Je rentre en Russie…

Certains jours, certaines nuits, quand il fait froid, quand l’insomnie s’éternise, quand le voisin du dessus claque les portes , quand le train-train quotidien rend morose et ressemble à un étrange enlisement ,quand e l’ennui s’étale et s’inscrit dans le cadran de la pendulette, « j’entre en Russie… » Comme on entre en cure. Qu’est-ce que ça veut dire ?

La steppe

Je reprends mes vieux poches de Gogol ou Tchekhov. J’écoute Richter jouer une sonate de Prokofiev, ou j’écoute le merveilleux Scriabine, ou je rouvre « Oblomov » de Gontcharov ou « Les âmes mortes « , « Guerre et Paix » ou « le Maître et Marguerite » de Boulgakov. Je me réchauffe à la famille Rostov ou à la famille Tourbine.

Tchékhov

Le miracle a lieu :un sentiment d’être, avec eux, à l’abri, dans leur famille , vautré sur leur canapé, logé enfin dans une humanité plus chaleureuse, plus vaste, plus vraie, plus profonde, plus fantasque aussi comme si dans leurs passions et même dans la platitude de leur vie, dans leurs promenades en forêt, dans leur long hiver enfoui, dans leur mélancolie, ils dispensaient des trésors d’humanité. Leur foyer irradie. Ces écrivains, quand on les fréquente deviennent des proches. Leur voix nous murmure et résonne loin en nous. Ils captent le déraisonnable et le grotesque de la vie et en même temps nous proposent des raisons d’espérer. La miséricorde de Dieu joue un grand rôle chez Dostoïevski –que Bernanos a lu de près- et pas du tout chez un Pasternak qui croit à un vitalisme et un salut par l’Art grand A.

« Pensées mélancoliques » de Joukovski

Les uns croient en Dieu : Tolstoï ou Dostoïevski, d’autres non : Tchekhov est matérialiste (« il y a plus d’amour du prochain dans l’électricité et la vapeur que dans la chasteté et le refus de manger de la viande », écrit-il. Il croit que les nouvelles générations seront (peut-être !) meilleures. Boulgakov croit au diable, lui qui fut aussi médecin. Il est d’un pessimisme total et pourtant il nous fait rire avec une fable politique. Lisez « Cœur de chien » qui raconte la transformation d’un bon chien en méchant homme. Dostoïevski va loin dans l’exploration de nos couches profondes et fascine les psychanalystes, avec son mélange de sauvagerie et d’extrême sensibilité, un goût pour sonder les hérédités obscures et lourdes, et des visages de femmes bouleversants. Ajoutez son immense fond de sympathie pour le peuple russe , à l’exclusion des autres parfois avec son panslavisme… Il met à jour des pans inconnus de la nature humaine, des noirceurs, des pulsions criminelles ,  avance dans des zones qu’aucun autre écrivain n’a osé aborder avec cette audace. L’auteur de « Mémoires écrits dans un souterrain » , réussit les grandes scènes de ses romans en détaillant la joie dans l’humiliation et dans le sadomasochisme. Dans sa vie aussi. Quand première femme meurt, il écrit à un ami : « O mon ami, elle m’aimait sans limites, et sans limites, moi aussi, je l’aimais. Mais nous n’étions pas heureux ensemble. Bien que nous fussions bel et bien malheureux nous ne pouvions cesser de nous aimer :plus nous étions malheureux, plus nous nous attachions l’un à l’autre. »

Le paradoxe de ces écrivains est que souvent, dans la lignée gogolienne, la trivialité et les petitesses de la condition humaine, minutieusement étalés apportent au lecteur une consolation fraternelle, une gravité et en même temps un sourire de complicité.Tous brisent la solitude du lecteur avec une déconcertante facilité .

Nos russes mêlent le ridicule et le sublime, le cruel et le compassionnel d’une manière que nous ne savons pas utiliser. Comme si leur spectrographe enregistrait des radiations et des couleurs de la sensibilité humaine qui nous échappent, comme si leur conscience était davantage percée par les stridences d’un monde à vif. Quand on lit Gogol et qu’on suit les errances de son héros Tchtichikov qui s’étourdit et se fatigue à parcourir la terre russe par tous les temps, renfoncé dans sa britchka dont les roues tournent si vite qu’on voit la steppe à travers avec ses chemins défoncés.. Gogol métamorphose la réalité  qui ressemble à une toupie qui tourne en ronflant par-dessus les champs et les clochers. Tout devient insolite et auréolé de magie, la moindre auberge crasseuse, la moindre cour boueuse, le nez d’un paysan. C’est déroutant l’aisance avec laquelle il laisse son imagination dériver spontanément en métaphores magnifiques : »La journée n’était ni lumineuse ni sombre ; elle avait cette teinte bleu gris qu’on ne voit qu’aux uniformes usés des soldats de garnison, guerriers pacifiques d’ailleurs, si ce n’est qu’ils se saoulent quelque peu le dimanche ».

Moujiks, factionnaires, hobereaux, vieilles bigotes, mais aussi les enfants , simples d’esprit, casse-pieds bavards, cochers, corbeaux, faux Revizor, coquettes emplumées, tout s’irise de fantastique et d’un peu de mysticisme.. Et Gogol n’ jamais caché en vieillissant, que c’était la religion qui, lui avait donné un mode d’emploi avec les Évangiles ,lui qui voulait, dans les dernières années de sa vie, faire un pèlerinage à Jérusalem.

Forets de bouleaux, fleuves larges, horizons dégagés et nus :les écrivains russes cheminent naturellement vers une certaine sainteté qu’ils accordent à la Nature.

Portrait de jeune fille de Valentin Serov

Ce n’est pas un hasard si la description de la steppe la plus désolée a permis au jeune Tchekhov de connaitre la célébrité. L’attachement à la terre comme une ferveur religieuse. Là encore, écrivains russes, voix proches, intuitions irrationnelles qui révèlent à demi des sens secrets. Voix pressantes, amicales, considérations charitable à propos de la petitesse humaine, humour oblique, et un sens de la vie lente et secrète de chaque âme, du temps qui prend volontiers l’allure des nuages immobiles sur les toits et sur nos tourments.. Officierrs , bourgeois,petits propriétaires terriens, fermiers ruionés, insititruce viuvotant mal, actrices vaniteuses, ils,peuvent être grincheux, raleurs, amers, ils ne sont jamais aigrés car le regard que lécrivain pose sur eux itrtadie de tendrfesse et d’étonnement. Saisir la grisaille des vies humbles, gens modestes, secrets, humiliés, fatalistes,jamais aucune sécheress,une aérienne douceur. . Que ce soit une dame au petit chien qui s’ennuie pendant sa cure thermale ou un métayer faisant ses comptes, chacun recèle un mystère, une opiniâtreté, une part insécable et fascinante. Quelle leçon.

Paysage du peintre Levitan qui fut l’ami de Tchékhov

12 réflexions sur “Je rentre en Russie…

  1. Pour le bonheur de les relire, ces lignes de La Cerisaie dans la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan (Babel) :
    Lioubov Andreevna, la mère , regarde la cerisaie par la fenêtre.
     » – O mon enfance, ma pureté ! C’est dans cette chambre d’enfants que je dormais, c’est de l’art que je regardais la cerisaie, le bonheur s’éveillait avec moi, tous les matins, et elle est exactement comme aujourd’hui, rien n’a changé.
    Blanche, toute blanche ! O ma cerisaie ! Après l’automne humide et sombre, après les neiges de l’hiver, tu es jeune à nouveau, tu es pleine de bonheur, les anges du ciel ne t’ont pas quittée… Si je pouvais ôter de ma poitrine et de mes épaules cette lourde pierre, si je pouvais oublier mon passé ! »

    La Cerisaie me laisse une impression de rêve, de lenteur, de silence, de blancheur ( celle des cerisiers en fleur), d’enfance… J’imagine Tchekhov, isolé à Yalta, écrivant cette dernière pièce . Il sait qu’il est en train de mourir. Cette pièce raconte la mort. Elle commence à l’aube, en mai, les cerisiers sont en fleur.

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  2. Le texte que j’aime le plus, c’est celui de « La Cerisaie » . C’est comme un adieu. Les cerisiers, qui donnent au texte, son âme, ne sont plus qu’une apparition lointaine…

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  3. Quelle profonde et belle amitié liait Tchekhov et Levitan. Il y a une telle osmose entre les paysages peints par Levitan et ceux écrits par Tchekhov dans ses nouvelles, son théâtre.
    Levitan vécut ses dernières années dans la maison de Tchekhov à Yalta.
    Tchekhov garda dans son bureau un paysage de nuit avec des meules sous la lune.
    Cette toile que vous avez choisie pleine de solitude montre un chemin qui part au loin.
    Tchekhov a su aller en Sibérie vers le bagne de Sakhaline, écrire cette souffrance. (Olivier Rolin a fait de même. Merveilleux récit que celui du Météorologue.)
    Tchekhov est peut-être l’écrivain russe le plus européen. J’aime ses nouvelles, concises, presque sans début et fin, cernant des personnages, souvent un homme et une femme. Contrairement à Tolstoï, il ne donne pas de leçons. Ses personnages mélancoliques sont ceux qui me plaisent le plus. Et puis il y a les autres comme coincés, comme sans liberté, rigides, acceptant sans révolte le poids des contraintes. La Russie au temps de Tchekhov sans liberté… Il est mort en 1901, je crois. S’il avait vécu plus longtemps, il aurait certainement fini sa vie dans les camps… déporté, lui aussi.
    Ce paysage, La steppe, ce chemin… n’est-ce pas celui possible au long duquel les prisonniers allaient vers le bagne. Longues marches épuisantes sans espoir…
    De tous les auteurs que vous avez cités Tchekhov est mon préféré. Je relis souvent ses pièces. J’imagine le grand bois de bouleaux.
    Quel écrivain ….

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  4. Le trublion Puck, est un vrai décapant. C’est pas un homme c’est une charge d’explosifs. Ainsi, vous et Le Clezio, hors jeu pour trop de beauté et de bonté ?

    J’aime bien ce joueur de flûte digne de Hamelin.

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  5. J’y vois aussi la sainteté mais par la négation, c’est-à-dire la solitude à l’égard de Dieu.

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  6. Vous évoquez l’ambiance de ces romans comme un contre-jour, un clair-obscur.

    J’aime les toiles choisies pour faire une allée dans les mots.

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