Updike:Amérique blanche d’après-guerre et révolution sexuelle à la loupe

Figure capitale du roman américain , John Updike est mort le 27 janvier 2009 à Beverly Farms (Massachusetts) au nord de Boston, à l’âge de 77 ans .

Je me suis toujours demandé pourquoi il n’avait pas obtenu le Nobel. Dans son histoire de la littérature américaine, l’universitaire Jacques Cabau notait à propos du roman « Le Centaure »,paru en 1963( Updike avait 31 ans) : «  Il n’y a pas un romancier,depuis la mort de Faulkner qui tiennent ainsi la Création sous son regard. Archiviste, comptable, et rédempteur , Updike est responsable de tout.Il doit savoir si la queue du chat avait une tache blanche, si la voiture de grand-père était une Buick 1936 ou une Pontiac 1937, s’il pleuvait le jour du Massacre des Innocents.IL n’y a pas depuis la mort de Faulkner, un romancier qui ait cette souveraineté sur la Création, ce sens de l’unité du Cosmos.(..)’

Exact.

L’écrivain était devenu célèbre avec un second roman , » Cœur de lièvre ».Un mari sort faire une course et ne rentre plus au domicile conjugal. Harry « Rabbit » Angstrom, 26 ans, parcourt toute une nuit une de ces ces interminables routes américaines. Cet ancien champion de basket-ball de son lycée est un américain moyen qui travaille comme démonstrateur de gadgets de cuisine dans un centre commercial de la ville du Massachusetts où il a rencontré quelques années auparavant sa femme, Janice, avec laquelle il a un jeune fils Nelson, deux ans.Le couple attend leur second enfant. Soudainement face à l’oppression de son milieu familial et le sentiment d’avoir gâché « ses talents » auprès d’une femme alcoolique -qu’il considère idiote- il décide de fuir son foyer un vendredi soir.C’est le livre de la panique et de la fuite devant le rêve américain du petit bourgeois blanc.

Rabbit fuit pour oublier cette vie moyenne dans une ville moyenne qui finit par vous effacer de votre propre existence dans la médiocrité aisée de les blancs qui regardent la télé du fond du canapé en mangeant des corn-flakes.

Après avoir roulé toute la nuit (admirables descriptions d’une campagne obscure, souvent forestière, et de petites villes endormies traversées sous l’éclat des phares)pour atteindre « le soleil blanc » du Sud;Rabbit rêve de marcher pieds nus sur du sable tiède.Mais Rabbit revient à Brewer. Il va alors demander asile et conseil auprès de son ex-entraîneur de basket-ball, Marty Tothero. Ce dernier l’ayant recueilli dans sa garçonnière, l’invite à passer la soirée suivante en compagnie de deux femmes de sa connaissance : Margaret, qui est apparemment son amante régulière, et Ruth, une jeune femme vivant seule et subvenant à ses besoins en se prostituant.

Si je raconte une partie de ce superbe roman, c’est qu’il trace déjà tout ce qui va marquer l’œuvre entière d’Updike. Rabbit, c’est le lièvre qui détale face à la femme, c’est un personnage en sauve-qui-peut, en panique. L’homme américain blanc s’enlise.Il s’enlise dans sa famille, il s’enlise dans son travail monotone dans les travées d’un supermarché , il s’enlise au lit avec son épouse.Dans ce roman tout est posé et ne varie que très peu entre un homme et une femme, surtout sous les draps : » Ruth retire l’étau de ses jambes et le laisse retomber de son corps comme un tas de sable.Il regarde son visage et semble lire dans ses ombres une triste expression de pardon, comme si elle savait qu’à l’ultime instant, à la racine de l’amour, il l’avait trahie en éprouvant du désespoir.La nature vous conduit comme une mère et,dès qu’elle a obtenu sa petite prime, elle vous laisse sans rien.La sueur sur sa peau lui fait froid ; il remonte les couvertures. » Pour de nombreux critiques littéraires, Updike exprime la conscience puritaine coupable. Et notons que dans tous ses romans et ses nombreuses nouvelles, la Femme « est d’une autre race ». On l’a d’ailleurs souvent accusé de misogynie.Si le héros souffre et s’enlise dans les corps des femmes( épouses ou prostituées, flirts de jeunesse,passades , adultères programmés ) il le fait avec une absolue délectation de voyeur.Sa prose devient alors sidérante de sensations. Il détaille les préliminaires érotiques, la montée de l’orgasme et le rituels post-coïtal Updike déploie toutes ses facettes pour noter avec précision les multiples manières de se soulager d’un Désir avec l’autre, et de suivre , ce qu’il y a de lent, de brûlant, ce qu’il y a de silence et d’étrangeté quand deux corps se hument, se rapprochent , s’exaltent dans la fornication. .Il n’oublie ni les lèvres sèches puis humides, ni les odeurs d’aisselles ou de toison, ni le don de la semence qui chez lui s’accompagne d’un curieux chagrin.

Il gorge le lecteur de détails délicats et raffinés sur le corps féminin, souvent saisi au ralenti et au ras de la peau comme il inspecte un quartier résidentiel à cottages en marchant sur une herbe blanche de givre. Il suggère ce qui peut aussi passer dans la sympathie ensoleillée d’une rencontre .Il y a chez lui du peintre impressionniste qui sait rendre célestes les maisons, les arbres, les champs, un fauteuil dans une véranda, et des vies entières qui peuvent s’épanouir ou se flétrir dans le fleuve chantant de la réalité vivante et menacée.

Cette prose saturée de détails , si mobile,parfois si radieuse exerce une fascination comme si l’humus de la terre, depuis une fougère sous la pluie jusqu’aux taches de rousseur d’un beau visage de femme en extase s’approchaient de vous.

Il dévoile une richesse de nuances tactiles qu’aucun autre romancier américain n’a atteint. Updike ,pour certains, possède les défauts d’un virtuose,car il faut reconnaître que, comme Tchekhov c’est souvent avec un sujet de rien du tout , une scène ordinaire, qu’il réussit un moment littéraire parfait. Exemple, cette nouvelle, »Les plumes du pigeon » où il suffit d’un enfant ,de la détonation qui claque, d’un pigeon qui perd ses plumes et tombe « comme une poignée de chiffons » pour que s’immisce une des plus belles méditations sur la mort quand elle survient dans la conscience enfantine.

Le paradoxe d’Updike, c’est qu’en décortiquant seconde par seconde toutes les phases d’une étreinte il décrit le merveilleux mêlée au sordide,l’émoi érotique le plus incandescent à une inquiétude métaphysique et religieuse toujours en filigrane. Analyse profonde qui tient compte du passage des générations dans cette aprés -guerre qui a tout chamboulé.

Ce n’est pas un hasard s’il met en exergue de « Couples » ,cet extrait de l’écrivain russe Alexandre Blok : « Nous aimons la chair ; son goût, ses nuances, son odeur de charnier, exhalée des mâchoires de la mort… »

Le roman « Couples » à sa publication en 1968 suscita une immense curiosité et , aussi, des réactions scandalisées en décrivant les échanges sexuels chez les petits bourgeois de la ville imaginaire de Tarbox . Updike observe l’Amérique de Kennedy à Nixon en train de changer et sort de sa torpeur : de l’évasion des Beats à la libération sexuelle,à l’échangisme ordinaire, sans oublier le problème racial, si bien traité dans « Rabbit rattrapé », avec le personnage de Skeeter, un jeune afro-américain, ancien dealer qui s’invite dans le foyer de Rabbit. Ce qui vaut des échanges perspicaces et fascinants. La trilogie des Rabbit offre unvéritable manuel traitant de l’émancipation des années 60-70 l’émancipation féminine ,heurts raciaux, inquiétude religieuse, tout est marqué chez Updike par un double mouvement,fuite et panique d’un côté , émancipation, rêverie de conquête d’un espace d’un espace vacant,neuf, dans la chair Promise comme il y a une Terre Promise au sens biblique. La clarté symbolique et azuréenne se lève au milieu des draps. Un Dieu puritain et vaguement mormon surveille les couples à la tête du lit.

Après avoir accédé à la notoriété internationale avec son roman Le Centaure en 1963 (National Book Award), celui qui a souvent collaboré au magazine New yorker rencontre un succès public et critique avec sa tétralogie sur le personnage de Harry « Rabbit » Angstrom : »« Rabbit rattrapé », » Rabbit est riche » et « Rabbit en paix », ces deux derniers volumes ayant chacun reçu le  Prix Pulitzer.

Revenons au plus réussi de ces romans.C’est à mon sens « Rabbit est riche ».

Rabbit, la quarantaine, est donc devenu riche.L’ancien minable vendeur de gadgets dans les supermarchés est devenu un concessionnaire Toyota en pleine expansion, héritage de son beau-père.Le chemin parcouru a été long, Rabbit a galéré,mais il est installé.
Le fil rouge de l’histoire demeure la relation compliquée de Rabbit avec son fils et la culpabilité qu’il ressent à devoir sa situation aisée à ce beau-père vieille école. Fils fragile, fils éternel ? Ce jeune brillant joueur de basket sent son autorité de père de famille contestée et reste un nostalgique de son adolescence.

L’argent et le sexe mènent le livre. Avançant en âge, Rabbit constate : « Maintenant les morts sont si nombreux qu’il voue aux vivants qui l’entourent la camaraderie que se vouent les rescapés. »Ce qui change la tonalité du livre ,lui donne une fine mélancolie tenue jusqu’au bout. C’est à cette époque que les américains plantent un drapeau sur la Lune. Réflexion  : »Il pense aux cendres de ces surfaces lunaires, aux hommes qui sautillent engoncés dans leurs combinaisons, aux empreintes de pas qu’ils laissent gravées là à jamais dans la poussière. » Or Rabbit a la certitude qu’il ne gravera rien dans la poussière .

Livre de la maturité, il nous renvoie inéluctablement, douloureusement -mais avec des paillettes de fantaisie- à cette enfance qui devient mirage, obsession, lointain, fine lézarde, fissure dans une vie puis grave fêlure. Rabbit vieillissant demeure mal sorti de sa chambre d’enfant. Rabbit : « En prenant de l’âge, d’une certaine façon on porte le monde et pourtant ce moi que tout enfant l’on avait gaspillé et distribué comme des morceaux de pain dont parle le miracle, plus que jamais il semble impossible à dompter. »

Rabbit est donc logiquement séduit par les femmes-enfant, les ados fluettes avec leurs longs bras, leurs poignets maigres et leur mince déhanchement sans oublier « les cascades nonchalantes des cheveux luisants ». Rabbit, la nuit, pendant ses insomnies, voudrait se baigner, une fois, une seule fois, dans les eaux de sa jeunesse. Mais sa ville a changé, autant hélas que les traits de son visage. Il détaille mètre par mètre, sur chaque trottoir , ces changements urbains,le cœur navré, préférant les lenteurs campagnardes de ses premières années. « Ces magasins bien chauffés vomissant des chants de Noël dans un air qui piquait comme des aiguilles de sapin » ou « ces décorations qui dans ses souvenirs marquait la saison au temps de son enfance,quand l’énergie était abondante et le vandalisme rare. »

Poignant et vrai. Je n’en dis pas davantage. Lisez ce texte. Avec sa couleur déjà automnale, ce jaune fané que le plein été ne dissipe jamais complètement.Le paradis perdu,notre Rabbit-lapin , en débâcle,

le cherche sur les corps des femmes, mais en rêvant à la touffeur des étés de la campagne, quand l’herbe des vergers étaient jonchés de pommes pourries.

Extrait :

« Des érables de Norvège ombragent ces rues. A peine plus grands que dans son enfance. on empoigne une branche basse et on se hisse dans un nid de frelons. on fend des graines et on se les fourre dans le nez pour jouer au rhinoceros .Haletant il coupe à travers leurs ombres. Un mince douleur lui lacère le haut du flanc gauche. Tiens bon vieux cœur. le vieux Fred Springer(son père) a cassé sa pipe dans une flambée de rouge. Rabbit pense d’ailleurs depuis toujours que la dernière chose que l’on voit quand le cœur lâche, c’est du rouge, non d’ailleurs qu’il croie que c’est ce qu’il l’ attend, plutôt une longue lutte contre le cancer des poumons. Stupéfiant la noirceur à recoins obscurs de ces maisons américaines, à neuf heures du soir.Une sorte de ville fantôme, personne à part lui sur les trottoirs, toutes les poules enfermées dans le poulailler, rien d’autre ça et là qu’une petite lueur brunâtre qui filtre par l’interstice d’une fenêtre, une veilleuse dans une chambre d’enfant. A la pensée des enfants son esprit bascule dans un chagrin sans fond.(..)Obsédé par la petite Becky qui, elle, a été emportée, qui, elle, est morte. Bien des heures plus tard, l’eau stagnait encore dans la baignoire, une pellicule de poussière sur la surface grise et immobile, un simple petit bouchon de caoutchouc à soulever, mais Dieu malgré Sa toute puissance n’avait rien fait

10 réflexions sur “Updike:Amérique blanche d’après-guerre et révolution sexuelle à la loupe

  1. Massachussets …

    (reviendrai un autre jour quand j’aurais davantage de temps pour poster ce que je pense de Rabbit dans coeur de lièvre).

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  2. Votre billet est très sombre, présentant Rabbit comme un solitaire fuyant l’ennui et les autres. Les femmes n’y sont pas source de bonheur, seulement d’une jouissance douloureuse mêlant plaisir et détresse. L’érotisme comme une drogue…

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  3. L’auteur de ce blog n’est pas responsable des commentaires et ne partage pas les points de vue des commenteurs,les plus outranciers soient-ils.

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  4. Parce que l’amour est essentiellement psychique. C’est plus important que l’amour physique.

    Rien de plus beau que l’amour platonique…

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  5. De tous les Centaures , Chiron se distingue des autres centaures par son caractère, ni fruste ni cruel. Au contraire Chiron est un être de sagesse de science.

    Caldwell est professeur, justement mais c’est un homme moqué par des élèves cruels puisqu’il reçoit même une flèche dans le pied et qu’il doit fuir en boitant chez le forgeron pour qu’il lui enlève. C’est un homme moyen. Rien d’héroïque, de mythologique dans sa vie. Relations très difficiles avec son fils. La mue est imprévisible, magnifique, puisqu’enfin il peut rejoindre les étoiles après une vie médiocre dans un final qui m’a rappelée celui d' »Un roi sans divertissement » de Giono. La mort et la lumière….

    C’est un des points d’excellence de Updike, écrire en finesse cette Amérique des gens ordinaires et trouver dans cette morne réalité des failles où il projette quelque chose de sublime. Le désir oui, si mystérieux, mais pas seulement.

    La beauté est là , bien présente . Elle frôle la médiocrité , la perce, rayonne mais cette révélation est fugitive, un instant d’émerveillement dans la mélasse du quotidien.

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  6.  »Chiron noble centaure » doit avoir ses lettres de noblesse dans notre littérature depuis Ronsard et son « Institution à Charles IX. « Sire ce n’est point tout que d’être Roi de France. Il faut que la vertu éclaire votre enfance. Car un Roi sans vertu porte le sceptre en vain… »

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  7. Tout simplement magnifique d’enthousisame lyrique, votre nouveau papier, PE… en très grande forme, vous êtes… Ce nouvel exercice d’admiration très informé me touche, j’étais passé à côté de ce romancier, doisj bien en convenir. « Coeur de lièvre », je vais donc l’essayer dès que possible, vous m’en avez vraiment convaincu. Merci – Bàv

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  8. J’ai hésité. Je n’ai pas lu les « Rabbit » et n’ai donc pas été sensible à ces torrides étreintes mêlant le moche et le beau, le tactile et l’odorat…

    J’ai lu le magnifique et triste « Centaure ». Ce professeur Caldwell magnifié par la fin du roman, car avant c’est plombant. Mais Chiron, quelle puissance , ce saut dans les étoiles !

    Et enfin j’ai lu et relu « Tu chercheras mon visage » car c’est un roman qui est plongé dans la création des peintres américains contemporains ( Drap painting / art abstrait) ) à travers les souvenirs d’une vieille dame , retirée à la campagne, Hope, qui les a supportés tous les deux, Pollock (Zack McCoy) et Warhol( Guy Holloway), tellement différents . L’un en quête d’absolu l’autre très intéressé par le monde des people et de largent. Et elle, sa création complètement étouffée par Pollock. Car le monde de l’art à l’époque était un monde d’hommes.

    Beaucoup de questions fines sur la création , sur lapresy de la célébrité. et sur les vies échevelées et arrosées de ces artistes mais surtout un face à face fascinant entre elle et cette jeune journaliste, Catryn, venue l’interroger. Le curseur du désir se déplace insensiblement… C’est sensuel et esquissé. Ça parle aussi du vieillissement . D’une joute entre celle qui questionne et celle qui répond… en peintre, avec les lumières, les couleurs… Un chat et une souris… Hope est lumineuse, émouvante. J’ai beaucoup aimé ce personnage qui may fait penser à Rosanette (RdL) pour la distinction et la discrétion, pour l’humour aussi.

    J’aurais aimé votre avis sur ce roman traduit par C.Demanuelli..

    Je préfère Bellow et Salinger, ce que vous en dîtes magnifiquement.

    Là vous insistez beaucoup sur les scènes sexuelles. N’y a-t-il rien d’autre dans ces romans ?

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