L’ancien café du port se trouvait à l’extrémité de la presqu’île au milieu de quelques maisons de granit, toutes avec un jardinet et une barrière blanche ou bleue. Ce soir là, j’avais invité quelques amis. En cette fin d’été nous étions installés sur la terrasse qui dominait la baie. La marée était de 102, des vagues explosaient sur les rochers en contre-bas . Parfois une rafale de vent faisait vaciller les flammes des photophores.

Nous en étions tous à ce moment où le silence des invités repus s’installe alors que nous goûtions un Calvados hors d’âge venant du Domfrontais .Sur les deux tables de jardin rapprochées , dans des plats en inox subsistaient des carcasses de tourteaux. Dans un saladier il y avait un reste de salade de pommes de terre et d’encornet.Les coquilles d’huîtres se mêlaient aux débris calcaires de pattes d’araignées. Sans compter le fatras d’outils métalliques à l’aspect chirurgical:casse- noisettes piquetés de rouille , piques à bigorneaux, fourchettes à huîtres.
Querlin et Bernard étaient presque assoupis après s’être chamaillés longuement pour savoir si la vie était brève ou longue. Bernard ,péremptoire avait clos la discussion en déclarant :
« Elle est si longue notre vie que l’on perd tout vrai souvenir de notre enfance et de notre adolescence. «
Et chacun avait piqué du nez dans son assiette. Élisabeth remarqua qu’il y avait toujours beaucoup de papillons sur la presqu’île, même le soir . Bernard, les lunettes à la Schubert sur le front tapa sur la table avec son poing.
« Tu sais comme moi que les spectateurs attentifs et cultivés sont de plus en plus rares. Il ne faut pas se voiler la face.Merde. J’ai envie de foutre une grenade sous le cul des gens à chaque générale. Les jeunes générations ouvrent leurs portables en pleine représentation ! Les vieux continuent leurs parlotes, putain. «
Je crois que c’est Nadine qui murmura avec un brin d’agacement « Oui, c’était mieux avant !.. tout le monde sait que c’était mieux avant !..Quand on donnait « les Cloches de Corneville » devant des notables qui s’endormaient. »
Nadine et moi guettions ces fragiles lumières de l’autre rive qui s’allumaient et marquaient un hameau dont nous cherchions le nom sans le trouver. .On distinguait encore les ailes du moulin de Craca. Peut-être que là-bas, sur l’autre rive ils s’amusaient vraiment, pensai-je. Nadine me confia :
« Déjà à la Fac Bernard voulait déjà tout faire sauter. »
L’alcool aidant ,la nuit approchante, tout ralentissait, Elisabeth s’endormait. Un visage endormi est une curieuse dalle. f .Le régulier fracas des vagues faiblissait ,l’eau se retirait.L’étendue marine poursuivait son retrait avec des remous.
Nadine soupira : »Par une nuit comme ça, on pourrait danser toute la nuit. » Querlin s’accouda à la balustrade : »Regardez on croirait que l’eau est verglacée
-Verglacée?Non tu veux dire « argentée » ,protesta Bernard. .
-Non, je veux bien dire verglacée . »
Cette dernière remarque continua à planer dans l’air au dessus de nos têtes sans que l’un de nous prononce le moindre mot.Une chauve-souris voletait au niveau des chambres du premier.
Nadine tira sa chaise vers moi .
C’est alors que nous entendîmes grincer le portail de fer. Toutes les têtes se tournèrent vers la gauche de la maison. Dans le halo orangé du lampadaire de la rue apparut une silhouette asse petite massive, blanchâtre,en gandoura ,appuyée sur un béquille .Je reconnus Lucile,cette voisine toujours en bottes et capeline mauve. Elle ne sortait jamais au grand jour ,vivant cloîtrée avec ses chats dans une maison aux persiennes closes . Pas mal de rumeurs malveillantes circulaient sur cette ancienne prof de français . J’avais remarqué qu’une lumière verte brûlait au au premier étage chaque nuit et je me demandais souvent ce qu’elle pouvait bien faire.
On disait dans le village qu’elle avait vécu son enfance au Pakistan , fille de Consul. Ce soir là ses cheveux gris à reflets mauves tombaient en longues mèches raides sur ses joues me faisaient toujours penser à la coiffure de Bonaparte dans le film d’ Abel Gance.
Elle se dirigea vers moi,un peu chancelante et appuyée sur sa béquille
Sa main gauche remonta le long de son visage comme pour exprimer quelque chose.
« Pardon de vous déranger, je peux vous parler un instant ?
-C’est urgent ? »
La voisine me saisit le bras et se serra contre moi.
Elle ajouta :
« S’il vous plaît, un instant ! »
La pression de sa main sur mon bras se fit plus forte.Il y avait un curieux silence de mes amis derrière moi.
« Venez une minute , j’ai quelque chose à vous montrer.. »
Elisabeth se dressa sur son siège, la cafetière à la main et dit :
« Vous voyez,madame, que vous nous dérangez…
…vous voyez bien..nous sommes en train de dîner..
– Je vous le rends… ça ne sera pas long… »
Je fis signe à mes amis de ne pas intervenir. Lucile me serrait le bras de plus en plus fort.Je me laissai guider.
La voisine et moi traversâmes la route qui ressemblait à un ruban noir étincelant.Le vent léger qui venait de la mer portait une fraîcheur humide. Je poussai la petite porte de bois de la demeure et .la porte d’entrée était restée entrouverte sur le couloir.
« Je ne vous dégoûte pas trop ? Vous savez que je suis fière de vous. Je vous ai entendu jouer Liszt.. cet après midi..
-Ce n’était pas moi mais une amie.. »
Je la retins car elle perdait l’équilibre avec sa béquille coincée contre un arrosoir. .
J’attendis qu’elle reprenne sa respiration appuyée sur le chambranle de la porte.
« Vous n’arrivez pas à dormir ? Vous avez des insomnies ? On a fait trop de bruit ? Excusez nous si on a fait du bruit.
-Non ça va. «
Elle ajouta :
« Vous êtes un homme très bon. Vous ressemblez à mon fils.Tellement. .«
Enfin nous pénétrâmes dans le couloir sombre .On était saisi alors une odeur étouffante de poussière, de vieux coussins,de vieux vinaigre éventé. Une espèce d’odeur de grenier surchauffé en été dans ses vieilleries .Ma voisine alluma en tâtonnant le long du mur. Une ampoule nue éclaira ce profond tunnel encombré. Deux vieux fauteuils défoncés, un guéridon avec un lot de médicaments et d’ampoules encombraient le passage.Un poêle d’un ancien modèle était surmonté d’un service a café en porcelaine avec des filets dorés. Les murs étaient tapissés de gravures,de cadres dorés,et surtout de vieilles photos . Une bizarre draperie, avec un entrelacs de fleurs exotiques, était ornée d’un galon d’or qui tombait du plafond ; il y avait énormément de plis en étoile comme si nous étions sous une tente arabe . Un matelas nu dressé contre le mur supportait des pots de confitures vides . Une bouteille de Suze avec un gobelet d’argent jauni (de ceux qu’on offrait jadis à des baptêmes) trônait sur la première marche de l’escalier .Je butais dans un seau à charbon avec des boulets. La main qui me tenaillait le bras était moite .Je sentais que la femme m’épiais, à l’affût du moindre tressaillement. Je sentis sa voix contre mon oreille avec son haleine chargée :
« Ecoute moi ! Tu ne devrais pas fréquenter ces gens.Ils te détestent. Ils t’éloignent de mon fils.Ils ne vous aiment pas. Vire les !»
Je fus stupéfait. Et en même temps, j’étais fasciné par l’immense et inextricable assemblage de vieilles photographies défraîchies, un peu grasses et mal scotchées les unes aux autres. .J’entrevis des femmes noires dénudées ,aux seins lourds, en train de se baigner dans marigot cernés pare une inextricable végétation tropicale ;à coté devant une masure,des veuves accroupies,puis plusieurs hommes alignés sur un gigantesque amas de pierres avec des canotiers, des costumes clairs.L’un brandissait une canne. Plusieurs photographies décolorées révélaient un endroit crayeux saturé de poussièremais t.Il y avait aussi des sortes de felouques,un chamelier devant des roseaux., un gigantesque tete de pierre d’un Dieu poprtant une tiare.
« -C’est l’Égypte ? »

La femme grommela :
« Vire les ! « Puis : « T’as pas l’air de savoir quoi faire de ta vie. »
Ces lieux exotiques et orientaux avaient -ils un rapport direct avec son enfance au Pakistan ?
Je ne sais pas pourquoi mais soudain je me se sentis mal,je manquais d’air, prisonnier d’ un espace confiné avec cette pythie fardée et sa récrimination, elle fantôme perdu parmi ces vieux étés coloniaux,ses linges crados, dans un couloir où le temps ne s’écoulait plus et où ne se promenaient plus que des morts qui s’allongeaiet tout au long du mur dans une perpective d’un temps sans fin ni commencement,avec de grotesques canotiers. C’était un monde funèbre , un monde macabre qui me faisait penser aux fleurs fanées et pourrissantes qu’on trouvait sur des tombes à demi soulevées dans des cimetières à l’abandon sous la pluie,un temps mort, opaque stagnant.
Lucile m’indiqua une petite photo dentelée et racornie.
« Là c’est mon fils. Il vous ressemble. Il a les mêmes traits fins que vous et la même chevelure. »
Je m’approchai et discernai un jeune homme en canotier, le visage blafard,comme légèrement poudré, les sourcils trop bien dessinés, il était encadré de deux jeunes filles visiblement travesties en putains cairotes comme on en voit dans les photographies 1900 un peu coquines. Sur le cliché voisin,on retrouvait ce visage blême un peu à la Harold Lloyd dans ces films muets, ils portait une veste rayée de dandy qui le cambrait. Dans ces ténèbres je découvris d’autre clichés de garçons et filles, fardés, tirant la langue comme pour une représentation théâtrale d’amateurs. Cette voisine inquiétante et trop grasse avait-elle été une de ces jeunes filles ? était-elle parmi ces silhouettes ? Il y avait aussi une photo punaisée,style Studio Harcourt représentant le pianiste Yves Nat.
« -C’est Yves Nat ?
– Il a été l’ amant de ma mère. «
Enfin, je me débarrassais de son étreinte qui me faisait mal au bras. .
– Je dois vous quitter ,mes amis m’attendent !
« Vous ne pouvez pas rester cinq minutes sans bouger ? Sans faire n’importe quoi ? »
Puis elle dit :
« Attendez ,j’ai quelque chose pour vous. »
Elle claudiqua vers le fond du couloir, disparut sous l’escalier et revint en marchant de travers et me mit sous le nez un cube d’un savon de Marseille.
»C’est pour vous ! Mon fils aimait cette odeur. Quand vous vous laverez avec, vous sentirez exactement comme mon fils.
-Mais.. »
Elle me colla le savon dans la main.
« Ne dites pas de bêtises quand vous vous serez lavé une fois avec ce savon, vous serez exactement comme lui.- je vais retrouver mes amis.Ils m’attendent.
–Je croyais que ça vous intéresserait. Voulez vous que je ferme ?
J ‘avais regagné la porte d’entrée avec l’impression d’avoir franchir des épaisseurs touffues.
« Je reviendrai un autre jour.C’est promis !
Elle se tut, resta immobile,puis soudain :
« Je ne suis pas votre bonniche,merde ! »
Je quittai cette maison, en pensant à toutes ces maisons de la presqu’île, aux villages voisins, aux maisons innombrables du port de Paimpol, aux villes entières qui accumulaient autant de vieilles demeures , de maisons désolées, de villas mornes au bout d’un chemin ; je songeais cette palpitation secrète, cette chair du monde qui engendrait et gardait au secret autant de marionnettes paumées, toutes ces ombres vieillissantes, ces épaves irrémédiablement piégées dans leur solitude et leur décrépitude , ces infirmes où ne parviennent plus aucun écho de vivacité ou de légèreté humaine, tous emportées un chaos vertigineux et un inéluctable anéantissement, ils claudiquaient de manière grotesque ,empêtrés, englués , ahuris, exaspérés, dans une débâcles de pensées circulaires, incapables de maîtriser la série de court circuits délabrés et répétitifs de leurs images mentales.
Dehors, je humais le vent frais, au milieu de la route .La nuit transparente et son ciel haut avec quelques fragiles brillances annonçait déjà la limpidité glacée d’un soir d’hiver.
Bien !….
Merci
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Chais pas moi. Z’auraient pu les faire cuire en brochettes au barbecue, avec l’effigie de Sandrine Rousseau.
Les donner à manger aux méduses et la tête aux requins bleus.
Les pendre par les pieds aux argousiers en enregistrant leurs gémissements infâmes.
Leur enduire la plante des pieds de colle Uhu suivie de gros sel marin puis appeler Blanchette, la chèvre de Monsieur Seguin, si éprise de liberté, cette naïve imbécile.
Enfin, y aurait eu moyen de faire durer le plaisir, sadique et à petit feu.
On aurait pu en refaire le récit durant les longues soirées d’hiver.
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Mais brièvement expédiée !
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Suggestion intéressante.
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Hmmmm, il faudrait revoir la fin. Il devient le fils de cette vieille femme.
« Maman que fait-on de ces importuns sur la terrasse ?
-Viens on va s’en débarrasser »
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J’aime bien . MC
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Il a eu bien raison d’y aller. Bien moins d’ennui dans les conversations qu’avec les amis de la presqu’île. Dans les heureux cas, cela se termine comme Harold et Maud.
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Bon vieux moulin de Craca qui n’en peut plus d’avoir brassé l’air des temps anciens et lui aussi figé dans sa galerie cromlech..Lui ne s’invitera plus au banquet de la vie comme osa le faire votre voisine dans une pulsion de revenante
Vous reste t il une crique bretonne à decuuvrir PE ?C’est tout le mal que je nous souhaite
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On s’embarque volontiers sous les bras de cette vieille etalii… Au début, elle est sympa et puis elle devient un brin harpie… On ne sait plus trop ce qu’en pense le narrateur. Aurait-il eu peur de sa foldinguerie agressive pour se débarrasser de son poisseux savon d’alep ?
Cette histoire me rappelle quelque tablée récente sur ma presqu’ile, quand les convive somnolent, avachis d’avoir trop fait bombance… On s’imagine alors être emmené par une main ferme par une vieille voisine intrigante, histoire d’élaborer l’esquisse d’une nouvelle nouvelle, et ne pas perdre la main vagabonde.
Un délice post prandial dont on revient vivant, l’esprit désembrumé des vapeurs sépia et torpides… Que bello !
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