Relire « Becket » ou l’honneur d’Anouilh

Publié le 13 mai 2019 par pauledel

Je sais, je sais, je sais, je ne devrais pas aimer et conseiller de rouvrir le théâtre d’Anouilh.Mais j’aime tellement certaines de ses pièces que je remets cet article ancien.
Anouilh est trop. il est trop boulevardier, trop pessimiste, trop grincant, trop capricieux, fantasque, et sinistre donc forcement de Droite, surtout depuis « Pauvre Bitos »(1956)-qui fut un réquisitoire contre les réglements de comptes à la Libération.

« Becket ou l’honneur de Dieu » est ma pièce préférée. La Première eut lieu au théâtre Montparnasse le 2 octobre 1959. La pièce divisa la critique mais reçut un excellent accueil côté public.Elle fut inscrite au répertoire de la Comedie Francaise et triompha en Angleterre et aux etats unis. La pièce fut adaptée au cinéma avec Richard Burton et Peter O’Toole.


Il n’empêche » Becket, ou l’Honneur de Dieu » (1959) est une absolue réussite sur un tres beau thème.
La pièce traite d’une longue et vraie amitié entre un roi d’Angleterre, Henri II et son ami le plus proche, Becket, lien intime qui se déchire et tourne en affrontement entre le puvoir politique (le roi) et le pouvoir religieux Becket, archevêque de Canterbury. Tout s’achèvera par la mort du favori..ce sujet a été puisé chez l’historien Augustin Thierry et sa remarquable « histoire de la conquête d’Angleterre par les normands ».Anouilh a sans doute été admiratif et si frappé par c ce texte qu’il reprend parfois, littéralement, des phrases de l’historien.
Henri II, le roi d’Angleterre, homme simple, n’éprouve que des sentiments élémentaires, tout comme les barons normands autour de lui ;il vit pour la chasse et les femmes, a des colères violentes, l’ennui qu’il éprouve pour les affaires politiques.Il a pour compagnon de débauche Thomas Becket, son amitié repose sur son admiration pour l’intelligence de ce Becket-d saxon dans la pièce, ce qui est capital- est si grande qu’il le nomme chancelier, responsable de la vie politique du royaume.

Becket ,être complexe, exerce bien le pouvoir qui lui est accordé ,mais étant saxon, il demeure un allié ambigu envers ce roi normand. Le désir d’aider son peuple d’origine subsiste comme un sentiment profond chez lui, d’autant que les saxons ont perdu le pouvoir politique depuis Guillaume -le- conquérant. Becket n’hésite pas à dire au roi :« L’Angleterre sera faite, mon prince, le jour où les Saxons seront aussi vos fils… »
Le drame éclate quand le Roi décide faire nommer Becket archevêque de Canterbury,croyant par cette décision que son pouvoir en sortira renforcé. Il aura ,du mins l’imagine- t-il, le pouvoir temporel ET le pouvoir spirituel. Car son objectif est de dicter ses volontés à l’Eglise d’Angleterre. Mauvais calcul.


Becket refuse de devenir le simple homme de paille du roi et se soumet totalement à l’Église et à ses valeurs . Thomas Becket se métamorphose désormais en « Homme de Dieu » ,combat jusqu’au bout pour « l ‘honneur de Dieu » et non plus pour les intérêts personnels du roi, son ancien ami .

À ce dernier, qui ne le comprend plus, il renvoie son sceau. Comme il veut assumer sa nouvelle fonction avec toute l’abnégation possible il se dépouille de ses biens, de ses domaines, jusqu’à ses riches vêtements.. Henri II ne comprend pas qu’il a en face de lui un être différent , un homme nouveau qui se dévoue à sa charge religieuse avec toute l’authenticité et la sincérité possibles. Cette métamorphose d’un Becket débauché en un saint est magnifiquement racontée par Anouilh. Même si on reste indifférent au drame religieux , la déchirure humaine et le contexte historique sont si bien dessinés,que cela suffit.
Scènes admirablement découpées, chaleur d’une amitié masculine, dialogues d’une familiarité percutante,vérité des caractères, puis métamorphose si vraisemblable et si délicatement soulignée du saxon Becket ancien compagnon de débauche trouvant sa vérité dans la source de ses humiliations secrètes. C’est du très grand art.
Qui aurait pu s’attendre à ce qu’Anouilh –le boulevardier- réussisse en 1959 à transformer un dandy débauché en un homme touché par l’action de la grâce ? pas grand monde.. mais qu’on se souvienne que cet Anouilh a toujours aimé les êtres de pureté, d’ »Antigone »(belle pièce) à cette jeanne d’Arc , son « Alouette ».. « Becket » a connu un immense succès, en Angleterre aussi( et un film avec Richard Burton),elle a été reprise assez souvent. A chaque fois que je la relis, j’aime le mordant des répliques, la complicité boiteuse entre le roi et son favori, son ton griffu, narquois, ironique, et les saveurs de l’ambiguïté d’une amitié dominée par un être qu’on croyait simplement habile, rusé, et qui, avec l’âge et les pouvoirs, se révèle profond. Enfin, Anouilh a eu l’intelligence de n’être jamais manichéen, car les deux personnages principaux sont aussi fascinants l’un que l’autre.

Extrait de la pièce

– Le roi. – De la vaisselle d’or ! Quel fou tu fais ?
Thomas. – Je lance cette mode.
Le roi.- Je suis un roi et moi je mange dans de l’argent!
Thomas. – Mon prince, vous avez de lourdes charges et je n’ai que celles de mon plaisir.. l’ennui, c’est qu’il paraît que cela se raye… Enfin, on verra! J’a reçu aussi deux fourchettes…
Le roi, surpris – Des fourchettes ?
Thomas. – Oui c’est un nouveau petit instrument diabolique de forme et d’emploi. Cela sert à piquer la viande pour la porter à sa bouche. Comme ça, on ne salit pas les doigts.
Le roi. – Mais alors, on salit la fourchette ?
Thomas. – Oui mais cela se lave.
Le roi . – Les doigts aussi !, Je ne vois pas l’intérêt!
Thomas [qui est saxon, le roi est normand]- Aucun intérêt pratique, en effet. Mais c’est raffiné, c’est subtil. Cela ne fait pas du tout normand.

27 réflexions sur “Relire « Becket » ou l’honneur d’Anouilh

  1. Ah, j’ai oublié mais cette fois c’est la dernière fois que j’écris un commentaire sur ce livre.
    Le roi Henri II pour l’Angleterre, le roi Louis pour la France, le pape, tous trois analysés avec finesse dans l’hypocrite machinerie de la politique. Brillant !

    J’aime

  2. Ce matin, au calme, j’ai lu l’acte 3 et le 4. Je crois que vous avez raison. Thomas Becket a vraiment choisi Dieu. Il rentre en Angleterre. Il sait qu’il va être tué.
    Dans la lande, il n’a pas reçu le baiser du roi. Il n’a pas plié et à su dire non.
    Le roi envoie tout valser, en privé, la reine, la reine mère, le fils. Il sait contre tous son amour pour Thomas Becket. Ce dernier, s’appelant à mourir pour l’honneur de Dieu qu’il semble avoir enfin trouvé et à qui il parle en vérité à la fin de l’acte III.
    C’est une belle non-rencontre , un amour impossible. Une défaite pour Henri II, une victoire dans la mort pour Thomas Becket.
    Ma soirée au théâtre fut complexe. Ma matinée au théâtre est lumineuse.
    Quel mystère…
    Merci pour le livre.

    J’aime

  3. J’ai donc fait l’expérience de la lecture de cette pièce de théâtre de Jean Anouilh, Becket ou l’honneur de Dieu. J’ai écrit quelques commentaires sans le rendre compte que la présence d’un autre Beckett, Samuel, me portait à ajouter un t au nom de Thomas ! Donc cette pièce que je n’ai jamais vue jouée au théâtre mais j’ai vu le film que vous évoquez, il y a longtemps. Au début, les discalies m’ont gênée. Je voulais seulement l’histoire qui se déroulait comme un flash back depuis le tombeau de Thomas Becket dans la mémoire du roi Henri II, son assassin par procuration. . Et peu a peu, je me suis intéressée à ces indications comme si j’étais comédien devant interpréter un de ces rôles, ou metteur en scène devant guider le jeu des comédiens ou créateur de décor ou eclairagiste. J’allais de l’un à l’autre m’approchant de ce que l’auteur avait voulu. Une expérience extraordinaire, multiple. Merci, Paul Edel. Je retourne à ma base comme aimait dire Sergio, celle de Soleil vert qui présente un nouveau recueil de nouvelles de Mariana Enriquez.
    A une prochaine fois et encore merci pour l’aventure littéraire où vous nous embarquez. C’est extra !

    J’aime

  4. Ah, quel beau livre!
    Au troisième acte la dialogue entre l’évêque Gilbert Folliot et le Roi est d’une grande subtilité et sur le plan de l’attachement du roi à Becket et sur les non-dits de la politique Vaticane. Là, l’éloignement du théâtre ne me manque pas.

    Gilbert Folliot
    L’amitié du roi pour Thomas Becket est morte, Altesse ?

    Le roi
    Soudainement, évêque. Une sorte d’arrêt du cœur.

    Gilbert Folliot
    C’est un phénomène curieux, Altesse, mais fréquent.

    Le roi
    Je hais Becket, évêque, maintenant. Entre cet homme et moi, il n’y a plus rien de commun que cette bête qui me laboure le ventre. Je n’en puis plus. Il faut que je la lâche sur lui. Mais je suis le roi, ce qu’il est convenu d’appeler la grandeur m’embarrasse : j’ai besoin de quelqu’un.

    Gilbert Folliot (se raidit)
    Je ne veux servir que l’Église.

    Le. Roi
    Parlons comme deux grands garçons. C’est bras dessus, bras dessous que nous avons conquis, pillé, rançonné l’Angleterre. On se dispute, on essaie de se soutirer quelques sous, mais entre le ciel et la terre il y a tout de même des intérêts communs. Vous savez ce que je viens d’obtenir du pape? (…)  »

    Gilbert Folliot
    Il y a des choses qu’il ne faut jamais dire, Altesse, il faut même essayer de ne pas les savoir tant qu’on n’en est pas directement chargé.

    Le roi
    Nous sommes seuls, évêque, et l’église est vide.

    Gilbert Folliot
    L’église nest jamais vidé. Une petite lampe rouge brûle devant le maître-autel.  »

    Tout ce qui passe dans ce texte… Peu à peu, on s’y installe. On trouve ses marques. On sait qu’on n’est pas au théâtre, ni dans un roman. Il ne reste que ces hommes qui se parlent, se confient sur les choses du cœur, de la politique des coulisses… C’est vraiment inépuisable.

    J’aime

  5. Et là, quelle beauté. La vérité flambé. Du grand théâtre !

    (LE ROI se dresse et hurle.)

    « Sortez ! Sortez toutes les deux ! Et emmenez votre vermine royale! Je suis seul ! »

    (Les deux reines effrayées sortent avec les enfants. Le Roi reste un moment titubant, comme hébété sous le coup puis il s’écroule sanglotant comme un enfant, la tête sur son trône. Il gémit :)

     » Ô mon Thomas! »

    (Un instant prostré il se ressaisit, se relève, pâle. Il dit soudain, les dents serrées, en regardant le sceau qu’il a gardé dans son poing serré :)

    « Tu me renvoies les trois lions du royaume, comme un petit garçon qui ne veut plus jouer avec moi… Tu crois que tu as l’honneur de Dieu à défendre maintenant. Moi, j’aurais fait une guerre avec toute l’Angleterre pour te défendre, petit Saxon. Moi, j’aurais donné l’honneur du royaume en riant pour toi. Seulement, moi, je t’aimais et toi tu ne l’aimais pas ; voilà toute la différence. »

    (Il a les dents serrées. Son masque se durcit, il dit sourde ment :)

     » Merci tout de même pour ce dernier cadeau que tu le fais en m’abandonnant . Je vais apprendre à être seul.  »
    ——————————–

    Admirable! Tous les mots, tous.
    (J’ai ajouté parenthèses et guillemets car je ne sais pas passer en italique pour les discalies.)

    J’aime

  6. Ce passage est d’une violence inouïe :
    « Des arbres descendent des cintres, le rideau de velours noir du fond s’ouvre sur un ciel clair, transformant les piliers en arbres dénudés d’une forêt d’hiver. Des sonneries de trompe. La lumière à baissé, quand elle revient le Roi et Thomas sont à cheval, un faucon chacun sur leur gant de cuir. On entend une pluie torrentielle.  »
    Cette discalie – Je crois que c’est le terme désignant cette information -, m’arrache au pouvoir du dialogue entre Becket et le Roi.
    Comme si on me tirait par la manche pour me rappeler que je suis au théâtre pas dans un roman, pas dans un film. Tout est faux : décor peint, piliers déguisés en arbres, faux chevaux, faux faucons, fausse pluie… Ce livre sans arrêt brise mon rêve. Je le hais. Au moins si j’étais au théâtre j’oublierais tout ce faux. Mais je ne suis pas au théâtre. Exaspération ! Devant l’impossibilité de croire en cette rencontre invraisemblable du roi et de Thomas Becket, je rage.
    Un amour impossible entre deux idiots. Un qui veut tout dominer parce qu’il est roi et qu’on l’a habitué à ça : commander, être obéi , prendre.
    Et l’autre qui se cherche, jamais sûr de lui, même pas de Dieu alors que le voilà archevêque. Ce qui par ailleurs ne l’empêche pas de forniquer et de se soûler avec son âme damnée, ce roi jouisseur. En fin de compte il veut juste avoir le dernier mot, opposer au roi un pouvoir aussi fort que le sien. Deux egos qui bataillent sur fond d’une tendresse cachée.
    Et au bout de ce carnage, la mort ignomineuse donnée surbordre par un roi lâche et méprisable.

    J’aime

  7. Mais c’est aussi une farce. Ainsi dans l’acte II :
    LE ROI
    (…) Becket ! Mon petit Becket. Je crois que nous tenons la balle. C’est maintenant qu’il s’agit de marquer le point.

    Il l’a entraîné par le bras, tendu, transformé.

    Il est en train de me venir une idée extraordinaire, Becket ! Un coup de maître à jouer. Je ne sais ce que j’ai, ce matin, mais je me sens tout d’un coup extrêmement intelligent. C’est peut-être d’avoir fait l’amour à une Française, cette nuit ? Je suis subtil, Becket, je suis profond. Si profond que j’en ai une sorte de vertige. Tu es sûr que ce n’est pas dangereux de penser trop fort ? Thomas, mon petit Thomas ! Tu m’écoutes ?

    Becket, souriant de son exaltation.

    Oui, mon prince.

    J’aime

  8. Mais Jean Anouilh sait être cru, choquant, dur. La capture et la « consommation » de Gwendoline dans l’acte I est un sommet de cruauté.

    LE ROI, à l’homme.
    Lave ta fille, chien, et tue-lui ses poux. Elle ira au palais. C’est pour monsieur qui est saxon comme toi. Tu es content, j’espère ?

    A Thomas, sortant :
    Donne-lui une pièce d’or. Je me sens bon, moi, ce matin.

    Il est sorti. L’homme, terrorisé, regarde Beckett. « 

    J’aime

  9. Mais il manque quelque chose d’important dans la lecture d’une pièce de théâtre, c’est le « une fois » d’une représentation. Une rencontré entre un texte, les comédiens et le public qui ne dure que le temps de la représentation. Chaque spectacle est unique.
    Ce rendez-vous, parce qu’il est unique a quelque chose de sacré. Nevermore… Jamais plus pareil même si vous retournez le lendemain revoir la pièce. Tout ce travail pour une rencontre…
    C’est émouvant comme les instants de la vie.
    Irréversible…
    Il reste la nostalgie de cette rencontre impalpable. Le point de départ d’une nouvelle aventure est la lecture du texte qui a été joué, mis en scène. C’est pour retrouver ce vécu qu’on se saisit du livre.
    « Le passé est un absent qui jamais ne reviendra » , écrit Jankelevitch. Et il ajoute :  » Les souvenirs remontent paresseusement à la surface dans la vacance du présent. Parfois la melopée enroule et déroule sans hâte ses spires, ses orbes et ses volutes indiquant la permanence de la fidélité et du tourment nostalgique. » (L’irréversible et la nostalgie – V. Jankélévitch )

    N’est-ce pas aussi le thème de cette pièce de Jean Anouilh ?

    J’aime

  10. Les indications scéniques précisant le jeu des acteurs tel que le prévoit Jean Anouilh incite Le lecteur à se déporter sur la scène du théâtre, à rejoindre Anouilh metteur en scène. C’est une impression qui sépare ces textes de la lecture d’un roman. On ne peut oublier que l’on est dans le monde du théâtre sauf à interrompre la lecture pour méditer sur un échange de paroles des personnages. Là, c’est tellement juste, surprenant, amusant ou dramatique que l’on oublie la scène, les décors, les costumes, les lumières, le public pour être juste avec les personnages par leur voix, par les mots. Parfois le visage d’un grand comédien vient voler ces mots, en faire son butin. Et puis comme l’écrit le passager de la nuit, surprise de découvrir une langue classique dans une réplique, et là, un rythme, une musique offre un bonheur furtif.

    J’aime

  11. Oui, c’est avant tout un théâtre de langage et dans cette pièce on passe par tant de variations de ton et d’écriture.

    J’aime

  12. Puis-je dire quelque chose? Le passage du point de vue de la forme « J’ai été à vous comme un dilettante , surpris d’y trouver encore mon plaisir » , c’est tout de même deux vers blancs décasyllabes, chose à laquelle Anouilh se laisse peu aller…

    Aimé par 1 personne

  13. Jusqu’à présent, il n’y avait que le texte de « La Cerisaie » de Tchekhov que je lisais et relisais avec limpidité, emotion. Grâce à votre billet qui a éveillé mes souvenirs, j’ai eu envie d’affronter la lecture du texte de Jean Anouilh, « Beckett ou l’honneur de Dieu », que je n’avais jamais lu et c’est un grand bonheur car le roi Henri II et Thomas Beckett sont si proches. Je ne sais plus si je lis ou si je suis au théâtre, leur domaine.
    Merci infiniment.

    J’aime

  14. Encore, une remarque, ces deux tableaux qui n’en sont qu’un : le roi nu sur la dalle froide de la tombe de son ami Thomas Beckett., acceptant les coups de fouet. C’est la scène d’ouverture. C’est la scène finale.
    Tout le temps autre, entre les deux, alors que Thomas Beckett est déjà mort, ce sont des éclats de leur vie qui défilent. Dix années d’amour, de débauche, d’affrontements, de rencontres, de voyages… Mais ce qui tient le temps c’est cet amour qui ne veut pas mourir.
    La Reine-mère ne se prive pas de renvoyer à son fils ironiquement cette sensibilité de femme amoureuse déplacée dans l’honneur d’un roi.
    Ce roi, c’est vraiment le cœur battant de cette tragédie. Le roi est nu au sens propre et au sens figuré.
    Beckett est en incessante métamorphose le renvoyant à sa recherche d’harmonie, un cadre pour que la forme de sa vie soit… esthétique, parfaite, sans fêlure. Moins émouvant que le roi mais plus profond.

    J’aime

  15. Dans toutes les paroles cinglantes, brillantes, cocasses, philosophiques échangées entre ces ces deux hommes il en est une, modeste, douloureuse, intime, qui dit tant de ce chagrin de ce qui s’éboule, se meurt, se distend c’est : _ Thomas… suivi d’un terrible silence car à chaque fois, le roi est seul en scène quand il lance ce cri-sanglot : – Thomas… Ce n’est plus le roi, c’est l’homme épris, déchiré, qui cherche à retenir son ami par son nom intime, très doux… Mais Thomas Beckett ne répond pas, il s’éloigne.
    Très très beau texte.

    J’aime

  16. Quand même, ce Beckett est lucide dans son monologue adressé à Dieu, quand il est seul dans sa cellule à la fin de l’acte III !
    Si c’est une prière, elle est goûteuse même si Dieu, évidemment, reste silencieux.
    « J’ai été à Vous comme un dilettante, surpris d’y trouver encore mon plaisir. »
    Et sa vision sur les pauvres !
    « Les pauvres et les mal formés ont reçu trop d’avantages au départ. Ils débordent de Vous. Ils Vous ont bien à eux comme une grande assurance dont leur misère est la prime. »
    La tentation de la sainteté… mise à mal.
    Pour sûr, on ne s’ennuie pas avec Jean Anouilh ! Et tout cela avec des pics de légèreté comme celui que vous citez. C’est vraiment un grand jeu, un grand jeu de théâtre. On passe du drame à la farce. De la déchirure aussi puisque les deux amis se sépareront brutalement – au rire.
    On apprend beaucoup sur la vérité profonde de l’être humain.
    Merveilleux choix, Paul Edel bien loin des têtes de gondole.

    J’aime

  17. Les actes passent et l’on retrouve le roi nu sur la tombe de Beckett. Est-ce lui qui a le mot de la fin ?
    « Tu es content, Beckett ? Il est en ordre, notre compte? L’honneur de Dieu est lavé ? »

    Quel combat entre ces deux personnages !

    J’aime

  18. Mais à la fin de l’acte I, cette question : « Mais où est l’honneur de Beckett ? »
    Pourquoi Beckett dit qu’il doit « improviser son honneur »? Est-ce vraiment « l’honneur de Dieu »? Celui du roi ? N’est-il pas changeant dans sa notion d’honneur ?
    Et le roi, n’a-t-il pas agi par tendresse ? Une tendresse dont il couve Beckett comme une mère pourrait le faire de son enfant ?

    J’aime

  19. Je crois que Anouilh, au début de la pièce, nous surprend par ce roi à demi nu sur la tombe de Beckett, l’ami qu’il aimait et qu’il a fait assassiner.
    L’extrait que vous nous donnez est fait de cette apparente légèreté qui sourd du dialogue de ces deux personnages. La dérision en plein drame. Une vraie tendresse broyée par la vocation tardive de Beckett. Le roi d’abord s’en amusé puis réalisé que son ami a changé. Poussé dans ses retranchements, ne pouvant résister à l’entêtement de cet archevêque qu’il a créé, il le fera tuer. Tristesse, solitude noyées dans un éclat de rire. Vaisselle en or ou en argent, doigts ou fourchette ? On a envie de dire : venons à l’essentiel.
    Quel mystère que ces dramaturges qui nous jettent dès l’ouverture du rideau, des paroles, des gestes, quelque chose à voir et à entendre qui se passe de présentation. On reçoit ces deux-là en plein cœur. Et les deux sont attachants et les deux s’aimaient. Puis deux pouvoirs s’opposent. Ils ne veulent céder ni l’un ni l’autre. C’est un amour au paroxysme qui ne peut se réaliser que dans la trahison et le l’être.
    Anouilh réécrit l’histoire pour être dans la peau, dans le cœur, dans la conscience de ses personnages. Il aimait le théâtre. Le public l’a aimé, les universitaires moins, les politiques encore moins.
    J’aime le théâtre, passionnément. Il n’y a plus que la scène, le fracas des pas, des voix, les musiques, les décors, les éclairages, être dans le public, dans le noir puis se retrouver dans la rue avec ce choc aimé, secret. C’est vraiment une autre aventure que de lire un roman.
    Lire du théâtre ? Oui, après la représentation. Alors, la magie revient… On se fait marionnettiste. Et on se souvient des comédiens qui pour l’heure se maquillent, se vêtent, puis dans les coulisses écoutent respirer la salle, les spectateurs qui attendent…
    Cest tout un monde d’écriture sonore, de respirations, de timbres de voix, de mise en scène.

    J’aime

Les commentaires sont les bienvenus