Dans le Palatino vers Rome

J’ai retrouvé un vieux carnet de 1998.Voici ce que j’y ai noté.

« Dans valise ,emporté l’« Éducation sentimentale » de Flaubert. Lu dans le wagon-lit sous une ampoule faible. Le roman donne l’impression de visiter une crypte d’un siècle disparu avec des personnages découpés dans du carton. Dans l’aéroport de Fiumicino, je me suis précipité à la cafeteria et demandé un ristretto. Enfin, le goût de l’Italie dans la bouche. Du caramel, du jus de café et goût tabac macéré. Des chiens policiers reniflent des bagages le long des tapis roulants .Une femme grande, brune, attend sa valise à roulettes ,elle porte un boléro de velours pailleté rouge avec des rayures noires sur les manches. Non, impossible de vivre avec une femme qui porte ça. Je roule taxi vers le centre de Rome entre les murs d’immeubles avec façades ocres, orange sableux, les rues s’emplissent de foule à la sortie de la Stazione Termini, des bâtisses vieux rouge écaillé. On tourne à un vaste carrefour avec la pyramide blanche dans le bain lustral de la matinée devant la gare Ostia; puis l’agitation populeuse et les embouteillages de la Piazza Argentina. Constance déplie un plan de Rome : tournent obélisques, cascades, tritons, jets d’eau, éclaboussures, feux, platanes, piazza del Popolo

Le Tibre et ses remous verdâtres lents glissant sous les arches de travertin..

Après une courte halte à l’hôtel Flavia, nous gagnons la Via du Tor Pignattara. Je retrouve la plaque qui signale que Domenico Bovone et Angelo Pellegrino avaient tenté de tuer le Duce le 17 juin 1932. Tandis que je note ça, une jeune femme à la peau laiteuse , les cheveux noirs mouillés, tirés en chignon s’installe à une table proche et ouvre son ordinateur. Constance note sur le papier gaufré de la table quelques adresses puis déchire le morceau de papier et me regarde avec insistance. La voisine mâchonne du chewing-gum :belles épaules et poitrine qui emplissent dans un chemisier blanc au décolleté ouvert. Quand elle plonge la main dans un grand sac de toile pour y prendre des feuillets la brillance soudaine d’un pendentif lance un éclat d’or :la matinée romaine s’étale, blanche et bleu avec quelque chose de poussiéreux en altitude Des halos solaires sur des fantômes de voyageurs creusent les vitres sales des tramways qui passent en grinçant. Églises, chapelles, petits bars ombreux fuient docilement sous les feuillages de platanes. Nous pénétrons dans la basilique San Pietro-in-Vicoli et dans la nef droite, le tombeau de Jules II ,ce grand Moïse , athlète de marbre aux luisances usées.

Vide des travées, chuchotements dans un confessionnal , et je m’empêtre moi aussi à plier ce plan de Rome. Vers la gauche un groupe de personnages vêtus de clair écoute le murmure d’ un prêtre chauve qui bénit un amas de dentelles blanches et roses .On baptise un enfant et dans la douce fermeté monotone et blasée de la voix du prêtre, la culpabilité, et la honte vont-elles quitter ce baptisé pour enfin laisser la place à un univers doux, transparent, ensoleillé ? Les étoiles vont-elles protéger cet enfant, même s’il va aux sports d’hiver pour s’y casser la jambe ? Va-t-il attendre la Résurrection en vieillissant ? Plus loin une femme assez âgée, la tête couverte d’un fichu noir prie devant un autel illuminé de cierges et dont les flammes vacillent. Je me dis que nous sommes là, peut-être dans une histoire éteinte qui nous laisse démuni devant ces croyances ,ces saints, ces martyrs, ces madones, qui nous veulent du bien.

En me dirigeant vers la sortie, parmi les piliers j’essaie en vain de retrouver les pliures de cet infernal plan de Rome au papier rigide et trop vaste. J’attends Constance sur le parvis dans la foule flâneuse , et le soleil du plein midi qui flambe.Je revois les deux genoux neigeux de Constance qui dépassent de sa jupe en lin rugueuse. Cette nuit, dans l’incroyable compartimentent surchauffé du Palatino, dans le grondement de ferraille et de secousses régulières, je regardais les tas enchevêtrés de voyageurs endormis sur des banquettes étroites, le bras nus et souple d’une femme sorti d’un manteau de laine, contre les paillettes de quartz de la pluie qui balafrent la vitre. Tas d’humains nageant dans les profondeurs du sommeil , tous emportés dans le raffut monotone du long train glissant dans la nuit à travers les Alpes. .

Ces deux genoux si clairs, si ronds qui rayonnent la pénombre du compartiment, deux astres dans la nuit, parfaits de blancheur ,leur luminescence jumelle me fascine au milieu de ce fouillis des voyageurs assoupis, certains sous les couvertures feutrées.

Le Palatino ralentit et aborde une longue courbe , crissements métalliques. Le voyageur corpulent en face de moi ,remonte son imper de nylon bleu froissé vers sa tête comme pour se couvrir dans ce geste qui me rappelle celui des sénateurs romains quand on leur esclave préféré les tuait d’un coup de glaive .Souvenirs de versions latines. Je suis alors sorti dans le couloir pour retrouver et voir grandir dans la vitre obscure mon double, mon visage en reflet dans les gouttes de pluie. Le point d’une cigarette, minuscule braise, rougit et s’éteint dans le marbre noir du verre, cette femme seule , en tailleur brun tabac , au fond du couloir, avant-bras appuyés sur la barre .Je remarque les dentelles de son chemisier, en jabot, et la douce protubérance de ses seins. C’est étrange comme les femmes entrevues dans les trains de nuit éveillent le désir, il suffit d’un chignon flou, d’une épaule nue, d’ un pied vaguement sorti d’un haut talon , de lèvres dont le modelé est parfait pour que les fonds marins de la Libido se lèvent de leur couche de sable sous-marine. .Une brèche surgit, vive comme une blessure, et soudain quelque chose naît et flambe sur la silhouette de cette inconnue. Le Désir à l’état pur, inéluctable, faim sexuelle renouvelée à chaque saison.

Même en plein soleil, devant la foule et les bruits de l’esplanade et sa réverbération si intense, la forme pâle des deux genoux de Constance me revient ,lancinante, en pleine ville, avec son morceau de nuit comme ces bribes de rêves inquiétants qui reviennent nous perturber dans le travail de la journée.

Constance. Elle dort ou fait semblant. La chaleur moite du compartiment, les odeurs lourdes et âpres des corps, le grelot de gares inconnues qui fuient, toutes le proportions faussées de ces voyageurs en manteaux enfoncés dans le sommeil, lavés de leurs expressions ordinaires, gisants de pierre recroquevillés dans leurs miraculeuses imperfections. Luisance des fils et courbes des lampadaires. Parfois le rubans brumeux mal éclairé d’un quai de gare s’étire et disparait dans les broussailles, la veilleuse bleue au fond du couloir.

Neuf ans ans que tu n’es pas revenu à Rome. La même lumière aérienne sur les bâtiments o u dans les pins. . Et la nuit dernière dans le clair obscur du compartiment deux genoux ronds te révèlent une inconnue, ,celle que tu appelles Constance par distraction. Au creux de cette nuit toute familiarité a disparu, tu découvres une femme sans nom, une statue de silence, une épaisseur charnelle qui s’offre extasiée au monde charnel et aérien de Rome, avec sa paire de lunettes ovale qui la transforme en star anonyme . Tu découvres une passante inconnue, légère, une femme qui sort seule, conquérante, une démarche légère, insolente, que tu ne connais pas et qui frôle les hommes avec suavité.

Oui, pendant ton séjour, elle se promènera seule, ne sera plus la grise présence familière de Paris quand on s’endort chaque soir dans le même lit, mais une absence fantasque, inquiétante, inconnue, en fuite, délivrée. Constance devient une silhouette inaccessible, légère, narquoise, une redoutable marcheuse, l’inconnue brûlante, une touriste dans la foule et qui disparaîtra au bout de la rue, ou s’ évanouira dans un grand magasin. »

3 réflexions sur “Dans le Palatino vers Rome

  1. Très juste remarque Court puisque j’avais eu l’intention de faire un hommage à Butor et à « La modification » qui reste pour moi un des plus beaux romans , aussi bien dans sa construction et dans sa sensibilité, sur l’amour de Rome.

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  2. Pour une fois, soyons sincère !
    J’adore les récits de l’ami Paul…Vraiment.

    …. et cet amour de Roma, espace fait de tant de détails fascinants !…
    Merci.

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