Volley-ball

Cet été là pendant quatre semaines, je restais immobile,une jambe dans le plâtre, assis sur la digue de ciment de Dinard , à admirer les volleyeuses sur la plage. Elles jonglaient ,souples, vives, corps longilignes et ambrés . L’une, d’elle, longue, pâle, blonde, avec un maillot vieux rose délavé et son short blanc avait un corps lisse comme celui d’un garçon. Elle multipliait les services smashés flottants qui semaient la panique de l’autre côté du filet.Le ballon s’attardait sur le filet, provoquant un soudain silence. Ballet des bras, passes latérales, détentes ou heurts des corps en extension, soudain le ballon était aspiré par le ciel en tournoyant , dans un bleu sans fond, je jubilais. J’appréciais surtout les bonnes passes de la numéro 2 qui se faufilait, agile,  toute en finesse, tandis que les autres virevoltaient un peu à la diable et gaspillaient leurs efforts.

Ça me ramenait à mes lointaines années de lycée . J’étais un mauvais élève mais je me rattrapais au volley où j’étais un des meilleurs . Grâce à cette longue fille douée je revivais mes années 70 . Je me souvenais de la classe de seconde, avec un prof de gym balourd et satisfait dans son survêtement noir, appuyé contre un tronc de tilleul, en train de tripoter son sifflet.Il portait toujours des lunettes miroir dans ses cheveux bouclés. .Pendant les matchs il suivait les plus sveltes des filles et notamement la silhouette déliée d’une rousse dont la pâleur le fascinait.. Il n’exerçait son autorité qu’en criant sur les garçons et ne relançait jamais aucune des balles qui sortaient du terrain. Sa paresse était légendaire. De mon côté ,pendant les heures de gym j’oubliais mes humiliations et les railleries des profs dans les classes de maths ou de latin et je marquais deux ou trois points de suite avec des smash au ras du filet .

On jouait chaque mardi matin à neuf heures. quand je jouais . la cour humide et pleine de brouillard dégageait une lourde odeur d’humus pourrissant. Les baskets s’enfonçaient dans des couches des feuillages moelleuses.

Le terrain était bordé d’un baraquement à toit goudronné,avec un soubassement de briquettes tachées de plâtre garni d’herbes pelées.Il avait été construit par les soldats allemands pendant la guerre. À l’intérieur, il y avait des bancs pour poser nos sacs de sports et quelques casiers emplis de ballons dégonflés, des vieilles paires de tennis, de raquettes de ping-pong appartenant aux internes. On se déshabillait dans une semi-obscurité

et nous gardions en douce nos sous-vêtements. Nous enfilions des shorts si minces qu’ils ressemblaient à du papier toilette d’une couleur café au lait. Il y avait aussi quelques cantines militaires poussiéreuses disposées au fond du bâtiment, là où des pigeons roucoulaient. Avec mon meilleur ami , on avait forcé des cadenas et on avait découvert des bulletins scolaires des années 5O en train de moisir. Contrairement à ce qu’elles affirmaient, les anciennes générations n’avaient pas travaillé mieux que nous -sauf en latin où il devait y avoir un prof passionnant. La vraie différence venait des annotations des profs : elles étaient plus soignées,plus détaillées, inscrites à la plume, avec des pleins et des déliés tracés dans une encre violette ou sépia. L’humidité collait pas mal de pages.

Revenons à Dinard.Pendant une pause , les joueuses s’épongeaient avec des serviettes épaisses,l’une, boulotte, unélastic dans le chignon minsucule, se massait les cuisses, une autre aux cheveux crépus, dodelinait de la tête puis restait cassée en deux sur le sable humide.

Je changeais de position ma jambe plâtrée de place et ressentais des fourmillements au niveau de la cheville. Quand la partie reprit les exclamations des joueuses de volley me ramenèrent plus de quarante en arrière. Guerre d’Algérie . Les cris montèrent vifs quand le ballon partit en chandelle vers des mouettes.

Après le match ,se sentir épuisé, délicieusement mou, le corps flottant de fatigue, la vue trouble, le sang qui bat aux tempes, un genoux écorché, la paume de la main droite encore brûlante des smashs , une manière de sentir l’air froid sur le visage, éponger avec un coin du maillot ses sourcils pleins de sueur, cracher entre ses jambes et regarder le filet de salive couler et s’étirer.

Je repensai à la brièveté de cette époque faste du début de adolescence. comme si apercevais une dernière fois, un ’arrière pays lumineux qui s’éloignait.

Qu’étaient devenues ces filles à cuisses roses qui relançaient le ballon en se mordant les lèvres. Je guettais surtout Louise,la fille d’un médecin, celle avec des cheveux noirs en bandeaux, une raie au milieu, un chemisier blanc avec un col officier,elle jouait bien au volley avec grâce sans jamais quitter une gravité nonchalante. Chaque matin, sous le porche du lycée elle me tendait sa main après avoir ôté une moufle de laine .Cette main grasse et moite je croyais qu’elle allait fondre dans ma paume. Avant de pénétrer dans les classes je guettai pour savoir si elle serrait d’autres mains de garçons,mais pour m’assurer que c’était ,ce geste, un privilège. Elle me distinguait des autres ce qui me laissait baigner dans une tendre rêverie le reste de la matinée . Hélas, à la fin de la seconde, pendant les premiers jours de printemps et le vert acide des tilleuls de la seconde cour Louise tomba amoureuse d’un parfait abruti à tignasse châtain, qui lançait des allumettes sur le chat de la concierge et faisait pétarader une motocyclette (avec des sacoches à franges) sur le parking du lycée. En commandant un pastis au Bar du Soleil de Dinard, je demandai si mon lycée existait encore ou si il avait été démoli par les bulldozers comme on me l’avait dit. Les rudes et venteux hivers de cette petit ville de province me manquèrent ce matin là.

La partie était finie, la mer était lisse, avec une bordure blanche écumeuse.Le soupir du ressac si régulier. Le terrain de volley était désormais désert , il restait deux ballons prés d’un tas de vêtements.

Sur la droite, vers l’écluse et les cabinets de bain, il y a un endroit où brillent nos années de lycée.Le ballon fouette encore le filet. Il devient immobile dans le froid bleu du ciel.

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