La joie

La marée monte. Elle ruisselle dès le matin sur les rochers face à la maison. Des mouettes dessinent de larges cercles sur les toits de la presqu’île avant de fondre sur une mince bande de sable. Pendant ces vacances bretonnes, j’aurais pu ,dans cette profusion de fleurs, de terrasses, d’îles dire tout ce à quoi j’ aspirais . Etre grand écrivain carrément, Chateaubriand ou rien? Non Le Clézio ! Arpenter les villes modernes et cubiques maudites ou Harold Pinter! Et exhiber les plaies des relations s entre frères humains . Quel écrivain n’a songé au tac-tac-tac-tac de sa machine à écrire pour modifier le monde?

Mais non, je regarde jouer mes deux filles,Camille et Clémence.

Une certaine intensité de vie, un matin de juin en Bretagne, va bien avec l’espoir de changer un peu la vie de ma génération. Mais non, les filles courent dans l’eau, rient, s’aspergent, puis vont longtemps se pencher sur quelques laisses d’eau qui miroitent pour y attraper des crevettes ou des crabes minuscules. Ça peut durer des heures leur avidité et leur patience de petites gamines pêcheuses penchées sur une flaque d’eau , ça rassure ça enchante même.

Un tel accord entre ce paysage, le midi de ma vie et ces fillettes, suffit. De la terrasse, qui domine la baie de Paimpol le ruissellement d’eau devient gargouillis .Deux barques pourrissent sur des algues couvertes de mouches. Les toits d’ardoise brillent, ternissent, brillent à nouveau ; à onze heures, quand je m’assois pour lire le journal les lattes de bois du banc sont déjà tièdes. Soudain un coup de vent, les glycines essorées par les rafales puis le silence, l’immobilité, le recueillement ,des mouvements si légers dans les feuillages comme une dilatation imperceptible du monde du jardin, les raisons d’être là, la lumière de la vie, tous les mouvements secrets du quartier sont perceptibles .

Dans ce pays breton, on se dit que le temps est toujours comme il faut, parce qu’il change ce bleu profond envahi soudain de nuages trop lourds et trop grands , et qu’après un coup de vent on revit .Je sais bien qu’il y a aussi, caché sous ces heures de soleil, dans la profusion de fleurs, de haies, de criques sableuses, le chant plus sombre, qui ,tenace, me revient, me hante et me demande -ou exige- de faire quelque chose de ma vie .

« Ta génération doit changer le monde, » me répètent Sartre et Camus et quelques autres. Ces sournois et lancinants rappels de ma conscience agissent comme des écorchures, des blessures qui petit à petit s’infectent, pour me rappeler avec insistance que je ne peux me contenter de faire la planche entre ciel et eau et une manière si tendre de tamponner le nez d’une de mes filles qui saigne fréquemment. Ça ne devrait pas me suffire, ces jeux, ces blagues, ces moments de silence complices avec mes filles, la visite des hêtraies, flâner sur les chemins de douaniers entre troupeaux de chèvres et murmures dormeurs de la mer. Est-ce que je peux vraiment me borner à écouter les musiques d’un été engourdi, le saccage sonore des oiseaux dans des noisetiers proches, la torpeur des siestes sur un dessus de lit à fleurettes , la molle profusion de coups de vents, les claquements des volets contre le mur, ou les talons d’une voisine curieuse qui monte à l’étage .
Oui. La célébration pure et simple me convient, elle me porte, elle ressemble à une fête renouvelée d’heures légères, saturée de visages et de lumières différentes. Et je l’avoue, dans mon fatras de souvenirs des années passées, si fugitives, bazardées, parties au loin de cette Terre, cette célébration enfantine emporte tout et me suffit. Oui, c’est l’été et sa lumière radieuse, la joie qui s’éparpille dans l’eau que sondent deux petites filles jusqu’au soir. Je dors encore dedans, dans cette joie, quarante années plus tard. Mes filles pêchent toujours les pieds dans l’eau et poussent des petits cris .

4 réflexions sur “La joie

  1. C’était le jour du poisson…Je regrette d’avoir écrit le message n° 2. Pourriez vous l’enlever, PE. je vous en remercie par avance. Evidemment RàV avec votre chronique émouvante sur « La Joie ».

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