La nuit tombe sur la terrasse.A peine le temps de voir par les fenêtres du salon disparaître deux chalutiers avec leurs feux fixes qui oscillent , ils ressemblent aux lumières d’arbres de Noël, ils se balancent sur l’eau sombre de la baie disparaissent entre les vagues ; déjà les amis arrivent.

Dans la chaleur de la terrasse Ariane allume les bougies posées sur la longue table . Les papillons de nuit viennent se brûler les ailes auprès des flammes . Le Roi Marc parle de son voilier de douze mètres devant nous, ses vieux amis. J’ajoute que les sourires de ces femmes autour de la table que le déclin du jour a rendu légèrement ténébreux et cuivré, me rassure car je les trouve belles, en vieillissant, comme des poteries étrusques. Tandis que Le Grand Peintre Marc nous explique combien un pilote automatique est fragile je regarde sa haute silhouette voûtée,ses cheveux qui se mettent à grisonner . Je me souviens de ses crayons gras ou fusains qui dépassaient de la poche de sa blouse blanche quand nous dessinions des nus rue de la Grande Chaumière.
Il m’en imposait. Maintenant je suis devenu plus célèbre que lui dans les galeries parisiennes ou new-yorkaises et il a du mal à réprimer un ton narquois quand il se tourne vers moi.
Je me souviens de ses grands formats du début des années 80 et 90 , les longues bandes d ‘un jaune acidulé qui crevaient ses toiles avant qu’il entame sa janséniste décennie gris acier qui me rappelait son passage dépressif après sa rupture avec Louise.
Et je me demande combien d’étés il nous reste. Combien à nous tous réunis ?

Je revois l’ époque de nos vacances communes sur le bassin d’Arcachon, les odeurs pénétrantes et sèches des pins, nos soirées alcoolisées, nos révoltes, nos énergies piaffantes, nos insolentes critique des générations précédentes, notre goût pour des peintures toujours plus grandes et monochromes pour nous rapprocher des grands abstraits américains.
Et nous avions conscience de vivre quelque chose d’extraordinaire parce que nous utilisions de la couleur pure. C’était l’époque où, avec me fusains je charbonnais des dos et des nuques de nos amies communes, parfois un gras décolleté et sa médaille d’or.
Il y eut cette querelle à propos d’une bretelle tombante sur l’épaule de Louise, que je repris tant de fois, quand j’écorchais le papier pour tracer la torsade mouillée de ses cheveux d’un noir intense.Le Grand Peintre Marc était jaloux, il ne supportait pas ce qu’il devinait de concupiscence dans ce travail. Il n’avais pas tort.
Soirée lagunaire moite, lumières bleues sur la baie, ligne scintillante des hameaux sur la rive d’en face, fragile équilibre de ma propre vie confrontée à celle des autres autour de la table. Je glissais un œil vers sur la gauche ,l’infini champs de choux et de pommes de terre tandis que nous tous, étions pris dans la taxidermie d’une célébrité qui nous était tombée dessus trente ans auparavant . Elle s’étiolait notre célébrité.Agonie.Nous sommes désormais, autour de cette table, tous signalés par quelques lignes dans les récentes encyclopédies ou dans Wikipedia. Petite pierres tombales en corps Garamond 10 pour résumer nos vies en dix lignes.
Tout ce qu’on cache aux autres.
Mon Dieu.
Ma soudaine indifférence soudaine à la politique avait aussi choqué le Marc . C’était l’époque où je lançais des piques à mes amis devenus tous enthousiasmés par Les Grandes Idées Totalisantes Socialistes. Ni fièvre, ni ardeur chez moi pour l’homme de la Nièvre. J’étais donc malade ? Mitterrand- parait-il- nous ouvrait enfin les portes du Paradis.L’argent allait ruisseler sur les classes défavorisées. On avait beau me répéter que nous avions quitté la Vallée terrifiante du Capitalisme sauvage, je n’arrivais pas à partager la ferveur générale de mes amis peintres .
Marc s’approcha de moi, le jour où Laurent Fabius devint premier Ministre et me dit que ma tristesse avait tourné à l’amertume morbide , à la résignation, au ressentiment.Je ne comprenais rien à mon époque.
-Et tes foutus cocktails au rhum arrangé ne vont pas dissoudre ton putain d’individualisme . Ce n’est pas parce que tu as un alcoolisme concupiscent face à Louise que tu vas devenir Jackson Pollock !
Louise elle-même me confia un soir que si je ne brûlais pas de quelque chose d’intense sous le Mitterandisme, c’est que j’étais entré définitivement dans le racornissement de la vieillesse.
Mon vrai souci était ailleurs. Je comprenais que la cohésion de mon noyau familial était menacé par mes deux plus grandes filles ,entrées sur les terres ingrates de adolescence avec du hasch fumé avec délice devant une baignoire remplie de spaghetti à la tomate. Comment les protéger ? Les aider,les aimer, les comprendre ? Je me sentis fossile.Je n’ai jamais trouvé la réponse .

La chaleur moite de ce soir assiège notre petite forteresse humaine buveuse de champagne. . Louise accumule les mégots dans une brique de verre,Marc d’un air hautain me regarde en coin, Ariane avec son profil de Néfertiti a l’air désolée.Je me souviens de ses poils de pubis,lustrés, si doux dans une maison forestière des Landes.
Tandis qu’on ouvre de nouvelles bouteilles, en contrebas de petites fleurs blanches d’écume naissent et s’épanouissent le long des rochers .Est-ce que nous fûmes vraiment jeunes ?Ai-je rêvé ? Ou bien allons nous le devenir des silhouettes fragiles sous la flamme d’un briquet ?
Je songe à un retour de journées anciennes perdues, dans les herbes luxuriantes d’un vert invraisemblable de nos étés de jeunes peintres, la dernière chose que je cherche désormais dans mes toiles en appuyant sur un tube de couleur.
Je ne sais quel secret oublié de ma génération subsiste dans le sombre clapot de la baie ce soir. Le mirage d’une obscurité argentée me parle d’autres rivages. Oui, peut-être que nos tendres ancêtres sont là quelque part cachés vers la zone de carénage du port et même dans la ferraille des chaluts.A nous attendre.
Louise écoute le Grand Peintre parler de cet art après-guerre américain, cet âge d’or si dynamique, passionné, parfois grandiose, avec Mark Rothko comme si tout avait été créé un matin d’été limpide dans des marais.
Les lueurs vacillantes des bougies dansent de moins en moins sur ces visages venus des années 70 et 80, quand nous discutions passionnément de Peter Handke, de Wim Wenders. de Joseph Beuys ou de Liza Kreuzer car nous étions tous passés par Berlin.
Et cette épaule dénudée de Louise pour mieux garder un secret intérieur. Bouffée d’une tendresse si soudaine pour ce versant obscur d’une vie féminine qui m’échappe.
Au moment où je m’éloigne pour fumer un cigarillo, le roi Marc , comme on offre un cadeau de Noël, apporte un grand format d’une de ses toiles, écarte les verres et assiettes de la table, et l’enflamme avec un briquet spécial dont les flammes bleues ressemblent à un chalumeau. La toile commence à roussir, à cloquer, à être rongée puis les boursouflures brunes gagnent avec lenteur le reste de la toile.
Puis, d’un geste large, il balance la toile enflammée vers la noirceur des vagues en contrebas.L’eau de la baie, met un temps infini à engloutir le morceau qui brûle .D’un geste mélodramatique, le roi Marc dit :
– L’odeur des cadavres de marins en décomposition, des poissons, des méduses, va enfin sacraliser l’ imbécillité de mon œuvre !
Nous restons honteux, muets, sidérés, comme si nous avions reçu la première pelletée de terre sur notre cercueil à nous tous !

Depuis cet hiver la neige tombe avec son doux murmure sur la terrasse.
Excellent…!
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Enfin, c’est comme Gainsbourg brûlant son billet devant la France entière, médusée.
Je retiens les nuances de gris avec la rupture de Louise et la ligne jaune (franchie).
Surtout, le narrateur me stupéfie : avoir compris avec un tel à-propos et avant tous les imbéciles heureux (dont je suis plein pot deux fois d’affilée : 1981 et 1988) combien l’homme de la Nièvre ce ne serait pas ça, et bien bravo.
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Triste spectacle …
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Des artistes et du pseudo-messianisme
. On y tombe parfois, et c’est sans recours. MC
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