dernier wagon. Je filmais par l’ouverture vitrée étroite donnant sur la voie , je filmais la campagne qui fuyait le long des rails ,ces deux lames étincelantes toutes droites qui divisaient le bocage et perçaient le brouillard . Je m’abandonnais à la grisante sensation de glissement : lignes fuyantes, secousses des aiguillages, feuilles sèches qui tourbillonnent au passage du train, reflets de lumière qui vibrent dans le verre, lourds trains de marchandises qu’on croisait, danse des fils du téléphone et des pylônes, grelot insistant des passages à niveau, petites gares de campagne qui rapetissent comme des jouets, et la sonnerie des passages à niveau m’exalta. Le noir soudain au passage d’un tunnel.

Exaltant.

Je piquais une crise quand on me demanda de filmer le mariage d’une cousine à Alençon. Je préférais filmer un cendrier plein, une fourmilière en pleine activité plutôt que des gens endimanchés en train de se bécoter ou de se poivrer devant l’objectif de ma camera. Je méprisais ces films d’amateurs, en vrai pro que j’étais. . La vérité m’oblige à dire que les séances de projections , surtout mes vues répétitives d’un wagon de queue ne soulevèrent pas vraiment l’enthousiasme, surtout auprès des filles. Un constat s’imposait: le public était trop terre à terre, déformé, il fallait former un nouveau public.

Pour bluffer mes amis je fis une tentative de film fantastique.Un soir d’hiver, je fis l’obscurité dans notre pavillon. Je posai à ras de terre la grosse lampe de bureau de mon père, vasque métallique genre Gestapo , et je l’ orientais de manière à former une bande de lumière latérale intense. Ma sœur devait jeter du haut de l’escalier notre chat noir Caton dans cette bande incandescente tandis que le visage de mon meilleur ami, devait surgir un gros plan, les narines charbonneuses et les joues couvertes de farine et la bouche hideusement ouverte . J’eus beau multiplier les prises , les réglages, l’éclairage le résultat fut décevant. Caton resta caché dans le jardin au moins une semaine. Ma sœur m’insulta.

Nous en arrivons maintenant à la partie navrante de l’histoire. Mon père remarqua que mon travail au lycée devenait médiocre. Cet été là mes parents partirent sur la Côte d’Azur. Je restais à tenir une petite boutique de livres soldés prés de l’église Saint-Jean.il n’y avait pas grand-chose à faire alors je me mis à taper un début de roman sur une grosse machine Japy d’un vert armée. Et puis j’ai rencontré une fille qui vendait du matériel de jardin dans la même rue. Elle portait des robes moulantes d’un rose pâle et ses longs bras nus pendaient le long de son corps avec une nonchalance qui m’enthousiasma. Elle faisait tout avec une lenteur qui me fascinait. Quand je voulus la filmer elle refusa, m’embrassa sur la joue et partit dans les Vosges avec un « type qui savait nager » .Depuis je hais les Vosges.

Les années passèrent. Je m’installai à Paris . La camera se couvrit de poussière dans la penderie .Je la ressortis pour un voyage en Grèce. Dans le théâtre antique d’ Epidaure je fus si ému par cette vasque pierreuse et son ouverture sur le ciel bleu parfait que je me mis à filmer sans voir l’inégalité des dalles. Je me tordis la cheville. La Camex Ercsam rebondit sur les gradins et vola en éclats. Je récupérai les débris métalliques un peu comme Antigone récupère les restes de son frère. Je réussis quand même à s faire développer cet ultime film. On y voyait la plaisante familiarité des touristes en robe d’été, et shorts délavés, leurs bavardages rigolards , leurs manières de se filmer en se tenant par les épaules et cela m’apparut comme l’image même de l’indifférence humaine face au drame d’un grand cinéaste dont la carrière s’achève sous le regard des Dieux Grecs.

Sur la route de Corinthe , je me débarrassai des restes de la camera sur une aire de parking, dans une poubelle contenant des boites de bière Heineken des noyaux d’olive, et des mignonnettes d’Ouzo.

Quand je découvris les premiers films de Nanni Moretti, ceux tournés avec une camera d’amateur, « je suis un autarcique », et « Ecce Bombo » Je fus saisi d’un immense regret, d’une immense désespoir, d’une immense jalousie.

11 réflexions sur “Je suis un cinéaste raté

  1. J’aime ce billet. Drôle.

    Ai vu le Wenders hommage à Pina Bausch récemment. très beau.
    (j’essaie de rattraper le temps perdu en lisant tes billets à toute vitesse. peine perdue.)

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  2. Merci, Paul. C’est ce qui me manquait dans le temps de votre texte car le cadeau de la caméra c’est pour vos dix-huit ans.
    Là, il y a toute la magie bricoleuse de l’enfance. C’est épatant cette boîte en carton, l’ouverture découpée, le papier translucide, les formes dessinées, la lampe de poche en guise de projecteur. C’est superbe.

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  3. Oui, j’ai vu ce film de Spielberg et je l’ai aimé. Je me souviens que j’ai commencé, non pas avec une camera, mais avec une boite à chaussures . Je découpais au ciseau un côté de la boite à chaussure en forme d’ écran, je plaçais une lampe de poche au fond de la la boite ; ensuite je plaquais du papier cellophane sur l’ouverture découpée et je dessinais dessus à l’encre de chine des personnages ou des animaux .Il suffisait de reculer ou d’avancer la boite à chaussure du mur de ma chambre (ce mur était d’un beige uni coup de chance ) et je pouvais ainsi me sentir au cinéma , voir grandir l’image et ses dessins. Je pouvais passer des heures entières dans cette chambre plongée dans l’obscurité.

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  4. Je viens de revoir le film de Spielberg : « The Fabelmans », lui dans l’Amérique des années 1950 , vous, presque en même temps, en France.
    Tous deux avec un souvenir : I’origine de votre passion pour le cinéma. Votre première caméra.
    Lui, a fait du cinéma sa vie, vous, de l’écriture, de la lecture, la vôtre.
    Avez-vous vu ce film ?

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  5. Effectivement Au fil du temps un film que l on peut regarder en se fixant sur le cadrage extrêmement élaboré de chaque plan comme si l ecistence consistait à faire rentrer temps et mouvement dans un cadre Cadre d un pare brise de camion ou de son toit ouvrant Cadre de la projection photographique Cadre de l imprimeur ..Cafdres d’un dépliant photographique servant de bloc-notes Le cadre révélateur et fixateur du vecu devient héro du film

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  6. je hais les Vosges

    bon titre pour un giallo, dear Paul Edel.
    Chaque génération traine ses regrets faute de remords, quelques années suffisent pour impressionner définitivement la pellicule de nos souvenirs. Votre Allemagne semble sortie du petit village faussement tranquille de John Le carré, au passé étouffé que Reitz fera revivre tardivement dans son Heimat. De Reitz, un de ses premiers film, « Voyage à Vienne », moins décanté que Heimat.

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  7. Guidé par cette précision mémorielle de chef opérateur je vais me lancer dans quelque-chose que je crains toujours : revoir un vieil objet d adoration (sorti en 76!) Heimat réservé à la mediatheque vielen dank

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  8. Bien sûr, M’enfin, fascination totale pour Wim Wenders. Je l’ai découvert en Avignon. Souvenir brulant.
    En 1976 ou 77.. je m’ennuyais au Festival d’ Avignon,cet été là, j’enfilais des spectacles qui ne m’intéressaient pas. Je trainais d’une terrasse l’autre , je regardais les Grands Critiques bavarder à la sortie de la Cour d’honneur.. Et un ami m’a dit qu’il y avait un film de près de trois heures d’un allemand inconnu, c’était le Wim Wenders, « Au fil du temps ». et je suis sorti groggy, émerveillé, sidéré, de ce film qui parlait de l ‘Allemagne que j’aimais, celle des routes vides, des villages assoupis, d’une espèce de torpeur maternelle, une Allemagne de tilleulset de grands ciels calmes (très poésie Eichendorff) et de petites gares vides .Ces gares que je connaissais bien.. La séquence dans laquelle on voit Hanns Zischler essayer de faire du vélo dans une petite cour, filmé en surplomb, m’avait sidéré. Ou le passage dans la vieille imprimerie paternelle , avec la lettre écrite au père tapée sur une machine à écrire … et puis l’apparition de Liza Kreuzer , caissière de cinéma au tendre sourire m’avait marqué. Les plans de ce camion glissant parmi les ombres fluides des rangées d’arbres , aujourd’hui encore, avec la musique rock, gardcent une élotion intacte. Bien plus tard, j’ai découvert « Heimat » d’Edgar Reitz. Autre aventure

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  9. Suite…
    En entrant dans les textes de Paul Edel, ici, c’est dans l’œil du cinéaste que nous entrons et aussi dans ses pensées. Lisant, nous voyons avec lui, nous sentons comme lui. C’est un mystère. On dirait qu’il est resté longtemps devant cette plage, cette terrasse, dans cette rue, qu’il a filmé (dessiné), qu’il grave des scènes dans sa tête. Comme si l’ici était préférable à l’ailleurs. Mais dès qu’il écrit ça devient une fiction… où les choses qui existent, seules, importent.

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  10. Bonjour PE Entre Bergman et Nani Moretti; aucune fascination pour le Wim Wenders d Alice dans les villes; d Au fil du temps? Trop romantique? PS merci d avoir mentionné le ciel rouge ..mais alors Rohmer ?!

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  11. Vous donnez là, Paul Edel, une des clés de votre écriture. Ces descriptions souvent comme une caméra tenue à bout de bras et filmant votre monde proche ou lointain. Comme un cinéaste dont l’outil serait l’écriture.

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