Le Prieuré

Derrière les vitres du TGV j’ai reconnu le paysage des marais de Dol. La baie baigne dans un brouillard bleu. Les barques enchâssées dans un miroir que trouble à peine un remous. L’eau avance et imprègne la baie terreuse , ses rochers et ses lointaines collines avec une ligne fragile de lumières. Silence, immobilité. L’ impression d’être suspendu dans une nacelle entre ciel et terre, entre vie et mort, entre sommeil et pleine conscience. Un crépuscule traîne sur tout ça, et notre enfance Bertrand. Tu vis donc là dans cet immense déversoir râpeux de solitude ,cette baie si large et que les marées lavent.

Soudain après deux kilomètres à pied au milieu des champs j’ai aperçu la silhouette de ton Prieuré.

C’est étrange de savoir que tu vis ici depuis cinq ans , un fantôme – oui un fantôme célèbre mais un fantôme tout de même- au milieu des chênes , des bouleaux argentés , des saules, tu te caches dans les traînées sableuses ou boueuses, les barques envasées ,les fossés noirâtres, quelques écluses. Ici les fermes basses ressemblent à des épaves. 

Ce paysage enferme l’universel endormissement des humains. Il me soulage. J’ai reconnu les terres blanches ,les terres noires là où nous jouions ensemble Bertrand, là où tu me prêtais une cravate tricotée pour notre premier spectacle au lycée. Toi le maître et moi l’esclave,je t’admirais Bertrand.

J’avais déjà froid à cette époque de Guerre d’Algérie  , tu me passais ton pull dans le dortoir.. Et ce jour de Pâques où tu m’as fait lire « Tambours dans la nuit » de Brecht, dans le dortoir jusqu’à cinq heures du matin; quel souvenir!..

.

-J’ai vieilli a dit Bertrand.

-Nous avons vieilli.

Nous avons traversé tous les deux les pièces vides du Prieuré, la salle capitulaire et ses lignes de colonnes, le chauffoir, le cellier où tu as gardé quelques vieux morceaux de décor de ton Richard III , ton triomphe de Milan et à Avignon.

Je t’ai demandé :

-Qu’est-ce que tu fais de tes journées?

-Rien. Je collectionne les boites de médicaments.. Je taille des crayons .

-Tu as toujours beaucoup taillé les crayons.

Il y eut un long silence entre nous, puis dans la salle capitulaire nous avons bu du calva dans d’affreuses chopes que tu as rapporté de Munich.

-Mon mauvais goût.

-Oui.

J’ai eu soudain très froid, à cause de la fatigue du voyage.

– Donne moi un truc pour me réchauffer.

-Tiens, prends ce manteau.

-C’est un manteau de femme.

-C’était le manteau de ma femme.

J’ai regardé la cour est ses herbes folles.Bertrand m’a demandé:

-Tu as gardé la maison de tes grand parents ?

-Non, vendue.

-Pourquoi ?

-Mon ex m’a coûté cher, son alcoolisme, ses maisons de santé.

-Qu’est-ce que tu fais dans le Tarn ?

-Pédicure.

J’ai ajouté :

-Et parfois j’aide un menuisier .Un vieil artisan charmant de Revel. Il construit un lit à baldaquin …Ne ris pas ! Il refait une copie d’un lit qui a appartenu à Henry IV….

– C’est pour qui ce lit ?

-Un oligarque russe.

-Tu sais faire des lits à baldaquin ?

-Je ne suis pas menuisier.

-Et la si belle maison de tes grands patents ?avec l’escalier en spirale ? Le jardin de curé ? La grande bibliothèque ?

-Vendue aussi . obligé.

–Ça t’a fait quelque chose ?

– Pas envie d’en parler.

Dans la salle capitulaire,comme il faisait humide , tu as placé des bûches et les dans la cheminée . les broussailles qui crépitaient. Aucun mouvement dans le grand miroir. Tu avais les yeux rouges des braise.

– C’est chez toi Antoine;, dans la maison que tu as vendue que j’ai passé mon meilleur été. Grace à toi, grâce à ta femme, à votre hospitalité. Je te dois ça. J’y pense chaque jour. Tu m’as recueilli avec mes trois enfants. quand j’étais dans le plein creux. Je ne savais us où aller..Je te dois ça. Je n’oublie pas.

Il s’est versé du calva.

Un long silence. Il m’a demandé :

-Es tu retourné au théâtre de l’Odéon ,le lieu de ton triomphe?

– Non.

-C’est ici que nous avons vu les premières mises en scne de Skakespeare.

– C’est surtout là que tu as été couronné .

-Oui, pour mon Richard III.  Je me suis servi de tes notes au premier acte.

– Je ne savais pas.

-Es-tu venu, au moins une fois, voir mes spectacles ?

-Oui.Une fois à Milan dans les années 90 et une fois à Londres bien plus tard.

-Et alors ?

-J’en suis sorti malade.

-Pourquoi ?

-Tu reniais ce que nous avions construit .

-Non, tu es sorti malade de mon spectacle parce que ça plaisait, que la salle était enthousiaste.que toutes les grandes salles européennes étaient enthousiastes. Que toutes les représentations à Londres faisaient salle comble. On vendait les billets au marché noir. La critique disait que j’étais le seul français original.

-Pauvre critique .

– Oui ou non ?Oui ou non,oui ou non ? Je mens ?

-Non.

-La voilà la vérité.Tu es malade de mon succès .

-Tu projetais les comédiens contre les murs.Ce n’était plus du théâtre , tu dirigeais un zoo . .Hommes, femmes, ensanglantés, bousillés, écorchés, malmenés, massacre. Combien de comédiens as-tu cassé ? Humilié ? Comment as-tu pu faire ça ? Comment, as-tu pu en arriver là ?

Il a fini la bouteille de calva.

-J’ai été acclamé comme jamais tu ne l’as été. Et tu as traversé la France entière pour me dire ça ?Je veux comprendre pourquoi tu es venu Antoine… Pour remuer le passé ?Mon pauvre Antoine tu t’es enfermé tout seul dans un musée poussiéreux avec la petite photo de Jean Vilar dans la Cour d’honneur . L’époque a changé.

-Moi pas .

-Mon pauvre Antoine .

-Ne me touche pas !Je ne suis pas pauvre.

– Je voulais juste te passer la main dans les cheveux.

-Ne me touche pas !Nous ne sommes plus au dortoir.

-Tu es resté dans un musée ,le musée de notre jeunesse. .

– Je suis resté fidèle.

– Combien d’années Antoine tu as traîné ton échec? Tu joues toujours Giraudoux?Il est amer de vieillir Antoine.

Nous avons marché vers la plage.  

-Tu projetais les comédiens contre les murs. Comment as-tu pu faire ça ? Comment, as-tu pu en arriver là ?

-Le public m’a suivi. Toi, il t’a lâché. Sauf quelques syndicalistes dans une salle paroissiale mal chauffée..

La petite petite frange blanche d’écume s’étirait sur l’horizon. J’ai vu une aigrette s’envoler comme un mouchoir blanc qui s’envole.

– Les prochaines générations Bertrand ne te pardonneront pas ce massacre.

Là, je me suis écarté du sentier Je suis allé vers le plus ouvert de la baie.Je revoyais nos deux vélos de lycéens en plein vent.

-Ta dernière mise en scène, Antoine, c’était quand ?

-A Ivry. En Mars 1995

-C’était quelle pièce déjà ?

– » La Locandiera ».Goldoni.

– Je m’en souviens .Celle qui jouait la Locandiera était une petite brunette piquante.

– Ne te moque pas Bertrand.Tu ne devrais pas.

La pluie arrivait à l’horizon, un rideau gris évoluait vers la baie.

-J’ai réservé une bonne table Saint-Malo.Le Cottage. Une des meilleures tables.Deux étoiles au Michelin. On va passer un excellent moment. Le Saint-Pierre, c’est toujours ton poisson préféré ?

Ils ont un Quincy fantastique. J’ai réservé une table devant la baie. Tu verras le crépuscule sur la mer.

En montant dans sa Volvo, il m’a dit :

-Tu m’expliqueras comment on construit un lit à baldaquin. .

2 réflexions sur “Le Prieuré

  1. Est-ce significatif que dans votre seconde photographie le ciel écrasât ainsi la campagne? C’est cher un restaurant deux étoiles, votre héro a les moyens! Texte nostalgique et qui prend son temps. Pour la lecture, oui! – Bonne soirée à vous.

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