Matinée

Personnages

Ghislaine, soixante ans

Alain, soixante ans

Décor

Une villa en bord de mer ,un matin d’automne .Un salon encombré de livres. Une grande baie ouvre sur la mer.

Alain lit et boit son café . Ghislaine regarde la mer.

Ghislaine L’ été est passé. La mer devient grise.

Alain. Quel soulagement.Trop de monde sur la plage.Tous tatoués.Certains adipeux.

Ghislaine. (silence)La marée est haute , 93, on entend les vagues.

Alain. Toutes ces nuits où on va bien dormir.

Ghislaine. Pendant lesquelles on va bien dormir.Pendant lesquelles ! Enfin, fais un peu attention … Pour un prof et critique littéraire ça la fout mal.

Alain. On dort tellement mieux en vieillissant,on lit tellement mieux, tellement mieux. On comprend tout.

Ghislaine.Les enfants n’ont pas appelé de tout l’été.

Alain. L’absence des enfants a quelque chose de rassurant.

Ghislaine J’ai préparé les trois chambres pour rien. Pour rien.

.

Alain. Nathan et Caroline jouaient au volley, là, devant la maison, avec un curieux type. Et j’ai encore leurs vieilles raquettes de tennis au garage. Avec les masques de plongée. En caoutchouc bleu. (un temps)

Ghislaine. Leur arrivée à Noël dernier n’a pas été tré réussie.

Alain. Le foutoir tu veux dire. . (silence)Arrogants, tous.

Ghislaine. Et cette façon de Caroline de parler de ses « nibards » et de les montrer à son frère comme si c’était deux burgers mayonnaise.

Alain.Caroline ne s’arrange pas. Ce n’est plus notre société, c’est la leur.Ils parlent comme si nous n ‘étions plus là.

Ghislaine. Ses nibards sortis de sa robe.

Alain Ils se foutaient carrément sur la gueule dés que tu avait le dos tourné.Dés que tu étais à la cuisine ils se foutaient sur la gueule.

Ghislaine. Tu as remarqué ? Notre aîné a quelque chose de squelettique depuis un an. Et pourquoi toujours ses lunettes noires ?

Alain. (silence) Je préfère ne pas les voir. Leur absence me rassure.

Ghislaine. Qu’est-ce que tu veux dire..qu’est-ce qui te rassure dans leur absence ?

Alain. Leur présence est déconcertante, elle me met mal à l’aise.Je préfère les imaginer courtois, raisonnables,  attentifs. (silence) Pas la peine de les attendre à la barrière.Ils reviendront pas comme nous les avons aimé.Leurs menottes dans notre main. Leurs petits cartables. (silence), On déjeune avec des étrangers qui ont pris leur nom. Des étrangers mal élevés. Des grandes bringues pieds sur la table. C’est pour ça que je préfère penser à eux quand ils sont absents. Je règle les freins du premier vélo de Caroline. A Noël dernier ils étaient vraiment insupportables à se beurrer la gueule dans le jardin.

Ghislaine. C’est pour ça que tu t’es réfugié dans la lecture ?

Alain. D’après toi ? (il rumine) Comment ça a pu arriver ? Tu as une idée ?


Alain. Ils nagent dans une espèce de chaos médiatique.. Et Nathalie qui en se caressait les siens avec sa serviette. Leurs nibards à table, leurs nibards entre le Quincy et les bouchées à la Reine.

Ghislaine. Il faut tvouer que l’amour, au sens le plus physique, si on y pense sérieusement deux minutes , c’est tout à fait bestial.. bizarre .. Se rentrer l’un dans l’autre… à heure fixe..

Alain. Se rentrer dedans ? Tu ne m ‘as jamais rentré dedans (silence) Qu’estce que tu racontes ?

Ghislaine .Ma langue dans ta bouche. Non ?

Alain. ( silence) C’est différent. Se rentrer dedans..

Quand j’ai voulu faire écouter un lied de Schumann à Nathalie , elle est allée s’envoyer un Campari sur le balcon .

Ghislaine. J’ai vu. Elle est partie avec la bouteille de Campari.

Alain. Nos enfants nous regardent comme si nous étions de vieilles fringues pendus dans une armoire.

Ghislaine. Enfin. c’est normal qu’une certaine distance s’installe entre parents et enfants.Ils sont devenus des adultes .

Alain. Je suis ravi que tu prennes ça comme ça. (il lit) J’ai voulu parler de Tzara avec Nathan. Rien. Il n’a même pas ôté ses lunettes noires pendant deux jours.

Ghislaine. Qu’est-ce que tu lis ?

Alain. « L’éducation de l’oubli « d’Angelo Rinaldi. (un long temps).C’est magnifique.Il écrit magnifiquement. Il a toujours écrit en grand seigneur, Ses articles dans l’Express, ses romans chez Denoel, quels souvenirs. les lettrs qu’il m’envoyait.. tout était.. seigneuriale chez lui . Je découpais ses articles.

Ghislaine. Tu n’as pas toujours dit ça.

Alain. J’ai toujours dit qu’il écrivait magnifiquement. J’étais le premier à déceler son talent chez Denoël quand j’étais au comité de lecture . J’ai parfois contesté le critique littéraire , quelques jugements un peu durs de sa part. Mais quel style Exemplaire. Fidèle à ses valeurs.

Ghislaine. Tu me passeras le roman. C’est un vieux roman ? Un de ses premiers ?

Alain .1974. Grande époque. Il avait.. attends.. 74- né en 40 ..il avait 34 ans La pleine maturité.

Ghsilaine. Comme toi.

Alain. Non. Ma maturité a été plus difficile D’ailleurs je n’en ai pas. Là encore tout le monde ment...(silence) Pas lui. Pas Angelo.

Ghislaine. Ça raconte quoi  cette « éducation de l’oubli » ?

Alain. Une partie de sa vie entre Nice et la Corse. Magnifique.

Ghsilaine;Tu as parfois fait la moue en le lisant.

Alain.Oui, en lisant certains ses articles de critique littéraire.Parfois.parfois. Souvent implacable. Mais rétrospectivement c’est lui qui avait raison. Nous, le reste de la Critique Littéraire, nous étions dans le vaste marigot de l’éloge avachi., du compliment mécanique et pas sincère du tout. Tout le monde se ménage dans ce milieu. Faut encourager les gens à lire, à lire n’importe quoi, voilà notre grande erreur. Comme pour les examinteurs au Bac, faut noter large. La grande dérive. Nous étions tous en pleine dérive commerciale. Pas lui. Jamais. Un maître. (un temps)

Et tu sais quoi ? De toutes nos déjeuners nos dîners, nos rencontres, ce qui me reste de lui ? Tu sais quoi ? Un soir d’octobre en 1981. Je le croise devant Gallimard.. rue Sébastien Bottin.. il a l’air fatigué dans son blazer trop grand , Il s’appuie au mur. Je le félicite pour je ne sais plus quel article et je lui redis mon admiration.. Il me répond : » Mon pauvre Alain, si tu savais comme j’en ai marre de faire chaque semaine un numéro de clown !… si tu savais comme j’en ai marre.. » Il était sincère..navré.. visiblement si las.. alors que tout le monde, nous tous, écrivains, critiques, libraires, attachées de presse , tous dans la profession on l’admirait .II sauvait l’honneur de notre métier. On attendait tous ses articles chaque jeudi .(silence) J’étais sidéré par cet aveu. (silence)

Ghislaine. Déçu ?

Alain. Au contraire !Et me disant : «  Si tu savais mon vieux Alain comme j’en ai marre de faire chaque semaine un numéro de clown.. » il avait tout dit de notre note paresse, de notre décomposition morale, de notre j’en foutisme confortable..

Ghislaine.Tu exagères. Tu lisais les livres jusqu’au bout avec une grande conscience professionnelle. Tu prenais des montagnes de notes. Tu lisais tard dans la nuit.

Alain. Angelo, appuyé contre le mur de la maison Gallimard, sa lassitude, sa vérité.. ça m’a tellement marqué que pendant des mois que j’ai eu du mal à écrire. Il m’est arrivé de déchirer jusqu’à huit fois mes articles. Mes propres articles. Je n’y arrivais plus..il avait tout dit.Nous étions, en quelques années devenus des nains , des bouffons, tous.. avec notre catalogue d’éloges idiots sur n’importe quel torchon bâclé autobiographique. La confession d’Angelo ce soir là ça a changé ma vie, j’ai rencontré mon chemin de Damas.

Ghislaine.Ah, les grands mots.

Alain. Avec nos articles nous barbotions dans une bouillie d’éloges foireux. J’ai couvert d’ éloges des bouquins lamentables.

Ghislaine. Tu exagères ! (silence) tu as écrit des articles parfois durs mais tres équilibrés et d’une grande justesse .(silence) Un soir de novembre, je t’ai accompagné à un cocktail chez Grasset, si tu avais vu la tête des jeunes auteurs quand tu es entré dans le salon. Si tu avais vu leur air désespéré. Ils te craignaient. Tu étais craint. Tu avais de l’autorité aux yeux d’une nouvelle génération. Ce soir là je m’en suis rendu compte.

Alain (bondit) J’étais un clown. Nous étions tous des clowns à encenser chaque semaine des bouquins médiocres.  Comment toute une profession a-t-elle pu tomber si bas ? Comment ai-je pu tomber si bas ? Quelle trahison de ma jeunesse…Quelle manque de respect pour l’étudiant en Lettres que j’étais.. Quelle lente dérive intellectuelle. Mes dissertes sur Thomas Man étaient si brillantes.

Ghislaine. ( ouvre un tiroir de secrétaire ) Tu exagères. Ce n’est pas vrai. Je les ai tous là tes articles.Il n’en manque pas un. Six dossiers. Classés par années. . Plusieurs centaines. Et ton plus beau, sur Saul Bellow. Repris et traduit en anglais.

Alain. Si seulement je pouvais retourner dans ce café prés de la fac, j’étais devant une bière, j’avais des cheveux sur les épaules, et je découvrais la grandeur de Thomas Mann. Si je pouvais retrouver cet époque, ce dynamisme, J’avais une telle idée magnifique de l’élan créateur. Dans ces années là. quelle honte.Nous sommes tous devenus mous, sombrant dans des papotages douteux.. des calculs d’apothicaire.. déférents.. cauteleux … Sauf Angelo.. Il a tenu bon. Il m’avait prévenu ce soir là sur ce bout de trottoir,devant chez Gallimard. Un prophète. Tout était dit de nous , de nos erreurs, de l’époque boutiquière.

Ghislaine.Tu exagères. Le ciel se couvre. Le ferry est parti. (long silence) Pour en revenir aux enfants, quand on les voit , petits, dans la cuvette en plastique de la maternité, on ne les imagine pas immenses, bourrés comme une noix, en train de pisser du haut du balcon en braillant je ne sais quoi.

.Tout ce que j’ai appris à la Fac en lisant Thomas Mann , je l’ai renié dans mes articles.

Ghislaine. Tu dis ça parce qu’il est d onze heures et quart et que tu n’a pas ton whisky. Quand tu n’as pas ton JB tout est décomposition, dérision., Tiens (elle lui tend la bouteille de JB et un grande verre) Même nos enfants. Tu les juges comme si c’était de mauvais livres, c’est répugnant. Tiens ,le voilà ton JB adoré . Le voilà ton JB (elle remplit le grand verre .Il boit)

Alain. J’ai vu l’époque sombrer , la dignité littéraire sombrer,  nous étions tous dans l’ivrognerie complimenteuse..dans l’ignominie commerciale voulue par tout le monde . Depuis les rédacteurs en chef jusqu’aux plus petits libraires. Sauf lui.Angelo. Intact. Lucide .

Ghislaine  . Tu te répètes. (long silence) .

Alain (marmonne) voilà la révélation.. ce soir là il m’a prévenu que nous étions tous en train de devenir grotesques.. Je lui en serai toujours reconnaissant..c’était le seul à avoir vu juste.. à tout comprendre du cirque littéraire.. depuis un an j’ai compris que petit à petit ..je suis devenu un clown.. pendant trente ans..j’ai fait un numéro de nain, des culbutes indignes dans la sciure,voilà ce qu’étaient mes articles. . sans m’en rendre compte.. et lui..il s’en est rendu compte et il m’a averti. Je croyais qu’avec mes articles je dessinais le paysage littéraire nouveau. Au lieu de ça.. nos articles ont réduit la littérature qui se fait à une bouillie ..Là mes enfants auront raison de rigoler de leur père. Voilà ce que nous avons fait..génération devenue sans dignité…. ..des culbutes dans la sciure… et je croyais guider mes contemporains … mon bla bla culturel.. (silence.il boit) )

La nuit je repense à tout ça….Mon enfance..si tranquille.. Le pavillon avant guerre le grand cerisier et la table de ping -pong sous la pluie….les balles de ping-pong poussées par le vent sur le contreplaqué qui se gondolait sous les pluies..

Ghislaine.Tais toi.

Alain. j’entends le dernier bus de nuit..traverser l’Orne, allant à la gare routière ,le clocher de Sain-Jean sonne les demi et les quart, mon père tousse la lumière s’éteint dans leur chambre le dernier bus passe , s’éloigne puis rien.Depuis il n’y a rien. On a oublié les deux raquettes sous la pluie.

Ghislaine. Regarde ! L’orage est passé. Nous sommes vivants. La marée est de 91.. dans deux heures .Vers cinq six heures je t’offre une coupe de champagne au casino comme dans les années 80.

Alain. (perdu dans ses pensées) Ma mère avait une jupe plissée blanche pour aller à Cabourg.. elle était si jeune..svelte…

Ghislaine. On lèvera notre coupe de champagne à ..à toi, à moi, à n Angelo Rinaldi. Et à tes articles.. ! Quand tu auras fini  »l’Éducation de l’Oubli » tu me le passeras.

Fin

Relire John le Carré

Relu « La taupe » roman de 1974 , John le Carré est mort il y a cinq ans.

Sidéré par cette maitrise dans la composition des personnages, la précision documentaire, les révélations à tiroirs et la virtuosité qui composent l’intrigue et enfin cet art du suspense, de l’attente et l’analyse de la naissance de la peur. Hitchcock autant que Graham Greene ont marqué le Carré.

le Carré reste le maître absolu du roman d’espionnage. Si on en juge par la savante composition à tiroirs des intrigues, la complexité et les nuances psychologiques de chacun des personnages( entre ombre et lumière, entre peur et courage) le soin si méticuleux apporté pour l’emboîtage des trahisons et fausses amitiés, la manière dont Le Carré installe des atmosphères troubles et doucement anxiogènes(un quartier de Londres sous le bruine, la campagne tchèque faussement tranquille ,un bureau du Foreign Office et ses hautes fenêtres, un port hivernal sur la Baltique , une route de RDA, une villa piégée) la technique narrative, qui emprunte au cinéma , reste toujours impeccable.

John Le Carré

Le MI6 , service secret britannique nommé « Le Cirque« a été infiltré au plus haut niveau par une  taupe » qui travaille pour les soviétiques. Les hauts fonctionnaires et ministres chargés des services secrets à Whitehall demandent donc à George Smiley ,petit bonhomme rondouillard ,un ancien du Service, doit découvrir qui est la « taupe » qui a infiltré et détruit les réseaux du Cirque.
Le MI6 est donc le lieu de cette catastrophe annoncée. Le Carré le nomme « Le cirque » , service de renseignement dépendant du Foreign Office. Il rassemble une aristocratie, les meilleurs espions, ces modernes chevaliers de la Table Ronde, formés à Oxford pour la plupart.
Bill Haydon, Percy Alleline, Jim Prideaux, Connie Sachs  sont des idéalistes ,humanistes, et certains tentés par le mirage communiste. L’un a succombé et a été « retourné » par le redoutable Karla, et il est devenu « la taupe » qui transmet tous les documents secrets et donne les noms des chefs de réseau.

Smiley va donc s’installer à l’écart dans un petit hôtel de troisième ordre, pour éplucher les archives afin de comprendre le pourquoi de l’échec d’une mission en Tchécoslovaquie, quand l’agent britannique Jim Prideaux,   a reçu deux balles dans le dos, été torturé par les Russes pendant des semaines. On apprend que cette catastrophe , Control, l’ancien directeur du Cirque, mort récemment, l’avait devinée .C’st dans ce roman que Le Carré donne le meilleur portrait de Smiley. Il le décrit : »petit, bedonnant, et à tout le mieux entre deux âges(..) il, avait les jambes courtes, la démarche rien moins qu’agile, il portait des vêtements coûteux, mal coupés ».Son manteau sent le veuf , il est d’un tissu noir et mou qui semble conçu pour absorber les pluies de Londres. Il habite Chelsea.

La figure de  Smiley se distingue par une profession de foi totale envers la mission du Cirque. Il déploie une vigilance austère, presque luthérienne dans son patriotisme, auquel s’ajoutent des échos du passé qui gardent des   résonances douloureuses face aux manœuvres réussies des Soviétiques. Mais l’ennemi intime, l’obsession de Smiley restera toujours restera toujours Karla.

Smiley reprend donc le problème en s’aidant d’un fidèle, Peter Guillam, qui, lui a la mission délicate de sortir clandestinement, des dossiers et archives du Cirque, sans se faire repérer.

George Smiley, logé dans un endroit discret, reprend tous les vieux dossiers.

Il interroge les témoins d’un passé parfois lointain , il joue le rôle du prêtre et du confesseur avec une admirable constance sous des allures paresseuses et débonnaire. Il épluche la nuit des dossiers récupérés habilement par le fidèle Peter Guillam , il poursuit à force de réminiscences douloureuses sa traque de la taupe et retrouve d’anciens collègues dans un gout de cendres . Il revient sans cesse sur  Karla, son « Graal noir », son obsession, le maître espion soviétique qu’il n ‘a rencontré qu’une seule fois entre deux avions ,et à qui il a offert son briquet avec l’espoir fugitif de le « retourner ». Peine perdue, c’était un fanatique.

Le Carré a analysé de toutes la formes de peurs, d’angoisses, de bouffées paranoïaques, avec une anxiété latente et permanente qui ne quitte jamais. Ces émotions si humaines , si constantes chez les agents, perturbent les filières , les hiérarchies, déstabilisent le réseau, gangrènent le personnel. La maladie du Soupçon et l’obsession de la Trahison sont au cœur de l’affaire. Depuis le simple traîne-patins jusqu’aux privilégiés qui pénètrent dans la Salle du Chiffre, tout le monde est frappé.

C’est dans »La taupe » que le Carré pose les règles de son univers fondé sur la fidélité selon la légende des Chevaliers de la Table Ronde. C’est le roman mètre-étalon, la matrice de l’œuvre. Il scintille de tout l’art ambigu et raffiné de l’auteur. C’est dans ce livre que le décor d’un Centre de Renseignement apparaît dans sa vétusté, sa mélancolie, ses règles d’un club devenu anachronique dans un monde devenu cynique. Le Joyau d’un Empire, avec ses chevaliers, tombe en cendres devant nous. Le roman se découvre comme une photographie vieillotte trouvée dans la boite à chaussures d’une demeure familiale en plein déménagement .Un groupe d’hommes fidèles au même serment suit des protocoles ,mais un individu pourrit tout. L’inestimable groupe de patriotes suit donc un chemin de douleur sans trop s’ apercevoir au début qu’il y a un traître. Le glissement minutieux de la narration pour montrer l’érosion des valeurs devient inquiétant par la lenteur même du mécanisme. L’effroyable duplicité est mise à jour mais dans des demi certitudes, des faux jours, des témoignages suspects. Smiley avance dans des sables mouvants. Les tables de la Loi du Renseignement , avec son code d’honneur, sont brisés. Ne subsiste donc parmi les scènes, les actions, les confidences arrangées qu’une irréalité théâtrale. C’est l’abime. Il y a alors chez Smiley du Hamlet avançant déséquilibré dans un Cirque qui ressemble aux douves du Château d’Elseneur.

La Taupe est parmi eux

Des agents ont été massacrés. Les plus grands dévouements ont été trahis. Smiley ramasse les morceaux. Tout ne repose plus que sur un trompe l’œil : fraternité, fidélité, courage des uns et des autres coulent dans le même bain de la trahison. tout est devenu mesquin, obscur, douteux. Dans ce désastre, dans ce paysage en ruines émerge la personnalité grise et tenace et loyale de George Smiley. Il a une allure de comptable, avec des pensées lentes pour s’attacher davantage aux paperasses oubliées, aux bordereaux sans importance, aux incidents minuscules repérés par lui pendant de longs entretiens fastidieux qu’il impose aux agents.

Smiley erre dans la poussière d’un Cirque écroulé. C’est lui la figure centrale dans l’univers de John Le Carré, c’est lui le porte parole de la philosophie désabusée de l’auteur .Il faut y ajouter que Le Carré ajoute et manifeste des touches de tendresse et d’humanisme qui rendent toute son œuvre attachante.

En cherchant quel est le Chevalier qui a trahi autour de la Table Ronde, on voit bien que Smiley poursuit personnellement le rêve d’une chevalerie animée par la fidélité à l’amitié. Mais la trahison professionnelle du groupe se doublera d’une seconde trahison, plus déstabilisante encore, car le traître, la Taupe, a également brisé le fondement de la littérature Courtoise, en couchant avec l’épouse, la « Dame », de Smiley, Ann. On devine que derrière tous les gestes et toutes les ruminations de Smiley, il y a l’ombre portée de ce chagrin intime qui est immense. C’est la trahison ultime car elle atteint au coeur de la vie privée. Compagnonnage et éthique chevaleresque ont donc été perversement saccagés. A tout ceci s’ajoutent des échos d ‘un passé qui s’efface irrémédiablement avec le Temps et qui métamorphose le Cirque et ses chevaliers vieillissants en une annexe du Musée Grévin ou, au mieux, en une recherche du Temps perdu sans rachat possible.

Gary Oldman dans le rôle de Smiley, film de Tomas Alfredson

Pour les simples amateurs de romans espionnage c’est dans « La Taupe » qu’on découvre une fabuleuse masse d’informations .Le romancier dévoile la fabrication des identités (« les légendes ») le recrutement, les entraînements, les intoxications psychologiques, les exfiltrations d’urgence, les repêchages prioritaires, les intermédiaires, les codes, les courriers, les planques, les gadgets électroniques, les debriefings, mais aussi les salaires, les implications de la vie privée et ses conséquences sur les missions.

Mais la leçon en filigrane de son œuvre , son pessimisme à l’égard des démocraties occidentales il l’avait affiché en 1968, dans un de ses romans anciens, peu lu en France, une œuvre de jeunesse, « Une petite ville an Allemagne »  :

« C’est comme se raser. Personne ne vous remercie de vous raser, personne ne vous remercie de la démocratie. La démocratie n’était possible qu’avec un système de classes, c’était une indulgence accordée par les privilégiés. Nous n’avons plus le temps pour ça, ça a été une brève lueur entre la féodalité et l’automatisation, et maintenant c’est fini. Les électeurs sont coupés du Parlement, le Parlement est coupé du gouvernement et le gouvernement est coupé de tout le monde. Le gouvernement par le silence, voilà le slogan. Le gouvernement par l’aliénation .»

La série française intelligente qui montre les rouages de la DGSE « Le bureau des Légendes » s’est inspirée de Le Carré .

« Le feu follet » de Drieu La Rochelle, un examen de conscience percutant

« Je jette en arrière, sur les autres comme sur moi , un regard plus dédaigneux que charitable« 

« Le Feu follet » est un roman de Pierre Drieu la Rochelle publié en 1931.On sait que le héros ,Alain, doit beaucoup à la personnalité et au destin de l’écrivain Jacques Rigaut, ami dadaïste de Drieu qui s’est suicidé le 6 novembre 1929: »je répands de l’encre sur la tombe d’un ami » écrit Drieu dans « l ‘Adieu à Gonzague ».

Il faut dire que Rigaut et lui étaient proches, ils passaient des vacances ensemble au Pays Basque , et le suicide a bouleversé Drieu comme s’il perdait un frère: « J’aurais pu te prendre contre mon sein et te réchauffer », va-t-il jusqu’à écrire dans son petit carnet noir 1929,la veille de l’enterrement.

Drieu nourrit donc son récit des épisodes de la vie de Rigaut :mariage avec une riche américaine, obsession de l’argent, dandysme intellectuel, masochisme baudelairien.

Si récit exprime la déception des soldats « démobilisés » de la Grande Guerre (lire « Fond de cantine« ) et le traumatisme de cette génération (exprimé aussi par l’Aurélien » de Louis Aragon il prend la forme parfaite d’une crise intime de quelques heures qui s’achève par la mort, ce qui fait ressembler le texte à une tragédie classique par son unité de lieu et d’action.

Maurice Ronet

Alain , comme Rigaut, est fasciné par les riches américaines , les fins de journée dans les bars chics , les nuits par étapes dans les dancings, les taxis en maraude  .Il franchit les cercles de solitude dans la fumée , des gens qu’on connaît vaguement, qui entrent et sortent de votre vie, se séparent, se retrouvent, cherchent quelqu’un d’autre. C’est un ballet de noctambule avec une sentimentalité masochiste, et des bribes de souvenirs qui sont des fragments d’un miroir cassé. Nul attendrissement , c’est coupant comme du verre et glacial, une vie de cendriers pleins et de moments vides.

L’auteur a le talent de nous murmurer cette confession ultime avec des phrases qui cherchent à prendre forme dans la bouche d’un Alain fatigué par le quatrième whisky, la vie en biais, les ruptures, les femmes quittées, les amis enlisés dans le conformisme; un tiroir empli de belles chemises finiront dans des draps froissés et une Lydia qui signe un chèque. Au fond, Alain cherche une idée de lui-même acceptable , elle reste introuvable.

Maurice Ronet dans le film de Louis Malle

Quand on relit « Le feu follet » , ou quand on revoit le beau film de Louis Malle magnifiquement adapté,en 1963, avec Maurice Ronet dans le rôle d’Alain, on se dit que Drieu a été notre Scott Fitzgerald, tous deux morts à quatre ans de distance. Tenue classique de la prose, ligne si nette d’un récit sobre, psychologie étudiée au rasoir,discipline de récit, exactitude des dialogues (avec leur non-dit) de ces soldats qui ont échappé à la boucherie de 14-18, et qui errent dans la vie civile comme les fantômes avec encore un peu de boue des tranchées sur leurs manches. . Scott Fitzgerald et Drieu ont eu le même sentiment d’une vie qui tombe et ne rebondit pas. Les deux écrivains l’expriment de manière lumineuse., les deux fréquentent les cliniques, les deux subissent les années folles comme une fièvre qui tourne mal, ,les deux analysent cette « touche de désastre », les deux , fréquentent leurs contemporains dans une curieux sentiment d’ infiniment lointain, comme s’ils les écoutaient dans un vague brouillard.L’alcool se mélange à de la lucidité. Et curieusement, les deux font part de leurs difficultés d’écrire au moment même où ils expriment cette difficulté avec des phrases impeccables !

Drieu La Rochelle

Prenons le début du récit de Drieu . Un couple dans un lit dans un hôtel de passe saisi au moment de la fin d’un orgasme décevant. le roman s’ouvre dans tous les sens du mot par une  » débandade », celle de la chair et celle de l’esprit.L’écrivain trouve la phrase magique :

»Pour lui, la sensation avait glissé, une fois de plus insaisissable, comme une couleuvre entre deux cailloux. » . Comme souvent chez Drieu , les gestes et les mots se nimbent d’une tendresse inattendue, venue des personnages féminins. Lydia dit à Alain :

 »Je suis content, Alain, de vous avoir revu, un instant, seul ».

L’impuissance d’Alain est charnelle bien sûr, mais cette défaillance englobe une impuissance souveraine, ontologique.Les femmes du monde,généreuses mais mal prises ,ne suffisent pas à le retenir dans sa chute. «Il vous faut une femme qui ne vous quitte pas d’une semelle dit à Alain l’une de ses maîtresses, Lydia, sans cela vous êtes trop triste et vous êtes prêt à faire n’importe quoi» .Pourtant elles le quitteront pour d’autres hommes.

Le récit nous fait vivre ses dernières quarante-huit heures après avoir pris la décision définitive de se suicider. Avant, il se rend à la banque toucher un chèque remis par Lydia, puis décide de retourner à Paris pour revoir une dernière fois ses anciens compagnons de débauche. Chemin de croix. La jeunesse s’est flétrie, les anciens amis deviennent des inconnus que l’eau de la Seine et le temps qui passe, a rendu flous.

Alain reste un grand adolescent mélancolique, défait avant l’âge, cyniquement léger, -c’est son charme et sa limite – en route vers le néant, comme un jeune officier qui monte au Front .On notera d’ailleurs que la génération des « Hussards », de Nimier à Blondin en passant par Déon ou le jeune François Nourissier, a beaucoup emprunté au vestiaire de Drieu et aux fêlures romantiques de Scott. Alain , reflet d’une génération de démobilisés que le retour à la vie civile a dégoûté plaira à ceux qui sont démobilisés de la seconde guerre mondiale. Cycle éternel? Alain traverse donc Paris en taxi, un peu comme les cercles d’un enfer mondain ou la visite en spirale des paradis artificiels. Il passe d’un endroit à l’autre sans trouver un point d’appui. La nuit tombera ,définitive, à, l’aube. La confession tragique sera réussie littérairement et c’est le meilleur de Drieu qu’on a là.

Par certains côtés Alan Leroy ressemble à ce Frédéric Moreau de » l’Education sentimentale » de Flaubert. Ici éducation sentimentale tourne à la fin de partie. Ce n’est pas à un roman de formation qu’on assiste, c’est à une destruction en accéléré, une faillite d’homme pressé, un poème sur les séductions de la mort comme une délivrance qui permettrait on ne sait quel rachat .

Comme Frederic Moreau , Alain se révèle un aboulique lucide, un désespéré au regard sec, un errant élégant au pauvre sourire en train de se défaire, un lucide paralysé, capable de auto-analyse bien davantage que Frederic Moreau. Les salons de drogue chez les deux écrivains, évoquent un parfum de passé évanoui et d’impalpable mélancolie .

Précisons enfin qu’en parlant de suicide, Drieu a méthodiquement multiplié les brouillons de son suicide définitif, comme s’il voulait au fond retrouver une page blanche au bord du gouffre.

*** Extrait du récit «Le Feu follet »

« Tu as raison Milou, je n’ai pas aimé les gens, je n’ai jamais pu les aimer que de loin ; c’est pourquoi, pour rendre le recul nécessaire, je les ai toujours quittés, ou je les ai amenés à me quitter.

-Mai non, je t’ai vu avec les femmes, et avec tes plus grand amis :tu es aux petits soins, tu les serres de très près.

-J’essaie de donner le change, mais ça ne prend pas … oui, tu vois il ne faut pas se bourrer le crâne, je regrette affreusement d’être seul, de n’avoir personne. Mais je n’ai que ce que je mérite. Je ne peux pas toucher, je ne peux pas prendre, et au fond, ça vient du cœur »

Le jugement d’Angelo Rinaldi sur Drieu La Rochelle:

« L’erreur aura été l’inséparable compagne de Drieu et, quand on examine le parcours en zigzags de ce dandy qui n’a que trop bien réussi à déplaire, on découvre l’itinéraire d’un homme quia cherché le cul-de-sac, la voie sans issue, le mur contre lequel on vous colle, aussi obstinément que certains la sortie au soleil.

Les procureurs perdent leur temps à accabler cet accusé qui supplie les juges de frapper fort et qui, pour plus de sûreté,; choisit de se faire justice lui même .Personne ne dira de lui autant de mal qu’il en a dit, la plume à la main, , et ne le fustigera plus durement qu’il ne s’est fustigé. Son œuvre , aux réussites inégales, n’est que le ressassement du dégoût né d’un perpétuel examen de conscience effectué avec cette honnêteté meurtrière qui, d’ailleurs, fausse la balance dans la même mesure que l’aveuglement. Car ce sont toujours les généreux qui parlent de leur avarice, les courageux, de leur lâcheté .Drieu , qui se détestait avec application, et qui, à travers sa personne haïssait également son milieu d’origine , ne s’est rien pardonné. Et, comme il s’est trompé en tout , doutant à l’extrême de son talent, il n’a pas vu davantage qu’il avait fondé la confession moderne et notre romantisme sec. Que, dans la mise à nu de l’âme et de l’inavouable ,précédant Michel Leiris, il venait immédiatement après Rousseau. »

Angelo Rinaldi, in lExpress 31 Juillet 1978.

L’ultime et magnifique roman de Virginia Woolf


Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Ente les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard ..Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux. C’est un adieu d’une grande richesse et qui mérite d’être aussi célèbre que  » Mrs Dalloway ».
Ce texte qui longtemps s’appela « Point Hall », ou « La parade » est éblouissant. Et drôle.
Rendons hommage à cette œuvre aquatique, fluide, lumineuse, et qui fait miroiter les sensations fugaces et les couches profondes de l’être.


Il fut commencé en 1938, V W rédigea une centaine de pages qui en reste la matrice… Elle y travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en janvier 40, dans une ambiance d’immense anxiété après la défaite de la France et la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies. Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre. Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction. Ce roman est vraiment un sommet de son art. perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et aux tensions familiales de « La cerisaie» pour le passé d’une famille menacée d’expulsion .
Les personnages ? Ce sont d’abord des silhouettes et des voix, bien qu’ils soit finement dessinés socialement. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers ..Comme des vagues. Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelace dans le même flux de sa prose les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets amortis, les sinueuses arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu muet, exorcisme, supplication retenue, fantasmes, remue- ménage affectif confus. Chacun se dérobe au voisin dans ses allées venues ou s’emmure dans son manège après quelques sarcasmes maladroits.

Manuscrit de Virginia Woolf

Affleure le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Hantises, naïvetés, sourires(intérieurs et extérieurs) vacheries obliques et crinolines, candeurs et aigreurs, brise sur des roseaux et bouilloire à thé, réminiscences qui se fanent dans l’instant,hésittions t tourment semés à chaque page. tout ce qui forme, le temps d ‘un week-end, les rituels du farniente mêlé de visions d’éclairs.Tout ceci avec l’assistance de quelques villageois.Les fragments du passé s’imbriquent dans le présent du récit. l’exaltation d’êtres sensibles à la beauté, aux divans profonds, aux tableaux de maitres, aux grandes tablées ajoute un parfum de fête douce, mais grignotée par l’infaillible grignotement du temps. La naissance d’un amour -et sa fin – charpentent discrètement le récit sans mettre au second plan les subtiles chassés croisés affectifs entre les autres personnages.. la toile de fonds historique (l’Angleterre entre en guerre) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles,voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.
Et le théâtre dans tout ça?…
Car dans le roman, la représentation villageoise domine.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril (pièce écrite rappelons le entre 1938 et 194I) avec le spectre de la dissolution de la nation.
Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».


Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.

Cet échantillon à canotiers et vestes de cricket, de la petite tribu humaine, si éphémère, si instable, en sa demeure aristocratique rappelle le monde condamné du « Guépard » .
Dans cette demeure patricienne à lierre et balcons , on goute une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.
.On joue à se maquiller, à se déguiser en rois et reines avec des torchons et des gros draps, on se donne la réplique dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été, sera brulé comme un tableau de Seurat, ou poussé au bulldozer dans un hangar à accessoires… « Entre les actes « bourré de sensations éphémères « nous entraine dans le crépuscule d’un monde curieusement sans rivage.
Avec cette prose, s’élève une supplication muette .Une voix nue. Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnait cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. »
Je recommande la traduction de Josiane Paccaud-Huguet, en Pléiade. Volume 2.

Le café du matin

(Une salle de café banale. Un seul client, la soixantaine, Bertrand, il a un imperméable douteux, sale, et un pantalon pas repassé. Chaussures en mauvais état. Chapeau genre vieux galurin qui a subi les intempéries Il se passe souvent la main dans ses rares cheveux. Il a posé avec soin un vieux porte-documents usé sur la table. La serveuse Roxane, jeune, met la machine à café en marche , change la feuille du calendrier hippique, redispose certaines tables et chaises . Bertrand chantonne le premier mouvement Adagio molto de la symphonie N° 1 de Beethoven- .Il constate que sa table est bancale et tente sans succès de la stabiliser. Roxane va chercher un morceau de journal cale la table . )

Bertrand. ..merci Roxane…ça va ? Roxane ? ..ça va ?..

Y’a encore eu une fiesta hier soir ?

Roxane. Un karaoké.

Bertrand. (incrédule) Un karaoké ? Et vous ? Ça va ?

(long silence)

Roxane. Ça vaaaaa…

Bertrand. Ça n’a pas l’air d’aller si bien que ça..

(long silence) Roxane Je vous parle.Vous avez fait la fête  hier soir? Vous étiez là  au..karaoke ..(il se lève pour aller au comptoir)Y’a pas de journaux ce matin ?

Roxane. Je fais pas la fete. J’aime pas les karaoké.

Bertrand. Et Ouest-France ? Et le Télégramme ? Et l’ Équipe ?

Roxane. Plus de journaux avec le nouveau patron. Economies.

Bertrand Et le machin ,le globe en verre qu’était là?

Roxane. Le distributeur de cacahuètes ? Le nouveau patron l’a bazardé. Il a bazardé Fred en même temps.

Bertrand.Fred ?

Roxane. Viré. Viré sans indemnité.

Bertrand. C’est légal ? (silence)

Roxane. Légal ? Mais il s’en fout.. La légalité..

Bertrand. Pourquoi il l’a viré ?

Roxane. Il arrivait en retard. Il ouvrait avec vingt minutes de retard. Faut bien qu’il conduise sa gosse à l école non ? Quel salaud.

Bertrand. Quel salaud. Le nouveau patron c’est le type en survêtement ? Costaud ? Avec des cheveux gris? Pauvre Fred. Il faut qu’il se défende. Roxane je peux avoir mon café  ?Bien serré. (Il se regarde longtemps les mains) Quel salaud…

Roxane. Le nouveau patron a une sale réputation dans le coin. Il a déjà racheté deux crêperies.et viré l’ancien personnel. c’est un arnaqueur. (elle montre une facture) Il vient de commander 5O kilos du café robusta au lieu d’arabica. Le café passe à deux euros la semaine prochaine, pour la braderie.

Bertrand. C’est légal  tout ça ?

Roxane. D’où vous sortez ? D’un monde de bisounours ? Mais d’où vous sortez ? ( Roxane lui apporte un café,et un sucrier avec un curieux bec verseur qui semble bouché.Long silence. Bertrand examine son café et secoue le sucrier et son bec verseur)

Bertrand. Je sors du Conservatoire de Musique de Paris, promotion 1970. classe Nadia Boulanger. (un temps)

Roxane. On vous a pas appris à cirer les chaussures au Conservatoire de Paris 1970 .

Bertrand. Le problème avec les chaussures, c’est le cirage.Vous avez pâs un autre sucrier ? On vend des crèmes aujourd’hui, des crèmes nourrissantes comme pour la peau. Je préfère le bon vieux cirage Lion Noir . (un temps) Enfin je préférais. Tout ça.. maintenant… Où il est Fred  actuellement ? (il sucre son café) Fred il aurait jamais laissé passer ça.Un sucrier bouché . (un temps)

Qu’est-ce qu’il fait maintenant ? Où il est ?

Roxane. Il travaille sur la zone de carénage de Sablons. Il nettoie la merde qu’il y a sur les coques de bateau. Il nettoie au jet toute la merde sur les yachts à deux millions. Les algues pourries,les coquillages. Vous pouvez aller lui dire bonjour Il a une belle combinaison jaune et toute la matinée il nague en bottes dans les algues pourries Voilà où il en est. Et vous ? Qu’est-ce que vous faites de vos journées ? Hein ?

Bertrand. Je regarde la mer.(un long silence.Il se regarde les mains.)C’est difficile d’en parler. (silence) Je suis venu ici il y a six ans . Je suis venu avec les oiseaux.

Roxane. Du conservatoire de Paris ? Y’a un vol direct ? (elle rit,pas lui)

Bertrand. Je suis venu en Novembre avec les oiseaux.(silence) ça vous fait rire pas moi. (un silence) . J’ai repéré des peti-tes bernaches vers La Richardais. Il y a beaucoup de malentendus entre les hommes et les oiseaux, je le sais. Et ça me navre. Les grands vols de Novembre,les oiseaux et leurs migrations.Qui s’y intéresse ? Pas vous ?

Roxane. Mon fils. Oui. .

Bertrand. (silence) C’est inquiétant le soir la mer, en face chez moi  aucun oiseau: cette lumière sans fin,c’est lisse, argenté. Le rien. Pareil qu’autrefois et que demain.. comme autrefois, avant que mes parents soient nés et pensent à moi .. hier comme demain ,et ça continue.. le soir aucun poisson visible (silence) Mon Dieu. Je donnerai bien ,certains soirs, un peu d’argent pour voir un oiseau.. Une bernache.. Mais rien. certains matins devant la mer je suis saoul de lumière. (il marmonne plusieurs fois) C’est sacré..

Roxane. Vous exaltez pas. Bertrand. Quand je la regarde le soir il y a déjà l’idée de départ. (un silence) La mer…C’est inclus.Vous comprenez. On a à peine le temps de goûter deux plateaux de fruits de mer et vous on visse déjà le cercueil sur le crâne.

Roxane. Oh, quand vous partez comme ça.. j’aime pas trop….

Bertrand.Comme quoi ?

Roxane . Exalté. Ils sont tous comme vous à Paris ?

Bertrand. Je suis pas exalté.Dés qu’on parle pas comme vous,ici, on est exalté. J’ ai du caractère, une vision de la vie. C’est tout. Une vision claire et nette de la vie .

Roxane. Il vous arrive d’avoir mauvais caractère.

Bertrand. Il y a tellement de gens qui n’ont pas de caractère du tout. J’en ai connu tellement devant un clavier qui n’avaient pas de caractère. Rien. Même devant une partition de Schumann. Aucun caractère .(silence) J’ai connu

des pianistes ils se font des têtes de prophète ou de gendre sympa, smoking impeccable mais devant une partition de Schumann, rien.

(long silence,il boit)) Pas mal ce matin le café. Meilleur.Vous êtes en progrès Roxane. Et votre chignon est superbe.Ni trop haut ni trop bas. . C’est bien. (silence) La mer, c’est le de départ définitif Roxane.. Et quel éloge de nos vies vous ne trouvez pas ? Chaque vaguelette parle de nos vies. Il y a une vaguelette qui parle de vous. Qui ne nous deux disparaîtra avant d’avoir fait ouf ? Vous le savez ?moi pas. Vous m’écoutez Roxane ? …C’est pas fait poxur les gens ordinaires la mer , les avachis de la bedaine du mois d’août, ils se doutent de rien ,ils se tartinent de crème et fond des sudoku . complètements ravagés. Vous , vous avez compris certaines choses, à mon contact. A notre contact il se passe des choses. Et à celui de Fred. Avec vo,us deux, vous.. Vous felevez le niveau du quartier. A certains moments de la nuit je pense à vous . (un long silence) Il est vraiment royal ce café.Vous y avez ajouté quelque chose ? En quelques mois vous avez fait des sacrés progrès. Un café comme ça, ça sent Istanbul.. . Le Caire.. Venise.. Les grandes civilisations raffinées sont dans cette tasse. (silence) Je me sens heureux de vivre ,merci Roxane. Quand je suis arrivé de paris il y a six ans j’étais dans un sale t état.

Roxane. Ca se voyait.

Bertrand. On sent qu’il a été fait par une fille de la terre. Nous sommes de pauvres emmurés Roxane. Vous le savez ? ( ton confidentiel) Roxane, la mer. … elle épuise nos attentes.. elle ne devrait pas être permise à n’importe qui.. les gens normaux devraient s’en méfier…L’accès auix plages est trop facile..

Roxane. Des fois, je comprends pas bien  où vous voulez en venir. ..C’est quoi cette histoire de Conservatoire ?

Bertrand. Entre mon enfance et aujourd’hui il n’y a eu que ça. Piano. Six heures par jour. En 1972,pas d’enfance, pas d’adolescence. j’ai été Second au le Concours international de piano de Leeds, derrière Radu Lupu .(Il regarde longuement ses mains)Avec ça. J’ai conquis des foules. (il é »carte les doigts) Je peux faire des aprèges immenses.. Il paraît que j’ai les mains de Liszt. J’ai bien aimé jouer avec Perahia. Buenos Aires.Berlin. Belgradee Cracovie. Nairobi. Tachkent. Oui, j’ai même joué à Tachkent Interessant. Jusqu’au casino de Biarritz. (il étale ses mains bien à plat sur la table) Mes mains. Horszowski et Richter ont été mes maîtres.

J’ai connu dix ans d’âge d’ or. Entre 1972 et 1982.A mon dernier concert à Gaveau , j’ai joué Ma mère L’Oye et Frontispice. Ravel. Mon tempo a flotté paraît-il dans Frontispice. Normal je l’ai senti dés le départ : public médiocre. Dans ce métier il faut s’ habituer à affronter des publics médiocres. Richter le savait bien. Il a fini par jouer dans une grange.

Roxane. Aoprés Buenos Aires et Berlin ça doit vous faire drôle d’être ici. Ici dans ce café  ?

Bertrand. Je suis revenu ici parce qu’il y a la mer. Toute

mon enfance., tous mes étés ici quand j’ étais enfant. Les salles miteuses et les décalages horaires m’ont usé. Ici, avec vous, je suis bien.

Roxane.Oui, vous me le dites tous les matins.

Betrand. C’est large, c’est nu  la mer c’est immense c’est pas fait pour des humains. On ne peut pas s’y habituer, on ne peut pas s’en lasser. C’est tout ce qu’il me faut à mon âge. (Pause) J’ai même joué au Gewandhaus de Leipzig.Avec Sawallisch qui dirigeait en 1981.Il m’adorait.

Roxane . Qui ?

Bertrand. Wolfgang Sawallisch. Spécialiste des symphonies de Schumann. Remarquable. (il chantonne un thème de « La rhénane » ) Je peux avoir un autre café ? Essayez de faire encore mieux. Très serré.

(Un long silence. Roxane sert le café.Betrand lui attrape une main .) vous voyez ma main gauche. On dirait n’importe quelle main, elle a fait dezs merveilles dans Ravel. En fait elle est maudite. Des fois je me réveille en pleine nuit, j’allume et je regarde cette main posée sur l’oreiller.. Maudite. Je vais vous expliquer. Avec Radu Lupu à Belgrade on retapait une vieille Jaguar, on était chez lui , on démontait le carburateur et je me suis abîmé la main , le tournevis a dérapé .Au début,j’ai cru que c’était rien, mais le tendon était touché, plusieurs opérations douloureuses , ma carrière était foutue. On voit encore la marque (il agite un doigt. Il prend une main de Roxane.)

Touchez ! Vous sentez la cicatrice ?

Roxane. Je peux reprendre ma main ? Merci.Alors qu’est-ce ce que vous faites de vos journées ? Vous avez gardé un piano ?

Bertrand. Dans la journée c’est calme,la nuit tombe.il n’y a personne c’est encore plus calme alors j’enfile un gros chandail, je suis frileux. Je scrute le ciel. Pas beaucoup d’oiseaux. Il fait beaucoup trop froid là haut.

Roxane. J’ai remarqué.

(silence) Mais j’ai l’impression que vous me racontez ça comme si vous auriez voulu que quelque chose arrive entre nous quand vous parlez des oiseaux.. quelque chose entre nous.. arrive et.. ça.. ça.. (elle se trouble) Qu’est-ce qui me prouve que vous avez été un grand pianiste ? Que voous avez joué avec.. avec ces messieurs..

(Il sort de son vieux porte-document des partitions en lambeaux et crayonnées.. un article de journal vieux et jauni )

Bertrand. Lisez. Ça c’est moi.. France-Soir 12 novembre 1976. Lisez. Dernière page. Ivan Morvec triomphe dans Debussy et Ravel Regardez la photo. C’est moi .

Roxane. Ivan Morvec ? Vous vous appelez pas Ivan Morvec ? C’est nouveau ça. C’est pas vous !
Bertrand. C’était mon nom de pianiste. Bertrand Le Goellec, ça plaisait pas à mon agent. Il m’a dit Bertrand Le Goellec ça fera pas un rond ,c’est un nom de joueur de biniou Le Goellec . Prends un nom à consonance slave. Si tu changes de nom et de fringues, si tu vas chez le coiffeur je m’occupe de toi. Pour le reste c’est 12 %. A prendre ou à laisser.

Roxane. On vous reconnaît pas sur la photo. Tous ces cheveux noirs. Quelle tignasse vous aviez…

Bertrand .J’ai vieilli.la photo date de 1976. Mais regardez l’arête de mon nez..l’écart entre mes sourcils. Mes lèvres, ce sont mes lèvres,non ? Mêmes lèvres que ma mère. Sensuelles. Pleines de confiance dans la vie.

Roxane.Mouais. (elle lui redonne l’article pas convaincue) un type élégant ce Morvec.

Bertrand. Vous ne me croyez pas…

Roxane.Je sais pas..C’estt quand même curieux. Il y a une partie du visage.. le bas.. oui.. J’ai un beau-frere comme ça ..Il raconte qu’il a fait la guerre d’Algérie. Dans les djebels Mais les dates ça colle pas. On a appris qu’il y était dans la bibliothèque du premier RIMA à Toulon. (silence) Sur votre carte d’identité vous êtes qui ?

Bertrand. Sur…

Roxane.Oui, vous avez bien une carte d’identité.

Bertrand. Absolument.

Roxane. Vous me trouvez méfiante ?

Bertrand. Pas du tout 
Roxane ; Vraiment ?

Bertrand. Vraiment.

Bertrand(sort de carte d’identité) Vous voyez..C’est bien moi.

Roxane. Hmm. Ce Ivan Morvec, c’était qui ? Un ami ?

Bertrand. Parfois vous êtes un petit peu impertinente,non ? Vous êtes même une dr ole de fille. Est-ce que je vous demande vos papiers d’identité ?Non. Es-ce que je vous dis que vos mules rouges ne me plaisent pas ? Non. Vous les jeunes, dés qu’on raconte son passé, vous devenez incrédule.ça devient pénible à la fin. Il y a même une certaine grossièreté chez vous sous une allure assez avenante. Et même très avenante.

Roxane Les gens viennent pour se vanter.Dans ce café ? Les gens entrent et ç ç‘est parti ils se vantent. Alors maintenant je me méfie.

Bertrand. J ne pourrai pas mentir devant vous. Je n’ai pas quitté Paris pour venir vous mentir Roxane. Est-ce qu’il est possible de vivre dans la même pièce avec vous sans que la méfiance s’installe ? Sans que le.. ..la dissimulation.. le soupçon.. cette espèce de saloperie de méfiance n e débarque dans ce café que j’aime ? est-ce que c’est possible ? Dites moi ? Je suis Ivan Morvec ici. Bon dieu, j’aime cet endroit, je m’y sens bien avec vous. C’est le coin sur terre que je préfère quand vous y êtes .Vous entendez ? Vous êtes une partie de moi. (silence) Moi je vous crois dans tout ce que vous dites. Je veux à la fin de ma vie regarder une femme droit dans les yeux et tout lui Ne me faites pas ça. Je vous en prie . Sinon, tout est naufrage. Vous comprenez Roxane ? Je marche mal dans la rue je digère mal.. je ne peux plus fumer ..mes pensées sont déjà très au ralenti. Que j’ai au moins votre confiance dans la femme jeune et belle que vous êtes..Et ma vie.. et ma vie..(il sait plus quoi direb.Roxane est émue)

Roxane.(regarde de nouveau la photo de l’article ) Mais à cette époque vous étiez vachement bien habillé. Veston croisé. A l’italienne.

Bertrand. (Il fouille dans son porte-documents. Roxane range des tables) .Samson Francois a eu aussi sa période mocassins en daims.Tenez. (il reprend l’article,fouille dasn son prote document et suort une ppchette d’un vieux disque 33 tours) . Voilà. Samson François.C’est lui.Ert moi. Plus vieux. Vous me reconnaissez là.

Roxane. Absolument. Mais on voit pas ses chaussures.
Bertrand. J’étais là quand la photo a té prise. Studio Jenner. Il avait des mocassins en daim ce jour là.On a bu pas mal de Sancerre ce jour là.

Roxane. Quand je vous entends parler comme ça le matin je me dis que peut-être que vous n’avez trouvé personne à qui parler à un moment de votre vie..C’est tout ça va pas pmus llin. ; N on, je n’rai absolument rien contre le fait que vous soyez Ivan Morbec Morvec.(silence) Je peux être indiscrete ?..Vous avez bien eu… des femmes dans votre vie..Une grande histoire d’amour ?.. Au moins une femme importante dans votre vie ?..

Bertrand.Une anglaise .Sauvage.Magique.Leslie Howard -Davies elle s’appelait.   Très sensuelle. Elle ressemblait à Joséphine de Beauharnais. Un long cou, une nuque admirable.Cheveux relevés sur la nuque . C’est si loin. Ma vie est si loin.Je me suis éloigné de ma propre vie. Et de la sienne. .la musique a tout,tout pris. Ma vie ancienne s est détachée de mopi. comme une banquise. Mes parents flottent calmement dans le néant .Leslie aussi. Et j’ai pas pu leur dire .. leur dire quoi.. au revoir tout simplement..

Roxane. Revenons à votre grand amour. Elle ressemblait vraiment à Josephine de Beauharnais ?

Bertrand. Elle était alto.Excellente alto. Londonienne jusqu’au bout des ongles. Sur scène une longue tunique, hanche étroite,

bras interminables, petit chignon, dans sa coiffure un diadème avec motif d’abeilles. Un jour l’une d’elles m’a piqué. Finito ma vie, la vraie, celle qu’on cache. Elle m’a quitté .

Roxane. Elle vous a quitté ? ?

Bertrand. Je répétais Ravel, il devait être six heures du matin j’avais encore pas pris ma douche et elle est venue derrière moi et elle m’a enlacé et dit doucement : j’ai rencontré quelqu’un. J’ai dit:quelqu’un d ‘autre ? Elle a dit oui.

Roxane. Jamais revue ?

Bertrand.Jamais. ( long silence) La nuit elle me visite mais je ne la reconnais pas bien. Elle a changé. (changement de ton) Elle a foutu en l’air six ans de ma vie. C’est elle qui m’a offert cet imper.

Elle enlevait ses collants en plein concert. (un long temps) Roxane, c’est indicible. Ce que j’ai vécu alors. tout est devenu bizarre. Pendant des années je ne reconnaissais plus personne , ni mes amis, ni mes amis,ni les villes que je traversais.

Roxane ; Moi je vous connais .J’aime bien vous voir arriver le matin. (elle lui remet avec tendresse son col de chemise qui est de travers) Vous devriez mettre votre imper au pressing. Vous habiller plus léger. Je peux même le prendre voter imper et le donner à mon pressing. Par ce temps vous n’avez pas besoin d’un imper. Un polo noir, une jean, et vous seriez tres bien. Vous avez une belle silhouette.

Bertrand. Je vous assure, (il ressort l’article de journal) C’est moi. J’ai vraiment été adulé.

Roxane. Je vous crois.

Bertrand. (Il se lève et se dresse comme une statue du Commandeur) l’âme de la musique humaine est une chose de capable de.. de..

Roxane.Oui je sais vous me l’avez dit plusieurs fois..même hier..

Bertrand. Tenez, c’est moi.

Roxane.

Je vous offre un calva.

Bertrand. Merci. (il déguste le calva) .je ne mens pas.

Tenez. (il sort de son vieux porte-document une partition .) Pourquoi est-ce que je n’ai plus joué Schubert après 82 ? Parce que c’est le grand retour à l’enfance. Dans la D664 Schubert me prend par la main il emmène alors très loin Roxane. Il ramène à l’enfance mon enfance, Rue Albert Premier., Je suis dans le plasma de maman. On m’offre un nounours avec un œil de verre qui manque , on me talque(il s’exalte) on me tapote les fesses, tout le monde se demande à qui je ressemble, on essaie des petits chaussons en laine à mes petits pieds.. je jette mes couches sales dans le couloir, je vois un monstre dans le reflet de l’armoire, je cours vers papa qui me filme…Je hurle dans une barque ..je veux plus de lait en poudre je veux le sein de maman.. ses deux seins.. j’en veux beaucoup..(il a renversé la tasse et le verre de calva et le porte documents , il est tombé sur le carrelage.Roxane l’aide à se lever,ramasse les papiers et le reste, et lui rajuste son imper)

Roxane. Il faut rentrer chez vous.

Bertrand. Je savais que Beethoven et Schubert ca vous dirait rien. Les filles dans vote genre ça aime le reggae …Bob Marley… les Noirs qui sentent le rhum..Maintenant les jeunes générations ça danse avec le ventre …avec des cheveux tressés et.. on danse comme ça (Bertrand essaie de se trémousser)

Roxane.Non j’aime pas le Reggae(elle le mène avec douceur vers la porte alors qu’il essaie de danser) ) Je vais vous dire Roxane si j’avais eu 3O ans dans les années 50 on parlerait encore de moi aujourd’hui. mais voilà.. j’aurais connu Carl Schuricht.. c’est la la malédiction de la naissance.. C’est comme ceux qui ont fait leur service militaire en 1938 après -comme mon père- ils se sont coltinés 40 ,les Ardennes,la ligne Maginot, la défaite, les stalags ou pire.. la musique elle, elle déclinait déjà quand je suis arrivé à maturité.. les grands chefs étaient tous morts ..Pareil en Russie..

Roxane. (elle l’aide à boutonner son imper) .. C’est ça.. La Russie..Les grands chefs russes..

Bertrand. Vous les connaissez ? Vous connaissez Mravinski ..Evgueni Mravinski..Et Svletanov ? Evgueni si fougueux et austère hein.. il y a des gens ils prononcent Ievagueni..Ievagueni !je crois que c’est une erreur..

(elle ouvre la porte et lui cale bien son porte-document sous le bras) Vous, avec votre superbe morphologie et vos mollets c’est rasta et fandango.. la chair de l’âme des femmes c’est rasta …

Roxane. Bien sûr.

Bertrand. Vous me croyez ?

Roxane. Absolument.

Bertrand .J’ai oublié de vous payer.

Roxane. Non Bertrand. Je t’offre.. c’est moi qui vous offre

Bertrand(gentil) ah, vous m’avez tutoyé.. c’est gentil ça.. Vous serez là demain ?
Roxane.Oui.

Bertrand. Et après demain ?

Roxane. Aussi. Je serai Là.

Bertrand. Et dimanche ?

Roxane. Aussi .

Bertrand.Promis ?

Roxane. Promis.

Bertrand. Dimanche , c’est moi qui vous en offre un café . Je me suis bien habitué à vous. (il réfléchit)

Demain je vous apporterai mon paquet de café. C’est de l’arabica torréfié chez Giovanni Palati … una tazzina di caffé il caffé comunque è in polvere.. C’est Pollini qui me l’a fait connaître.. Pollini.Pollini.. Sacré Pollini

(il revient vers elle, en confidence ) Il avait encore ses cheveux. Moi aussi. Sacré Pollini. Avec sa tête de chauffeur de taxi. (Il sort péniblement du café et Roxane le regarde longtemps s’éloigner)

FIN

Ecrit sur une serviette en papier

Suis retourné après dix ans d’absence dans mon restaurant grec -ou plutôt crétois- de la rue Mouffetard. J’y déjeunais dans les années 80 avec deux amis écrivains. Des années auparavant, j’y dînais avec mon ex. Mais le plus souvent je m’y rendais seul, morose , seul en plein hiver, pour le décor pastoral. Avec les murs en pierre apparente, le vieux carrelage, ses chaises rustiques, les salières et leurs trous bouchés, j’avais l’impression de me réfugier dans un chalet de montagne. Sur le plus grand mur à gauche j’aimais cette crétoise collée sur un panneau de bois et dont la robe était constituée de petites cuillères. Avant que j’ai pu parcourir le menu les deux serveurs chaleureux, avaient déjà apporté quelques olives et débouché une bouteille de vin résiné Kourtaki avec son étiquette jaune de chrome. Les deux serveurs et le patron portaient des chemises blanches impeccablement repassées. . Je prenais soit une salade grecque soit une brochette de viande avec une grosse pomme de terre entourée d’un papier alu .Une petite cuillère était plantée dedans.

Le soir de mon retour, le patron vint me serrer la main. Ses deux mains entourent la mienne. Il n’a pas changé ,la chevelure ondulée, grisonnante, avec les traces des dents du peigne. Il réchauffe ma main les deux siennes, geste d’hospitalité que je lui ai toujours connu .Il me demande si je vais bien , comme si j’étais venu la veille.

Je m’installe pas loin du petit bar et ses bouteilles. Rien n’a changé. Les mêmes nappes,les mêmes serviettes, les mêmes verres, le même lustre en cuivre, le même panneau si attirant avec des vieux billets de banque des années lointaines, sans doute entre deux guerres, billets turcs, grecs, russes, aux couleurs passées comme ces vieux timbres qu’on trouve sur des cartes postales jaunies. Le podium minuscule est toujours au fond de la salle.

Le samedi soir , deux musiciens âgés, assis sur des petites chaises s’installaient les deux en chemisette blanche, ils jouaient de vieux airs, ou un même lancinant sirtaki avec parfois des sonorités aigrelettes qui me touchaient. Le visage creusé d’un des musiciens, le plus âgé, était intéressant par son air grave, concentré , absent, comme s’il était dans l’âme même de ce qu’il jouait, dans des collines râpeuses grillées soleil, bien éloigné des gens qui bavardent dans la salle.

Le serveur qui me verse du vin raisiné me chuchote toujours avec la même gourmande suavité  : » Sur la carte, il y a la célèbre spécialité de la truite à la crétoise,mais il n’y a jamais eu de spécialité de truites en Crète. Jamais ! »

Pendant le dîner, surgit une bande de jeunes sportifs arrogants, trois garçons athlètes à cheveux mouillés, l’un genre rugbyman roux et bouclé,les deux autres tenues de jogging lilas à bandes noires, bandana, sneakers argentés et trois filles, dont deux longues blondes genre basketteuses.L’une avec son fard à paupières violet faisaient penser à une belle esclave égyptiennes , et la brune au regard charbonneux portait des cheveux noirs tirés sur les tempes, à la Eva Peron. Tous s’installèrent à une longue table dans un raffut des chaises et de sacs à dos. Des affamées de vie.

Les serveurs, d’un calme solennel parfait ,alignent les verres, ajoutent des serviettes en papier et des coupelles d’olives et allument des bougies. . Je contemple les nouveaux venus : insolence des corps , débardeurs qui baillent sur des seins hâlés, voix rauques, éclats de rire, bourrades, la saine vulgarité. Le faux Brad Pitt , en claquant des doigts commande des Martini pour tout le monde.

Oui devant moi déferle une vague de jeunesse, verte,crue, dure glorieuse. Devant ces filles à dos nus, devant cette petite bande rigolarde et tonitruante, les autres clients, des couples discrets, prennent un air offusqué ou jettent des regards en coin . Deux femmes âgée, l’une avec un chignon,l’autre avec une tresse de cheveux gris, toutes deux enrobées de tricots et foulards achèvent calmement un curieux gâteau au chocolat qui leur laisse un peu de sucre au bord des lèvres. Retraitées laineuses, lentes,elles comparent leurs mains baguées,topaze et turquoise. Et leurs doigts deviennent de curieuses araignées sur le papier de la nappe.

Le vin aidant , le lent vertige des souvenirs m’envahit. Jours anciens, photos de famille, quand les filles écoutaient la mer dans un coquillage , quand Paul emmêlait les fils de nylon d’une canne à pêche rafistolée au bord d’un étang dans le Nivernais. Leurs enfances baignent dans des jours si limpides dans leur midi que j’ai du mal à les connaître, comme un filigrane, dans un contrejour qui éblouit. J’ai du mal à retrouver intacts ces petits inconnus qui bataillent, rieurs, ou boudeurs à l’arrière, sur la banquette de la Volvo tandis que les routes forestières du Morvan dispensent des bouffées d’air humides et boisées.

Je revois le corps dodu de Caroline, ce premier bébé qui braille, dans son bain bain mousseux . J’ignore tout d’eux désormais. De ces quatre petits chamailleurs il ne reste que ces trois grandes filles , sobres, élégantes, bien organisées perdues dans la la foule du samedi qui coule nonchalante dans les travées des grands magasins; et un grand garçon voûté, concentré sur plusieurs ordis, pâle, sérieux dans un polo noir, son bureau cerné de verre dépoli . Il achète mille trottinettes électriques à Shanghai d’un seul clic .

S’infiltre alors une immense tendresse rétrospective pour ces enfants d’autrefois, enfuis, fantômes malicieux sous la grande lumière des vacances bretonnes. Ils jouaient dans les rochers et sondaient avec une épuisette des flaques d’eau de mer ; ils avaient l’air de coïncider si fort à ce qu’ils faisaient qu’il y avait un parfum d’éternité heureuse. Rien ne pouvait vraiment les atteindre. Aujourd’hui, dans cet univers en dérive, n’importe qui peut les atteindre. Des affabulations savoureuses se glissent alors dans mon esprit, pour m’échapper; des opérations mentales cherchant des souvenirs s’affolent, calculs instantanés de photos Kodachrome , diapos saturées de mer bleu chimique ,vite, garçon un café : toutes ces années lointaines, passées comme un songe, comme un repas de communion après-guerre. On souffle huit bougies, la maison bretonne s’éteint, le grondement de l’orage roule longtemps sur la mer, les gamins rigolent. Le lendemain tout le monde ôte ses vêtements pour nager dans le coin sans algues. Folie, baisers chauds, villa confortable , bouquets qui rosissent et grésillent dans le beurre de la poêle. Les valeurs fluctuantes de la cohésion familiale finissent en reflets insaisissables aujourd’hui. Quand, à quel moment, le tissu a-t- il pu se déchirer ? Cette piscine là est sans fond.

La comète familiale réapparaît quand tu roules vers les Invalides, quand tu passes devant une terrasse pleine de lycéens , tu y cherches encore tes enfants, c’est le Jardin d’Eden derrière les grilles , face au lycée Duruy. Tu les as vu grandir tes lycéennes sans comprendre, sans en être à la hauteur. Et les chahuts de leur enfance ,d’un lit à l’autre, même s’ils t ont rassuré refusent encore de t’appartenir.

Non assistance à personnes en danger ? Froideur congénitale ? Tu vadrouilles dans ta perplexité si tardive et si bouffonne dans son inutilité Souvenir net : tu es allongé contre Aline, tu n’oses pas bouger ton bras ankylosé tant qu’elle n’ a pas gagné la zone calme de sa respiration régulière apaisée, après la crise d’asthme. À trente années de distance, tu lui tiens encore la main .La maturité n’existe pas.

Aujourd’hui encore à six heures du soir quand la nuit tombe, l’hiver, dans le creux désagréable de la journée, tu te forces à composer sur ton portable le numéro des filles, pour les rassurer, non, pour TE rassurer , car dans un moment de la matinée tu n’as vu soudain que des ennemis.

Aujourd’hui ce sont des grandes étrangères, tes filles, si matures, elles comprennent tes mots maladroits, décryptent tes silences, décodent ce petit ton persifleur qui ne trompe personne. Remarques ironiques fins de phrases inachevées qui sont tes chausse-trapes, tes cachettes, cachettes de quoi, au fond le sais-tu ? Tu confirmes, avec un entrain douteux que tout va bien ici en Bretagne.  Tout va bien, le chat est sur le balcon , il hume l’orage qui approche , la mer blanchit.

Pendant la conversation ton père boit son café à petites gorgées qui paraissent interminables et racle le sucre fondu avec une petite cuillère ornée d’un écusson de Savoie. Aux années cinquante , à ma ville bombardée, et aux baraquements à toits goudronnés,   se superpose la fille de la documentation et sa frange , ses coudes mignons, son air sage, ses cahiers bien rangés et ses crayons de couleurs, une vraie écolière en robe Vichy. Elle n’ose toujours pas avouer à ses deux enfants qu’ elle a une liaison torride depuis quatre ans mais elle croit qu’ils s’en doutent. Ma mère pliait longtemps les serviettes en pinçant les lèvres.

Le vent d’automne secoue toujours les persiennes ,les gouttes d’eau de la table de ping-pong ne sèchent pas sous le cerisier. Le raffut d’un camion de bois qui passe en pleine nuit route de Toulouse reste ton meilleur souvenir.

Le serveur me demande si je veux un autre café serré sans sucre «  comme d’habitude « ? Oui Alex, comme d’habitude. Avec le café il m’apporte la bouteille ambrée du cognac Grec Metaxa et la laisse sur la table, comme autrefois. Je vais doucement m’enrober dans le lierre de l’alcool, cher cognac ambré qui échauffe les extrémités du corps.

Tu dérives, tu largues ce restaurant crétois cette bande d énergumènes de bandes dessinées, tu rigoles eh banane avec le Consul, Yvonne, le ravin , le Volcan, la Cantina, file moi la Tequila, Ta Terre Promise , le Livre qui tu aurais dû écrire si tu n’avais cédé à une immense paresse qui masquait ta crainte de surprendre ta vraie valeur.

Tu enfiles ta veste, tu te lèves, tu te faufiles jusqu’au bar pour régler l’addition.

Quand tu sors une rafale de vent aigre traverse la nuit glacée. Des papiers tourbillonnent dans la rue Mouffetard.

Mademoiselle de Stermaria, l’énigmatique jeune bretonne de Marcel Proust

Qui est-elle ?

Mademoiselle Stermaria apparaît et fascine . Elle se révèle délicieuse, miraculeuse, quand le narrateur de « La Recherche » la découvre dans la salle à manger du grand hôtel de Balbec. Le narrateur est immédiatement subjugué, malgré le caractère désagréable de la rencontre qui a lieu n dans la seconde partie de «  A l’ombre des jeunes filles en fleurs » .

Nous sommes dans la salle à manger du Grand-Hôtel. »…à peine commencions nous à déjeuner qu’on vint nous faire lever(de table) sur l’ordre de M. de Stermaria,lequel venait d’arriver et sans le moindre geste d’excuse à notre adresse, pria à haute voix le maître d’hôtel de veiller à ce qu’une pareille erreur ne se renouvelât pas, car il lui était désagréable que des « gens qu’il ne connaissait pas » eussent pris sa table. »

Proust nous apprend que « un hobereau et sa fille » sont « d’une obscure mais tres ancienne famille de Bretagne » . Mlle de Stermaria dîne avec son exécrable père :  « C’était leur morgue qui les préservait de toute sympathie humaine, de tout intérêt pour les inconnus assis autour d’eux, et au milieu desquels M. de Stermaria gardait l’air glacial, pressé, distant, rude, pointilleux et malintentionné, qu’on a dans un buffet de chemin de fer au milieu des voyageurs qu’on n’a jamais vus, qu’on ne reverra pas, et avec qui on ne conçoit d’autres rapports que de défendre contre eux son poulet froid et son coin dans le wagon. «

 Mademoiselle Stermaria bouleverse le narrateur et il en livre les raisons.« Car j’avais remarqué sa fille, dès son entrée, son jolie visage pâle, presque bleuté, ce qu’il y avait de particulier dans le port de sa haute taille, dans sa démarche, et qui m’évoquait avec raison son hérédité, son éducation aristocratique, et d’autant plus clairement que je savais son nom. » Suit une métaphore étonnante de cette présence avec le feu magique de l’Or du Rhin de Wagner. On remarque d’ailleurs, à l’occasion la cristallisation sur une inconnue, chez Proust, est immédiate.

Proust précise : »La race » en ajoutant aux charmes de Mlle de Stermaria l’idée de leur cause les rendait plus intelligibles,plus complets. Elle les faisait aussi plus désirables , annonçant qu’ils étaient peu accessibles, comme un prix élevé ajoute à la valeur d’un objet qui vous a plu. Et la tige héréditaire donnait à ce teint composé de sucs choisis la saveur d’un fruit exotique ou d’un cru célèbre. »

J’ouvre une parenthèse pour avouer que nous avons dans cet extrait, avec cette « tige héréditaire » qui donne « la saveur d’un fruit exotique » un échantillon de ce charabia onctueux, snob , cette écriture artiste, ce chant si précieux et alambiqué , un exemple de cette prose décortiqueuse un peu décourageante. Revenons à Mademoiselle de Stermaria fait partie de ces nombreuses jeunes filles qui apparaissent, avec toute la force intacte du terme,et sa connotation religieuse, et qui mobilisent toute la puissance de l’imaginaire proustien,cet émerveillement qui explose avec force. Ces demoiselles éblouissent le narrateur avec une soudaineté bien particulière. Il les convoite dans une urgence qui chavire les points stables du temps et de l’espace. L’impact brutal qu’elles ont alors sur le narrateur déclenche des chaînes d’images qui ressemblent à une cristallisation stendhalienne accélérée.

Revenons à cette Stermaria. A chaque fois que le narrateur découvre une belle inconnue, une laitière, une jeune duchesse de Guermantes, une bande de jeunes filles sur un digue, une femme de chambre à Venise, le désir et l’avidité sexuelle allument la lanterne magique proustienne . Lumière dure. La chaîne d’impressions contiguës, se dévide, la phrase se surcharge ,se ramifie, la silhouette de la jeune fille s’enrichit de facettes qui vont la rendre phosphorescente, unique, inestimable, elle devient alors un bijou qui irradie sur le tissu banal de la vie ordinaire.

Mais l’apparition de cette Stermaria interroge . Ses deux apparitions, l’une dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs, » et l’autre dans « Le Côté de Guermantes » sont à la fois assez brèves mais , rayonnent d’un éclat particulier . S’y manifeste un curieux poudroiement autour de sa présence. Le narrateur est saisi d’ une avidité particulière comme si ce personnage aimantait des parcelles très profondes de sa sensibilité, sa silhouette agit comme un fragment de rêve nervalien arraché au papier peint général. C’est d’autant plus évident que ce personnage n’apparait que brièvement. Le rendez-vous manqué dans « Le côté de Guermantes » se colore d’un tragique absolu. C’est un pic de souffrance :impuissance et sentiment de vide s’étalent à nu. On peut affirmer que Mlle Stermaria se remarque par son don déstabilisateur .

Grace à ces fameux Cahiers Sainte-Beuve de 1909 , là où se marquent les pilotis de l’œuvre future, les universitaires retracent le chemin de sa création.

Les travaux de Georgette Tupinier (Cahiers Marcel Proust N° 6) permettent de mieux comprendre la nature de ce personnage à travers ses métamorphoses.

On découvre ainsi que cette aristocrate bretonne était promise à un rôle beaucoup plus important dans les premières approches. Dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs », elle devait jouer un rôle qui sera repris développé et confié à Albertine.

Qu’elles sont donc les qualités de cette jeune fille pour intéresser si fort l’ écrivain ?

1) Sa fraîcheur charnelle , sa verdeur, son côté apparition d’une « vierge »

2) Sa noblesse

3) La Bretagne. Cette région a toujours fasciné Proust puisque dans « Jean Santeuil », il y a une tempête à Penmarch et des vacances à Begmeil.

Le jeune homme de Balbec discerne la possibilité de goûter » à cette vie si poétique qu’elle menait en Bretagne(..) à laquelle elle ne semblait pas trouver grand prix,mais que pourtant elle contenait enclose dans son corps. » Le narrateur rêve d’un rendez vous dans son château breton. On remarquera que sur Albertine, Proust a un rêve assez parallèle puisqu’il parle d’une « fille des brumes du dehors ».

Cette rêverie bretonne est si puissante que le jour où il propose un rendez-vous parisien à Madame de Stermaria il choisit comiquement « les ténèbres de l’île des Cygnes » au Bois de Boulogne . Il a l’idée bizarre de ressusciter dans cette minuscule île du Bois de Boulogne un peu du charme et des solitudes des landes bretonnes autour duquel rodent les fantômes de la légende Arturienne. . . En comptant les heures et même les minutes qui le séparent de ce rendez-vous capital il se réjouit à l’avance des » ténèbres entourées d’eau » et du brouillard hivernal s’abattant sur Paris pour mieux rappeler les désolations du pays natal de la jeune fille !

4) Quand Mlle de Stermaria lui posera un lapin à la dernière minute, on voit que la vieille blessure de l’abandon, réapparaît. Brutal. C’est thème sans doute le plus profond, thème qui court d’un bout à l’autre de l’œuvre- – et qui commence par l’abandon du soir quand la mère tarde à venir l’embrasser . Puisque Madame de Stermaria ne vient pas Proust réussit magistralement à boucler sa thématique , à savoir que ses nombreuses velléités d’aimer qui jalonnent l’œuvre ( serial lover ?) suivent le même protocole : ça part de l’enthousiasme de la rencontre au vide de la séparation . Comme si l’œuvre reposait toujours sur la même déception devant la réalité. Il faut attendre « Le temps retrouvé » , pour que la madeleine, le pavé inégal de la cour des Guermantes, les clochers de Martinville fassent définitivement sortir le lecteur de cette gigantesque rhapsodie de l’abandon pour découvrir le Ciel de l’Art.

Dans les Cahiers de 1909 Proust revient beaucoup sur ce personnage. Il le transforme sans cesse comme un marionnettiste . Elle fairt partie de ce qu’il appelle « ses poupées intérieures » . Il l’appelle Mlle de Quimperlé(Cahier V), Mlle de Caudéran (Cahier XXXVI) puis de nouveau Quimperlé(Cahier XII,XXVI, XXXII) puis Mlle de Penhoët(cahier XXVI).

Dans le tout premier crayon de ce qui deviendra « A l’ombre des jeunes filles en fleurs », il y a un hôtel en bord de mer dont les spécialistes suggèrent qu’il s’agit d’une plage bretonne et non pas normande.
C’est dans le cahier XXXVI quand le narrateur prend la main de Mlle de Penhoët que le déclic capital se fait: «  .. en regardant le précieux visage pâle sous son feutre gris, je rêvais qu’elle me cachait dans la chapelle au fond des bois, de son château de Bretagne » et c’est dans ce même cahier XXXVI que se trouve rassemblés à la fois Melle de Cauderan et son père, la table de la salle à manger, mais aussi Gilberte Swann, une fête de charité dans l’île du Bois, et la femme de chambre de la baronne Picpus à Venise. Moment capital de fécondation littéraire. Cette galerie de personnages sera essaimée tout au long des volumes de « La Recherche ».

Dés 1909 Mademoiselle Cauderan-Quimperlé déclenche chez le jeune écrivain Proust une rafale d’images, de rêves, de décors, d’espaces ,de fantasmes, qui fera affleurer des nappes profondes de cet univers intérieur que le romancier va développer sur ses treize années de rédaction acharnée.

Ce qui ressort des recherches universitaires à propos de Mademoiselle Stermaria, c’est qu’il y a une infinité de corrélations et ramifications et cristallisations à partir d’elle. Elle est un point focal .Cette jolie bretonne concentre une obsession bien proustienne de l’aristocratie, une fascination pour les êtres lointains, les paysages légendaires( Brocéliande et la fée Viviane sont là) . Elle rappelle la « Sylvie » de Nerval par une subtile imprécision entre le passé et le présent, ce souvenir à demi rêvé, ce songe à demi éveillé qui délivre Proust de l’infernale temporalité. On note aussi le comique de Proust (qu’on oublie souvent) par des superpositions extravagantes et inattendues entre des étangs bretons chantés par des trouvères et notre narrateur essayant de trouver un restaurant d’un Bois de Boulogne hivernal une image qui devait faire revenir le passé légendaire d’une Bretagne aquatique ensorcelante.

Bref le goût de Proust pour les formes des vies frôlées qu’on ne connaîtra pas, les résultats littéraires d’un voyeurisme triomphant qui lui permet de franchir la paroi entre le monde visible du monde invisible , l’examen de ses méthodes de travail , le jeu des affinités et réminiscences biographiques et littéraires pour créer une quête quasiment mystique,l’analyse des étapes de la soudaine extase désirante dans une salle à manger à Cabourg, , le passage à la loupe des notes griffonnées dans d’ étroits carnets, tout ceci aboutit à connaître les dessous de la création d’un portrait de jeune femme dont la charge innovante rayonne.

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Fouette cocher, vers le roman russe

Un aveu : quand je suis un peu las de ces piles de romans français proclamés chef-d’œuvre avec des petits post-it dans la vitrine de mon libraire je me tourne vers le roman russe du XIXème siècle, celui qui commence avec les précurseurs Pouchkine et Lermontov et s’achève avec la mort de Tchekhov en 1904 et celle de Tolstoï en 1910. Pendant les longues semaines du Covid, je me suis réfugié dans la Cerisaie de Tchekhov et dans les salons de la famille Rostov.

Comme l’ a écrit Nabokov, dans ses cours de littérature -que je recommande- malgré la monarchie absolue et la censure vigilante , il y eut une incroyable « rafale de talents ». Ce roman russe est à la fois mon pavillon de chasse, mon vieux pardessus, ma chambre d’amour, mon île refuge, ma datcha. Ouvrir un de ces romans, c’est comme retrouver sa famille, sa vraie famille, sur un quai de gare de campagne après des années de séparation. Bien sûr Tchekhov , Tolstoï, Dostoïevski mais aussi Tourgueniev , Gontcharov ou Gogol abordent la vie dans un esprit philosophique et religieux, mais ils nous offrent un bain d’humanité incomparable et nous chuchotent que cette vie immédiate, sensuelle, concrète, adossée à la mort à chaque instant porte à la fois son énigme et une intense et obscure promesse.

J’ai mes préférences : Tolstoï et Tchekhov d’abord. Et le problème religieux n’y fait rien..Les uns croient en Dieu : Tolstoï ou Dostoïevski, d’autres non : Tchekhov est matérialiste (« il y a plus d’amour du prochain dans l’électricité et la vapeur que dans la chasteté et le refus de manger de la viande », écrit-il).

Autre aveu : je me méfie un peu de Dostoïevski qui me donne l’impression de me pousser dans les couloirs dans une clinique mal éclairée , un soir d’orage, avec une aile où les agités Karamazov et le nietzschéen, Raskolnikov exigent pas mal de soins.

Avec Dostoïevski je préfère les récits courts ,« L’éternel mari » ou « Le joueur » ou « Écrits dans un souterrain ». Ils sont la perfection même. Dans ses romans fleuve Dostoïevski ne me fait jamais oublier qu’il fut payé à la ligne, qu’il manquait d’argent, et que le feuilleton exige un rebondissement toutes les vingt pages., comme les scénarios pour Netflix.

J’ouvre aussi régulièrement Gogol. Avec la troïka de Tchitchikov lancée dans les chemins boueux Gogol a réussi à acclimater la bouffonnerie et la bouse de vache, la plaisanterie de cocher et la mélancolie de l’exilé.Gogol ,vivant à Rome , et s’empiffrant de spaghetti et de parmesan découbre un étrange charme irisé aux mornes plaines russes et nous entraine sans effort apparent au bord du fantastique. Et puis cette escroquerie aux âmes mortes , ce jeu de comptabilité, annonce les modernes escrocs à la taxe carbone ou aux crypto-monnaies.

Avec Tolstoï, c’est le grand le grand jeu .

Ça fait je ne sais combien de fois que je relis « Guerre et Paix » sans sauter une ligne. Je ne rate jamais sur Arte une rediffusion du film en kinepanorama de Sergueï Bondartchouk , avec 45 minutes sublimes pour recréer la bataille de Borodino  .. On a parfois l’impression que la Russie fut envahie par Napoléon uniquement pour découvrir un le secret du raffinement des bals dans l’aristocratie moscovite sous le tsar Alexandre, avec débauche d’uniformes chamarrés et de jeunes filles gracieuses au bord des larmes.

« Guerre et paix » (ou « La guerre et La paix » selon les traducteurs) est un de ces romans qui peut remplir une vie de lecteur et d’écrivain : complexité des intrigues, mouvement fluvial de l’Histoire, moments d’euphorie et percutant des catastrophes, foule de personnages plus vrais que nature et plus sensibles que ma concierge., et moins désinvoltes que mes enfants. Chez Tolstoï il y a un émerveillement cosmique délicieusement enfantin comme si le romancier débarquait ot dans sa premier matinée dans le grand monde. Ajoutez à cela la panoplie complète des sentiments possibles dans les liens familiaux, des surcharges d’images sensorielles à chaque page , un enchevêtrement des subjectivités d’une virtuosité confondante (avec des monologues intérieurs à foison bien avant Joyce).

Je jubile en découvrant les paysages panoramiques des théâtres de bataille, de Schoengraben à Borodino . L’ incrustation de personnages historiques au milieu des personnages de fiction est admirable. Koutouzov,le commandant en chef des amrées russes , ce somnolent dans les pires désastres , reste le plus réussi des grands loufoques On a le sentiment d’une splendeur et d’une plénitude de l’architecture globale . Tolstoï ou la Vastitude .

Ajoutons aussi une habileté(comme chez Tchekhov) pour analyser des sentiments négatifs et volatiles comme l’ennui, la neurasthénie , l’oisiveté, sans nous ennuyer un instant. Car dans ce roman les défauts ne nuisent pas à l’ensemble . Je veux dire les sermons moralisateurs , les considérations militaires des état-majors russes, autrichiens et français, les éternels descriptions de soldats de plomb , d’une bonhommie exemplaire , capables de plaisanteries lorsqu’ils sont fauchés par la mitraille, sans oublier les invocations à la Providence , le mécanique mélange d’enthousiasme patriotique et d’ exaltation religieuse . Le manuel de conjugalité a vieilli .Mais les points forts sont inoubliables : le rigodon des fiancées coquettes et sournoises , les confidences entre le Prince André et Pierre Bézoukov, Natacha qui tente de se voir dans toutes les glaces pendant un bal, et la ronde de ces ces jeunes épouses déçues nous entraînent dans les couches profondes de la féminité. Les défaillances de hommes à l’égard des femmes forment aussi un catalogue étonnant .

Tolstoï demeure le spécialiste incontesté des familles. Famille malheureuse avec Anna Karenine, famille longtemps heureuse chez les Rostov. L écrivain les cultive comme un botaniste. Voyez comme il jubile à classer, étiqueter, les différents types d’enfants, d’ adolescents, de vieillards, personnages qui embarrassent en général les romanciers modèle courant. La femme enceinte languissante ,s assez casse peids, est une de ses spécialités, mais Tolstoi nous cingle dans le tragique quand l’accouchement se passe mal et dévaste un domaine entier. L écrivain ,dans chaque grand évènement, joue le double aspect. Cette double face est particulièrement évidente dans n les soirées mondaines. Exemple : le banquet en l’honneur de Bagration au Club anglais de Moscou.C’est étincelant de faste , de luxe, et de détails succulents,mais en même temps on nous révèle la cruauté du jeu entre les maîtres et serviteurs, la frivolité ,les commérages, les mesquineries, l’insolence et la puissance des appétits élémentaires chez les invités. Tolstoï aime surprendre avec des situations bizarres , inattendues , comme ce capitaine français Ramballe gai, aimable, qui ouvre une bonne bouteille pour remercier Pierre Bézoukov de lui avoir sauvé la vie alors que Moscou se transforme un brasier . Parmi mes plaisirs bien particuliers, à la lecture, ,j’aime bien essayer de comprendre où est la frontière chez lui entre la (Sainte) Nature et les créatures végétales, animales et les créations humaines. Tolstoï ne sépare rien. Il me fait comprendre que tous les sentiments sont transitoires et j’admire que son talent ne s’enlise jamais dans les analyses de ces transitions et métamorphoses. Quand je compare les personnages de « Guerre et Paix » avec les personnages des romans d’aujourd’hui, je vois bien qu’il n’y a pas photo,que nous ne sommes plus dans la même échelle. Les personnages d’Emmanuel Carrère ou de Camille Laurens paniquent devant une carte bleue perdue,une panne sexuelle d’un soir , ou des moules marinières services trop froides, alors que le Prince André reste impassible en plein carnage de Borodino. Oui Tolstoï rassure. La succession d’ évènements effroyables qui s’abat sur le peuple russe dans son roman n’entame pas une espèce de confiance absolue dans le Destin de son peuple. Les battements cardiaques précipités de Natacha quand elle s’apprête à danser ou le balancement des vieux bouleaux dans le parc de la propriété à Lyssy Gori affirment un une mystique de la Vie

Enfin, il y a chez Tolstoï une virtuosité pour inclure dans un même paragraphe, dans un même mouvement des plans de nature très différentes, une sorte de vision anthropomorphique ascensionnelle religieuse. Ce zoom métaphysique revient plusieurs fois à des moments clé.

George Steiner dans son « Tolstoï et Dostoïevski » cite le célèbre passage de bascule quand le Prince André est gravement blessé pendant la bataille d’Austerlitz :« Oui : tout est vanité, tout est mensonge excepté ce ciel infini.Il n’y a rien, rien que cela.Mais même ce ciel n’existe pas, il n’y a rien que le silence et la paix.Dieu merci ! » Il y a un autre passage, dans le livre XIV du Livre IV 2° partie , de « Guerre et Paix » qui reprend le même mouvement ascensionnel . C’est au cours au cours de la captivité de Pierre il est emmené par le corps d’armée de Davout. Pour être fusillé : »Au delà du camp, les forets et les champs, qu’on qu’on ne distinguait pas auparavant, étaient maintenant visibles au loin. Et plus loin au-delà de ces forets et de ces champs, les profondeurs brillantes,mouvantes, infinies vous lançaient leur magique appel. Pierre regardait le ciel et les étoiles qui étincelaient dans ses lointain abîmes. « Et tout cela est à moi cela, c’est moi, et tout cela est en loi , et et tout cela est moi ! » se dit Pierre. Et tout cela ils l’ont pris et enfermé mettent dans un enclos de planches ! » Il sourit et alla dormir prés de ses camarades. »

Là encore Tolstoï réussit un mouvement vertigineux -proche de la prière- qui va du moindre brin d’herbe, de l’humus d’un bois, à un espace sans borne, comme si notre monde n’était qu’une encoignure bizarre, où l’on peut sentir à la fois la mort et l’ immortalité dans l’odeur de fougères après la pluie.

Un coin tranquille en Bretagne

Des buissons de pourpiers argentés bordent la route étroite de la presqu’île. Ce matin là le ciel sans nuages avait quelque chose de brumeux l’autre côté de la baie.

Quand j’avais besoin de solitude, je quittais la maison et me réfugiais dans cette enclave sableuse et herbeuse, une sorte de cratère de silence, de broussailles, sous la route étroite qui menait aux ostréiculteurs.

A chaque marée l ‘eau écumeuse recouvrait une bande de galets gris et les rochers plats. Plus loin,vers une villa à l’abandon, des traînées d’algues sèches ressemblaient à des amas de feuillages carbonisés . Le samedi soir des jeunes venaient sans doute s’amuser ; ils laissaient un espace de cendres avec des branches consumées et noircies et des boites de bière tordues. Je venais donc là m’étendre. Il passait quelquefois un chalutier d’un blanc blanc éclatant se dirigeant vers le large .

Il suffisait d’ôter ses espadrilles, de s’étendre sur le sable moelleux ,et de fixer le ciel sans nuages pour être saisi d’un léger vertige. Où est la limite ? Et qu’y a-t-il au-delà de la limite ?

A intervalles réguliers le calme absolu de l’endroit était comme profané par le bruit de moteur d’ une fourgonnette de mareyeur .  Le subtil gargouillis des eaux autour des rochers me donnait la sensation de sentir l’ éternelle usure vivifiante du monde. La courbe muette du soleil raccourcissait les ombres et s’accordait à ma torpeur tandis qu’un petit arbuste épineux, avec de minuscules fleurs blanches, avait les branchettes couvertes de pucerons.

Derrière moi, une levée de terre jaune craquelée était percée de trous de terriers.

Vers la gauche une étendue marécageuse , miroitante à midi, était bordée de roseaux..L’ espace incurvé de sable, de cailloutis et de coquillages écrasés prenait une blancheur saline . J’y trouvais des puces de sable , et pas mal de coquilles d’huîtres aux reflets nacrés.Je ne sais pas pourquoi mais cet endroit me faisait penser à une immense tombe de dieux mésopotamiens comme si le plateau immense de la baie devenait une offrande aux disparus.

Plus loin, mêlé à des débris marins trônait un broc émaillé mangé de rouille qui ressuscitait dans mon esprit toute la pauvreté de l’après-guerre. J’ avais aussi remarqué des minuscules tessons de faïence qui me rappelaient la touche jaune vernie de quelques tasses épaisses d’un service à café chez ma grand-tante. Ces tasses garnissaient un plateau de cuivre posé sur une commode de bois sombre. La demeure, immense, sépulcrale avec ses portraits d’ancêtres , était cernée de vergers .La grande salle restait enfouie dans une perpétuelle obscurité derrière des volets toujours clos qui suggéraient une protection contre un perpétuel été grillant les plantes du jardin. Des chiures de mouches salissaient un cadre de bois noir et la plaque de verre protégeait une photo ovale de la petite Thérèse de Lisieux . Ce visage lisse , trop blanc, son ovale parfait, enfantin, m ‘interroge encore.

Quand la marée revenait avec ses nuances orageuses j’étais hypnotisé par les reflets argentés de ces vagues si régulières qui semblaient absorber la lumière.

J’avais l’habitude de glisser mes pieds dans ce sable fin,-une vraie farine tiède- jusqu’à  ce que mes orteils touchent un sable rugueux et humide. Le remblai avec ses broussailles, ses cavités terreuses ocres, ses plantes épineuses, ses asters, était surmonté par les couches d’air qui coulaient comme de l’eau .

L’immensité du ciel , son bleu violent, le calme de la mer, le bruit du ressac ,l donnaient l’impression que le monde était toujours en train de se refaire. Les cassures et les strates des rochers régulièrement couverts d’une eau pale suggéraient une étrange proximité avec des Temps Originels.

Je me demande souvent s’il y a une une scène primitive,une sorte de Conférence Originelle , au cours de laquelle de minuscules créatures rudimentaires,genre amibes, s’étaient adressées , face à Dieu,directement, pour le remercier de la générosité de son geste créateur qui permet à d’ innombrables organismes uni-cellulaires d’organiser de joyeuses baignades et parties de volley-ball dans la moindre flaque d’eau de mer…Je comprenais ,allongé sur ce matelas de sable, les béatitudes de mon ancien prof de Sciences Nat qui, en suçotant ses branches de lunettes nous demandait toujours « Mais pourquoi le mystère de l’Univers serait-il ailleurs ? Il est tout autour de nous.Nous devrions en être émerveillés.  » Et il nous donnait l’exemple enthousiasmant d’une araignée qui file sa toile en toutes saisons, selon une implacable géométrie.

Mon meilleur ami ,en classe de troisième s’interrogeait, lui ,sur le phénomène complexe de l’extase érotique . Je me demandais comment les premières particules de Temps avaient pu naître et dans quelle conscience assez complexe pour que naissent des sentiments aussi indéfinissables que la mélancolie ou la nostalgie, Au fil des minutes dans cette torpeur bienfaisante de engourdissement mental, j’étaius en train de pousser ces portes d’ivoire et d’or n dont nous parle Nerval avec une si émouvante tendresse. Je devenais un artiste des questions qui permettent de quitter nos lourds habits terrestres et me demandais si la mission d’un écrivain , délivré de la gravité terrestre de mes contemporains,  n’était pas de gâcher du papier avec des dessins confus qui se veulent l’équivalent des brouillons aux multiples traits traits de plume de Léonard de Vinci rêvant à une machine volante. Mon but :rejoindre les populations bizarres de notre Inconscient., avec un mouvement de dévotion pour les premiers Surréalistes.

Au fond, cet endroit tranquille , quasi désert, avec sa houle, faisait accéder mon esprit à des visions parfaitement agréables,inutiles , excitantes car elles accaparaient peut-être des souvenirs de quelqu’un d’autre , exactement comme on pénètre en maillot de bain par effraction dans une propriété privée. La transparence de cette eau qui chatoie entre les coquillages favorisait ce demi sommeil, et je laissais mon vaisseau mental dériver vers des côtes peu fréquentées où la pression des gens disparus se fait sentir. l

Je regrettais d‘avoir été si négligent pendant les cours de mon prof de physique-chimie, et j’avais envie de savoir ce qui flambait autour de moi ,et pourquoi, dans cette petite crique, entre ciel et mer, le fort courant de la Création battait contre moi avec sa densité cosmique.

La mer me berçait avec son efflorescence végétale marine , ces verdures épaisses d’algues,couleur d’oseille fraîche, tandis qu’un d’âne au poil dru, rêche, un peu poussiéreux broutait avec humilité derrière un débris de clôture. J’aimais aussi particulièrement une carcasse de barque qui pourrissait inclinée vers les roseaux dans l’ eau stagnante du marais. Les courbes lattes de bois de ses varangues étaient dressées vers le ciel comme les côtes d’une immense cage thoracique délabrée .Penchées sur les galets blancs, ces membrures osseuses portaient des traces de goudron, d’inscriptions salaces et s’ornaient de moisissures vertes .Ça ressemblait à des restes du squelette de géant.j’imaginais cette immense cage thoracique à l’abandon se redresser péniblement.Je voyais une sorte de Job se défaisant de ses détritus pour venir marcher au milieu de la route,la nuit pour s’encadrer dans le pare-brise d’une fourgonnette en pleine nuit , effrayer le mareyeur .

Si je m’attardais au-delà de midi je voyais surgir un homme long, étroit.Il était vêtu d’un e sorte de gandoura qui laissait voir un pantalon de lin beige flottant et des sandales poussiéreuses. Pas rasé, l’œil fiévreux, son visage maigre faisait penser à une sorte de Christ. Il tenait en laisse un chien-loup avec une énorme muselière et disparaissait dans le soleil derrière les roseaux , telle une apparition. Marchait-il sur les eaux du marais ? Sa silhouette biblique me remettait en mémoire les noms magiques  venues des lointaines années de catéchisme:Antioche, Césarée,Hiram,  Holopherne,Tibériade, Samarie, Ectabane , Élie,comme si le mélange de lumière sur les eaux et de voyelles hébraïques mouillées sur fond de ciel immense devait ouvrir un débat vertigineux entre souffrance et rédemption.

Rafales de silence,d’autres appelent ça prière.

 Je me demande aujourd’hui si c’est la lumière aveuglante de la Vie Éternelle, si convoitée par des millions de gens, qui m’ a effleuré de son aile ou si c’est le début d’un affaissement mental dû au sournois effet de l’âge et du solstice.

Aujourd’hui sur une autre plage bretonne je vois galoper , courir et bondir dans l’eau, des tas d’enfants turbulents d’une colonie de vacances .Les adolescents aux os saillants s’enfoncent avec volupté dans le vert cru d’un bassin de pierre ; certains ressortent ,dégoulinants, laqués, rieurs, en bousculades. Ils remontent dans un sentier et s’évanouissent les uns après les autres par un escalier formé de rondins .Le soir, quand je reviens fumer une dernière cigarette, les oiseaux de mer viennent poser leurs pattes sur le rebord de pierre du bassin ou sur la machinerie rouillée de l’écluse . Hiéroglyphes sur la pellicule d’eau qui tremble.

Une belle matinée

Personnages

Ghislaine, plus de soixante ans

Alain, plus de soixante ans

Décor

Une villa en bord de mer ,un matin de printemps .Un salon large et démodé avec un bureau ancien encombré ,un fauteuil et un canapé . Beaucoup de livres usagés, des paperasses, des piles de vieux journaux, quelques tableaux .Une table basse.

Au fond, à travers la porte-fenêtre, on distingue un jardinet puis la digue et la mer.

Alain boit son café à son bureau et Ghislaine boit un thé à la table basse.

Alain. L’hiver est passé.

Ghislaine.Quel soulagement.

Alain .On va bien dormir cette nuit. La marée est haute , 101,les vagues vont nous bercer. Toutes ces nuits de printemps où on va bien dormir., où les vagues vont nous bercer.

Ghislaine. Pendant lesquelles on va bien dormir.Pendant lesquelles les vagues vont nous bercer. Fais un peu attention tu n’aurais jamais fait ce genre de faute il y a dix ans.

Alain. On dort tellement mieux en vieillissant,on dort tellement mieux quand vient le printemps, on dort tellement mieux quand on est seul et vieux.

Ghislaine.Cet été sera chaud. Ils viennent de le dire à la radio. Tu imagines la porte-fenêtre grande ouverte ,le ciment brûlant sous les pieds,le sable dans les espadrilles, la légère brise, la mer.. Le chant des volleyeuses au loin sur la plage..

Alain.Les cuisses.. .Le chant des cuisses des volleyeuses. …(il se verse du whisky dans sa tasse à café et boit d’un coup sec)

Ghislaine.Si tu veux… le chant des cuisses des volleyeuse. (Pause)

Jamais nous n’aurions profité de ces moments là au début de notre mariage. Jamais.

Alain. Nous ne profitions de rien.(Un long temps) Tu étais toute jeune, toute dodue. Quand on y pense quel couple déplorable nous formions. Un si jeune couple déplorable. Empotés. Toutes les chose que nous avion envie de faire et que nous ne faisions pas .

Ghislaine C’est normal, il faut un temps d’adaptation.

Alain.. Tu étais désirable dans ta jupe droite. Et je te désirais .Tu as raison il faut un temps d’adaptation pour embrasser une inconnue, ce n’est pas si évident que ça.

Ghislaine. Embrasser et pénétrer. Les films mentent beaucoup. Les romans aussi. L’Art aussi ment . Tes mains sur moi. C’était Jamais au bon endroit.

Ghislaine. Au fond, c’est incompréhensible , si on y réfléchit bien, un jeune corps qui entre dans un autre. (un temps) Il a fallu un voyage en Italie et un voyage au Mont Saint Michel pour que tu oses me toucher.. Et ce n’était pas au bon endroit.

Alain. A cette époque tes lèvres étaient toutes molles. Chaudes le matin. Tes mains si froides.


Ghislaine .Il nous a fallu un temps d’adaptation c’ est normal.

Alain. Nous restions assis sur le bord du lit dans les hôtels. Au Mont Saint Michel nous étions frigorifiés. Il pleuvait tout le temps. Tu couvrais tes mains dans les manches de ton grand pull jaune. C’est ce que je préférais. Ton air frigorifié.Tes mains cachées par ton pull. Avec ce geste je retrouvais la lycéenne que j’avais aimé.

Ghislaine. Tout ce que ne nous disions pas, tout ce qu’on gardait pour soi..Effarant. On ne parle pas assez de solitude des jeunes couples. Pauvres jeunes couples. J’ai pitié de nous.Nous étions si coincés, si peureux.

Alain. Au fond, il faut une bonne dose de vulgarité pour bien baiser.

Ghislaine . Je me souviens à Toulouse, un matin, nous sortions de l’hôtel dans une une grande avenue et des platanes ,il faisait très chaud , nous prenions un café face à un cinéma..tu m’as dit « le café n’est pas si mauvais que ça pour une ville du Sud » Il y avait des putes sur le trottoir en face ,en bas résille, il faisait un temps radieux. Tu étais radieux. Tu venais d’acheter trois bouquins dans une belle librairie.Elles étaient toutes débraillées en bustiers dans la ruelle , tu étais sauvagement intéressé… il y en avait plusieurs c’était le matin , une femme de ménage nettoyait les vitres du hall du cinéma.C’était un matin chaud, un matin de juin radieux, tout le monde avait l’air à l’aise, uine époque radieuse les putes buvaient dans un café en face et fumaient radieusement  et plaisantaient avec le patron et la patronne. Nous.. (un temps) nous étions encore un jeune couple.

(Un temps) Comment elle s’appelait cette gare ? A Toulouse.

Alain. Matabiau. Toulouse Matabiau.(un temps) Tu es sûre que j’ai dit : » le café n’est pas si mauvais que ça pour une ville du Sud »

Ghislaine. Absolument. Ça m’avait frappé. .

Alain. Tu m’étonneras toujours. (un long silence) Dans le train toute la nuit,à partir de Limoges. En gare de Limoges même, j’avais convoité tes genoux et tes cuisses. Les autres types dormaient. (un temps)Je te convoitais. Sans cesse. J’étais épuisé de te convoiter. A quoi ça rime tout ça ? Toutes ces émotions… Elles sont passées où ces émotions ? C e matin à Toulouse il est où ? Les émotions de ce matin là, de cette nuit là elles sont ou ? Tu étais si affriolante si dodue..

Ghislaine  Tu parles de qui ?

Alain. De toi.

Ghislaine. On ne dirait pas. On dirait que tu parles d’une autre. Je suis là.

(Long temps) Tu as connu d’autres jeunes femmes avant moi ?

Alain. Ma maîtresse d école.Une antillaise sensationnelle. J’étais épuisé à force de la regarder. Et puis l’ infirmière dans la salle commune de l’hôpital à Sétif.

Ghislaine . Ah.

Lui. J’allais fumer pendant des heures dans le couloir . Voilà, c’est tout ce qui me reste de la guerre d’Algérie. Des heures à fumer dans le couloir avec elle sans rien dire. Ma jambe m’élançait. Elle se lavait les mains dans un petit lavabo. Elle se frottait les mains avec une eptite brosse. Les reflets de l’eau sur le mur, sur ses mains. voilà mon meilleur souvenir de la guerre d’Algérie. Les reflets de l’eau sur ses mains. (il est ému)

Elle. Tu ne m’en a jamais parlé.

Lui. Je ne parlais pas. (long temps) Je ne parlais plus. Ça faisait des saloperies partout. Franchement je n’ai jamais vu autant de saloperies qu’à cette époque. A l’époque,mon père était absent. Ma mère restait immobile dans son fauteuil, immobile devant la télévision. Elle regardait Gilles Margaritis. La piste aux étoiles. Gilles Margaritis. C’était la génération Gabin Arletty, (il chantonne) ah le petit vin blanc qu’on boit sous les tonnelles.. ah le petit vin blanc qu’on boit sous les bombes.. merde. Quelle génération… Mon père et ma mère je ne les ai jamais vu s’embrasser .Ni même se frôler. C’était intenable.

Ghislaine. Moi les miens aimaient le sexe.

Alain. Ni même se toucher. Se toucher franchement. Ma chambre était à côté de la leur, quand ils se couchaient j’attendais un long moment, je sortais en douce dans le couloir . Je sortais de ma chambre pour écouter à leur porte. Et rien.

Ghislaine  . Et alors ?

Alain. Rien.(il se verse du whisky dans sa tasse de café)Ils ne faisaient aucun bruit. Aucun bruit. Comme s’il n’y avait pas de lit, pas de meubles, comme s’ils étaient partis. Parfois l’hiver ma mère toussait. J’entendais le dernier bus de nuit passer. Le clocher de Saint-Jean sonnait les demi et les quart mon père toussait, là lumière s’éteignait le dernier bus passait ,puis rien.

Ghislaine. Et tu te recouchais ?

Alain. Oui. Depuis quelque temps l’idée m’a effleuré qu’ils n ‘on pas eu de vie privée. Quand je vais sur leur tombe, je me dis qu’ils n’ont pas eu de vie privée.

Ghislaine. Ou bien ils ont eu chacun de leur côté une vie privée. Lui,la sienne, et..

Alain…. Et elle la sienne? Non. J’ai du mal à regarder leur tombe. A rester un moment devant leur tombe sans avoir cette idée là.

Ghislaine. Les miens parlaient longtemps dans le noir .(Un temps). Tu aimes que je te parle dans le noir ?…

Alain. . Beaucoup. (un temps) .Tu ne le fais pas assez.

Ghislaine. Ça reviendra.(un temps) Quand m’as tu remarqué pour la première fois ?

Alain. Au lycée Malherbe, en classe de première. Tu avais une jupe grise étroite.C’est la première fois que je te voyais en jupe. Une jupe qui découvrait tes genoux.Tu étais prés de la fenêtre et le soleil filtrait à travers ta jupe .Tes genoux ronds, parfaits, des genoux dodus. Tes genoux comme je n’en ai plus jamais vus .

Ghislaine.En cours de grec tu m’as demandé de te passer un crayon .

Alain. c’était en cours de dessin. Pas de grec. Je me souviens, nous dessinions des boites allumettes pour étudier la perspective. Chaque élève avait sa boite d’allumettes. Le prof nous demandait de dessiner cette boite d’allumettes « en respectant la perspective ». Il fallait apprendre les lois de la perspective. J’aimais beaucoup ce prof. Les autres profs faisaient dessiner des pommes et des bananes, parfois une salière ou une banane ,quels cons. moi j’avais envie de dessiner tes genoux . J’ai dessiné tes genoux. Et puis il y a eu la guerre d’Algérie.

Ghislaine. Où il sont ces dessins ? Les dessins de mes genoux.

Alain. Ils doivent être quelque part.

Ghislaine .Tu me regardais d’un air bizarre, étrange. Tu étais étrange. Tu étais inquiétant, j’en parlais avec mes copines, elles aussi te trouvaient inquiétant.

Alain. A l’époque, je me réfugiais à la piscine. La piscine était mon refuge. L’eau tiède. Les reflets qui bougent sans cesse. L’eau qui bouge jour et nuit. Je vois encore la ligne noire peinte au fond du bassin. Je pouvais regarder l’eau pendant des heures.Mes parents sont morts,les tiens aussi,mais l’eau bouge toujours.Il y a toujours des reflets qui bougent, il y en aura jsqu’àla fin des temps, ça me rassurait quand je fixais l’eau en sortant du lycée. les reflets nuit et jour. Il y avait des petits morceaux de moi qui se reconstituaient . Et le vert de la pelouse artificielle dehors.

Ghislaine . Tu pensais à ton infirmière de Sétif ? Celle qui se lavait les mains. ..

Alain. Non, ça c’était avant la guerre d’Algérie.

Elle. Quand est-ce qu’on est devenu un couple normal ?

Lui. Quand tu m’as avoué que tu détestais mon père.Il voulait toujours te faire des cadeaux bizarres. Dans les coins. Ça nous a fait rire. Ça nous a rapproché. Et.. Et puis il y a eu l’alcool. La meilleure période heureuse. À Paris. Nous allions dans ce petit restaurant de la rue des Canettes. Spécialité saumon Gravlax et vodkas… toutes sortes de vodkas…. polonaises, finlandaises, russes, suédoises..lettones.. entassées un immense frigo. La condensation sur les bouteilles qui sortaient du frigo. . Notre table étroite contre le frigo.Nous étions serrés. On avait largué les enfants. Le froid de l’alcool gras sur les lèvres.Sur tes lèvres,sur les miennes. Nous sommes nés là. Il y avait uner nounou dans la chambre des enfants. j’ai découvert dans cet étroit restaurant en forme de couloir combien la vie pouvait être être harmonieuse et formidable avec toi. Dans l’alcool. Avec l’alcool;a surgi la beauté du monde, comme une brume de chaleur.. il,suffit de changer de verre, on change de monde, on change..tout change.. nous buvions comme des trous . La baby sitter gardait les enfants, elle devait en baver dans la chambre des enfants.

Ghislaine.Oui, c’était un moment agréable.

Alain. Oui, tu changeais à chaque verre. C’était tres agréable de voir ton visage changer, devenir encore plus jeune, plus détendue  ton corps se laissait aller contre le mur.. plus doux, contre le mur, à cette table atroite . La patronne, cette petite dame maigre, avec une permanente atroce, changeait nos verres, elle apportait du saumon. Elle sortait les verres du comportement des glaçons, tout fumants. Et ca repartait.. Quand on change de verre ce cher vieux monde de putasserie s’en va, il suffit de et de changer de verre et ca repart , un verre propre et ça repart. On repartait tous les deux comme ça. On raffolait du sexe à cette époque. (un long temps) Quand je bois du Pur Malt je gagne le match contre le monde . Un à zéro. Non, deux à zéro. Toujours la même journée qui revient. Toujours la même matinée toujours la même soirée. Et toujours ma mère qui regarde Gilles Margaritis la piste aux étoiles. (un long temps) Dis moi : ce matin je suis d’une foudroyante sincérité.. (un temps) c’est si rare, un couple aussi sincère que nous. Tu vois ce matin en me levant, je n’avais aucune idée que nous alliions avoir une si grande sincérité , que nous reculerions les limites à ce point là. Qui aurait pu penser ce matin, au réveil, que nous irions aussi loin (Une pause) C’est bien de vieillir. De se connaître. Nous sommes sincères ,depuis quelques temps on ne se chamaille plus, on ne se désire plus, on est sincère.

(un temps) c’est si rare, un couple aussi sincère que nous.

Tu vois hier matin en me levant, je n’avais aucune idée que nous alliions avoir une si grande sincérité , que nous reculerions les limites de la sincérité. à ce point là. On ne se cache plus rien. Qui aurait pu penser ce matin, au réveil, que nous irions aussi loin (Une pause) C’est bien de vieillir.De se connaître. (un très long silence).

Ghislaine. Qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui ?

Alain. Je ne sais pas encore. Peut-être téléphoner à Camille; Ca faut longtemps que je l’ai pas eu au téléphone.

(il regarde le baromètre) Il va pleuvoir.

Ghislaine. (Elle prend des clés sur le bureau) Je prends la voiture.Essaie de t’ habiller correctement.

Alain. (seul, boit doucement) L’hôpital, ce n’était pas Sétif ! C’était Oran ! Bien sûr. Oran.

Fin.

(Les illustrations sont d’Antoni Tàpies)

Je suis un cinéaste raté

Pour mes 18 ans , j’avais demandé une camera car j’avais depuis des années la passion du cinéma. Mes parents m’offrirent une Camex Ercsam pour des films 9mm /5 à perforation centrale. Secrètement j’avais le projet de me préparer au concours de l’Idhec . A l’époque je me trimballais partout avec les deux épais volumes ( très techniques) de Jean Mitry traitant du montage cinéma . C’était ma Bible. J’avais pratiquement appris par cœur la théorie du russe Koulechov qui avait distingué deux sortes de montages ,le montage dit « réflexe », qui suit la logique narrative assez naturelle et proche du romanesque traditionnel et le montage « d’attraction »,plus sophistiqué, plus fascinant, qui délaisse la banale logique narrative pour provoquer une réaction forte du public en rapprochant deux images inattendues qui, si on les accole, font sens, symbole, polémique, ironie ,surréalisme, choc émotif.

J’avais bien sûr été marqué par Eisenstein. Dans son film « La grève » le cinéaste avait utilisé le montage « d’attraction » en alternant un massacre d’ouvriers par la police du tsar et des plans d’animaux égorgés.

J’avais donc filmé mes parents au cours d’un pique-nique sur la plage de Langrune .L’intérêt de cette séquence vint des rafales de vent qui firent s’envoler les feuilles de salade et les serviettes en papier vers les vagues. Je me servis du montage d’attraction en alternant cette scène de pique-nique champêtre avec des plans des lapins qui broutaient des herbes avec leurs petits tremblements marrants du nez .

Le grand choc fut lorsque je vis au ciné-club cet « Homme à la camera » de Dziga Vertov. Je deviendrai « l’homme à la camera normand. « Je demandai à un ami qui possédait un tandem, de sillonner les rues de Caen .Il pédalait, je filmais camera avec au poing. Il fallait arrêter de rouler pour recharger la camera et remonter la clé comme on remonte une pendule.

Je filmais les rues, passants, vitrines, églises, avenues à platanes,les mariages du samedi, la gare routière, les terrains de foot, la Prairie, et puis j’eus une période chantiers, pylônes,réseaux de fils électriques et nuages.et la période locomotives et train,s de marchandisez. Un étudiant de mes amis m’avait prête le projecteur de son père . je m’enchantais dans ma chambre de voir la ville de Caen tourner sur elle même,pivoter comme un disque sur le papier peint de ma chambre , avec les murs, les toits, les fenêtres, et les carrefours qui s’inclinaient avec leurs passants et leurs bus.C’était un genre d’ivresse tranquille que ma sœur ne partageait pas. . Les longs travellings donnaient l’impression que la ville et les visages fuyaient en arrière dans un vaste mouvement de nostalgie. . Ensuite, avec une petite colleuse , sur mon bureau, je mettais bout à bout ces petits films,travail minutieux car il fallait frotter avec une petite râpe en métal pour ôter la surface brillante de la pellicule, passer un petit pinceau enduit de colle sur le fragment de pellicule poncé et ensuite bien appuyer sur les deux morceaux de film le temps que la colle séchât.

Enfin, comme tout bon cinéaste, j’eus une Théorie. Il ne fallait pas réduire le cinéma à du mauvais théâtre, avec des bavardages insipides et des histoires amoureuses bêtasses,toute une salade psychologique écœurante de sentimentalité. Le mauvais théâtre petit-bourgeois filmé ça suffisait.C’était un symptôme de décadence. Il fallait que le cinéma retrouve sa Vraie Voie et que je sois un Pionnier pour ma Génération :il suffisait simplement d’enregistrer et de célébrer la Réalité, toute la Réalité, rien que la réalité Le Néo-Réalisme italien m’ouvrit des portes. A mon goût il y avait encore trop d’intrigues et de sentimentalité. Je m’étais donné un Impératif Phénoménologique et presque Théologique, en tous cas ma Mission. C’était l’époque où je parlais avec des majuscules. Ces films qui bavassaient argent, sentiments,intrigues oubliaient l’Immensité de la Réalité nue.

Je prenais le train pour Bayeux , plaçais la camera dans le dernier wagon. Je filmais par l’ouverture vitrée étroite donnant sur la voie , je filmais la campagne qui fuyait le long des rails ,ces deux lames étincelantes toutes droites qui divisaient le bocage et perçaient le brouillard . Je m’abandonnais à la grisante sensation de glissement : lignes fuyantes, secousses des aiguillages, feuilles sèches qui tourbillonnent au passage du train, reflets de lumière qui vibrent dans le verre, lourds trains de marchandises qu’on croisait, danse des fils du téléphone et des pylônes, grelot insistant des passages à niveau, petites gares de campagne qui rapetissent comme des jouets, et la sonnerie des passages à niveau m’exalta. Le noir soudain au passage d’un tunnel.

Exaltant.

Je piquais une crise quand on me demanda de filmer le mariage d’une cousine à Alençon. Je préférais filmer un cendrier plein, une fourmilière en pleine activité plutôt que des gens endimanchés en train de se bécoter ou de se poivrer devant l’objectif de ma camera. Je méprisais ces films d’amateurs, en vrai pro que j’étais. . La vérité m’oblige à dire que les séances de projections , surtout mes vues répétitives d’un wagon de queue ne soulevèrent pas vraiment l’enthousiasme, surtout auprès des filles. Un constat s’imposait: le public était trop terre à terre, déformé, il fallait former un nouveau public.

Pour bluffer mes amis je fis une tentative de film fantastique.Un soir d’hiver, je fis l’obscurité dans notre pavillon. Je posai à ras de terre la grosse lampe de bureau de mon père, vasque métallique genre Gestapo , et je l’ orientais de manière à former une bande de lumière latérale intense. Ma sœur devait jeter du haut de l’escalier notre chat noir Caton dans cette bande incandescente tandis que le visage de mon meilleur ami, devait surgir un gros plan, les narines charbonneuses et les joues couvertes de farine et la bouche hideusement ouverte . J’eus beau multiplier les prises , les réglages, l’éclairage le résultat fut décevant. Caton resta caché dans le jardin au moins une semaine. Ma sœur m’insulta.

Nous en arrivons maintenant à la partie navrante de l’histoire. Mon père remarqua que mon travail au lycée devenait médiocre. Cet été là mes parents partirent sur la Côte d’Azur. Je restais à tenir une petite boutique de livres soldés prés de l’église Saint-Jean.il n’y avait pas grand-chose à faire alors je me mis à taper un début de roman sur une grosse machine Japy d’un vert armée. Et puis j’ai rencontré une fille qui vendait du matériel de jardin dans la même rue. Elle portait des robes moulantes d’un rose pâle et ses longs bras nus pendaient le long de son corps avec une nonchalance qui m’enthousiasma. Elle faisait tout avec une lenteur qui me fascinait. Quand je voulus la filmer elle refusa, m’embrassa sur la joue et partit dans les Vosges avec un « type qui savait nager » .Depuis je hais les Vosges.

Les années passèrent. Je m’installai à Paris . La camera se couvrit de poussière dans la penderie .Je la ressortis pour un voyage en Grèce. Dans le théâtre antique d’ Epidaure je fus si ému par cette vasque pierreuse et son ouverture sur le ciel bleu parfait que je me mis à filmer sans voir l’inégalité des dalles. Je me tordis la cheville. La Camex Ercsam rebondit sur les gradins et vola en éclats. Je récupérai les débris métalliques un peu comme Antigone récupère les restes de son frère. Je réussis quand même à s faire développer cet ultime film. On y voyait la plaisante familiarité des touristes en robe d’été, et shorts délavés, leurs bavardages rigolards , leurs manières de se filmer en se tenant par les épaules et cela m’apparut comme l’image même de l’indifférence humaine face au drame d’un grand cinéaste dont la carrière s’achève sous le regard des Dieux Grecs.

Sur la route de Corinthe , je me débarrassai des restes de la camera sur une aire de parking, dans une poubelle contenant des boites de bière Heineken des noyaux d’olive, et des mignonnettes d’Ouzo.

Quand je découvris les premiers films de Nanni Moretti, ceux tournés avec une camera d’amateur, « je suis un autarcique », et « Ecce Bombo » Je fus saisi d’un immense regret, d’une immense désespoir, d’une immense jalousie.

Une soirée au centre de la France

Dans un train qui m’emmenait vers le Limousin ,je feuilletai la Bible que mon frère Joachim m’avait offert pour mon 50ème anniversaire. Il m’avait demandé d’essayer de la lire « sans esprit de moquerie ». Je lui avais promis.

Les champs brillaient sous un ciel d’un bleu parfait,et dans le roulis ensommeillant du compartiment vide, défilaient des vallées et leurs rangs de peupliers , les méandres d’un cours d’eau ou quelques fermes lointaines isolées dans la pente d’une colline. L’opulence de cette campagne pleine d’ombrages me rendait joyeux . Elle me rappelait mon enfance et ses vergers.

Je baissai une vitre , des rafales de vent tiède s’engouffraient dans le compartiment. Je feuilletai cet Ancien Testament,vite rebuté par ces généalogies interminables et ces chapelets de noms barbares .

Toutes ces tribus et leurs batailles perdues aux confins du Temps… L’éclair du couteau luisait à chaque page. Je me demandai quel intérêt pouvait trouver mon frère Joachim à ces palais vidés par certaines nuits d’horreur.

Quant au Nouveau Testament,  j’ imaginais un lac calme, le Christ ,seul, appliquant son visage contre un immense drap propre en train de sécher au soleil, les apôtres, plus loin, discutant paisiblement avec quelques femmes et leurs enfants. Je me demandai si cet homme seul n’était pas un peu lassé par ces villageois et ces apôtres réclamant sans cesse de nouveaux miracles. Bandes d’incrédules.

Parfois, une phrase me serrait le cœur, quand le Christ dit aux apôtres : « Je suis encore avec vous pour un peu de temps,puis je m’en vais vers celui qui m’a envoyé ». Le train ralentissait, je refermai cette Bible. Je descendis dans une petite gare déserte avec une allée de tilleuls.Je me dirigeai vers le centre du bourg  et longeai quelques commerces aux stores baissés. Je contournai une église massive, austère, avec un clocher carré. La chaleur stagnait sous les feuillages de quelques platanes.

Je pris la route de Limoges et déposai ma valise dans un petit hôtel modeste, en fait simple pavillon récent posé à un carrefour plein de vent . A la réception un vieil homme maigre à la respiration difficile et au crâne laineux  regardait un écran de télévision suspendu prés du plafond. La chambre était un simple cube nu avec une fenêtre coulissante garnie de cretonne. Un tube au néon bourdonnait et diffusait une lumière blanchâtre et vibrante .

Je me rendis dans la salle des fêtes où se donnait le soir une représentation d’un Marivaux avec un comédien célèbre sur le déclin. Il n’y avait personne , les portes vitrées étaient closes.Dans le hall,j’aperçus une petite table de bois peinte en noir avec dessus un paquet d’affichettes. En ce milieu d’après-midi, le village était oppressant de silence .

Je descendis quelques ruelles étroites comme des gorges pour aboutir à une rivière somnolente dans laquelle ondulaient de longues herbes. Elle était bordée de tristes saules Il y avait une curieuse auberge à ma gauche avec des moellons jaunes et un porche surdimensionné couvert de lierre, et une espèce de tour qui ressemblait à une gravure dans un vieux livre d’aventures sous Louis XIII. Le banc sur lequel j’étais assis dégageait une odeur de résine. Au delà de la rivière , la campagne s’ouvrait, plate avec ses champs surchauffés .

Vers six heures je remontai vers le centre-ville , longeant les séries de volets clos. La devanture d’une agence de voyages m’attira, avec sa vitrine poussiéreuse  offrant un unique présentoir de carton décoloré qui vantait les Seychelles et un palmier.

Cette somnolence de gros bourg provoquait un curieux sentiment de malaise comme si cette tranquillité trompeuse cachait quelque chose qui devait m’être révélé plus tard. Derrière la devanture d’une banque j’aperçus une femme assise derrière un bureau genre administratif, il y avait des classeurs derrière elle. Elle semblait jouer avec quelque chose car je voyais ses mains s’agiter.

J’achetai un journal et m’installai devant la mairie, sous la fraîcheur d’un tilleul. Le chuintement continu de la brise dans le feuillage, les piqûres de lumière qui jouaient entre les feuilles accompagnaient ma lecture nonchalante . Longtemps, j’observais la crête des toits sur un ciel devenu gris comme si cherchai un signe.

Je repensais à Joachim, j’éprouvais de la tendresse pour ce frère habité par une certitude religieuse , je l’enviais . Je me demandai comment il se débrouillait avec ses désirs sexuels et s’il tenait une comptabilité morale que j’imaginai oppressante entre bonnes et mauvaises actions de sa journée . J’étais persuadé que sa foi l’aidait à vivre bien mieux que moi. Quand il me parlait- de sa voix monotone je me demandai d’où il tenait ce chant de certitude et s’il jouait un rôle. Était -il en proie à des doutes  ? Savait-il prier  avec ferveur où était-il sclérosé dans une habitude marmonnante  ? Avait-il en lui une lumière inaltérable , subissait-il des moments d’ angoisse à l’état pur ? Se sentait-il parfois vide comme moi, c’est à dire comme une demeure à l’abandon après un déménagement ? Dieu était-il une présence écrasante à certains moments de sa journée  ou était_il la source cachée de sa naturelle compassion dont il aspergeait ses fidèles avec tant de générosité ? Pourquoi avait-il un accès à un univers invisible (et si bien fréquenté) qui m’était refusé ? Nous avions pourtant vécu la même enfance , avec les parenthèses enchantées de longues promenades en foret de Balleroy quand nos parents étaient jeunes , et quelques rares pique-niques au pied des falaises de Longues -sur-mer. Lui possédait le don de gagner l’intime des êtres, tandis que moi je demeurai flottant à la surface du monde comme un mégot dans un cendrier plein d’eau .

Lui était dans les pensées intimes des autres, et moi j’effleurai tout sans rien saisir .

J’étais à un moment de ma vie peu glorieux, avec des doutes sur mon métier de journaliste en fin de carrière , et une vie de célibataire sans relief, une solitude indécise. Par conscicene professionnelle je m’efforçai de relire le programme de la soirée,les intentions révolutionnaires du metteur en scène. Je me dis bêtement que la vie ressemblait à ce » stérile promontoire » dont parlait Shakespeare, puis j’entrai dans la salle et cherchai une chaise à mon nom. Quelques notables découvraient leurs places dans les deux premiers rangs et se faisaient des courbettes.

La salle se remplissait lentement. On bavardait d’un rang à l’autre. Je m’interrogeai sur cette mystérieuse présence du public qui s’éventait, blaguait, somnolait, devant l ‘épais rideau rouge fermé.D’où venaient-ils ? De fermes lointaines ou de proches demeures des maisons à colombages, ou d’antres de notaires  tapissés de livres à vieilles reliures ?

Les appliques sur les murs atténuèrent leur luminosité, le noir se fit, on chuchotait. Le rideau s’ouvrit sur un faux jardin à la française avec un éclairage cru et brutal qui ratatinait les couleurs pastels des personnages de Silvia et Lisette.

Pendant la représentation j’eus du mal à m’intéresser à ces personnages tout en minauderies. stratagèmes et ruses invraisemblables . Le comédien à la célébrité sur le déclin, dans un costume d’Arlequin brassait l’air pour pas grand-chose.

Quand les comédiens revinrent saluer , se tenant tous par la main, souriants, courbettes mécaniques , certains visages plâtreux encore barbouillés de leurs fards. J’avais conscience d’avoir vu trop de spectacles et d’être devenu blasé.
De ces milliers de spectacles auxquels j’avais assisté, il ne me restait que les minuscules bouts de papier tombant au ralenti du haut des cintres de l’Odéon ,dans un silence parfait, et représentant de la neige, tombant sur un Campiello de Venise ,dans une pièce de Goldoni montée par Strehler. Le reste avait disparu.

Dehors, je goûtai cette humidité de l’air après la pluie.

Des petits groupes de spectateurs bavardaient et confrontaient leurs opinions.Je fus saisi par un de ces moments du soir d’où il émane quelque chose de si paisible et d’ancestral. Je fus abordé par une jeune attachée de presse rousse, visage fin,jupe courte, bras nus, qui voulut me donner un second programme et m’inviter à rejoindre la troupe, ce que je déclinai. Je m éloignai en cherchant mon paquet de cigarettes puis me calai sur un parapet pour prendre quelques notes sur le programme.

L’évènement se produisit vingt minutes plus tard. Je marchais au milieu de cette route droite et lugubre, pour rejoindre l’hôtel . Un amoncellement de nuages formait comme une foret noire suspendue dans le ciel. Endroit sauvage.  C’est alors que je chavirai.Effroi ? Chaos ? Même pas. Une dérive. Un vertige nauséeux. Ma nudité révélée. Ma vie comme une défroque. Je coulai dans une vie sans ampleur, sans direction qui se défaisait . Je n’avais aucune protection de ces choses familières,je n’avais même plus la dérisoire protection de mon orgueil et mes anciennes certitudes de critique dramatique dans l’éclat brutal de sa jeunesse. Plus rien.

Tout ce qui s’était amassé d’évidences au fil des années s’était dilué. J’en étais réduit, depuis quelques mois à la répétition de gestes quotidiens, au confort de se préparer un café devant la fenêtre de la cuisine en regardant un chien tournicoter au bout de sa ficelle. Tout ce en quoi j’avais cru s’était dissipé .J’étais comme un enfant abandonné sur une immense plage effrayé devant la puissance de la mer.

J’allais mourir pour rien.

Il y a déjà longtemps que père et mère sont morts, ils me manquèrent soudain. J’entendais encore la voix blanche et détimbrée d’un ami de Bruxelles mort récemment. Il me parlait du « feu follet » le film de Louis Malle.

Je me souvins alors du ton hautain, méprisant que j’avais pris ,un soir d’hiver, sur un parking envahi de neige sale, face à une attachée de presse transie de froid devant le hall vitré.

Et j’aurai tout donné pour que cette scène n’eût jamais lieu.

Et je me souvins alors que Joachim, qui m’avait demandé de m’asseoir à côté de lui, pas loin de l’autel, dans sa petite église bretonne , dans cette paroisse dont il venait d’avoir la charge, pour me confier ceci : « Etait-il possible de faire un geste, de parler, d’écouter , sans que le Mal s’empare de nous ? »

Quand la critique littéraire allemande avait un Pape.

Mort à 93 ans, le 17 septembre 2013 , Marcel Reich-Ranicki était surnommé « le pape » de la critique littéraire en Allemagne. Il a régné pendant plus de quarante ans, d’abord avec ses articles, puis à la télévision. L’hebdomadaire hambourgeois « Die Zeit » l’embauche comme critique littéraire entre 1960 et 1973. Sa réputation grandit grâce à ses jugements tranchés , des formules assassines ,des articles argumentés, et des citations bien choisies. De 1973 à 1988, Marcel Reich-Ranicki gagne encore en célébrité à la  « Frankfurter Allgemeine Zeitung ». Le milieu littéraire attend chaque semaine son feuilleton.

Il a représenté une espèce en voie de disparition : le Grand Critique Littéraire qui fait la pluie et le beau temps sur la littérature en train de s’écrire. En France, à cette époque, nous n’avions pas de « pape » de la critique littéraire mais deux grands cardinaux flamboyants : François Nourissier et Angelo Rinaldi , qui vient de disparaître la semaine dernière et qui officiait à L’Express grande époque , puis au Point, au Figaro littéraire. Il nous manque.

Ces deux Français ,chacun à leur manière, faisaient partie de cette espèce en voie de disparition: le critique littéraire qui tient son éminence et son aura non seulement pour ses jugements qui font autorité , mais surtout pour le plaisir de savourer un morceau de prose fastueux. pour fins gourmets.

Outre Rhin , Marcel Reich –Ranicki a influencé trois générations de lecteurs mais s’est en même temps mis à dos un grand nombre d’écrivains allemands parmi les meilleurs, et chose rare, certains qui furent, à leurs débuts, ses amis.

Pourquoi donc cette célébrité hors- norme ? Pour plusieurs raisons : d’abord une érudition sans faille qui permettait à Reich-Ranicki de citer un poète du XVI°, siècle, un petit maître baroque, aussi bien qu’un Lessing, un Heine ou un Schiller, ou à bon escient, sans jamais se tromper de cible.

Ensuite, un talent d’écriture couplé à des qualités d’analyse des textes remarquable.

Ensuite, aucune tricherie : il ne cachait jamais ses références, sa préférence pour ligne classique qui allait de Goethe à Thomas Mann, sans oublier Kafka et Bertold Brecht. Chez lui aucune trace de jargon universitaire, et aucune analyse marxiste venue d’Allemagne de l’est.

Pour ce juif d’origine polonaise les années nazies ont joué un grand rôle dans sa conscience aiguë qu’il fallait renouer avec la grande littérature allemande du XIX°siècle , de Heine à Fontane. Retisser les liens humanistes.Cet homme- encyclopédie-vivante est persuadé que les strates superposées de l’héritage littéraire ne décrivent pas seulement un passé enfui mais nous restitue des réalités sociales , philosophiques ou religieuses enfouies dont nous avons besoin. Enfin, il convainc le lecteur de base par un mélange d’humour, de dérision,  de vacherie épanouie,conquérante, ingrédients qui forment le fond même de son talent.

Il cultive ce venin noir qui, appliqué à la critique littéraire, attire les lecteurs nombreux comme les peaux mortes des serpents attirent les fourmis. Rinaldi était de cette famille qui écrit avec un fouet mais lui s’exprime dans une prose Grand Siècle . Tout lecteur de journaux aime voir les stars de la littérature poser un genou à terre sous le trident du critique-gladiateur.

Pour comprendre le prestige de Reich-Ranicki il faut également remonter a la fin des années cinquante . A cette époque une génération d’écrivains née sous le nazisme s’acharne à reconstruire une littérature allemande morale, démocratique, qui liquide les terribles années du nazisme. Ces jeunes gens s’appellent Günter Grass, Heinrich Böll, Uwe Johnson, Martin Walser, Hans Magnus Enzensberger, Siegfried Lenz, Arno Schmidt et d’ autres. Ceux là vont publier des romans ou des proses, qui réveillent la conscience démocratique des jeunes allemands. Leurs débuts sont éclatants .C’est le best-seller « Le tambour » (1959)de Günter Grass, fabuleuse machine à la fois rabelaisienne et grinçante, jusqu’à cette exemplaire « La leçon d’allemand »(1968) de Lenz. « Le quadrille à Philippsbourg« de Martin Walser  annonce aussi une œuvre décapante sous le signe de l’ironie et du persiflage par rapport non seulement au nazisme mais également au faux confort du « miracle économique allemand » naissant. Ces écrivains ont entre trente et quarante ans, ils ont connu une enfance et une adolescence sous Hitler ; les autodafés de livres, ils n’ont pas oublié . Pour reconstruire une nouvelle littérature engagée, cette génération se réunit dans « le groupe 47 ». Moment capital. Chaque année, ces écrivains se lisent leurs œuvres devant un parterre de connaisseurs, de critiques, d éditeurs, de directeurs litéraires , d’intellectuels. Les débats sont passionnants et Reich-Ranick les suit.

C’est au cours de ces réunions que se discutent les problèmes théoriques de cette littérature nouvelle ; on y aborde les problèmes du réalisme, de la littérature engagée, du Nouveau Roman (« l’école de Cologne » avec Wellershoff), du féminisme (avec Ingeborg Bachmann notamment), du formalisme, de la place du catholicisme (Böll et Hochuth) et de la possibilité décrire après Auschwitz. . Sans oublier le problème urgent de la division de l’Allemagne .Dans ce domaine c’est Uwe Johnson domine le débat avec son œuvre impressionnante « Conjectures sur Jakob » -sous titré en francais « La frontière » publié en 1959 et traduit en France aux « Lettres Nouvelles » en 1965 .

Ces rencontres,(ces « jeux olympiques littéraires » vont remodeler le paysage littéraire pour des décennies.

Donc parallèlement au « miracle économique allemand », il y a bien eu un « miracle littéraire » dans les années 60 avec ce groupe « 47 ».

Reich-Ranicki apprendra beaucoup et nouera des liens avec nombre d’écrjivains, avant de se fâcher avec eux. Car tres vite on le désigne dans le milieu littéraire comme « Der Verreissere », le « démolisseur » .

Tout le problème de Reich-Raniciki c’est qu’au fil des années il multiplie les éreintements et les démolitions en règle du haut de son, feuilleton, hebdomadaire puis dans son émission de télévision populaire « Quartett ». Ainsi au fil des années, Reich-Ranicki deviendra le bûcheron de la critique littéraire qui abat des forêts d’auteurs. Plus il « démolit » les écrivains de langue allemande (les autrichiens ne sont pas épargnés) plus le public applaudit . A son tableau de chasse , on remarque a peu prés tous les grands écrivains, dont,notamment, ceux qu’il avait contribué à rendre célèbre à leurs débuts .C’est ainsi qu’il finira par démolir le plus emblématique,car le plus politiquement engagé (aux côtés de Willy Brandt d’abord, puis du côté des Verts..)«Günter Grass », la grande gueule de l’époque , celui qui bat du tambour pour les grandes causes de Gauche et en particulier celle l’ouverture à l’Est. Reich-Ranicki qui a aimé avec quelques réserves la « trilogie de Danzig » de Grass pulvérise « La ratte » (1987), « un livre catastrophique » selon lui. Depuis le « Turbot » (1979) jusqu’à « Pelures d’oignon »(2006) le critique tape de plus en plis dur dur sur le moustachu kachoube aux gros tirages.

Si aujourd’hui, on fait le bilan de son travail critique entre 1960 et 1995 ,on doit reconnaître qu’il démoli les meilleurs écrivains de son temps, au lieu d’accompagner intelligemment le renouveau des générations. Non pas qu’il les ait négligé, ou ignoré ,au contraire : il les a analysés avec une percutante précision, mais il a cédé à la pente facile de la destruction jubilatoire.

La critique littéraire doit garder et préserver ce fragile palais de justice, ce temple sacré, la Littérature qui se fait. Reich-Ranicki a transforme sa tribune en chantier de démolition. Ivresse de son pouvoir ? Trop de facilité d’écriture ?Trop de confiance dans son jugement ?  Narcissisme ? Il y a un peu de tout ça. Son érudition, sa réelle culture, sa verve, sa passion pour le remuement intérieur de chaque œuvre, lui ont permis de briller, en mettant parfois la barre si haut, dans une tradition humaniste orgueilleuse ,presque muséale, qu’il est passé à côté des auteurs les plus originaux. Les écrivains en quête de nouveaux territoires en ont fait violemment les frais.

Par exemple, les deux grands autrichiens Peter Handke (qualifié d’« infantile ») et Thomas Bernhard ( il titre son article sur lui par « On liquide les cadavres ») en savent quelque chose.

Les Allemands de l’Est ne furent pas épargnés, d’ Anna Seghers à Stefan Heym . Chaque année la liste des victimes de sa férocité s’ allongeait:Peter Weiss le grand auteur dramatique, l’excellent Dieter Wellershoff et son école littéraire de Cologne , Horst Bienek, ou Peter Härtling (à qui nous devons un sensationnel « Hölderlin ») , Enzensberger,à la fois poète, critique sarcastique des médias, essayiste de grand talent furentr vraiment incompris et maltraités.

C’est avec Martin Walser qu’éclata la plus retentissante des polémiques. En publiant « Mort d’une critique » en 2002, Walser trace du critique un portrait au vinaigre . Walser si subtil ( lire « La licorne » de 1969) s’en est hélas maladroitement pris au « pape » de la Critique en tenant des propos ambigus qui firent accuser l’écrivain d’antisémitisme.Souvenons nous que Reich-Ranicki et sa femme Teofila réussirent à fuir le ghetto de Varsovie en 1943.

Une autre polémique fit grand bruit . En 1997 la Une du célèbre hebdo « Spiegel » montre Reich -Ranicki en train de déchirer un exemplaire de « Toute une histoire », roman de Günter Grass  qui aborde le traumatisme que fut la réunification du pays pour certains Allemands de l’Est . Règlement de compte politique ou simple jugement littéraire ? Personnellement je trouve que Reich- Ranicki eut grand tort d’avoir laissé publier cette « une » et, ensuite, de n’avoir pas réagi violemment contre ce photo-montage . Ce n’est pas la vocation d’un critique littéraire de déchirer un livre dans un pays où les souvenirs d’autodafés nazis sont encore si présents.

Quand il présenta l’émission de télévision « Das litterarische Quartett » de 1988 à 2001Reich-Ranicki devient aussi populaire que notre Bernard Pivot et son émission « Apostrophes ». Il se révèle à l’aise , enjoué, habile, bon débatteur.Il devient l’arbitre et le juge suprême de ce qui s’écrit.,;pour des millions de téléspectateurs.

Celui qui, dans les années 6O, se laissait photographier déjeunant et trinquant en compagnie de Grass, de Böll, ou de la jolie Ingeborg Bachmann , qui suivait , carnet de notes à la main, les rencontres du groupe 47 ,celui qui déambulait dans les foires du livre est devenu un pape solitaire .Ses jugements tombent comme des « bulles « papales. Si son intelligence brille, elle se révèle de plus en plus corrosive. Qu’il ait adoré débattre, ferrailler, revendiquer, polémiquer, expliquer, convaincre, griffer, pourquoi pas ? La critique littéraire vit de coups d’éclats, de colères, de passion libre, et meurt du ronron promotionnel.C’ est un genre griffu qui devrait avoir un chat. Ce qu’on peut lui reprocher c’est qu’il s’est tant méfié des innovations formelles qu’il est passé à coté de territoires entiers et d’ écrivains de première grandeur. Il a raté une part de l’originalité de son époque, la part si vive et si excitante des écrivains qui renouvellent le genre romanesque , de Helmut Heissenbüttel à Arno Schmidt ou de Peter Handke à Dieter Wellershoff , là, on peut parler de faute professionnelle caractérisée. Heureusement, il y avait d’autres feuilletons et d’autres journaux et de multiples revues qui ont corrigé le tir. Et puis, les livres ne sont -ils pas des pièces à conviction?

Arno Schmidt, l’insurgé des landes du Lüneburg

Arno Schmidt est vraiment un cas à part. Cet écrivain allemand (Hambourg 1914-Celle, Basse-Saxe, 1979) est devenu célèbre avec « Scènes de la vie d’un faune ».

Publié en 1953, ce roman d’un misanthrope athée, voltairien, est une charge contre le comportement des allemands sous Hitler qui, aussi, revendique «  l’ imbécillité » du christianisme. Le livre se présente dans des séries de paragraphes plus ou moins longs pour raconter les aventures de Düring. C’est un fonctionnaire de sous-préfecture. Ce père de famille d’une cinquantaine d’années pousse d’énormes colères contre le fanatisme de ses concitoyens. Le cœur du texte-et son morceau de bravoure- décrit le bombardement des Alliés vers Hambourg qui oblige Düring à se réfugier dans une cabane dans les landes avec une jeune voisine, dont il s’est épris. Avec pas mal d’ironie Schmidt nous explique qu’au au XIXème  siècle, cette cabane a servi de repaire à un déserteur de l’armée napoléonienne, dont Düring a patiemment reconstitué le périple. Ici, Schmidt autodidacte en profite pour étaler son érudition immense et parfois inventée .Dans ce texte on a déjà toute l’originalité de cet écrivain ,archiviste halluciné, collectionneur de fiches et de photos. L’œuvre dénonce la fondamentale bestialité de ses compatriotes et de toute l’espèce humaine. Il sait de quoi il parle , il a été enrôlé 5 ans sous l’uniforme de la Wehrmacht. Pour aborder cette œuvre , déconcertante à première vue, il convient de commencer par ses « romans courts » , »Les Enfants de Nobodaddy, ». Ce triptyque écrit entre 1951 et 1953, composé de « Scènes de la vie d’un faune », de « Brand’s Haide » et « de Miroirs noirs » vient d’être édité en un seul volume que je recommande. On a là une vue emblématique et assez complète de cet art iconoclaste .Il y a chez Arno Schmidt un mélange percutant de monologue intérieur, de maximes improvisées, de message intempestifs, de descriptions de paysages expressionnistes, hallucinés, de (mauvaises) humeurs totalement assumées et de réflexions inattendues, d’allusions historiques , géographiques ,étymologiques. Ajoutez à cela des capsules de citations, des perspectives utopiques, des jeux sur la langue parlée, des références à l’Antiquité la moins connue , des images qui semblent arrachées à l’enfer de Dante.

Les lecteurs français ont pu découvrir cet iconoclaste en 1961 grâce à deux éditeurs, Maurice Nadeau et Christian Bourgois. Mais son introduction en France fut particulièrement lente.

Un homme s’est merveilleusement acharné à le traduire, à le commenter, et à l’éditer avec soin , c’est bien Claude Riehl, aux éditions Tristram. Bien que cet auteur soit considéré comme un classique après-guerre en Allemagne, il reste en France lu par un petit cercle de fanatiques, les « happy fews ».

Claude Riehl a affronté les grandes difficultés de traduction puisque tous les tons sont mélangés, collés, imbriqués, par Schmidt. Le trivial et le noble, le conformiste et l’allumé, le culinaire ou l’érotique. Le montage (au sens cinématographique) des textes est virtuose, tout en digressions et dérapages amers, diaboliques, moqueurs, volontiers méchants. On passe du message faussement publicitaire, aux dialectes régionaux de l’Allemagne du Nord, au ton conférencier, aux parodies de commandements militaires , à une dénonciation du militarisme et des conformismes ,bref Schmidt assemble , désosse, déconstruit son époque, son pays, ses habitants. Mosaïques de textes et réflexions de toutes sortes où les jeux de langage, les confidences, les photos décrites, des éclairs de conscience, des prophéties instantanées, ou de fausses notices explicatives sont convoqués pour s’accumuler dans une même page.

Claude Riehl a réussi cette gageure de traduire cette prose expérimentale dont certains disent qu’elle doit beaucoup à James Joyce- sans que j’en sois bien convaincu .

Ce qui est évident, c’est que Schmidt a fait disjoncter la langue allemande. Il a balafré la littérature d’après guerre de couleurs violentes , de lunes , de brouillards, de nuits froides, d’aubes violettes comme jaillis d’un tableau de Nolde. Il a cassé la douceâtre torpeur de l’ère Adenauer. Ses incessantes inventions verbales, ses italiques, ses incidentes, ses digressions, empêchent toute lecture apaisée. Virtuose dans l’imprécation (« Rien ! Je ne sais rien !Je ‘me mêle de rien(Mais il y a une chose que je sais: Tous les politiques , tous les généraux, tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre , commandent, donnent des ordres, sont des pourris ! Sans exception ! Tous ! Je me rappelle encore très bien les grands progroms.. » écrit-il dans « Scènes de la vie d’un faune ».

S’il est un texte qui m’a particulièrement frappé, c’est bien « Miroirs noirs ». Schmidt met en scène une troisième guerre mondiale nucléaire (une de ses obsessions en temps de Guerre Froide) qui a ravagé les trois quarts de la planète. Les survivants retournent à un barbare état de nature. Le narrateur à vélo pédale comme un dératé et traîne une petite charrette ,sorte de Robinson Crusoé dans un paysage plat et vitrifié.« Bombes atomiques et bactéries avaient fait du bon boulot ».C’est un manuel de survie par un acharné de l’errance , hache à la ceinture et grande barbe, volontiers alcoolique, qui donne son avis sur tout, aussi bien sur Heinrich Heine que sur un vieux résultat de match de foot sur un terrain de sports dévasté. Il y a une rencontre, ce sera Liza, qui enfièvre le récit. Cette jeune personne a quasi réussi un tour de l’Allemagne dans la solitude la plus totale. Le plus étrange c’est que Schmidt, sur des données sinistres, arrive à composer une poésie délicate, étrange, décalée : « …si clairs et vides le monde et des grands espaces au pur et froid jeu de couleurs. Du haut des larges ponts de bois, on voyait les rails du chemin de fer qui, dans un excitant manque de mansuétude, couraient droit vers le ciel pâlissant ; les champs retournés s’étiraient à perte de vue dans l’azur ; dans les buissons d’épines – figés barbelés – des alizés pendaient tel du feu en grappes ; des gerbes isolées, comme des fagots de fils d’or dodelinant dans les champs ; partout du feuillage s’envolant couleur de magie et du vent cornant d’entre des branches rouges. le long des routes nues des faubourgs, des villas blanches reposaient derrière des jardins aux grilles dissuasives ; les pas bruissaient dans l’or froid du soir. Et lorsqu’on ramassait une de ces grandes feuilles jaunes, qu’on la tenait par la tige molle et froide, se découvrait dessous un étincelant marron rouge : noble demeure pour tel esprit déliré au manteau de soie rouge. Alors s’en venait une brève bourrasque glaciale qui retournait les feuilles traînaillantes, et l’on savait que c’était un genre de créatures à part, dont un grand nombre habitaient ce vaste faubourg mugissant. » »

Dan, un ancien article du journal Le Monde, à propos de la « scène de la vie d’un faune », le critique littéraire Eric Chevillard avait bien défini cet auteur : » C’est dans ce roman que Schmidt formule la clé de son œuvre : « Ma vie ? ! : n’est pas un continuum ! » Mensonges, donc, que la linéarité, le récit bétonné par une syntaxe qui ne doute de rien, la conscience du réel comme d’un bloc infrangible et figé. Tout vole en éclats dans cette langue incroyablement sensuelle, réactive, sensible à tous les souffles du monde, où la lune est tantôt un « crâne rasé de Mongol », tantôt le « visage émacié cuirassé d’argent » de Don Quichotte

Il ne faut pas non plus négliger les 28 « Histoires » , recueil de récits brefs, ou histoires macabres, avec des considérations sur l’astronomie et la géodésie se placent régulièrement, proses qui déconcertent le lecteur moyen, d’autant plus que l’ironie de l’auteur consiste à détourner des textes classiques comme Friedrich de la Motte Fouqué ou Ludwig Tieck .

Parus dans divers journaux allemands assez peu connus, ils furent souvent publiés avec des fautes. Claude Riehl les a réuni aux éditions Tristram. Nous sommes dans les années 50, dans la période noire de l’auteur . A cette époque de vaches maigres le grand éditeur Rowohlt avait refusé son texte « Cœur de pierre ».Par chance, Schmidt trouve des soutiens, d’abord l’éditeur Ernst Krawehl publie « Cœur de pierre » .C’est un tableau des habitants de l’Allemagne de l’Ouest jetés dans le chaos de l’après-guerre, tous saisis d’une angoisse névrotique devant la menace de l’Est. L’éditeur et écrivain renommé Alfred Andersch le publie dans sa revue. Enfin Heinrich Böll, l’écrivain catholique de Cologne, futur Nobel, l ’aide également à un moment où Schmidt , déprimé, songe à s’exiler en Irlande. On découvre aujourd’hui ces morceaux pleins de verve.

Schmidt traite aussi bien de la division de l’Allemagne, que de la manière dont les « nouveaux allemands » passent leurs vacances. Il réussit des coupes sociologiques en observant,par exemple, les discussions des routiers dans un bistrot. Il réussit une véritable critique de la vie quotidienne, qui prend aujourd’hui un relief étonnant.

Je ne cacherai pas,non plus, ma perplexité devant certains textes. Je pense en particulier à » La République des savants, » roman d’anticipation à la Jules Verne, prétendument traduit de l’anglais. Schmidt imagine(le texte est de 1958) qu’en 2008, un journaliste américain, Charles Henry Winer, arrière arrière-petit-neveu d’un obscur écrivain, un certain Arno Schmidt !…. publie un reportage sur ce qui reste d’une région du monde après une conflagration atomique.

Le reportage est si apocalyptique qu’il n’est autorisé à le publier dans aucune langue vivante. C’est pourquoi il demande à un érudit de traduire son reportage en allemand , une langue devenue morte après la disparition de l’Europe. J’avoue que je suis resté fermé à ce texte.

Quoiqu’il en soit, même si certaines proses comme « Alexandre » , roman historique fabriqué à partir des parcelles et fragments de citations de textes antiques – ou plus récents (il y a même Hölderlin) -sont plus faibles, hermétiques, cet autodidacte furieux nous offre une œuvre bourrée de causticité. Il oppose aux tragédies historiques contemporaines, un humour ravageur salutaire. Cet individualiste farouche  -qui annonce l’autrichien Thomas Bernhard dans l’art de l’imprécation- oppose sa lucidité coupante, tranchante, sa culture énorme et sa lucidité hargneuse à l’hystérie populiste de son époque.  

***

 « Ma vie ? ! ; n’est pas un continuum ! (pas seulement qu’elle se présente en segments blancs et noirs, fragmentés par l’alternance jour, nuit ! Car même de jour, chez moi, c’est pas le même qui va à la gare ; qui fait ses heures de bureau ; qui bouquine ; arpente la lande ; copule ; bavarde ; écrit ; polypenseur ; tiroirs qui dégringolent éparpillant leur contenu ; qui court ; fume ; défèque ; écoute laradio ; qui dit « monsieur le Sous-préfet » : that’s me !) : un plein plateau de snapshots brillants.
Pas un continuum, pas un continuum ! : tel est le cours de ma vie, tel celui des souvenirs (de la façon qu’un spasmophile peut voir un orage la nuit) :
Flash : une maison nue de cité ouvrière grince des dents dans la broussaille d’un vert toxique : la nuit.
Flash : des faces blanches qui zyeutent, des langues dentellent au fuseau, des doigts font leurs dents : la nuit.
Flash : membres d’arbres dressés ; gamins poussant leur cerceau ; des femmes coquinent ; des filles taquinent à corsage ouvert : la nuit.
Flash : pauvre de moi : la nuit !! « 

Extrait de « Scènes de la vie d’un faune

Les désarrois d’une jeune fille dans la RDA de 1961

Le roman « Une fratrie » de Brigitte Reimann,traduit par Françoise Toraille (éditions Métailié) raconte les déchirements d’une sœur,Elisabeth vivant dans la République Démocratique Allemande, en 1961 et de son frère adoré Uli qui veut gagner la RFA. La date est capitale puisque c’est l’ année de la l’édification du Mur de Berlin. Uli est un ingénieur spécialisé dans la construction de tankers ; il veut quitter la RDA pour être mieux payé et vivre à Hambourg loin de l’idéologie soviétique ,tandis qu’Élisabeth , sa sœur une artiste peintre,respecte les consignes du Parti jusqu’à un certain point. Son militantisme a consisté à rejoindre un Combinat , Schwzarze Pumpe , pour amener la classe ouvrière à la culture . Elle anime un atelier de peinture.,mais les difficultés bureaucratiques vont s’accumuler.

Au cours du roman , elle va se heurter aux consignes les plus bureaucratiques et strictes de la RDA avec la personne d’Ohm Heiners,vieux communiste.Il n’accepte pas la liberté artistique de la jeune génération revendiquée par Elisabeth, d’autant que celle-ci a la raillerie facile,la fougue de la jeunesse, et avoue avec une franchise suicidaire détester les peintures d’Ohm Heiners alors que ce dernier a pour lui les instances du Parti.

Elle devient donc une artiste « suspecte »  et reçoit la visite d’un représentant de la Stasi. On sent que les utopies politiques du communisme confrontées aux réalités de la difficile vie quotidienne sont en train de perturber la jeunesse et de diviser les familles. En outre le fossé entre les générations s’agrandit.

Ce qui traverse ce roman, c’est d’abord le lien passionné et amoureux entre une sœur et un frère. La délicatesse dans les émotions, la franchise des sentiments, les dialogues qui sonnent authentiques,  l’allant du récit, font vibrer certaines pages. Et c’est d’autant plusieurs prenant qu’on assiste à une déchirure idéologique dans cette fratrie .Le drame arrive quand Uli fait vraiment sa valise dans le pavillon familial et va définitivement quitter Elisabeth , son quartier, ses amis, son pays pour travailler à l’Ouest. Avec Brigitte Reimann tout est concret pour décrire combien il est difficile d’harmoniser les exigences d’une socialiste de bonne volonté avec les valeurs très masculines du gouvernement Ulbricht , constitué de communistes pour qui la violence, la domination, et la hiérarchie sont les principes mêmes de cette idéologie marxiste . Sans lyrisme, mais avec un frémissement révolté qui s’accroît au milieu du texte, la romancière fascine par la finesse de ses analyses, la sincérité du propos, la sismographie de ses élans du cœur, et la manière dont le « moi » féminin découvre la difficulté de vivre dans un univers si codé et masculin. La douleur vive qui traverse Élisabeth , le tragique des déchirures familiales, n’empêche jamais l’auteur de multiplier les images ironiques et de multiplier des accents amusés pour décrire ce monde complètement soumis au conservatisme obtus des dirigeants.

Chaque chapitre est souvent coupé par des souvenirs d’enfance, des flash-back , cette technique narrative peut, dans les premières pages, légèrement perturber la lecture.

Brigitte Reimann décrit admirablement les saisons, les jeux d’enfance, sa ville ancienne, confrontée aux perspectives du Plan et en quelques traits précis nous plonge dans le chantier charbonneux où elle travaille .

Rédigé entre 1960 et 1961, ce roman, autobiographique est aussi clair, net, intelligent, que ceux rédigés par Christa Wolf à la même époque, en particulier ce best-seller   « Le ciel partagé », qui donnait également une idée riche et vraie de cette génération émergente , pleine d’enthousiasme.

Aujourd’hui on imagine mal que, jusqu’en août 1961, les citoyens de RDA pouvaient venir déjeuner à Berlin-Ouest,chez Kempinski sans aucun problème et revenir le soir en RDA après s’être promené dans les grands magasins illuminés sur le Kurfürstendamm , flâner parmi les rutilantes Mercedes des bourgeois de Berlin-Ouest , pour revenir le soir par le métro dans les rues quasi désertes de Berlin-Est.

L’intérêt aussi, c’est de comprendre quelles conversations pouvaient avoir les familles, avec d’un côté les jeunes qui subissaient l’éducation marxiste face aux parents et grands-parents,souvent considérés comme des petits-bourgeois irrécupérables,contaminés par des années de nazisme . Là encore, le roman est précis, mais il apporte une sorte de chaleur humaine,de vibration féminine , une vitalité, vraiment singulières.

On comprend les sentiments des grands-parents, qui passent chaque matin devant leur entreprise familiale qui fut florissante , dont ils ont été privés à l’arrivée des russes.

Les scènes qui montrent comment une jeune fille à la parole libre peut devenir en quelques minutes , avec un simple échange sur l’art, un ennemi du peuple.

Selon la fiche wikipedia ,Brigitte Reimann née 1933 à Burg, près de Magdebourg est l’aînée d’une famille de quatre enfants. Après son baccalauréat, obtenu en 1951, elle travaille en tant que professeur pendant deux ans. La mission dont elle et la plupart des collègues de sa génération sont chargés consiste à appliquer la loi sur la démocratisation de l’école allemande, adoptée en 1946 dans les Länder d’occupation soviétique.

Elle commence à écrire en 1955, publie  Der Tod der schönen Helena en 1956. Elle participe alors au très officiel comité regroupant des auteurs de RDA (Association des écrivains de la RDA ) et devient alors très active dans le domaine culturel du SED, parti communiste au pouvoir. Ça ne va pas la mettre à l’abri de grandes difficultés.

Si on lit la postface de Nicole Bary, la traductrice qui connaît bien la littérature est-allemande, on apprend que lorsque « Une fratrie « parait en 1963 en RDA, le roman suscite des polémiques (parler de la Stasi et montrer une femme en pleine émancipation idéologique sont interdits) et les autorités exigent des coupures dans le texte.L’éditeur transmet la nouvelle à l’auteur qui écrit alors dans son journal intime : »Les propositions de modification du manuscrit sont arrivées:suppression de la scène de la Stasi et des discussions sur l’art, de même que tout ce qui est d’ordre sentimental et qui évoque le lit.. »

Un accord est trouvé , le roman paraît avec des coupes. Le lecteur d’aujourd’hui se demande ce qu’il reste d’intéressant si on supprime le cœur même de la problématique du livre: les désarrois d’une jeune femme qui n’accepte plus les consignes et le jdanovisme en Art, cette sorte de couvre feu intellectuel, et qui ,de plus, comprend les raisons que donne son frère Uli pour quitter le pays. Toujours est-il que le roman paraît en 1963.

Brigitte Reimann meurt d’un cancer en 1973, à 40 ans.

Personne en 73 ne sait alors où se trouve le manuscrit original complet. C’est en 2021 dans une maison qui fut occupée par la romancière ,au cours de travaux de rénovation que le manuscrit est retrouvé : il était dissimulé dans un placard, au grenier. En 2023 ,les éditions Aufbau publient le texte intégral.Triomphe.

Aujourd’hui, je regrette que les autres romans et le journal intime de Brigitte Reimann ne soient pas traduits en français car la presse allemande est particulièrement élogieuse sur l’ensemble de cette œuvre.

Précisons enfin que « La fratrie » de Brigitte Reimann fut couronné du prix Heinrich Mann en 1965, et que sa mort prématurée ne lui permit pas d’achever son roman, » Franziska Linkerhand » commençé en 1963, et inachevé.

***

Dan,s cet extrait, la narratrice raconte une escapade qu’elle a fait,parmi d’autres, venant de l’austère Berlin-Est, pour voir un ami, Gregory, qui lui, étudie dans Berlin -Ouest.Il l’invite pour quelques heures, avant la construction du Mur. Et la prose dit bien le sentiment d’irréalité que Berlin-Ouest provoque chez la jeune citoyenne de RDA .

«  A la station Bahnhof Zoo* il ne se passait pas encore grand-chose à cette heure-là. Quelques années auparavant, j’avais souvent, venant de D. fait le crochet par Berlin-Ouest pour voir un ancien camarade de classe étudiant à la Freie Universität,l’Université libre.Il se faisait appeler Gregory.Nous allions voir un film sur la Steinplatz ou au cinéma Wien, et ensuite nous flânions sur le Kudamm, le long de vitrines resplendissantes dans lesquelles une unique robe s’étendait sur un fond de velours gris, sans indication de prix, juste à côté un sac à main, quelques rameaux fleuris, et Gregory achetait à l’un des stands odorants des amandes grillées brûlantes et très sucrées.

Par les soirs d’été, pas un souffle n’agitait l’air entre les immeubles, nous buvions du jus d’ananas et de pamplemousse, installés à une terrasse, sous des marquises en toile rayée ; les petites chaises rouges et jaunes rappelaient les gracieuses constructions en fil de fer que l’on voit sur des images représentant les cafés parisiens des Grands Boulevards. Le feu d’artifice silencieux des réclames jaillissait des toits et ruisselait sur les visages, les capots des voitures et l’asphalte, répandant ses encres bleues,vertes et dorées ; sur les murs frémissaient des signes flamboyants qui s’allumaient et s’éteignaient, et tout en haut, dans le ciel rougeâtre, étrangères, comme étouffées, scintillaient quelques étoiles.
La nuit venue Gregory me raccompagnait jusqu’à la S-Bahn**. Il me donnait toujours deux ou trois petits fascicules de chez Rororo***, des oranges, un rouge à lèvres français.Il déposait un baiser sur ma main puis restait immobile sur le quai,pas très grand, frêle, épaules tombantes, et par la portière, je voyais son profil de lévrier et l’ombre de ses cils longs et fournis. Il ne faisait jamais signe, il se tenait là, immobile, suivait le train du regard, il ne levait même pas la main.(..)

J’aimais ces soirées comme extérieures au monde qui était le mien, et leurs couleurs brillantes, les reflets de la lumière dans le fleuve noire de l’asphalte, la mélodie du Rififi**** qu’en ce temps là on pouvait entendre à tous les coins de rue, et les mains fines de Gregory sur la nappe- même une impression indéfinissable d’irréel émanait de tout cela, comme si je m’étais trouvée sur une scène, devant le décor d’un paysage exotique, et que ni Gregory ni sa rue n’avaient eu de rapport avec ma vie. « 

 

*Bahnhof Zoo:gare ferroviaire de Berlin qui accueille les ligne régionales et grandes lignes.Cette gare pendant la période de la division de la ville a permis de gagner la gare de Friedrichstrasse,point de passage pour les voyageurs non motorisés.

** S-Bahn:métro aérien urbain

***Rororo collection de poche très populaire de la maison d’édition Rowohlt publiée en République fédérale.

****Rififi : musique du film « Du rififi chez les hommes » de Jules Dassin.