Le livre « La guerre » de JMG Le Clézio a cinquante six ans.Il fut publié en 1970. Et pourtant, par bien des aspects, il sonne comme un livre en phase avec notre époque. C’est un livre étrange, poétique, violent, et surtout prophétique car il colle parfaitement à notre époque et son parfum de déraison planétaire. Et puis, disons-le, on a oublié ce Le Clézio de 30 ans, qui fuyait photographes et journalistes.

On découvre en le relisant qu’il était particulièrement imprégné par les nouveaux mouvements de peinture en particulier attentif aux « nouveaux réalistes » (« inventés » en octobre 1960 par le critique d’art Pierre Restany) de Yves Klein à Martial Raysse ou Daniel Spoerri, le plus spectaculaire d’entre eux, qui dénonce la société de consommation en figeant dans la résine les restes et déchets d’un repas, affiché ensuite contre un mur comme un objet d’art.Question rebuts et déchets, les longues descriptions du roman de « La guerre » rappellent les objets courants qui finissent dans les déchetteries :objets concassés, rouillés, brisés, qui seront traités par le sculpteur César , par Tinguely, ou Arman.
Les automobiles, les camions, les paquets de cigarette,les tases à café sont traités et brassés dans une manière uniforme, comme les bras et jambes des passants, aussi bien les gouttes de sueur, que les ampoules électriques, que les sons stridents des klaxons des embouteillages ou la brillance tueuse des néons dans les rues et les cafeterias . Il y a dans ce livre, comme la vision d’un bulldozer qui pousse toute la société de consommation vers une décharge vouée à la destruction violente. L’image d’une explosion nucléaire au raenti d ‘une ville immense et bétonnée revient souvent.

Le Clézio est aussi imprégné du Pop art américain et notamment par Tom Wesselmann avec ses natures mortes remplies d’objets domestiques, ou par Lichtentsein et ses agrandissements d’images de bandes dessinées. On retrouve aussi l’influence de Claes Oldenburg dans la mise en évidence d’objets ordinaires, comme lune ampoule électrique, un cendrier, une prise de courant,une allumette qui se consume,une machine à glace,une plaque de fonte, etc. etc.Le savant choix des couleurs stridentes ou fluorescentes ( un snack-bar et ses néons, une table luminescente, un ciré jaune, un manteau de plastique noir, les raies jaunes sur du goudron) relève également de cette esthétique Pop Art .Jaspers John n’est jamais loin. Il semble aussi que son personnage de Béa B. ressemble à ces visages sérigraphiés par Andy Warhol. L’influence du peintre, photographe et sculpteur Peter Klasen,l est aussi manifeste et répétée. Les arrières de camions, les moyeux,les grands ventilateurs industriels, les signalétiques autoroutières , les dessins fléchés des parkings deviennent des signes de la guerre urbaine perpétuelle chez Le Clézio.
Aucun romancier d’après-guerre n’a autant affiché, revendiqué, emprunté, à la peinture, à la cinétique, au mouvement Dada, au Surréalisme, à l’Expressionnisme , aux projets d’urbanistes, aux chansons pop ou rock . Comme Andy Wahrol il multiplie les visages sérigraphiés . Il des listes de noms lus sur les boites aux lettres, les marques de cigarettes, les additions,les adresses, les pages d’un calendrier ou d’un agenda , les pubs pour les parfum, les listes de compagnies aériennes , les entreprises côtées en Bourse,ou une coinversation saisie dans ses banalités, ses silences, ses à peu prés, ses faux raccords… Comme le Pop rt américain, il traite certaines sujets dans style quasiment plastifié,graphique,BD trouvé dans un vieux magazine froissé. Pour évoquer les atrocités de la guerre du Viet-Nam .Il consacre un chapitre entier à la prise de la citadelle de Hué et son saccage par les Marine’s .

Si il y a une influence littéraire, dans « La guerre », c’est bien celle du britannique JG Ballard, l’auteur de « Crash » qui décrit l’agressivité urbaine, la folie et la névrose bagnoleuse, les congestions des embouteillages, l’air brûlant saturé de gaz des pots d’échappement. Ballard et Le Clézio décrivent la mort de l’humanité dans les grondements des moteurs,les trains aveugles, les gratte ciel monstrueux, auxquels s’ajoute le thème écologique,l’agonie de la Nature, les arbres qui meurent, . L’aspect monstrueux de la circulation, le développement quasi cancéreux des grandes mégalopoles et leurs foules solitaires,modernes esclaves au milieu desquelles se cachent des pervers et des assassins urbains. Le livre devient un tourbillon de massacres. « La guerre, c’est quand tout le monde est pris par la violence.C’est quand il n’y a plus de silence, ni de sommeil.C’est quand les villes brûlent, jour et nuit, quand les machines ouvrent et ferment leurs clapets sans relâche.(..) Les millions d’hommes, de femmes, d’enfants, de rats.Ils bougent ensemble ; je vois leurs cohortes avancer le long des rues, j’entends les petits cris aigus qui sortent de leur gorge. Où aller ? Le monde est un Sahara furieux, noir, de longues palissades. Où dormir ? Bientôt il n’y aura plus qu’un langage, plus qu’une pensée. »
Bea B., le personnage-symbole du roman, évolue au milieu des foules mais reste en marge de la société, sans emploi. Cette jeune femme sortie d’une BD marche et subit une fascination/répulsion pour la modernité, pour les immeubles qui cachent le ciel et qui sont inhabitables,.Pour éviter les agressions de la rue, les lumières criardes des grands magasins, qui détruisent la vue, elle se réfugie souvent dans un café. Le rapport marchand a tout envahi. « Ils ont tout acheté, tout vendu:les terres,les troupeaux,les forets, les femmes,les enfants. »
Style halluciné ,oui.Mais également propos politique, du livre , inspiré du mouvement situationniste représenté en France par Guy Debord.On voit clairement que ce roman-alerte est une mise en cause radicale du capitalisme avancé.

Les progrès technologiques, de l’intensification des moyens de productions sont les nouvelles plaies d’Égypte, et engendrent un nouveau féodalisme. Il en résulte des dysfonctionnements sociaux, des perversions, et surtout une aliénation des masses accompagnée d’une terrifiante dégradation de la vie quotidienne.
Ce Le Clézio de 30 ans, post soixante-huitard, est un écrivain engagé », au sens le plus sartrien. Son texte de 289 pages, accompagnées d’un cahier photo de rues, de passants, de boites de conserves dans un supermarché , de signalétique urbaine, est un acte de révolte. L’ épuisante folie descriptive de cette prose , où l’on voit les villes modernes devenir le centre même d’une apocalypse au ralenti-un peu comme Antonioni filmait au ralenti en la démultipliant l’explosion d’une immense villa dans le film « Zabriskie Point »- est quasiment un manifeste qui rassemble les courants contestataires esthétiques et politiques de la fin des années 60.
En publiant trois ans plus tard, en 1973 « Les géants » il continuera dans la même veine . A nouveau ,Le Clézio réussit un livre d’incitation et d’incantation. Les Hypermarchés deviennent les lieux monstrueux symboles de la pure violence prédatrice de la Consommation voulue par le Blanc Occidental. « Les géants » est aussi fébrile, aussi bourré d’audaces formelles, de collages, d’emprunts aux avant-gardes esthétiques venues d’outre-atlantique que « La guerre » .
Il faudra attendre des voyages au Mexique, quand Le Clézio étudiera le maya et le nahuati, il faudra attendre les années 1970 – 1974 quand il partagera la vie des Indiens Emberas et Waunanas, au Panama pour qu’émerge un écrivain apparemment plus apaisé, mais toujours en rupture avec un monde occidental prédateur.

Extrait » La guerre a commencé… Personne ne sait plus où, ni comment, mais c’est ainsi. Elle est derrière la tête, aujourd’hui, elle a ouvert sa bouche derrière la tête et elle souffle. La guerre des crimes et des insultes, la furie des regards, l’explosion de la pensée des cerveaux. Elle est là, ouverte sur le monde, elle le couvre de son réseau de fils électriques. Chaque seconde, elle progresse, elle arrache quelque chose et le réduit en cendres. Tout lui est bon pour frapper. «
200e ! Quelle fidélité à travers ce blog, quelle cohérence !
Sur l’autre rive, sous un autre nom, un passé brillant de critique littéraire.
Et mystérieusement, en deçà des rives de ce fleuve de mots, l’écriture de livres semés dans la semaison de silences féconds mais aussi ces longues marches, ces cafés où bruissent des paroles de comptoir… Et plus loin encore, les oiseaux migrateurs ou ceux des rivages…
Une tendresse lovée dans un érotisme esquissé avec tant d’élégance.
Bon anniversaire cher magicien des mots.
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Je me demandais ce qui avait pu suivre les dernières lignes du « procès-verbal », son premier livre, tellement obscur ?
Je me demandais bien ce qu’était devenu Adam Pollo après la regression de la 311e page de mon poche ?
« C’est le moment de fuir à l’envers, et de remonter les étapes du temps passé. L’un est pris dans la stupeur des soirées d’enfance, comme dans la glu ; et l’on se noit au milieu du brouillard (…). Puis viendra le temps des berceaux, et l’on meurt étouffé dans les langes, suffoquant de petitesse et de rage. (…) Mais il faut aller plus loin encore, rétrograder dans le sang et le pus, où (..) l’on s’endort d’un sommeil obscur peuplé d’étranges cauchemars terrestres. »
Eh bien voilà. C’était donc la guerre. C’était donc la biennale des poubelles et des détritus. Souvenir des années 1960 au Trocadero…
Adam Polo, attendant le pire car l’histoire n’est pas terminée…
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