L’extravagant Stendhal dans le salon de Madame Ancelot

C’est intéressant le rôle de l’exubérante et généreuse Madame Ancelot dans un des pires moments de la vie de Stendhal .Nous sommes en 1827. Année difficile pour lui , car les états autrichiens , et Monsieur de Metternich détestent ce voltairien bonapartiste , ils l’ expulsent d’Italie .Retour à Paris en 1828, avec encore le cœur glacé de son amour si malheureux avec la milanaise Mathilde Dembowski. Il n‘a pas d’argent, et pas le moral, il dessine sans cesse des pistolets dans les marges ses carnets ce qui veut dire « pensées de suicide ». Il a peur de vieillir et donc rédige des testaments un peu idiots car il n’a pas grand-chose à léguer à part quelques paires de bottes. Il note peu de choses dans son journal. Paris lui paraît laid.Il passe ses soirées dans les salons, le dimanche chez M. de Tracy, le mercredi chez le baron Gerard, et le mardi il se rend chez Mme Ancelot, qu’il a connu en 1825. Mme Ancelot est l’épouse du poète et dramaturge fade Arsène Ancelot. C’est un salon de bon ton, qui rassemble ce que déteste Stendhal : des dévots, des royalistes, et légitimistes de tous poils. Mais surtout, le salon est un tremplin pour se faire élire à l’académie française(ce qui n’intéresse pas Stendhal) . Dans ce salon on y rencontre Chateaubriand, Cuvier, l’actrice Rachel, et surtout il retrouve son vieil ami, son compagnon Adolphe de Mareste, homme plein d’esprit, moqueur, rigoureux ,positif, fidèle et qui surtout l’initie à la politique. C’est lui qui tenait Stendhal au courant de la vie parisienne, par de multiples lettres, quand ce dernier vivait exalté à Milan. C’est lui qui ramène un peu Stendhal sur terre quand ses amours et ses idées politiques l’égarent vers de pures chimères. Il est à noter que la correspondance Mareste-Stendhal, est excellente,c’est le Réaliste Mareste politique contre le Romantique fougueux italianisant Henry Beyle.

Alfred de Musset dessine Stendhal dansant dans une auberge des bords du Rhône

Le paradoxe de Stendhal , c’est qu’il tient à fréquenter ceux qu’il n’aime pas, pour les séduire ou les choquer. enfin, il DOIT se faire remarquer d’une manière ou d’une autre. Et même dans un salon où ses idées politiques triomphent,  comme celui de Tracy, salon de l’opposition libérale dont il est proche, il ne peut s’empêcher de multiplier les paradoxes. Pour Stendhal , opposants comme partisans il les considère tous comme trop mous. Il me fait penser à notre Jean-Luc Mélenchon l’ Insoumis pénétrant dans un salon occupé par des Jean d’Ormesson. . Radical, extrémiste, Stendhal affirme à son ami Mareste que « rien ne vaut les bonnes injures »… .

Revenons à Madame Ancelot.

Elle avait lu et aimé « De l’amour » ,ce curieux traité du sentiment amoureux, dans lequel Stendhal classe les sentiments avec le soin minutieux d’un herboriste .c’est dans cet essai qu’il développe la théorie de la « cristallisation », devenue célèbre, en affirmant que l’imagination qui s’emballe transfigure l’être aimé et le pare de toutes les vertus ,le rend unique, et l’illumine comme on décore un sapin de noël avec des guirlandes lumineuses. Virginie Ancelot était assez belle, bien en chair , gaie, un peu naïve, généreuse. Elle tenait beaucoup à avoir cet original dans son salon pour pimenter la soirée.

Se sentant protégé par cette femme, Stendhal ne se prive pas d ‘en abuser. Il multiplie les numéros de bouffon , va parfois jusqu’au grotesque. Un soir ,parmi les beaux académiciens, il se déguise en paysan, avec un bonnet de coton, parle mal avec un accent terroir et se fait passer pour « César Bombet, fournisseur aux armées ». il se conduit comme un vrai plouc. D’après les témoins de ce soir-là, il s’abandonne et improvise un monologue hilarant, et jouant à merveille le rôle de « paysan du Danube » obtus , réussissant le numéro du crétin satisfait parmi ces académiciens ou candidats conformistes .Ne jamais oublier que Stendhal s’est toujours cru un homme de théâtre et rêvait de devenir le Molière de sa génération.

Dans la journée, donc, Stendhal toujours en proie à des coups de déprime, cherche un emploi, le soir il court les salons. Son impertinence, ses blagues douteuses (surtout après minuit et pas mal de punchs) ses saillies, ses sarcasmes, ses paradoxes, ses histoires lestes, amusent quelques-uns mais choquent les autres.

Le fin Stendhalien Michel Crouzet dans sa biographie « Stendhal ou Monsieur moi même »note avec finesse : «  « A Paris ,il était tout de même toujours mal à l’aise ; guindé ou trop vif. Il n’avait pas de semblables, il n’était jamais lié .Il attirait et repoussait ; partout où il est passé il a laissé ce sillage de scandales(…)Les tristes et les ennuyeux étaient ses ennemis naturels et ses victimes ; cela faisait beaucoup de monde. Il ne leur passait rien et ne cédait à personne. »

Il passe à la moulinette de ses sarcasmes les auteurs à la mode, les pièces de théâtre à succès, les poètes « pour femmes de chambre ».Il est péremptoire, insolent, versatile , fier de ses formules. Il voit des sots partout. Virginie Ancelot aime cet extravagant car elle devine les peines de cœur. A38 ans, elle n’avait plus -selon les témoins- tout à fait la grâce qui l’avait rendu très désirable quelques années auparavant. Stendhal lui trouvait « une belle gorge » et cette punaise de Mérimée parlait des « calebasses sur la poitrine ».

Chaque mardi, elle supportait avec bonne humeur dans son salon ce bonimenteur de Stendhal alors que ses traits d’esprit blessaient ou choquaient certains invités de marque. Par exemple Stendhal se moquait régulièrement de Victor Hugo. Virginie lu écrivit des lettres pour demander à son invité turbulent de cesser ce jeu de massacre qui risquait de vider son salon.

Esquisses parisiennes” by Henri Monnier

C’est chez madame Ancelot que Stendhal fit a connaissance du très intelligent et fidèle Victor Jacquemont, qu’il fréquenta Sutton Sharpe. Ils devaient tous jouer un rôle important dans la vie de Stendhal.

A noter aussi que l’année suivante, Stendhal complètement épris d’Alberte de Rubempré, mais qui n’arrivait pas à ses fins, eut l’idée de provoquer la jalousie de cette Alberte .Il se mit alors à faire la cour à Mme Ancelot. Celle-ci, surprise, troublée de cette attention si soudaine, flattée sans doute, ne comprit pas non plus la volte-face si soudaine de Stendhal qui l’abandonna aussi soudainement, car son stratagème avait en partie réussi. Stendhal -c’est son côté comte Mosca – s’était servi d’elle cruellement. Bien que choquée, madame Ancelot ne lui en tint pas rigueur . Les deux restèrent amis jusqu’à la mort de Stendhal. Elle vécut longtemps et écrivit des romans.

Manuscrit de Stendhal avec dessin

Je ne résiste pas à donner un extrait d’une lettre du premier janvier 1831, alors qu’il s’ennuie à Trieste .N’oublions pas que « Le Rouge et le Noir » est paru  n mois et demi plus tôt.

Stendhal écrit à Mme Ancelot :

 »Hélas, Madame, je meurs d’ennui et de froid. (..) Je ne sais si je resterai. Je ne lis que « La Quotidienne » et « La Gazette ». Ce régime me rend maigre. »

Puis il fait une allusion à son comportement à Paris, dans son salon, sous forme de remords : » Pour être digne et ne pas me perdre, comme il m’était arrivé à Paris, je ne me permets plus la moindre plaisanterie. . Je suis moral et vrai comme Télémaque. Aussi l’on me respecte. Grand Dieu, quel plat siècle. Et bien digne de tout l’ennui qu’il ressent et qu’il transpire. Je touche ici à la barbarie. J’ai loué une petite maison de campagne qui a six pièces grandes, à elle six comme votre chambre à coucher. Elles n’ ont d’agréable que cette ressemblance. Là, je vis au milieu de paysans qui ne connaissent qu’une religion, celle de l’argent

Enfin, ces dernières phrases qui laissent vraiment rêveur : »Je n’ai su qu’il y a huit jours l’apparition du Rouge(son roman « Le Rouge et le Noir » ) . Dites-moi bonnement tout le mal que vous pensez de ce plat ouvrage, non conforme aux règles académiques, et, malgré cela, peut-être ennuyeux. Écrivez moi une fois par mois. »

Il signe sa lettre « Champagne ».

Il quittera Trieste le 31 mars, chassé par Metternich, pour le port de Civita-Vecchia, où il s’ennuiera, consul, à comptabiliser les arrivées et départs des bateaux, entouré de mouchards dans ces états du Vatican qui ont des dossiers contre lui et connaissent parfaitement sa haine des dévots et son enthousiasme déplacé pour Napoléon.

10 réflexions sur “L’extravagant Stendhal dans le salon de Madame Ancelot

  1. Roederer, initié en même temps que Stendhal à la loge Sainte Caroline en août 1806 je crois, est un grand ami de Lolot, l’ami de coeur de Stendhal qui, pour une raison que j’ignore, est très largement oublié des biographies de Stendhal, à tort, car si Mareste est l’ami de tête de Stendhal, Lolot est son ami de coeur (cf. Souvenirs d’égotisme, la tournée des bordels à Paris et Londres tous les trois). Lolot, franc-maçon lui-même initié la même année mais dans une autre loge, les Frères Discrets à Charleville, est un personnage absolument fascinant. Il connaît Roederer, car ils sont tous deux actionnaires des verreries de Monthermé. Lolot est également l’un des principaux actionnaires de Baccarat, au capital de laquelle il fera d’ailleurs entrer Mareste pour 5%. Lolot est immensément riche. Il a pour marraine une aïeule d’Arthur Rimbaud, une Lemoine de Méry au sud de Roche en Ardennes dans le Vouzinois, et il habitait comme Rimbaud (mais 30 ans avant lui), quai de la Madeleine à Charleville, où il avait son château. « Le seul Français dans le château duquel je me réjouis d’aller passer quinze jours », ou qch d’approchant sous la plume de Stendhal dans Souvenirs d’égotisme. Une excursion à la mode en ce temps à Charleville est l’écart… de Sorel. Vers la fin des années 1830, Roederer présente à Lolot une nièce du père Enfantin (le saint-simonien deuxième manière… ou troisième) : il en tombe amoureux, mais il a 60 ans, la nièce 22, et il se doute qu’il a la syphilis. Lolot fera donc épouser cette femme par son neveu Joseph Paquet, et il considérera les enfants issus du mariage, Isabelle et Maurice, comme les siens. Gros procès retentissant au moment du décès de Lolot en 1843, car il fait un leg énorme à cette nièce Enfantin, et la famille le conteste. L’avocat Crémieux, pas encore ministre, défendra la nièce. Stendhal était mort deux ans plus tôt, mais Mareste témoignera pour la nièce au procès. Lolot meurt fou de la syphilis. Après l’affaire Berthet qui avait tant inspiré le Rouge, l’affaire Lolot s’étalait dans la presse nationale, mais Stendhal n’était plus là pour en faire un tout un roman…

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  2. Roederer avait choisi d’être tiré ( je ne blague pas!) a peu d’exemplaires, de sorte qu’il existe un effet-Roederer sur le prix de ses volumes, vu leur rareté. Ce qui est intéressant , c’est que c’est un penseur de la Restauration de tendance plutôt libérale . Pas souvenir qu’il se soit beaucoup préoccupé des Dames dans ses écrits.. Mais on peut être liberal et déplorer que à l’époque. Excusez mon bavardage. MC

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  3. Après une nuit de sommeil et les amis envolés, je peux relire ce matin que les amis de Stendhal lui ont écrit à l’époque après avoir lu de près « Le rouge et le noir ».
    Il y a une lettre amusante du Comte Roederer(lui même écrivain) que Stendhal avait connu chez les Daru, du temps où il était dans l’armée. Voici ce que lui écrit ce comte après lui avait tartiné pas mal de compliments sur l’observation des mœurs politiques du règne de Charles X décrits dans le roman et surtout sur l’emprise du parti prêtre.
     » Tout occupé de la gravité des objets politiques, vous avez négligé (et peut-être à dessein) les intérêts des femmes que vous avez mise en scène. Vous n’avez fait que peu de frais pour sauver leur pudeur et leur honnêteté des atteintes que votre héros, contre l’usage, leur porte plus que lestement. Il me semble qu’on aura vu avec quelque plaisir comment un apprenti jésuite se rend maître d’une honnête femme et d’une honnête fille. Votre héros sent un peu le hussard de Bonaparte avec les dames .Il escalade et c ‘est tout ce qu’il lui faut. Peut-être est-ce ainsi que l’auteur en use, excusez cette supposition je ne crois pas impossible de prouver que c’est la bonne manière. Mais l’habitude fait désirer autre chose dans un roman, et même dans l’histoire. »

    Roederer signe: « Agréez, Monsieur, ma reconnaissance et la haute considération dont je suis pénétré pour votre talent. »

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  4. Que pense Virginie Ancelot après sa lecture de « Le rouge et le noir »? Je n’ai pas trouvé de grande lettre qui exprime ça. Ca doit pourtant bien exister quelque part mais je n’ai pas trouvé.. En revanche, on sait par la lettre du 1° mars 1831 de Stendhal , qu’elle a dû lui demander si il avait eu envie de monter à sa fenêtre par une échelle. « Réponse : « Grand Dieu! Est-ce que j’ai jamais monté à votre fenêtre par une échelle? Je l’ai souvent désiré sans doute, mais enfin, je vous en conjure devant Dieu, est-ce que j’ai jamais eu cette audace? On craint tout, on croit tout quand on bâille si loin de vous; de grâce dittes(sic) moi si vous êtes piquée comme Mathilde ou comme Rênal. »Petit détail, il parle de son roman dans cette lettre comme d’une « rapsodie »..
    Dans d’autres lettres de cette époque, on est frappé par le fait qu’il s’attarde peu sur la réception de son roman qui pourtant fait causer dans les salons à Paris…et dans la presse Car ce roman intrigue, interpelle, c’est le roman à la mode et son héros Julien Sorel devient le personnage dont on parle et qui caractérise -croit on- la nouvelle génération de jeunes loups.. Jules Janin le grand critique parle de Stendhal  » cet observateur à froid, railleur  » qui est avant tout un « flétrisseur d’illusions ». Dans le journal « Le Temps », le roman est « noir jusqu’au lugubre », on pense que c’est écrit par Musset.. .L’ éditeur Levavasseur(qui a oublié de régler à Stendhal les 900 francs qu’il lui doit!..) lui écrit que le succès du roman est « pyramidal ». Il est évident qu’il y a un engouement et une vraie curiosité et un parfum de scandale. Pas mal de lectrices étaient effrayées par la conduite de Julien et par celle de Mathilde de la Môle…. En lisant les lettres de Stendhal de cette époque j’ai le curieux le sentiment que Stendhal ne saisit pas bien ce qui se passe à Paris, lui qui est à Trieste (ou bien par pudeur, il ne veut pas s’attarder) car il n’y a aucun triomphalisme jamais chez lui à cette époque mais des doutes… Il est soucieux surtout de la tournure que prend sa si difficile carrière dans une administration royale qui ne l’aime pas .. et sa nomination dans les états du Vatican l’inquiète.. Plusieurs lettres à son ami Adolphe de Mareste montrent surtout Stendhal singulièrement en retrait de la « réussite » de son roman, mais c’est difficile de savoir ce qu’il met sous ce terme de « réussite » .Il a parfois mis en évidence les défauts de son livre. Par « réussite », faut-il comprendre réussite dans l’opinion? je ne sais pas trop. Il faudrait relire beaucoup de lettres ,pas le temps de relire les volumes pleiade….et je dois faire la cuisine pour les amis + paresse automnale …+ je ne sais quoi d’autre..
    : »

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  5. On peut signaler que Madame Ancelot est aussi photographiée en tête de son Histoire des Salons de Paris. Une photo sépia. On peut aussi rappeler le distique selon lequel, dans ce couple, «  la femme enfantait quelque chose, Quand le mari n’engendrait pas » Que dit-elle du Rouge? ou de tout autre roman stendhalien ? Bien à vous. MC

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  6. Billet très agréable à lire sur cet auteur attachant.
    Un homme un peu perdu dans un nouveau monde politique, une société ressemblant à un jardin zoologique aux grilles aussi fermées que les cages des animaux savants qu’il côtoie sans peine.

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  7. Stendhal s’est toujours senti italien dés qu’il est arrivé jeune dans ce pays à la suite des victoires des soldats de Bonaparte, et précisement c’est à Milan qu’il a découvert l’opera et les italiennes. « Milanais », c’est le nom qu’il voulait qu’on inscrive sur sa tombe…ce fut une période heureuse, et « exaltante » et c’est à Paris sous la Restauration, qu’il se sentit exilé, méprisé, en trop, « un demi solde « comme beaucoup de ceux qui servirent Napoleon et ne le trahirent pas.

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