L’œuvre de Cesare Pavese fut souvent lue et interprétée dans l’ombre de son suicide, ce qui est se tromper sur une grande partie de son oeuvre lumineuse et sensuelle. Précisons qu’il avala des cachets le 27 août 1950, à 42 ans, dans une chambre de l’hôtel Roma, place Carlo Felice, à Turin sa ville tant aimée . Il laissa sur sa table de chevet un mot : « Je pardonne à tout le monde et à tout le monde, je demande pardon. Ça va ? Ne faites pas trop de commérages. »
Il avait reçu la plus haute récompense littéraire italienne le Prix Strega, 4 mois auparavant. L’écrivain Italo Calvino, que Pavese avait découvert et soutenu dès ses premiers textes a dit quelque chose de capital sur Pavese : « Tous les romans de Pavese tournent autour d’un thème caché, autour d’une chose non dite qui est la chose qu’il veut vraiment dire et qui ne peut être dite qu’en la taisant. » Puis : »En général dans les récits de Pavese, apprendre cela signifie apprendre aussi et surtout comment on souffre, comme on se comporte face aux blessures qu’on reçoit.Et ceux qui n’ont pas appris succombent. » De son côté, Natalia Ginzburg qui a longtemps travaillé à ses côtés aux éditions Einaudi se souvient : « Il était, parfois, très triste. Mais nous avons cru, pendant longtemps, qu’il aurait guéri de cette tristesse au moment où il aurait pris la décision de devenir adulte, parce que sa tristesse nous semblait celle d’un jeune homme, la mélancolie voluptueuse du jeune homme qui n’a pas touché terre et qui se meut dans le monde des rêves arides et solitaires. »

Lui-même insistait sur une sorte de silence fondateur qui présidait à son œuvre et en même temps ,plus sa vie privée était indécise, malheureuse, chaotique, semée d’échecs, plus se marquait une aspiration à une perfection littéraire qu’il s’assignait sans pouvoir l’atteindre, produisant un inévitable sentiment d’échec. « Le silence, c’est là notre seule force », écrivait-il dans un de ses premiers poèmes.Son journal intime « Le métier de vivre » enregistre avec précision toute la sismographie des tensions entre vie et œuvre.
Pour le comprendre on peut aussi ouvrir « Le bel été » ,commencé en 1940 et publié en 1949.Il rassemble trois de ses meilleurs textes . Outre ce « bel été »,il faut lire « le diable sur les collines » et « entre femmes seules » qui fut adapté par le cinéaste Antonioni. On découvre alors un panorama assez juste des thématiques et du ton si particulier , murmuré incisif. « Le bel été » évoque des fêtes, de virées nocturnes dans Turin , sorties de groupe dans des cafés , promenades en barque le long du Pô, ou tournée des bals dans les bourgades ,parmi ces collines où il est né et dont il n’a jamais pu se détacher . L’ amitié entre garçons est un des sujets du texte « Le diable sur les collines » . Dans « entre femmes seules » ce sont les llirts , disputes, conquêtes et séparations , qui forment la trame .dans « Le bel été » ce sont les souvenirs des soirées dans les bistrots enfumés de Turin, nuits blanches, bals de campagne, virées des jeunes gens et jeunes filles en rase campagne dans les vignobles. La subtilité des analyses, les relations triangulaires sentimentales ,les bavardages narquois et piégés, (qu’on retrouvera magnifiquement dans « La plage ») ne se limitent pas à de la psychologie traditionnelle, mais la prose, les dialogues soignés captent le chant secret nostalgique qui a bercé cette génération qui découvrit l’amour au moment du fascisme .
Pavese a une obsession. Il se demande où est l’unité d’une vie, comment se fabrique une personnalité, une maturité(d’où son obsession de vouloir se marier et fonder une famille) alors qu’il n’y a que solitude intéieure, doutes des instants précaires ,des signaux contradictoires.Ce professeur qui traduisit beaucoup les auteurs américains et notamment Herman Melville,nourri aussi de l’Antiquité, est obsédé par des images mythiques centrales, archaïques, assez virgiliennes. L’ unité perdue , le cycle des saisons,comme un Éternel Retour, les Dieux absents traversent son œuvre.

Mais le grand sujet reste les femmes : les jeunes filles, les amoureuses ,les timides, les délurées, les conquérantes, les maternelles, les coquettes, les intellectuelles, les paysannes, qu’elles soient ouvrières ou grandes bourgeoises ,Pavese les observe en suggérant les débats intérieurs sous jacents. Le jeu des attractions sentimentales, des affinités, est mené avec virtuosité dans toutes leurs nuances. Les dialogues de Pavese sont tissés de ces fausses banalités qui cachent le courant souterrain des pensées et des émotions. Il faut avoir l’ouïe fine pour percevoir cet art de la sous-conversation qui culmine dans « La plage »avec ses papotages sur le sable. Pas mal de lecteurs sont passés à côté de cet art de l’infime, de la nuance fuyante, des drames dissimulés sous un blague de rien, du flux de conscience dans ce qu’il y a d’insaisissable, ce brouillard étonnant des paroles ordinaires pour masquer l’essentiel. Pavese annonce déjà les tropismes de Nathalie Sarraute . Ce qui affleure entre les garçons et les filles, ce qui glisse sous la surface des bavardages , ce heurt des émotions, ces fractures et fêlures entre les sexes, ces incompréhensions qui grandissent entre les êtres, Pavese en est le maître. Les déambulations bruyantes et alcoolisées dans Turin rappellent parfois les distractions vides des copains qui, dans la maturité restent d’incorrigibles adolescents, ces « Vitelloni » de Fellini.

En même temps il sait mieux que personne faire savourer les douceurs des nuits d’été sous les treilles, les touffeurs tièdes des collines tant aimées, ces « Langhe » où il est né et aussi les musiques de la jeunesse qui s’enfuit .Il interroge le « silence du monde ».Littérature d’écoute ou d’un ressenti qui s’abandonne parfois à des visions érotiques craquantes de luminosité,d’eau et d’azur.
L’époque mussolinienne ,et la chasse aux intellectuels se retrouvent dans « La prison » et « La maison dans les collines » qui composent le recueil « Avant que le coq chante » .
« La prison » fut écrit entre 1938 et 1939 mais ne fut publié qu’en 1948 après l’effondrement du régime fasciste. Pavese raconte son séjour de huit mois à Brancaleone en Calabre où il fut assigné à résidence par le gouvernement fasciste. Il vit surveillé dans une humble cabane face à la mer grise. Image de l’ennui, de la monotonie d’un rivage plat et d ‘une existence artificielle. La encore la solitude subie devient passionnante grâce à deux présences féminines, Elena , la femme de ménage , humble, fidèle, attentive , pudique , et Concia la femme sauvage qui se donne aux hommes.
Sans cesse revient l’image de la fenêtre ouverte sur la mer. Pavese écrit :
« Là-bas il y avait la mer. Une mer lointaine et délavée qui, aujourd’hui encore, s’ouvre derrière toutes mes mélancolies. C’est là que finissait toute terre, sur des plages désolées et basses, dans une immensité vague. Il y avait des jours où, assis sur le gravier, je fixais de gros nuages accumulés à l’horizon sur la mer, avec un sentiment d’appréhension. J’aurais voulu que tout soit vide derrière ce précipice humain. » La réflexion sur la séquestration, le « confino » devient une auto-analyse d’où il émane une poétique de la pauvreté intérieure et une reccehr d’ascétisme. Toutes les lettres de cette époque sont à lire. Pavese se souvient d’ une lettre de Léopardi :»Je connais un homme qu’un simple œil-de-bœuf ouvert sur le ciel vide, en haut d’un escalier, met dans un état de grâce » .

A propos de ce texte rappelons que Pavese fut arrêté le 15 mai 1935 dans une rafle frappant le mouvement « Giustizià et Libertà ».Il est emprisonné pour ses fonctions de directeur par intérim de la revue « Cultura » et pour détention de correspondance clandestine. Il a alors 27 ans et ne s’est jamais signalé par une opposition franche au régime.
Pendant son assignation ,Pavese se baigne, lit les tragiques grecs, des polars, se fait la cuisine, donne quelques cours aux enfants de Brancaleone, et corrige son recueil de poèmes « Travailler fatigue » qui selon lui était « susceptible de sauver une génération » . Les poèmes n’ont rien sauvé du tout ,ils ont surtout été soumis au contrôle du Bureau de la censure de la Préfecture de Florence, et amputés de 4 poèmes. Publiés, ils tombent dans une relative indifférence .

Voilà comment, sous les traits de Stefano, se décrit Pavese confiné et surveillé :
« Elena ne parlait pas beaucoup mais elle regardait Stefano en s’efforçant de lui sourire avec des alanguissements que son âge rendait maternels. Stefano aurait voulu qu’elle vint le matin et qu’elle entrât dans le lit comme une épouse, mais qu’ensuite elle partit comme un rêve qui n’exige ni mots ni compromissions. Les petits atermoiements d’Elena, l’hésitation de ses paroles, sa simple présence lui inspiraient un malaise coupable. Des propos laconiques s’échangeaient dans la chambre fermée.(..) des minutes savourées avec Elena ,il lui restait une fatigue oublieuse, repue, presque une stagnation de son sang. Comme si, dans les ténèbres, tout s’était passé en rêve. mais il lui en voulait de l’avoir priée, de lui avoir parlé de lui avoir révélé, ne fût-ce que par feinte quelque chose de sincère et de tendre. Il sentit sa lâcheté et sourit : »je suis un sauvage. »
Ce qui est étonnant dans ce récit « La prison », c’est la beauté harmonieuse et l’enchevêtrement des durées, les subjectives et les objectives. Les vertiges, les ruminations, les méditations solitaires, toutes ces harmoniques du temps intérieur face à la mer vide et à ce village au fil des saisons.. Pavese collectionne les instants : la fenêtre face à la mer, les cuvettes des collines, les rives caillouteuses, les sentiers déserts qui portent à l’exaltation, Il y a aussi une attention minutieuses aux rites : repas, passages du plein soleil à l’ombre, de la grosse chaleur à la fraîcheur des soirées devant les vagues.il analyse ses phases de l’exaltation au découragement, avec quelque chose étrangement aride et honnête dans l’exacte enregisrtements de ses humeurs.
Déjà on constate que le sexe est à la fois espérance folle, désolation, vertige, exaspération ,obsession , consolation. C’est dans la séquestration que cet écorché ,vivant au plus secret de lui même, devient un grand écrivain.
Depuis sa mort, pas mal de critiques et journalistes se sont intéressés de prés à son parcours politique*.
Il est est déconcertant .
On sait qu’entre 1935 et 1936, il a passé moins d’un an en résidence surveillée. En Juillet 1943, quand Mussolini est déposé par le conseil fasciste puis libéré par un commando SS en Août, et que s’instaure la républie de Salo Pavese affirme son indépendance : alors que la maison d’édition Einaudi où il travaille est occupée de politique, Pavese se tient à l’écart de toute engagement. »Cependant,malgré des bombardements sur Turin, il continue son travail d’éditeur,opiniâtrement et courageusement. Quand le 8 septembre, Turin est une ville occupée par les soldats allemands , alors que ses proches collègues rallient les combats des P dans les collines qu’il aime tant , Pavese se réfugie chez sa sœur à Serralunga di Crea puis en décembre, il prend un faux nom , se cache chez les Pères du Collège Trevisani de Casale. Période controversée , Pavese traverse une crise religieuse. Il subit un choc en apprenant l’arrestation de ses amis du Parti d’Action .La mort de son ami Leone Ginzburg dans la prison Regina Coeli à Rome le bouleverse . Le 25 avril 1945, il sort de son refuge à Casale et se mêle avec la foule libérée.Il porte un œillet rouge sur sa veste pour manifester son attachement au mouvement communiste et rentre à Turin . En mai, il publie un article dans le grand journal communiste « L’Unità ».C’est aussi dans ce journal officiel du communisme, italien qu’il consacre un grand article au « Sentier des nids d’araignée », d’Italo Calvino.Il écrit : »Le plus beau récit que nous ayons pu avoir sur l’expérience des partisans. » Cet article, devenu célèbre, consacra aussi l’amitié de Calvino et de Pavese. A cette époque,Pavese cherche une synthèse entre catholicisme et communisme. Il se consacre, en qualité d’éditeur, à publier des collections d’études religieuses et humanistes Au même moment ,il écrit « Le camarade », roman qui affiche son adhésion au communisme, cependant la direction du Parti le garde en suspicion car ne comprend pas que d’un côté il publie un récit dans la ligne du Parti, et de l’autre publie chez Einaudi des divagations mythologiques, ces « Dialogues avec Leuco ».

Quand il publie en 1949, « La maison dans les collines » , ses détracteurs se déchaînent.Il a osé mettre en scène des membres de la république de Salo sans les condamner explicitement . C’est en même temps dans cette année 49 , en Avril, qu’il signe une lettre ouverte des intellectuels au ministre de l’Intérieur pour défendre les libertés fondamentales. Jusqu’à sa mort, les Communistes lui reprocheront de ne pas attaquer frontalement la bourgeoisie et de collaborer à la revue « Cultura e realtà » qui se propose de changer la nature même du marxisme.
Un jour de septembre de cette année là, Fabrizio Onofri lui demande d’éclaircir ses rapports avec le PC et d’analyser les politiques culturelles régionales. En fait le PCI s’agace devant une œuvre qui devient de plus en plus célèbre et qui manque singulièrement de clarté dans la critique de la bourgeoisie.
Pavese dans une lettre du 2 Août 1943 avait écrit à Fernanda Pivano : « Je ne suis pas un politique et je n’ai rien à gagner avec la politique. «
En 1990 la publication du » Carnet secret », jette un trouble encore plus grand sur la pensée politique de Pavese. C’est un ensemble de notes prises entre juillet et décembre 1943 . entre des considerations purement littéraires, il exprime sa lassitude à l’égard de l’antifascisme, tient des propos où il ne cache pas son admiration pour l’Allemagne ,fait un éloge de la guerre et une défense du programme fasciste de Vérone du 15 novembre 1943. .Il semblerait que ces pages étaient été ôtées du « Métier de vivre » par Pavese lui-même. Pourquoi les a-t-il conservées ? La maison Einaudi a soutenu que ce n’était pas les opinions de Pavese qui s’exprimaient dans ce carnet mais un personnage de fiction resté fidèle au régime fasciste. La question reste ouverte.

Ce qui est assuré, c’est que pour suivre la météorologie de la sensibilité complète de Pavese, opinions, sensations, travaux littéraires, amours, obsessions, « Le métier de vivre », reste le meilleur document. Une première mouture a été publiée en 1952. Tenu du 6 octobre 1936 jusqu’au 18 août 1950, on y découvre l ‘écrivain dans toute sa sa sincérité,sa nudité, ses hésitations, son masochisme, mais aussi son sens aussi du soleil, deds baignades, des cafés, , des discussions au fond des bistrots de Turin, ses dragues, cet inépuisable retour à son enfance, son goût des nuits blanches, des virées d’étudiant et d’étudiantes, en bagnole, son goût des fêtes de villages, des guinguettes, son attuirance vers les corps des femmes, tout en virant soudain à l’ homme seul qu’un rien rend cafardeux,brutal, injuste, à la parole blessante .Soudain il se sent vieux et rejeté en pleine jeunesse.Journal et autoportrait complet d’un écorché vif. Il ne cache rien de sa sécheresse naturelle, de sa sensualité . Misanthropie, humeurs déconcertantes , ruminations littéraire de forcené, instabilité caractérielle, maussaderies obsessionnelles, une lancinante quête des origines au milieu de ces collines en forme de sein maternel.Il interroge sans fin la mythologie grecque, la philologie, le christianisme, la logique des rêves.C’est un homme qui attend une révélation ; c’est peut-être pour cela que dans ses récits, souvent, un homme attend l’ Aube comme une délivrance.
Dans ses meilleurs récits, il saisit dans une seule coulée, des instants qui appartiennent aux vignes, à la terre chaude, aux arcades de Turin, aux femmes , à la lisière d’un mystère. Et en même temps, soudain il se détache de tout et fait un écart.. Entre les lignes de ses lettres ,il se débat dans le vide.Sa vie prend en vieillissant la couleur de l’eau, c ‘est à dire plus de couleur . Un vertige. Détails minutieux de l’égo, questionnements épuisants sur les problèmes de Forme pour cacher autre chose .
Dés 1946, il avait précisé son rapport avec les intellectuels avec la politique :»Chaque soir,une fois le bureau fini,une fois le restaurant fini, une fois les amis partis- revient la joie féroce,le rafraîchissement d’être seul.C’est l’unique vrai bonheur quotidien. » (25 avril 1946)
Le 16 août ,onze jours avant de se suicider il écrit :
Mon rôle public, je l’ai accompli-j’ai fait ce que je pouvais.J’ai travaillé, j’ai donné de la poésie aux hommes, j’ai partagé les peines de beaucoup. « « 17 août : Les suicides sont des homicides timides.Masochisme au lieu de sadisme. »
* A propos du parcours politique, de l’écrivain j’ai trouvé mes sources dans le Quarto Gallimard, « Pavese » Oeuvres, edition établie et présentée par Martin Rueff, dont le travail est particulièrement remarquable. Je conseille cette édition. De plus l’iconographie,l’introduction et la biographie sont exemplaires.

Citons les premières lignes du « Bel été » , ce un début si magistral est particulièrement significatif de cet art pavesien vibrant : »A cette époque-là, c’était toujours fête. Il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit que, lorsqu’on rentrait mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naître dans la maison ou ,même, que le jour allait devenir soudain et que tout le monde sortirait dans la rue et que l’on pourrait marcher, marcher jusqu’aux champs et jusque dans l’autre côté des collines. »
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-book-club/sur-les-traces-de-cesare-pavese-avec-pierre-adrian-et-marie-fabre-4038658
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