Les sandales d’Empédocle

Les blogs accueillent toute personne sous l’ample manteau de l’anonymat. C’est un déversoir spontané,brutal, cacophonique, fascinant, de notre Temps. Le blog produit quelque chose de curieusement irréel dans ce mouvement brownien de construction-destruction. Cette tour de Babylone est constituée de l’ arc-en-ciel de tous les « Moi je » et des opinions qui s’affrontent. Les débats tournent régulièrement à l’orage.La mesure,la tolérance, et l’écoute de l’Autre sont régulièrement oubliés .Le mouvement d’humeur éclate parfois en mille petites haines, en écailles de mépris. Et ça s’infecte.

Enfin la dépréciation du passé culturel se répand -avec le cortège de tous les anachronismes possibles- comme si l’effacement de notre mémoire historique, des mémoires religieuses, et des mythes fondateurs devenait systématique, comme si l’homme était fatigué d’être un animal métaphysique. Il devient un agrégat de pulsions manipulé par la science, la cybernétique, la statistique, le débat télévisé, et désormais l’intelligence artificielle. .La vieille piété cosmique que l’homme installait , avec ses divinités, pour lutter contre sa solitude, comme il arrivait dans l’Antiquité, c’est définitivement au rebut, périmé comme un yaourt, et même moqué.

Parler d’œdipe ou de Thésée, d’Antigone , du mythe de Phèdre, d’une Ode de Pindare, des « Tristes » d’Ovide, ou des » Catilinaires » de Cicéron, provoque le ricanement de ceux qui ne regardent que vers l’avant. Qu’on puisse trouver du réconfort, des sujets de méditation urgents, chercher l’ équilibre de sa conscience en puisant dans les anciennes cultures, les anciennes religions, tout ceci est « démodé «  et anachronique dans notre actuel Supermarché des Opinions et des pancartes politiques. Avec rabais et promotions.

Alors il m’arrive de rêver que que je marche sur un sentier qui mène d’Agrigente à l’Etna .  Il m’ arrive même que je ressaisisse des parcelles de ce que possède de précieux et de si singulier le nu d’un poème de Parménide ou le tact(dans sa grandeur), d’une scène de Sophocle .

Je suis à Catane , à Agrigente, à Taormina , sous un ciel épuré, puis je reviens dans la poussière noire des laves qui couvrent les pentes de l’Etna et j’adresse la parole à l’étranger qui approche sur le chemin ; je vois qu’il a ôté ses sandales pour disparaître dans le cratère, comme un vulgaire nageur laisse ses espadrilles sur sa serviette de bain, avant de gagner le plongeoir.. Et j’écoute les autres bavarder au bord de la piscine. Tiens, en cette matinée de Juin, le Temps a donc les ailes légères ? Hölderlin se demande à propos d’Empédocle ce qui a provoqué ce saut volontaire dans le cratère. Est-ce pour se punir de son coupable sentiment de supériorité par rapport à la Nature ? Est- ce par ce besoin fondamental d’un retour volontaire et libre à l’Origine ? Est-ce pour que ce sacrifice allégorique culpabilise les citoyens d’Agrigente incapables de fonder une vraie démocratie ?

C’est étrange comme ces vieilles questions me reviennent, là, en Bretagne, à l ‘orée du Printemps.

Une réflexion sur “Les sandales d’Empédocle

  1. Au moins sur votre blog, vous pouvez être vous, sans hâte. Juste écrire. Baisser le store des mots sur les batailles inutiles et la perte d’une culture qui se gagnait par le travail, la patiente lecture, le silence, la réflexion.

    Écrivez. C’est important.

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