La baigneuse

Dans les années 80 je louais une maison grise dans la baie de Paimpol. C’était un ancien café dont la terrasse dominait l’eau. Une bande caillouteuse et algueuse s’étendait sur la droite et une jetée sur la gauche. Un sentier bordé de hautes herbes s’achevait dans les broussailles, et rejoignait une bande d’un sable fin et blanc cerné de trois rochers. Dans cette crique y pourrissait une barque qui ressemblait à un cage thoracique goudronneuse , défoncée et mangée de sel. J ‘avais l’habitude de lire le journal chaque matin dans cet abri rocheux . C’est là qu’en début de matinée je vis approcher une grande femme bien proprotionnée, dans une robe rouge longue , chevelure brune déployée; elle marchait avec précaution le long du sentier après avoir ôté ses sandalettes. Elle s’installa prés du rocher couvert par endroits d’un lichen vieil or , d’un cabas en paille tressée elle sortit une serviette de plage , une crème solaire et une bouteille thermos . Elle ôta ses lunettes de soleil papillon qu’elle replia avec soin en soufflant dessus ,les glissa dans un étui , déposa le tout sur un galet et glissa sa robe pardessus la tête. Elle portait un maillot de bain d’un rose caoutchouteux bizarre et posa le chewing-gum qu’elle mâchait sur le galet,prés de l’étui à lunettes. Elle huma l’air, regarda brièvement de mon côté, enduisit de crème solaire uniquement les ailes de son nez,puis l’arrondi de ses épaules. Enfin elle se redressa, glissa un doigt entre son maillot et ses cuisses comme si elle voulait cacher des poils pubiens . Elle approcha de l’eau calme qui chuintait,pénétra en écartant les bras, et glissa avec souplesse dans des étincelles de lumière que ses battements de pieds bousculèrent. Elle sembla s’évanouir dans les frissons argentés de l’eau ; il ne resta plus qu’un persistant tourbillon de bulles et d écume là où ses talons disparurent.Son corps s’était dispersé dans un monde aquatique sauvage vers un horizon étincelant et miroitant de vide.

Deux voiles enfin passèrent au loin sur fond de la ligne de terre avec ses rares villas. La baie gardait l’éclat un peu sombre de ces jours les plus beaux de Juin que je regrettais comme si le reste de l’été ne pouvait être qu’une pâle copie d’une Saint-jean qui s’achève en dévorant l’énergie de la jeunesse en bals et en virées pétaradantes. Maladive sensation d’un automne approchant,avec le jaune feuillu des villas redevenues désertes et du vent poussant le sable le long des portières de garage. Passages de mouettes, nageuse disparue, intensité chimique lente du lichen croûteux que porte le rocher de gauche.Je refermai mon jouurnal et attendis. Les étés précédents ont-ils existé ?

Suave et inquiétant cloaque de cette crique déserte.Le soleil chauffait mes pieds dans le sable .J’attendis.

La nageuse revint à travers trop de soleil après un long moment de complet silence, elle resta dans l’eau à mi corps, s’ébroua et secoua ses mains dans une animale simplicité qui me sidéra. La présence obscure d’une vague molle montant à son ventre fit naître une seule et unique pensée anxieuse:qu’est-ce qui dans sa chair plantureuse et vierge , éveille en moi , un mystérieux présage,celui de ma finitude sur terre ? L’offrande de cette chair féminine au soleil, n’ouvrait que sur un monde immuable, secret, de sable, de vent, de clarté vide , d’attente, de particules de vie en germination , processus qui n’arrête jamais et sur lequel la belle nageuse s’appuyait et se confiait , sans qu’il y ait le moindre partage possible. Les ombres, les vagues, les courants, le bruit éphémère d’une voiture qui s’éloigne sur la route ,assez loin, et cette femme coupée en deux par une eau noire, à demi engloutie, le visage renversé extatique, tandis qu’elle lissait ses cheveux , devint une source étrange de réflexion.

Plus tard elle s’étendit avec une nonchalance étudiée sur la serviette de plage aux ramages vert olive compliqués. Sa voluptueuse manière secouer sa chevelure, de croiser les bras sur ses genoux pour y poser sa tête et de fermer les yeux, sonna pour moi comme une définitive espérance éteinte . Le monde, dans son désordre , son chaos, sans commencement ni fin, neuf et vierge, avec ses mouettes, ses morceaux de bois flotté,ses galets, son sable farineux et brûlant, ne dispensait pas les mêmes grâces que celles que j’avais éprouvées avant la présence de cette baigneuse. Un venin s’était glissé quelque part. La pure beauté animale, béante, radieuse, d’une femme lovée sur elle même, « dans l’amitié de ses genoux » comme on dit, en train d’écouter les gouttes d’eau sécher sur ses épaules, enfermée dans une torpeur naissante , fit naitre et croître en moi un trouble insistant ; je restai sur le bord du monde, sans décence aucune, en trop, ne sachant pas choisir entre une idée d’extase ou de crime.

Une réflexion sur “La baigneuse

  1. Comme vous écrivez bien, Paul!

    Cela fait des années que je vous le dis.

    J’ai toujours le même plaisir infini à rentrer dans vos histoires.

    Elles rendent mon monde meilleur.

    Merci.

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