L’impasse des filles perdues

L’impasse des filles perdues (feuilleton)

Dans les années quatre vingt dix, je louai un studio à Quimperlé ,dans la haute ville pour quelques mois . J’étais venu pour me « ressourcer » dans cette petite ville du Sud de la Bretagne cernée par une campagne vivace, avec des champs aux tons d’un vert acide . Sur les routes étroites vers Pont-Aven le jour tombe et répand alors sur les pâturages comme un sédiment d’une image mentale oubliée. A dessiner. Le prétexte pour me réfugier ici était aussi d’achever un essai sur la vie du peintre Turner, projet qui n’ intéressait pas grand monde à Paris sauf moi . Cette idée je l’ avais mûrie dans mon difficile exil anglais quand je prenais des cours de dessin à la Ruskin School of Drawing and Fine Arts .

Quimperlé

En fait, le plus souvent je traînais dans les rues de Quimperlé avec mon carnet à spirale et mon crayon ,surtout du côté des quais et des ponts de pierre. J’observais les scènes de la vie de province et en particulier j’étais fasciné par tout ce que je voyais de la fenêtre de ma cuisine. Elle surplombait une impasse .Cette allée mal goudronnée me surprenait à toute heure, ça devenait ma une scène de théâtre avec ses curieux habitants . J’étais dans une loge.

Les soirs d’hiver , au crépuscule, le lampadaire unique déversait une lumière d’un jaune sinistre.Et l’obscurité brumeuse des soirs de pluie me rappelait un film de Pabst qui se passait dans les les bas fonds de Berlin et qui devait avoir pour titre quelque chose comme « L’impasse des filles perdues ». Des prostituées coiffées garçonne à la Louise Brooks attendaient dans le brouillard les petits bourgeois bedonnants de la république de Weimar. Donc je baptisai cette impasse bretonne « l’ impasse des filles perdues ».

Louise Brooks dans Loulou de Pabst

L’été, fenêtre grande ouverte, je fume mon cigarillo en contemplant les allées venues des occupants de l’impasse. Des braves gens souvent âgés qui ont souvent pour sujet de conversation privilégié les inondations dans la basse ville ou l’été pourri.

Le premier habitant que je remarquais était un homme long, hâve, enfoui dans un pardessus marron à qui lui battait sur les mollets . Sa maigreur et sa tignasse ébouriffée de cheveux noirs m’impressionnait. Il y avait en lui du Artaud-le-Momo période indiens Tarahumaras . Artaud que je lisais passionnément l’année du bac. Donc cet excentrique à long pardessus rentrait chaque soir, brandissant une grande bouteille d’eau minérale ouverte contenant un liquide jaune , comme il était enveloppé d’une odeur de pastis , ça renseignait sur le con tenu de la bouteille.Il marmonnait . Parfois poussait un immense cri contre les goélands.Quand je le croisais , sa voix érailée exprimait de curieuses doléances contre des travaux devant le garage Citroën. Il maudissait aussi les ostréiculteurs . Pourquoi ? Personne n’a su me répondre. Un jour il vomit son pastis sur les bégonias de la grande maison du boucher, «  monsieur  Bertin ». Une autre fois, assis mollement dans l’abri-bus , il s’adressa à moi en personne et aboya comme une imprécation: « D’où sommes nous sortis ???? Hein !!!.. d’Où sommes nous sortis ?… pour avoir ces visages à faire de la peine au jour !..Monsieur !..… «  Puis il reprit un curieux refrain d’une chanson dans lequel il était question «  des espèces de sanglots qui venaient échouer sur chaque porte de la ville ». Cela m’impressiona et m’impresionne encore. Plusieurs passants s’écartèrent et écartèrent leurs parapluies en disant que c’était scandaleux de crier ainsi alors que des lycéennes sortaient du bus. Scandaleux !!Quand Artaud voulut se dresser ,il chaloupa et fut emporté et par une invisible houle vers des vélos entassés contre la grille de la Mairie. Personnellement, j’insiste, je suis resté marqué par cette incident . Visiblement, il voyait la vie de très haut et de très loin.

Longtemps après qu’Artaud soit rentré dans son garage-abri , persistait dans l’impasse une farouche odeur de pastis qui incommodait le couple de kinésithérapeutes en survêtement blanc qui habitait là. Un couple toujours en forme, avec un hâle sports d’hiver,sourire aux lèvres, Nike vert fluo. Ils couraient par tous les temps en petites foulées. Me voyant à la fenêtre, ils m’adressaient d’innombrables signes si chaleureux qu’il m’inquiétaient un peu, d’autant qu’ils criaient à tue-tête des encouragements pour que je fasse des parcours avec eux. Ils ignoraient que j’avais de nombreux et mystérieux griefs envers toutes sortes de sports. Ils remuaient tellement leurs têtes chevelues , les jambes, les bras, qu’ils avaient l’air d’être une compagnie de ballets en répétition. Je savais qu’ils s’agglutinaient avec d’autres coureurs vers l’église.Ils se bécotaient souvent ce qui me semblait un mauvais présage pour la longévité de leur vie de couple .

Ils passaient devant la maison blanche aux persiennes rouillées de cette ancienne chanteuse d’Opéra,Alina Galzes, venue de Toulouse, qui ouvrait ses fenêtres à onze heures du matin en chantant à pleine voix des airs de la Traviata. Toute vaporeuse dans ses châles couleurs de dragées,horriblement fardée, elle jetait des miettes de gâteaux bretons aux oiseaux du quartier du coin, notamment ceux qui, sous la petite bruine, restaient perchés sur les gouttelettes argentées qui glissent sur les gros câbles électriques.La rumeur,dans l’impasse, disait qu’elle avait rendu fou un professeur de mathématiques du lycée Pierre Loti à Paimpol.

Le ballet d’oiseaux est somptueux, réglé comme une pendulette. Tandis qu’on entend les postes de radio cracher des infos ou du bal musette, un couple de pigeons sort d’un trou sous la gouttière de la massive maison d’en face où ne loge personne depuis trois ans.Parfois trois ou quatre corbeaux s’abattaient lourdement sur le goudron de l’impasse. Leurs plumes brillaient d’un noir et bleu gras à reflets huileux ; ils sautillaient le long des poubelles qui débordent de cartons. Il y avait également des tourterelles qui roucoulaient(frustration ? tendresses,sens de la féerie matinale  ? pure joie spirituelle?) juchées sur les antennes de télévision. Par grand beau temps, le soir, un vol d’étourneaux offrait son éventail diaphane , il se rétrécissait , se tordait, tourbillonnait, vrillait essaimait , choyait au ras des toits et remontait vers le grand vide , voile de points sombres sur le bleu du ciel, ce qui m’a fait penser à ces tableaux abstraits des américains après-guerre, ceux qui travaillaient en jeans et chemises à carreaux sur d’immenses toiles dans des hangars à courants d’air .

Une pie aimait à se poser sur la Lancia bleue de l’agent immobilier qui se gare à huit heures et demie.Dans son costume strict, cintré et ses chaussures jaunes pointues bien cirées , l’agent immobilier vérifie plutôt trois fois qu’une le verrouillage des portes de son véhicule avant d’enter dans un minscule bureau avec trois spots lumineux mal réglés. Il essaie de vendre des bungalows qui devraient se construire sur une zone marécageuse prés d’un grand échangeur routier. . Il tient à la main un de ces porte-documents en vrai cuir vachette comme on en voyait dans les années 5O chez les huissiers et les marchands de biens. Cet homme chauve et impeccablement rasé rajuste souvent sa cravate devant la porte vitrée de la maison voisine,celle du boucher « Monsieur Bertin » .

Parfois pendant les vacances scolaires un couple de parisiens débarque en taxi avec une montagne de bagages à roulettes et entre dans une ancienne remise à calèches, retapée-mal- en loft. Lui porte un chapeau de brousse et des chemises à carreaux style bûcheron canadien. Elle, en toute saison, garde une parka vert armée serrée par une ceinture cuir, avec une capuche bordée de fourrure. Elle marche en trébuchant comme si elle portrait des hauts talons pour la première fois. Elle rejette toujours sa lourde coiffure blonde oxygénée(style crinière de lionne) en arrière. Lui met un temps fou à trouver la bonne clé au fond d’un cabas.

Par leurs fenêtres ouvertes, je vois qu’ils vivent accroupis comme des fakirs et ne se nourrissent que de chips.Il enfile souvent des bottines mexicaines qu’il cire. Après son bol de café noir , il s’enveloppe d’un tourbillon de fumée aux formes bizarres et je perçois des odeurs de marijuana. Sa compagne se roule des cigarettes étroites qu’elle aligne sur la toile cirée du plan de travail.A voir des formes cartonnées je crois qu’elle essaie de rafistoler des sortes de marionnettes ou pantins d’Extrême Orient. Souvent elle pose un édredon sur un banc et s’endort en se tournant vers le mur. Lui la taquine parfois avec les feuilles d’un Ouest France , sans doute agacé qu’elle s’endorme à n’importe quel moment de la journée, surtout enroulée en fœtus, collée contre le mur.

(à suivre)

12 réflexions sur “L’impasse des filles perdues

  1. il est possible que je l’ai ratée pour

    cette raison. L’après-Karajan ne m’a pas laissé que de bons souvenirs. La fin non plus, d’ailleurs!

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  2. Cette soprano eut carrière fulgurante et éphémère (mésentente avec l’administration) au Capitole de Toulouse et fut une de ces francaises sophistiquées dont on raffolait à Vienne, dans les milieux musicaux apres l’ère Karajan.

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  3. Bon, je pose une question : Alina Galzes a-t-elle réellement chanté ? Sur elle on ne trouve rien. Certes le Capitole a vu passer bien des chanteuses…

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  4. Toute cette beauté, aujourd’hui évoquée en observant les voisins qui vont et viennent dans une impasse trouve son assise dans un paysage mille fois exploré comme au matin du monde. Qu’il soit à Quimperlé ou dans la Baie ou à Paris ou à Rome, au bord de la mer ou dans une ruelle.

    Il est enfoui dans le langage, dans le son et les images de cette emprise lyrique ou ironique qui porte la pâte d’un ecrivain-artisan qui donne la mesure d’une vérité intérieure.

    Le bonheur que donne ses textes, la terre, la lumière, le ciel. Il est au monde comme dans un arrière-pays.

    Je viens de relire quelques pages depuis 2022 sur ce blog. Hors les chroniques littéraires si justes il y a ce rayonnement capté dans l’épaisseur du réel.

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  5. On nous annonce la disparation du poète parisien et breton Jacques Réda que nous n’avons jamais fréquenté. Quelqu’un peut-il en dire quelque chose de bien à propos d’une éventuelle omission impardonnable ?

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  6. Marc Court, merci d’avoir noté mon erreur. Je me suis trompé, et bien sûr, il s’agit de Quimperlé. J’ai corrigé.

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  7. problème: entre Morlaix, côte nord, et Quimperle, côte sud, il y a de la distance. C’est un peu comme si l’on disait coucher à Vannes et être tous les après-midi à St Pol de Léon….

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  8. ce que je vois de ma nouvelle fenêtre de tir peut paraitre assez banal, mais comme voyeur voyant, j’y ai découvert de singulières beautés, pâtes à modeler des romances. On participe à l’invitation de vos rêves enfumés. Et c’est ma foi, bien agréable à Quimperlé.

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  9. Voilà un feuilleton qui commence bien !

    « En fait, le plus souvent je traînais dans les rues de Morlaix avec mon carnet à spirale et mon crayon , surtout du côté des quais et des ponts de pierre. J’observais les scènes de la vie de province et en particulier j’étais fasciné par tout ce que je voyais de la fenêtre de ma cuisine. Elle surplombait une impasse… »

    Tous ces oiseaux laisseront-ils un passage pour les canards sauvages, qui avaient, si je ne me trompe pas, traversé la salle de bains.

    Autre lieu, autre passé….

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