L’hiver est passé

Les matinées d’hiver sont en train de disparaître, je les regretterai, ces promenades sous un ciel sévère ,dans un gris mat, épais, les vagues qui se creusent et sortent de la nuit avec des traînes d’écume et des tourbillons d’eau vert violacé ou une zone d’étain devant l’estuaire de la Rance . J’observe la dérive si curieuse d’un canal d’eau plus sombre devant le grand Bé. Il me semble traîner les souvenirs des terribles années 5O dans les dortoirs.

Aucun chalutier à l’horizon, le vide ,la solitude, l’eau.

Plus de mémoire,les plis de la mer s’élargissent en une surface morne   vers le Sillon. Vers la lointaine élévation on distingue le sillon jaune du Fort de la Varde où des vieilles filles à chignons disposaient leurs tricots et leurs pelotes de laine sur un plaid un .Cet été là j’y séjournai dans une curieuse moiteur laotienne car je lisais « Barrage contre le Pacifique » de Duras.

Prenant le chemin forestier qui serpente entre des pins maigres, penchés, de la Cité d’Alet tout ce qui m’ est familier s’argente et prend les couleurs d’une époque enfouie , quand il y avait des lavoirs, des vergers, des étangs, des abbayes, des chats faméliques sur des vieux murs à lichen.

Dinard, en face, avec ses toits qui brillent ses ses festons fragiles de balcons à l’italienne qui frappent par leur transparence en plein midi. Puis des nuages en archipels approchent , ils éteignent alors les brillances pailletées d’argent de l’estuaire,alors l’endroit devient cet étrange lieu trouble sournois, avec des brouillards qui stagnent vers l’usine marémotrice, et ça rappelle ce « sinistre promontoire » dont parle Shakespeare dans « Hamlet ».Parfois,en plein hiver, l’estuaire devient une estampe japonaise et la ville la neige du Mont Fujiyama.

La météorologie d’une vie se lit sur cette ligne côtière : enfance familière, avec des billes aux couleurs de sulfures , des sons de cloches arrachés par les rafales de vent, un prêtre en soutane, des genoux écorchés , des jeux de cerfs-volants en plein ciel et la toile rouge qui vibre, puis ,au fil des années on aborde un paysage de cendres, de roches, des hommes en treillis , on oublie les timides déclarations amoureuses laissées dans un cartable , il ne reste que ces étés du Lavandou avec ces gens nus qui courent vers les vagues.

Il fut un temps assez récent où j’éprouvais un curieux dégoût de ces belles phrases ronflantes et littéraires. Saint-Just tenait la plume contre l’autofiction. Je traquais la bizarre ivresse des amazones aux devantures des librairies.

Des ouvriers en bleu de travail installent et déploient des stores rouges immaculés devant l’ancien café de « La petite » qui va désormais s’appeler « Le saint-Pierre» . Les chaises de plastique s’empilent et les tables neuves aussi. Sur le muret face à la Tour Solidor s’ entassent des sacs à dos et des bâtons de marche ,comme une station de sports d’hiver sans neige.

Le sauvage des nuits glacées imprègne encore le bâtiment de bois des scouts marins. Dans la ruelle qui mène à la cale, une femme blonde plantureuse, ôte son en anorak blanc sale, secoue ses épaules et attend que son chien, au bout de la laisse ait fini de renifler le granit du caniveau. L’employé municipal pousse sa serpillière dans les courants de l’eau. Toutes ces eaux, pense-t-il, eaux limpides, eaux sales, vaisselles des familles, eaux rapides, eaux lentes, eaux usées, eaux lustrales, eaux de café et eaux des bouilloires qui fument, eaux du matin qui vident les miroirs, eaux des estuaires et des détroits qui figurent l’exil elles ont traversé ta vie comme si dans l’obsession même des eaux germait l’image compensatrice, celle du feu qu’un jour désolé tu retrouveras sur les pentes de l’Etna au moment de ton divorce . Une vague déferla sur lui, venue des îles de Jersey et Guernesey, de cette eau fine et sans nuages qui mouille des plages désertes vers Saint Lunaire. Puis cette sensation reflua, l’abandonnant, inerte, au titanesque ressac de la marée descendante. Pauvre employé municipal, mon frère, un jour, je ferai une conférence sur ces roches, ces fissures, ces trottoirs , que tu as fréquenté pendant quarante ans, ces ruelles à loups garous, ces impasses à copains beurrés, ces roches à mica diamanté , ces silex pointus, ce sucre bleu de granit qui ne fond jamais sous ton balai.

Je fuis vers l’été.

Je tourne vers le raidillon qui monte vers le centre-ville et enfin après un passage couvert sous des solives délabrées, je glisse la clé plate légèrement tordue qui ouvre la porte de la vieille demeure 1760 . Elle est vitrée, granitée et dans son épaisseur, consistance de sel gemme. Les arabesques de son fer forgé rouillent un peu plus à chaque saison. Oiseaux et fleurs du couloir. Avant de prendre le vieil escalier aux marches de bois qui grincent, j’appuie sur le bouton qui commande la minuterie. Arrivé au premier, la lucarne me laisse entrevoir un tourbillon de mouettes entre les antennes de télé. Le ciel devient un fleuve. Le coin du feuillage d’un tilleul s’épaissit vers midi Les portes des chambres ressemblent à des tombeaux. Chaque lit est une urne funéraire. Chaque placard ouvre sur un port, une arrière-saison, une enfance, une convocation de police, un mariage pathétique , cela me rappelle la dernière navigation d’un brave ami correspondant local d’une feuille de chou normande, ,;tout ce qui subsiste de mes amis qui désormais mangent froid . ils me demandent s’ils sont exclus de mes pensées et je leur réponds non, non, non. J’ai imbibé tous mes mouchoirs en papier de vos souvenirs, et je leur jure que ça sent bon.

Jadis, avant le Covid, nous échangions les bons tuyaux de turf aux terrasses du casino, quand les enfants jouaient encore au ballon dans l’escalier et que les prix n’avaient pas grimpé en flèche .Le soleil du matin était frisquet et nos pardessus bien minces.

Dans l’appartement haut de plafond la lumière du printemps se fait aujourd’hui caressante.Je regarde mes mains d’un jaune ivoire sur le clavier. La piste rose privée de mon enfance m’est désormais interdite,oh pas vraiment interdite, mais délabrée avec des bruits d’oiseaux et des battements d’aile quand je ferme la fenêtre pour dormir. Dans un placard, mes espadrilles d’un rose défraîchi, froissé, et leurs taches de plâtre. Ce sont celles que je gardais en automne, sous l’abri-bus , le temps que la pluie cesse et que Delphine apparaisse. Aujourd’hui elle se repose sous des oliviers,mais vérifie toujours si la bretelle de sa combinaison ne tombe pas .

Je balance la clé plate dans la corbeille d’osier aux vieilles cartes postales achetées dans les vide greniers de la région : les remparts de Carcassonne, Cadouin (Dordogne), »maison du XI° siècle où coucha Saint-Louis », Toulouse, le Square Wilson et Allée Jean-Jaurès, avec des messieurs à cannes et canotiers, Hôtellerie du Moulin du Vey, à Clécy Calvados. Le bâtiment est couvert de lierre, des draps sont étalés aux fenêtres des chambres à papiers peints fleuris, mais aucune trace des amants ni de leurs jeux de nuit. Il subsiste une odeur de charbon de bois dans l’escalier et sa rampe de fer. La grande salle vitrées à minuscules carreaux ne garde aucune trace du déjeuner de communion de ma sœur.

L’hiver est passé.

Les commentaires sont les bienvenus