Ses poèmes ? Oubliés . Son théâtre ? Plus jamais joué après avoir été souvent attaqué . On ne monte plus les pièces farfelues de ce colosse en pardessus qui suçotait son crayon dans les bistrots parisiens.. Il débuta chroniqueur au « Réveil d’Antibes » découvrit Paris en 1924(il a 25 ans) et travaille au « Petit Parisien », rubrique faits divers, critique de cinéma, enquêteur tous terrains, raconteur de crimes en tous genres. Là il découvre le théâtre de banlieue, ring de pugilats sanglants, les cadavres manipulés avec des gants de caoutchouc, les filles étranglées dans des WC, le vocabulaire fleuri des livreurs, ceux qui règlent leurs divergences d’opinion à coup de rasoir tandis que des fillettes jouent à la marelle de l ‘autre coté de la vitre. Il déambule parmi les flics, les bus, les poissonneries, prend l’apéro avec les grévistes de 36 aux usines Renault ; il écoute les vantardises et le blabla des types bourrés jusqu’au goulot. Il voit l’eau des cuvettes, le sang des assassinés, les bras nus des amants qui se cachent derrière un gazomètre, ces zones de misère vers le quai de javel qui frappèrent si fort Jacques Prévert, mais chez lui des escadrons passent dans le soleilles, derrière les percolateurs , le patron rêve de marquises XVIII°, soudain le ciel d’Antibes survient et lui fait humer une odeur brulée de café, tandis des femmes nues se prélassent sous des dattiers. Il écrit souvent la nuit, parfois une pièce entière, il ouvre un cahier et expose les aventures du bandit Corse Spada guillotiné en 1934 et regarde la neige tomber devant le chalet savoyard où il est allé passer un noël. Il voit tout, rêve tout, d’une belle femme aux cheveux lustrés aux bibelots du Passage Choiseul. Son étonnement ne s ‘use jamais devant la bête humaine. Méfiance. Il doute. Il ne croit pas à l’impérieux sentiment de véracité qui possède l’historien.il est plus prophétique, voyant, pythie. Il devine l’univers entier dans les lèvres de la Caissière du Grand café. Il calligraphie une sourde angoisse que la jubilation naturelle de sa prose ne cache jamais complètement.

Il cherche la clé du monde, avec une naïveté proche de celle du douanier Rousseau. Les saisons passent le long des rues et mélange l’émerveillement et ula mélancolie.. Ce qu’évoquent les plaques des rues, dans chaque arrondissement, le fait jubiler, depuis l’assassinat du Duc de Guise jusqu’à Renée Coraille, grande femme blonde qui chantait du Lulli quand il pleuvait des bombes sur Boulogne-Billancourt. Bref l’épaisseur de la vie le malaxe, le harcèle, l’éblouit, le déconcerte, l’inquiète , sentant l des odeurs sauvages dans ces êtres humains qui se baladent en foule sur les Grands Boulevards. Le Paris populaire le questionne car il a trop suivi pour « le petit parisien » ces chiens écrasés qui lui permettent de saisir l’insolite brutal de ses contemporains sous le folklore facile des faubourgs.
.
Il note tout en rustique entier, naturel devant l’improbable: les désirs, les jalousies, les amours vaches, les pétages de plomb imbéciles, les confidences d’un flic en gabardine, lui assis devant un Vittel Cassis tandis qu’à la table voisine, on déguste une tête de veau ravigote.

Pour revenir à son théâtre, il est définitivement oublié pour cause d’ivresse verbale et de préciosité,de logorrhée, pour cause d’invraisemblances et de fantaisie louche car son désir profond, il l’avoue, c’est de noter tout absolument tout, de fouiller avec toutes les fanfares des dictionnaires ce qui se passe dans un train de banlieue plein avec »la chair humaine, vagins, fressures, aponévroses,trijumeaux, dans ses robes, ses pantalons, ses vestons, ses manteaux, serrés, jacassante, bienheureuse.. »(extrait de « La Nâ »)…
Qui lit aujourd’hui « Quoat-Quoat » de 1945 ? ou « Le mal court »de 1946 ? ou « Le Cavalier Seul » ? Et même « La fourmi dans le corps » ? Elle entra au répertoire de la comédie française en 1962 et malgré la sensualité de l’écriture, la pièce est tombée ,elle aussi, dans l’oubli. Je ne résiste pas au plaisir de citer un extrait de la critique parue dans « Le monde » à la Générale de la pièce :
« Avec l’autorité et l’intransigeance du dépit, une vieille fille se fait chanoinesse au couvent de Remiremont pour la seule joie d’en chasser les abeilles mondaines qui, comme souvent au dix-septième siècle, distraient les pieuses fourmis de leur contemplation. Mais par la grâce d’un enfant recueilli et d’un officier de passage, l’amazone découvre bientôt l’amour terrestre, plus moral finalement que sa rigueur de vierge rance, puisqu’il lui donne la force d’adopter un monstre et de convertir le grand Turenne à la non-violence…

Sous la caution d’un fond de chronique vraie, Audiberti exalte une fois de plus sa confiance dans la libre charité du ventre. Comme ses sœurs Alarica, Jeannette, la Hobereaute et la Logeuse, la chanoinesse sanctifiée par l’hystérie atteste que l’âme procède du corps, que le » bien court » avec le mal dans les veines de la création, et qu’aimer c’est d’abord aller au devant de la vie de tout son instinct .
Selon son habitude, l’auteur démontre moins ce credo sensualiste qu’il ne prêche d’exemple. De même que ses héros se grisent des mélanges de l’existence, son style constitue un hymne à l’ébriété du langage, meilleur et pire confondus. Improvisation prolifique, grouillante, effervescente, turgescente, jubilante, où les images, les rythmes et jusqu’aux consonances imitent follement le kaléidoscope de la pensée et les saccades de la vie.
Cela passe, en brisures imprévisibles, de la métaphore baroque digne de Villiers, de Claudel ou de Lautréamont au calembour d’almanach Vermot ou armes et cycles indifféremment. «
Cette critique donne une idée exacte de ce qui déconcertait le spectateur d’avant et après-guerre: fariboles mystificatrices, jongleries allègres,railleries , calembours, humour noir, désinvolture religieuse et vision historique surréaliste, réminiscences littéraires impossibles à déchiffrer pour le premier venu.Trop de surréalisme dans l’air. Le spectateur sort déconcerté de la salle : ce feu verbal manque de sens clair , d’une raison, d’un plan, d’une conviction,d’une morale,d’une cohérence, tout se déroule dans une apesanteur et des associations d idées incongrues-souvent dansantes- et comme le dit l’auteur : « tout ce beurre humain,plein de cheveux, déborde ma tartine. »

Boris Vian, Jean Cocteau, Paul Valery, Jean Giono, Mandiargues, François Truffaut, défendirent cet inclassable .
C’est dans les romans qu’Audiberti donne sa pleine mesure et se déchaîne.
Il étale ses hantises : conflit du Bien et du Mal, interrogations sur la souffrance et le Pourquoi de l’Espèce Humaine errant vers on ne sait quoi. L’amour devient « des tonnes de semence » car la question érotique le tourmente. « La chair elle-même,la peau, la surface de la conscience et de l’intelligence, la peau de chair m’apparaissait d’un drap si luxueux, d’un si précieux satin,que j’avais envie qu’on la déboutonnât et même qu’on l’enlevât comme on faisait pour les manteaux de fourrure. »
Certitude audibertienne : la femme est magique, céleste, splendide,mexicaine, grise, débordante, explosante fixe, louve, souveraine,consolatrice,perverse, que sais-je.., L’humour si décalé de l’écrivain tempère son pessimisme métaphysique et physique (la laideur, comme chez Hugo, le fascine) , sentiment qu’il exprima dans un petit traité nommé « l’abhumanisme. » qui nous avertit que « l’homme doit accepter de perdre de vue qu’il est le centre de l’univers.
je vous donne un conseil : ne résistez pas au torrent verbal de cet écrivain, lâchez tout, abandonnez vous à électricité des phrases , c’est une haute mer bariolée . Leur cargaison d’images ne peuvent se comparer qu’à la tambouille océanique et verbale de son maître Hugo.
J’ai mes livres préférés: « Marie Dubois »,le plus tendre.. émouvant… » ou « Les tombeaux ferment mal », le plus désolé..
Pour ceux qui n’ont rien lu de lui, une bonne initiation je conseille « Le maître de Milan » de 1950 ; avec des italiennes de Milan aux formes généreuses..C’est le le récit le plus discipliné de ce grand baroque . Pages poétiques, déviations fantasques à partir d’un rien , une rue, un couloir d’hôtel , une chambre , un souvenir d’enfance, un chemisier rayé rose et vert, avec cette perpétuelle obsession de la chair convoitée qui culmine dans plusieurs scènes dignes du meilleur Bunuel à propos d’une belle jeune femme unijambiste qui ensorcelle les vieux.

Mais le plus émouvant et discret reste « Dimanche m’attend.. » rédigé en 1963-64 lorsqu’il apprit par son médecin qu’il n’avait que peu de mois à vivre .Que fait-il alors ? Il flâne dans Paris,les églises, les cinémas,les passages, les quais, les parcs, suit les belles passantes, les ruelles à pigeons. Il médite , enjoué, parfois un peu las, sur les drames ou les bonheurs insoupçonnés derrière les façades d’immeubles, et tout ce ragoût de pensées intérieures confuses, d’impressions qui vous mêle aux arbres, aux vitrines, à vos parents disparus, à vos amis partis , à des épisodes oubliés.La promenade parisienne devient un parcours initiatique pour comprendre davantage son passé et s’ouvrir davantage à l’au-delà et aux troublantes questions que pose le néant. La ville prend des teintes un peu fanées , comme si l’écrivain visitait la cale d’un vieux bateau aimé, une maison de famille avant que les déménageurs embarquent tout dans des cartons,sans ménagement.
Il revoit donc cette ville comme un tendre muséum : les gares l’hiver et ses cafés aux vitres pleines de buée, l’hôtel Meurisse, » ses plafonds de cristal et ses fauteuils en fruits confits ».., les bancs du Palais Royal, le parc Monceau.Il se souvient d’Antibes et de son père,maçon, de ses amis de la NRF, de Gide à Paulhan,de Drieu ou de Marcel Arland, du catéchisme, quand il papotait avec son ange gardien, d’une de ses filles qui prend l’avion pour Bordeaux, des visages familiers que le temps a creusé, durci ou effacé . Il prend le bus 47, visite le marché de l’avenue Blanqui :»caleçons, articles de ménage, bretelles, décapants, combinaison, dentifrice, rognons de porcs,tripes madères, avec l’appétit touristique qui vous vient de vous enfoncer dans le pittoresque des souks. » Il aime la Place d’Italie et ses Pauwlaunias. »
Il conclut, apaisé : »cette année, nous ne verrons pas fleurir ces beaux arbres horizontaux. »

.
Vous êtes un audibertien convaincu. Vous savez lire cet auteur protéiforme, qui parle tant de langues essentielles.
J’aimeJ’aime
Vous avez saisi des tendances profondes de l’oeuvre de mon grand-père, et vous défendez cette langue unique avec une joie communicative (et un style très enlevé, très riche à son tour). Notre association d’amis de Jacques Audiberti, ma mère Marie-Louise Audiberti et moi-même aimerions beaucoup vous rencontrer. Personnellement je ne pense pas que « Le mal court » ou « Le cavalier seul » aient vraiment vieilli, voyez qu’il y a matière à échanger! Bravo pour votre conseil de lire d’abord « Marie Dubois » ou « Le maître de Milan », je suis comme vous…
Amicalement
Laurent Ponty
J’aimeAimé par 1 personne
Je préfère ses romans fous qu il disait être Mexicains….
J’aimeJ’aime
Je suis en train de lire « Le mal court ». Pour l’instant, c’est rigolo. Romans à explorer plus tard (?)
J’aimeJ’aime
Oui, son théâtre a vieilli, pas ses romans.
J’aimeJ’aime
C’est simple : tout y tombait à plat!
J’aimeJ’aime
Je me souviens d’un recueil de poèmes qui m’avait séduit (une Genèse?) et d’un Mal Court qui m’avait ennuyé, mais ennuyé, pourtant avec Juliette Carré. MC
J’aimeJ’aime
Bon, décidément ns ne sommes jamais d’accord, Soleil Vert ; ce n’est pas grave. (« Parcouru » fournirait peut-être ici un début d’explication, comme « wiki » là-bas).
Je vs proposerais bien d’aller voir à la fin du même recueil « Martyrs » (à partir d’un de ces faits divers auxquels Paul Edel a fait allusion), moins déroutant — mais vs n’avez peut-être plus le livre & apparemment on ne trouve en ligne qu’une version ratiboisée & mal disposée.
P.E. a peut-être cela ds ses archives (il me semble que je l’avais recopié lors d’un précédent échange ; plus l’énergie ni l’envie).
Allez, un sourire malgré le thème de la mort.
On croirait qu’Audiberti a pensé à vs & qu’il vs le dédicace :
« je souffre d’approuver lorsque j’y participe
l’antre où roi l’on pénètre et plat du jour l’on sort. »
(« Avenir » ds Ange aux entrailles)
J’aimeJ’aime
Comment dire ? Des délires rimés, l’esprit de Queneau. Boileau disait ‘La rime est une esclave et ne doit qu’obéir ». Chez Audiberti c’est l’inverse, la rime commande au sens. Dans les chansons c’est un signe de pauvreté, pour le poète un tremplin :
À l’épine où la guérilla
Suspend d’atroces amygdales,
et dans le commissariat
pleins de drus et chauves scandales, …
J’aimeJ’aime
Et alors ?
J’aimeJ’aime
Pendant la période boulimique poétique de mes 20-25 ans, j’avais parcouru Race des hommes.
J’aimeJ’aime
Entièrement d’accord, cela honorerait la maison G. — mais du souhaitable au probable je crains qu’il n’y ait en l’occurrence un gouffre.
J’aimeJ’aime
Merci pour votre commentaire.je me disais que la collection La Pléiade aurait dû l inscrire depuis longtemps !
J’aimeJ’aime
Merci de ns parler à nouveau d’Audiberti romancier & poète, merveilleux, inventif, torrentiel, bouleversant. L’éblouissement qu’a été pour moi Abraxas…
Avec des réserves souterraines de puissance noire ravageuse aussi (comme chez le gentil, le timide & gourmand Loup-Clair ds Marie Dubois), voir les contrastes du roman Carnage (le titre l’indiquait, certes…)
Comment, pourquoi un tel écrivain, une telle écriture ne sont-ils pas révérés ?
Parce que ses romans ne sont pas « booktubables », n’étant pas réductibles à une petite anecdote ou une posture confortable ?
Parce qu’on ne peut pas pérorer, faire la roue, faire l’intéressant(e) autour de textes tellement plus riches & talentueux que tt ce qu’on pourrait en dire ? Trop débordant, trop unique, sui generis ?
Parce que si tt le monde les lisait la comparaison serait si écrasante que plus personne n’achèterait la production qu’on veut ns fourguer ?
(À la limite, ce seraient des explications « optimistes » — si c’est parce que personne ne perçoit ou n’est en mesure d’apprécier la différence, on est foutus.)
J’aimeAimé par 1 personne