Les draps

J’ouvre ce matin les fenêtres sur la terrasse .Journée radieuse, splendeur bleue de la baie de Paimpol qui scintille comme la Méditerranée. Impression que le temps ne bouge plus. Sur la table de jardin à la peinture écaillée une mouette se dandine entre le cendrier empli par l’eau de pluie de la nuit, et la soucoupe dans laquelle barbote un mégot.

Je monte au premier voir si la chambre d’amis est prête à recevoir mon couple préféré.

Gwenaëlle a tiré les draps du lit et agrémenté une table de chevet d’un bouquet de roses trémières .

Mon portable grésille. L’ ami André m’apprend qu’il reste finalement sur la cote normande, Jeanne est « patraque »..quel mot !Donc personne ne viendra ce week-end. Je remonte au premier. Les draps vont rester lisses, intacts, pour l’instant ils absorbent l’ombre d’un nuage qui passe .

Je me souviens être resté médusé , enfant, devant d’immenses draps étendus dans une cour de ferme, prés de Falaise, un matin d’été. Le soleil passait à travers et c’était comme si ces draps suspendus, immobiles, possédaient une faculté d’absorption de ce qu’il y a de plus franc dans la lumière matinale, comme si ces grands linges en train de sécher effaçaient leurs impuretés et leurs plis dans leur immobilité suspendue,pour revenir à une fascinante virginité. Ils retenaient les changements de lumière de la matinée mais effaçaient aussi les empreintes des corps qui s’étaient roulés dedans.Il y avait aussi quelques draps tendus au fond du verger ,entre les pommiers, taillés dans des toiles si grossières (du lin?) qu’en les longeant on avait l’impression de frôler des murs de chaux.

Les oreillers,le matin, affaissés, retiennent le creux des nuques.

Le peignoir de bain, avec ses manches vides et pelucheuses , suspendu contre la porte , ressemble à des alluvions de sable qui sèche.

Ma mère me demandait parfois de venir avec elle dans le jardin . Elle portait un large panier plein de linge et je devais l’aider à déplier les draps , à tirer dessus chacun à une extrémité, puis à les plier soigneusement en tendant bien le tissu. et j’avais vu un jour un grillon sauter dans cette cuvette de tissu blanc. Cet exercice des draps « tirés » ,c’était un étrange trait d’union entre elle et moi comme si, en l’assistant pour plier et ranger les draps j’atteignais enfin une égalité, une complicité , avec elle .En les lissant de la paume de la main, s’établissait une entente muette entre ma mère et moi, nous partagions les cristaux de silence qui glissaient entre le tissus plus ou moins rêches et nos doigts. .

Les matinées de grande lessive naissait alors dans le jardin une procession éclatante d’étendards craquelés sur fonds d’herbes d’un vert cru. Les draps ondulaient et parfois se gonflaient sous la brise. Le rideau de bouleaux frémissait argenté. . Le verger lui même prenait une profondeur de neige printanière suspendue.Je voyais derrière les branches une génération ancestrale heureuse et à table dans des costumes blancs, en train de lever de minuscules verres du trou normand.

Oui, je reviens donc dans la chambre d’amis pour ôter le bouquet de fleurs des champs que Gwenaëlle avait déposé sur une des tables de chevet et le placer sur la toile cirée de la usine.

Je me souviens être entré, vers douze ans, dans l’enceinte sacrée de la chambre de mes parents. La porte souvent fermée à clé, était ouverte ce jour là. J’approchai du cœur sombre de la maison. Le lit était lit ouvert, et ses draps bleu lavande .le couvre-lit de satin or était roulé sur le fauteuil . Je restai médusé devant ces draps tire-bouchonnés et quelques miettes de croissant dans le pli du milieu ; j’eus la sensation de humer quelque chose de torride et d’un peu dégoûtant, leurs ébats nocturnes ayant abouti à la naissance de ma sœur et à la mienne. J’étais là, déconcerté.Dans le cabinet de toilette ça sentait la poudre de riz . Sur la tablette de verre on avait disposé de vieilles cartes de Noël derrière un gobelet rose avec des coulées plâtreuses de pâte dentifrice.il y avait aussi un étrange objet chromé compliqué et assez rond qui ressemblait à une pince à escargot.Revenant dans la chambre, je tirai les stores et restai encore un instant devant tous cette multitude de plis désordonnés, comme si je voyais les décombres d’un brasier à peine refroidi. C’est donc ici que nous avions sans doute été conçus. Etait-ce dans la routine conjugale la plus morne ou dans des convulsions d’une haute intensité érotique ?

Tout à l’heure la femme de ménage viendra pour empoigner soudain ces draps, elle arrachera les taies aux oreillers comme on dépiaute un lapin , pour former un tas de roulé en boule sur un fauteuil Directoire .

Revenu dans cette chambre bretonne pimpante, dans le ciel clair et le bruit des cloches qui appellent à la messe, je contemple donc ce lit impeccablement fait la veille par Gwenaëlle.La perfection lisse de ce drap bien tiré au bord du traversin , aspire à l’horizontal des pensées frémissantes, presque hypnotiques sur l’absence des amis, qui se renouvelle chaque année. Bientôt la venue de l’automne et la baie qui perd toutes ses couleurs. Et l’impression de pureté et de calme qui se dégage alors de cette presqu’île. J’irai par le petit chemin et son sillon herbeux qui borde les rochers et regarderai le couple de chèvres d’un blanc sale, filandreuses, qui arrachent je ne sais quoi dans les broussailles.

En coupant les tiges vertes de quelques poireaux dans la cuisine je remonte vers mon enfance.J’entre avec mes parents dans la pénombre du couloir de la maison voisine. Une femme en noir nous fait accéder par un étroit escalier à une chambre étroite .Lueurs de bougies. Dans cette demi obscurité on ne distingue qu’ un drap immaculé sur un lit très haut. Il marque les reliefs d’une corps assez longs. Je devine les reliefs d’une ossature .Mon père m’explique tout bas que c’est une fillette morte d’une longue maladie. Dans cette endroit funèbre il émane une odeur de buis et d’« eau bénite, quelque chose de lourd, de sacré . Je voyais donc mon premier mort  sous un linceul et ,je me demande si le corps est nu ou habillé.Le drap ne laisse voir qu’une poignée de cheveux collés .Sueur, suaire.

Les draps, me dis-je, retiennent la journée, le soleil , les grands matins lumineux mais ils recouvrent et protègent aussi des personnes qui ont décidé de vivre autrement que nous.

Les draps restent dignement muets,intacts,patients, gardant des nuances qui nous échappent. Et hop ! On les jette en tas dans la machine à laver,cycle long 60°.  Ni vu ni connu.

Je me demande si mes parents ont été enveloppés dans un drap avant d’être déposés dans les cercueils de chêne, capitonnés comme s’ils devaient voyager en wagon Pullman.

Enfant, avec un copain de collège , en classe de quatrième, nous étions intrigués par l’énigme du Saint Suaire de Turin, ce morceau de linge qui avait gardé l’empreinte du visage du Christ alors, pour vérifier « scientifiquement » nous nous étions noirci le visage avec un morceau de bouchon brûlé puis nous avions soigneusement plaqué nos visages sur un torchon propre volé dans les cuisines, pour savoir si ça ressemblait au Saint Suaire de Turin.

Maintenant je déplie les persiennes de la chambre, la pièce devient obscure .Ils ne viendront pas, une fois de plus…Les pans des rideaux battent tristement. Est-ce une chambre paisible ou une chambre vide ? Quelques livres de Pierre Loti prennent la poussière sur un rayonnage. Pour me distraire, je feuillette un album de photos. Un calvaire, le lieu-dit « la croix des veuves » toujours en plein vent, qui domine la baie, puis en tournant les pages, des vieux gréements, des Terre -Neuvas enrobés de fleurs comme des rosières, pour un Pardon, et aussi un couple de mariés en costume traditionnel.. Cet album me parle d’un monde disparu que je regrette .

De l’autre coté des fenêtres ,je sais que le monde coule, bouge , scintille. Et je revois ma mère qui tend à l’extrême les draps au milieu de cette si belle journée et me crie, » Tu plies vers la gauche ,fais comme moi !! !  »

13 réflexions sur “Les draps

  1. dans mon jardin des draps blancs

    battus par le vent

    ont l’air de revenants

    c’est ma mère en chantant

    une pince à linge entre les dents

    qui entre les arbres les étend

    ce sont des anges en riant

    dans le ciel se balançant

    qui réveillent en moi l’enfant

    Françoise Urban-Menninger

    J’aime

  2. Merci pour cette évocation Margotte’. J’aime. Et je me souviens aussi d’une image d’enfance. Sur une grande nappe blanche du dimanche, un invité renverse un peu de vin rouge ; ma mère se précipite avec une salière et répand du sel fin sur la tache de vin et alors apparait dans la poudre de sel un rose pâle qui imprègne ce flocon de neige s’épanouit et transforme par capillarité ce monticule de sel en une curieuse fleur d’une pâleur rose qui me fait penser aussi à une blessure. .

    J’aime

  3. Tôt ce matin, dès le réveil, j’ai changé les draps. Ils sèchent maintenant et répandent leur fine odeur de lessive. J’aime faire la lessive, tu sais. m’occuper du linge. l’étendre, veiller au progrès du séchage, le ramasser, porter la panière, le plier et le ranger. cela me repose. me refixe dans le présent et dans mon corps. me sentir bien plantée sur mes deux jambes et mes deux pieds.
    Surtout en été. le linge qui sèche en deux heures et s’imprègne des odeurs du beau fixe et du soleil.
    Je suis moi aussi sensible au linge qui sèche, décor de hasard dans le paysage urbain – aux fenêtres, aux balcons, décor dans les cours, dans les jardins des maisons, au loin, dans des champs à la campagne. Les jeux du vent. Les enfants qui s’accrochent à nos pas, ou les bébés à nos jupes, à nos genoux, qui y rient, jouent à cache-cache, à s’y emmêler, à s’y déguiser au risque de tout dégueulasser et de se faire enguirlander.
    Souvenirs de l’odeur étrange de la buanderie dans la maison de famille (vendue depuis longtemps), de mon oncle et de ma tante qui se penchaient sur la machine à laver à tour de rôle et travaillaient ensemble sous les fils tendus avec des pinces à linges dans la bouche, des armoires normandes et de leur grincement de porte, et les mouchoirs brodés, rehaussés de dentelles, les draps lourds, bien blancs ou un peu grisés par des années, très adroitement repassés et empilés avec ordre, sévérité et sérénité, les vêtements colorés et la collection de cannes inutilisées maintenant et les gants de demoiselle fins en peau, doux et curieux, et les chapeaux vieux.

    J’aime les artistes contemporains qui travaillent à partir de draps, étoffes légères, qu’ils bardent de fils, de barbelés ou de plantes, ou bien qu’ils plombent de plâtres et d’autres substances qui les raidissent, des artistes qui font sécher à plat dans l’herbe des draps éclatants, qu’ils filment tout simplement …

    je crois me souvenir d’un passage très émouvant et très fort dans un Bernanos (?) : une armoire, et un drap pour en faire un linceul pour une mère morte.

    Aimé par 1 personne

  4. Merci Paul.
    Pas vu ce film, et pire, ne connais pas ce réalisateur. Une lacune à combler.
    Merci pour ce récit très détaillé ! Le drap comme linceul ici.

    J’aime

  5. Une des plus belles scènes, Rose, avec un drap au cinéma ,reste dans les dernières images du chef d’œuvre de Wajda, « Cendres et diamants »,. Rappelons que ce film polonais fut un choc pour le russe Andreï Tarkovski aussi bien que pour les américains Martin Scorcese ou F.F. Coppola. Je les comprends.
    Voilà de quoi il s’agit : tourné en 1958,ce film polonais raconte l’insurrection d ‘une poignée de jeunes polonais contre l’armée russe triomphante. L’acteur Zbigniew Cybulski( encore peu célèbre à l’époque) interprète un jeune insurgé patriote contre l’armée soviétique , Maciek. Ce dernier doit tuer un cadre du Parti communiste . Ce qu’il finit par faire après une nuit de fête et de beuverie dans un hôtel, à l’occasion d’un banquet officiel pour fêter la victoire des armées russes. Il s’y greffe une intense et tres romantique histoire d’amour de Cybulski avec une serveuse, interprétée par Ewa Kryzeweska Mais, à la fin du film, le héros est pourchassé et se réfugie sur un terrain vague. Il a reçu plusieurs balles dans le ventre et simplement, Wajda filme un drap contre lequel Cybulski se réfugie et s’enroule . Alors on voit grandir une tache de sang sur ce drap. C’est tout, c’est admirable. Mais tout le film propose des plans qui deviendront tous célèbres dans les écoles de cinéma de l’est et de l’Ouest .Ainsi le christ renversé dans des ruines , tête en bas ; ou les rangs verres de vodka, alignés sur le bar de l’hôtel , on met le feu à l’alcool et les flammes qui dansent rappellent la mémoire des résistants polonais morts en luttant contre les nazis puis les armées russes.

    J’aime

  6. Paul,

    Ai vérifié ce que dit Janssen J-J, la mémoire du cinéma italien, c’est lui :
    J J-J
    NOVEMBRE 20, 2023 À 6:53
    réflexion faite…, je me demande si ce n’était pas plutôt Sofia L. à la place de Claudia C…
    A vérifier les fées…

    J’aime

  7. Antonietta.

    Et dans La Strada, lorsqu’il la retrouve, elle, fredonnant son air, cachée derrière les draps blancs qu’elle est en train d’étendre en plein air.

    Aimé par 1 personne

  8. réflexion faite…, je me demande si ce n’était pas plutôt Sofia L. à la place de Claudia C…
    A vérifier les fées…

    J’aime

  9. et pour faire dans le sale (salace), il pouvait y avoir un linge biteux, pas ramassé à temps dans la chambre interdite des parents. pour faire dans l’austère, il y avait les draps glacés que seule une bassinoire pouvait réchauffer par temps de fortes fièvres : on avait entendu dire que beaucoup de riches bourgeois s’étaient électrocutés avec les nouvelles couvertures chauffantes ; pour faire dans la lessive à étendre, c’était surtout les linges ensanglantés bouillis à aller tendre sur le fil au fond du jardin proche de la cabane à caguer, tous les mois ; et pour faire dans cinéma du sud, le linge de claudia sur la terrasse où se perdait marcello qui n’aimait pas les fascistes mais compatissait avec celle qui restait au foyer. Ou les lingères de pénélope nettoyant allégrement, en chantant, les tombes de leurs défunts chez pedro. Avec la maman, après avoir repassé les draps, on tendait les bras immobiles autour desquels elle nous enfilait le fil des tricots des vieux pulls qu’elle détricotait pour un nouvel usage. Et c’était merveille de voir, la main blanche et la blanche patte s’ébattre dans l’ombre du soir. Nous l’aimions tant, maman et puis… ce roman du belge Guy Goffette, « une enfance lingère »… Le connaissez vous, Paul ? LISEZ-LE, je vous en parle sous le coup d’un enthousiasme comminatoire… Mais salue avant tout votre nouvelle épure. Comme Christiane, j’aime ce qu’elle nous suggère dans les beaux draps, très loin de Destouhes, et sous les draps, bien plus près de McEwan… Bàv,

    Aimé par 1 personne

  10. Paul
    Le lin, plusieurs caractéristiques, il est très lourd, a un grammage assez épais, est plutôt rugueux et moins blanc que le coton.
    Drôlement agréable, l’été de dormir dans des draps en lin.

    J’aime

Les commentaires sont les bienvenus