Le 23 décembre 1853, Flaubert trouve qu’il est « délicieux d’écrire »…

Voilà ce qu’écrit Flaubert la veille de Noel à sa maitresse Louise Colet dans un de ces rares moments où ,dans le chantier de « Madame Bovary » si épuisant( ce roman l’occupera cinq ans ) il se sent pour une fois heureux d ‘écrire.

Gravure de Rodolphe et Emma Bovary. Leur rencontre pendant le Comice agricole. Dessin d’Albert Fourié de 1885

À LOUISE COLET [Croisset, 23 décembre 1853.]nuit de vendredi, 2 h. 

« Il faut t’aimer pour t’écrire ce soir, car je suis épuisé. J’ai un casque de fer sur le crâne. Depuis 2 h de l’après-midi (sauf 25 minutes à peu près pour dîner), j’écris de la Bovary. Je suis à leur Baisade,* en plein, au milieu. On sue et on a la gorge serrée. Voilà une des rares journées de ma vie que j’ai passée dans l’Illusion, complètement, et depuis un bout jusqu’à l’autre. Tantôt, à six heures, au moment où j’écrivais le mot attaque de nerfs, j’étais si emporté, je gueulais si fort, et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j’ai eu peur moi-même d’en avoir une. Je me suis levé de ma table et j’ai ouvert la fenêtre pour me calmer. La tête me tournait. J’ai à présent de grandes douleurs dans les genoux, dans le dos et à la tête. Je suis comme un homme qui a trop foutu (pardon de l’expression), c’est-à-dire en une sorte de lassitude pleine d’enivrement. – Et puisque je suis dans l’amour, il est bien juste que je ne m’endorme pas sans t’envoyer une caresse, un baiser, et toutes les pensées qui me restent.

Cela sera-t-il bon ? Je n’en sais rien (je me hâte un peu pour montrer à B. [Bouilhet] un ensemble quand il va venir). Ce qu’il y a de sûr, c’est que ça marche vivement depuis une huitaine. Que cela continue ! car je suis fatigué de mes lenteurs ! Mais je redoute le réveil, les désillusions des pages recopiées ! N’importe, bien ou mal, c’est une délicieuse chose que d’écrire ! que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd’hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d’automne, sous des feuilles jaunes, et j’étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu’ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s’entre-fermer leurs paupières noyées d’amour. – Est-ce orgueil ? ou piété ? est-ce le débordement niais d’une satisfaction de soi-même exagérée, ou bien un vague et noble instinct de Religion, mais quand je rumine, après les avoir subies, ces jouissances-là, je serais tenté de faire une prière de remerciement au Bon Dieu, si je savais qu’il pût m’entendre. – Qu’il soit donc béni pour ne pas m’avoir fait naître marchand de coton, vaudevilliste, homme d’esprit, etc. ! Chantons Apollon comme aux premiers jours ! aspirons à pleins poumons le grand air froid du Parnasse, frappons sur nos guitares et nos cymbales, et tournons comme des derviches dans l’éternel brouhaha des Formes et des Idées :« Qu’importe à mon orgueil qu’un vain peuple m’encense…»

Louise Colet

Ceci doit être un vers de Mr de Voltaire, quelque part, je ne sais où. Mais voilà ce qu’il faut se dire. J’attends La Servante avec impatience. – Ah oui ! va, pauvre Muse, tu as bien raison : « Si j’étais riche, tous ces gens-là baiseraient mes souliers. » Pas même tes souliers, mais la trace, l’ombre ! Tel est le courant des choses. Pour faire de la littérature étant femme, il faut avoir été passée dans l’eau du Styx. – Quant aux offres de Du C. [Camp] relativement à Me Biard, il y a entre les hommes une sorte de pacte fraternel et tacite qui les oblige à être maquereaux les uns des autres. Pour ma part je n’y ai jamais manqué. On reconnaît à cela la bonne éducation, le gentleman. – Mais si j’étais directeur d’une Revue, je serais peu gentleman. Au reste les articles de la mère B. [Biard] ne sont pas pires que d’autres. Tout se vaut au-dessous d’un certain niveau comme au-dessus. Quant à toi, si tu leur envoyais quelque chose, je suis sûr qu’ils l’accepteraient, à moins que ce ne soit un parti pris de t’écarter complètement, ce qui se peut ? Il faudrait pour cela renouer avec le D. [Du Camp]. – Et c’est un homme à ne pas voir, je crois. Cette locution que j’emploie ouvre la porte à toutes les hypothèses. Ce malheureux garçon est un de ces sujets auxquels je ne veux pas penser. Je l’aime encore au fond, mais il m’a tellement irrité, repoussé, nié, et fait de si odieuses crasses que c’est pour moi « comme s’il était déjà mort », ainsi que dit le duc Alphonse à Me Lucrezia.

Je ne sais aucun détail lubrique touchant la Sylphide qui, à ce qu’il paraît, a été fortement touchée (et branlée peut-être ?). B. [Bouilhet] ne m’a écrit dans ces derniers temps que des lettres fort courtes. J’avais toujours jugé ladite une gaillarde chaude, et je ne me suis pas trompé. Mais elle a l’air de mener ça bien, rondement, cavalièrement. Tant mieux ! Cette femme est rouée. Elle connaît le monde, elle pourra ouvrir à B. [Bouilhet] des horizons nouveaux. Piètres horizons ! il est vrai, mais enfin ne faut-il pas connaître tous les appartements du cœur et du corps social, depuis la cave jusqu’au grenier. – Et même ne pas oublier les latrines, et surtout ne pas oublier les latrines ! Il s’y élabore une chimie merveilleuse, il s’y fait des décompositions fécondantes. – Qui sait à quels sucs d’excréments nous devons le parfum des roses et la saveur des melons ? A-t-on compté tout ce qu’il faut de bassesses contemplées pour constituer une grandeur d’âme ? tout ce qu’il faut avoir avalé de miasmes écœurants, subi de chagrins, enduré de supplices, pour écrire une bonne page ? Nous sommes cela, nous autres, des vidangeurs et des jardiniers. Nous tirons des putréfactions de l’humanité des délectations pour elle-même. Nous distillons dans faisons pousser des bannettes de fleurs sur ses misères étalées. Le Fait se distille dans la Forme et monte en haut, comme un pur encens de l’Esprit vers l’Éternel, l’immuable, l’absolu, l’idéal.

J’ai bien vu le père Roger passer dans la rue avec sa redingotte et son chien. Pauvre bonhomme, comme il se doute peu ! As-tu songé quelquefois à cette quantité de femmes qui ont des amants, à ces quantités d’hommes qui ont des maîtresses, à tous ces ménages sous les autres ménages ? Que de mensonges cela suppose, que de manœuvres et de trahisons et de larmes et d’angoisses ! – C’est de tout cela que ressort le grotesque ; et le tragique aussi ! L’un et l’autre ne sont que le même masque qui recouvre le même néant, et la Fantaisie rit au milieu, comme une rangée de dents blanches, au-dessus du bavolet noir. –

Adieu, chère bonne Muse ; de t’écrire m’a [fait] passer mon mal au front. Je le mets sous tes lèvres et vais me coucher. »

Gustave Flaubert

* »La baisade » dont il est question fait allusion aux amours d’Emma Bovary et de Rodolphe qui occupent les chapitres VIII ,IX et X de la deuxième partie du roman.

Voici le passage auquel Flaubert fait allusion dans sa lettre:


« Ils arrivèrent à un endroit plus large, où l’on avait abattu des baliveaux. Ils s’assirent sur un tronc d’arbre renversé, et Rodolphe se mit à lui parler de son amour. […] Et il allongeait son bras et lui en entourait la taille. Elle tâchait de se dégager mollement. Il la soutenait ainsi, en marchant.
Mais ils entendirent les deux chevaux qui broutaient le feuillage.
— Oh ! encore, dit Rodolphe. Ne partons pas ! Restez !
Il l’entraîna plus loin, autour d’un petit étang, où des lentilles d’eau faisaient une verdure sur les ondes. Des nénuphars flétris se tenaient immobiles entre les joncs. Au bruit de leurs pas dans l’herbe, des grenouilles sautaient pour se cacher.
— J’ai tort, j’ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous entendre.
— Pourquoi ?… Emma ! Emma !
— Oh ! Rodolphe !… fit lentement la jeune femme en se penchant sur son épaule.
Le drap de sa robe s’accrochait au velours de l’habit. Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d’un soupir ; et, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s’abandonna. »

9 réflexions sur “Le 23 décembre 1853, Flaubert trouve qu’il est « délicieux d’écrire »…

  1. j’ai repris le petit livre de Butor, Improvisations sur Flaubert & il s’est ouvert tt seul à une page au tt début de « À propos de l’Éducation sentimentale » :

    « Pour reconstituer Carthage, Flaubert a besoin d’un immense travail d’érudition, en partie pour pouvoir se défendre contre les critiques pédantes qu’il prévoyait et qui n’ont pas manqué de venir. Lorsqu’il se documente sur la révolution de 48 et ses suites, il songe à des critiques venant d’une région toute autre, de ses amis nouveaux ou anciens, de ceux avec qui il s’est brouillé, qu’il a retrouvés, qui ont participé de plus ou moins près à ces événements. Il veut que le texte puisse réveiller tout cela, que cela revienne en pleine figure […], et c’est pour cela qu’il a besoin de détails si précis. [Recherches minutieuses pour aboutir à 2 lignes à propos de la voiture des messageries Leloir & des berlines Lecomte] [Il] a besoin de ce genre de petits faits vrais pour faire sauter chez son lecteur [de 1869] la couche d’oubli […], pour provoquer des secousses de reconnaissance et réminiscence. »

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  2. Plus rien n’étant prévu pour la réponse à la réponse à la réponse, j’écris un commentaire « normal ».

    Je crois comprendre ce que vs voulez dire par « presque du pompiérisme », mais pour m’en assurer je reformule : un excès ds le « fini »/ »léché » — il ne manque ni un bouton de guêtre à la reconstitution ni un cliché là où ils volent en escadrille —, & une mise en avant par l’artiste de sa propre virtuosité. Était-ce à peu près cela ?

    Mais le « pompiérisme » n’est-ce pas aussi une jolie surface, doublement « flatteuse » (pour ce qui est représenté & pour les attentes du public) — & une façon hypocrite de peindre (sous un prétexte mythologique, allégorique ou de reconstitution historique) la chair féminine « lisse », idéalisée (mais pas du tt spiritualisée) dont la représentation ds une situation contemporaine/quotidienne serait en revanche condamnée comme scandaleuse, indécente ? (En écrivant cela, je me demande si ns n’avons pas déjà eu cette conversation.)

    En tt cas ici (cette scène des Comices), c’est le personnage, Rodolphe, qui est montré considérant Emma comme une friandise à consommer, mais montré à distance, pas en convergence avec un auteur qui la dépeindrait ainsi. Pas de cercle de complicité cafarde avec le lecteur (ni, d’une autre sorte, avec la lectrice « romantique », mais cela ne concerne plus nos « pompiers »). Je parle évidemment de l’effet visé par l’auteur à l’œuvre (& pas du tt de « l’homme-Flaubert »).

    Ce qui est pesant, c’est de se retrouver coincé entre deux formes de discours creux & faux, aussi « formatés », conventionnels, l’un que l’autre, mais qui suffisent à leurs destinataires respectifs. Ce qu’on peut en effet trouver lourdingue, cette fois au-delà de la seule scène des Comices, c’est l’insistance (la complaisance ?) à démontrer qu’il n’y a pas d’issue.

    (En ce sens (& pas seulement pour une question de légèreté de touche), Flaubert serait l’anti-Tchekhov selon l’axe du dernier Rancière, Au loin la liberté. Je pense tt particulièrement à son analyse de la nouvelle Lueurs.)

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  3. Oui, la scène du comice agricole est bien laborieuse et souvent chez Flaubert, des phrases figées et presque du pompiérisme.

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  4. Je tombe par hasard sur ce commentaire de Pierre Minet (membre fondateur du Grand Jeu, ami depuis le lycée de Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal), le 1er juillet 1946, alors qu’il relisait L’Éducation sentimentale) :

    « Puis tout cela pue le travail, l’intention » ; « la charpente, le squelette demeurent constamment visibles (la scène du comice agricole, dans Mme B. m’a toujours paru exécrable). »

    (Cependant J.-L. Chrétien a écrit des pages magnifiques sur la « pesanteur irrespirable » spécifique au dialogue flaubertien.)

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  5. Merci d’avoir remarqué cette erreur elena/Nescio . Entre nous, dans cette scène, le contrepoint entre les discours officiels du Comice et les déclarations enflammées de Rodolphe est je trouve, d’un lourdingue…

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  6. Psssst, Paul Edel, un nom (de personnage) pour un autre dans la légende de la gravure : ce n’est pas son mari qui drague Emma pendant les Comices et lui débite des fadaises romantiques en contrepoint des clichés des discours officiels…

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  7. le Biard, ce n’est pas le mari de Leonie trompé par Hugo? On s’explique mal alors la négociation avec Du Camp. Je me suis demandé s’il ne fallait pas lire Bulloz. Bien à vous. MC

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  8. Ah le bel homme que voilà ! Tout empli de la joie de créer aimant écrire pour partager mais n’ayant guère de place pour une femme dans sa vie ! Pauvre Louise sous la pluie.

    Mais qu’importe ! Il est horrible, égoïste, charmant et goujat, autoritaire et fragile. Un homme bien encombrant à aimer , un ogre, mais tellement delicieux… diable d’homme qui nous a laissé tant de beauté dans ces milliers de pages.

    Qu’il écrive, que diable ! et que les femmes soient infidèles pour se consoler !

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