Roxane et moi nous sommes entrés dans la salle du restaurant que j’avais connu autrefois avec mes parents. C’était à l’époque une auberge pour chasseurs avec des poutres énormes, des murs badigeonnés à la chaux et des roues de charrette en décor. Une belette empaillée trônait sur le bar. Il y avait même, je crois m’en souvenir, une reproduction d’un tableau de Brueghel, Les chasseurs dans la neige , fendillée et dont les teintes avaient pâli .
C’était désormais une salle assez vide, clean , avec un plafond d’un gris noir métallisé orné de rails métalliques pour des spots minuscules . On avait suspendu ici et là des plantes vertes à larges feuilles tachées de rouille. Sur certaines tables on avait posé un globe blanc qui éclairait les salières et les assiettes ovales. Côté bar, un long mur de fausses briquettes était orné de niches en teck et de quelques minuscules tableaux abstraits d’un noir goudronneux. Une photo panoramique d’une rizière était à demi cachée par des étagères d’apéritifs.
Vers les toilettes une desserte était éclairé par des lampes Edison suspendues en bouquets, avec leurs filaments orangés. Au fond de la salle j’eus la joie de retrouver intacte l’ immense baie vitrée qui avait fasciné mon enfance. Ce soir là elle était criblée des gouttelettes de la récente averse. Cette ouverture donnait sur un vertigineux ravin forestier, brumeux, au fond duquel on distinguait le trait clair d’un torrent. Chaque été, jadis, ce ravin gigantesque me faisait frémir. Mes parents m’interdisaient de m’appuyer sur la baie, comme si elle pouvait céder sous mon poids .
Une serveuse blonde aux jolis yeux bleus clairs vint à notre rencontre. Elle portait une stricte tenue de service noire avec tablier blanc et nous installa contre la baie donnant sur le ravin. Le trait blanc du torrent était toujours là dans la moiteur de la nuit tombante.
La serveuse s’agenouilla pour brancher la prise dans la plinthe. La boule s’alluma, translucide, diffusant une lumière aux cercles neigeux qui nous rajeunissait.
La table étant collée la vitre, nous avions l’impression d’être une nacelle suspendue au dessus du vide. Le temps devenait orageux et l’amoncellement de nuages couvrant la vallée et me fit dire :
-Nous sommes, ma chère Roxane dans une jouissance périlleuse.. As tu remarqué que ce temps d’orage nous poursuit depuis Carcassonne comme s’il annonçait la fin de notre couple.
-Arrête de parler comme un con.
Elle ajouta :
-Tu parles comme un prof gâteux .
-Tu oublies que j’ai été prof un an.
J’étais médusé par cette vue .
-Tu permets que je recule la table ?
-Tu as le vertige ?
-Oui.
Je me posai des questions bizarres sur la forêt obscure ,épaisse, posée aux confins du temps et qui renvoyait parfois une curieuse étincelle sous ce ciel plombé. Le flux silencieux et si sournois du Temps terrestre me séparait de mes années d’enfance.
-A quoi penses-tu ? demanda Roxane.
J ‘essayai de savoir combien d’étés et combien de changements de saisons cette vallée si primitive avait pu subir pour resplendir aujourd’hui d’un abandon presque sacré alors que mes parents et mes grand parents étaient morts depuis si longtemps. Je me souvins alors comme si c’était hier du bouquet de fleurs que mon père avait offert à ma mère pour l’ anniversaire de ses 61 ans . -C’est à cette table que mon père a offert des fleurs à ma mère. -Quels fleurs ?

-Des pivoines..Non non… des glaïeuls..
-Des fleurs pour Tour de France . J’ai faim.
Roxane promenait ses mains sur les couverts pour en vérifier la propreté.
-Ça t’impressionne d’être là après tant d’années ?
Tu ressens quoi ?
-La même chose qu’il y a quarante ans.
– Conneries.
-Au bar, on passait des disques d ‘Yves Montand.
Je dépliai une jolie serviette bleue pâle à la texture parfaitement douce.
– Le passé ne passe pas,dis-je.
-Alors nous sommes condamnés à l’immobilité ?
-C’est ça.
-Surtout nous deux.
-Qu’est-ce que tu veux dire ?
La serveuse avait dû comprendre l’impatience de Roxane, elle nous apporta des menus immenses et larges avec une cordelette dorée , puis elle s’en retourna vers la desserte, rangea des théières et les piles de serviette .Un de ses pieds caressait doucement l’autre . Le décolleté de son chemisier , dans son entrebâillement, laissait voir la naissance de seins hâlés, de ce hâle qu’on attrape aux sports d’hiver .
Pas loin de notre table, un homme long et maigre , chauve, en costume gris, saignait du nez tout en lisant les pages sports de Sud-Ouest.Il se en se tamponnait une narine avec un mouchoir en papier. Depuis un moment il avait la tête tournée en direction de Roxane et la scrutait avec une insistance désagréable .
-Tu le connais ?
– Ces menus interminables avec des appellations ridicules Tout est » Du Barry. ». Ou sauce Nantua ou Sauce Suprême au curry Massaman..
-Le paleron a l’air pas mal,dis-je.
Dans cette fin de jour l’air glacé aspirait la vapeur du torrent mais plus haut le ciel était un néant cristallin.
-Tu te poses toujours autant de questions idiotes propos du passé, dit Roxane. Le temps, l’espace tu ne vas pas recommencer…
L’homme au costume gris se tamponna le nez avec un autre mouchoir blanc sur laquelle la tache de sang représentait une étoile qui dégoulinait . Le teint si jaune et parcheminé de cet homme me fit penser qu’au plus secret de lui-même il savait qu’il n’avait plus beaucoup de temps à vivre. Et je me demandai s’il avait profité d’un peu de libertinage tout au long de son existence , dans ces grands lits à édredon de la région, ces lits hauts dont les représentants de commerce raffolaient. Toutes ces cargaisons de chair humaine en rut dans ces immenses plumards.
Roxane roulait une boulette de pain tout en tournant les pages des menus.
-Tu sais où est la carte des vins ?
-En première page.
-J’ai envie de me beurrer.
-Avec quoi veux tu te « beurrer « ?
-Martini Blanc.. un vrai bon Chablis et un brave vieux Sauvignon des familles. Depuis quelques temps je rêve d’un Chablis à tout casser..
-Pourquoi veux tu te « beurrer » Roxane ?
– Des mecs comme toi en pleine ménopause, en train de me poser une telle question c’est assez fabuleux.
Je ne ressentis nullement le besoin de me justifier.
Elle poursuivit :
-L’agitation morbide de mon pays , tu as remarqué ? Les connards de l ‘Assemblée Nationale qui ouvrent leurs portables pour voir des pouffiasses à poil.. ça me donne envie de me beurrer….Pas toi ?..
-Non.
-Merci.
Un maître d’hôtel s’approcha de notre table dans son uniforme corbeau et sa serviette blanche pliée sur son bras . Sa chevelure n’avait visiblement pas été fréquentée par un peigne depuis pas mal de temps.
-Avez-vous fait votre choix ?
-. Bientôt bientôt,dit Roxane
Elle ajouta :
-Hier à la télévision, le spectacle forain de l’Assemblée Nationale m’a donné envie de me beurrer et de demander la nationalité hongroise. J’ai une ascendance hongroise du côté de ma grand mère.
-Pardonnez moi d’intervenir dans votre conversation mais moi aussi,Madame, j’ai une partie de ma famille d’ascendance hongroise, dit le maître d’ hôtel. De Buda.
– Vraiment ? répliqua Roxane.
Le maître d’ hôtel attrapa une chaise et s’installa dessus à califourchon.
-Vous le le croirez peut-être pas mais ma grand-mère a connu Arthur Koestler,lui aussi hongrois, et elle a joué au ping-pong avec lui, à Nice, en Août 1939. Je me demande si la partie de ping-pong n’est pas allée un plus loin..
J’avais lu il y a bien longtemps « le zéro et l’infini » et j’avais de l’admiration pour cet écrivain qui était un des tout premiers à avoir dénoncé le communisme stalinien, et cela me rendit ce maître d’hôtel sympathique.
Je demandai :

-Il avait l’air de quoi , Koestler ?
– D’apres ma grand mère, un cas. Civilisé, distingué,inquiet visiblement.
Il précisa :
-Nous sommes en 39 n’oublions pas… Sur la Côte d’azur tout le monde était inquiet.. .Les Américains étaient partis. D’après ma grand-mère la femme qui l’accompagnait était assez affolante de charme.
Roxane lui coupa la parole.
-On peut commander ?
-Pour être franc, quand je raconte ça,dit le maître d’hôtel, les gens ne réagissent pas.Ils ne savent pas qui est Arthur Koestler. Mais j’ai vu que vous étiez particuliers. Cultivés. Exigeants. Pas populistes pour un sou. Pas de ces populistes navrants qui vident qui coupent les cornichons maison avec le couteau à beurre. . Au fond je respecte leur ignorance et leur manque de savoir vivre mais ça me fait un mal fou, ça m’atteint, toute cette ignorance répandue, généralisée, célébrée, j’éprouve de plus en plus une haine absolue pour ces jeunes générations..pour tous ces jeunes clients ignorants de Koestler ou de Marc Bloch et qui viennent ici étaler leur ignorance accompagnés de toutes ces femmes qui fourragent dans leurs cheveux Pour être franc et honnête mon pays actuellement me débecte.
Il respira longuement et difficilement. .
-C’est quoi les « escargots du berger « demanda Roxane?
-Escargots roulés dans la farine, cuits lentement avec du jus d’agneau , un consommé au fenouil, courgettes de printemps et une tombée de poivre du Turkestan. C’est nouveau sur la carte. .
– Ça sent le surgelé.
– Personnellement je recommande le tournedos Blanchard et les huîtres du Bassin.
Puis il chercha un carnet et un stylomine dans ses poches. .
L’homme au complet gris se leva soudain, son nez ruisselait de sang et sa serviette blanche virait à l’écarlate . Il traversa la salle à grandes enjambées pour gagner la réception. Quelques gouttes de sang étoilaient le carrelage.
Roxane feuilleta une fois de plus les pages en faux parchemin . Le maître d’hôtel s’était éclipsé pour aider le client qui pissait le sang.
–Je vais prendre un Martini blanc et deux verres de Chablis. Et le reste, au Sauvignon.
-Ce vieil homme est émouvant, dis-je.
La serveuse dont le haut chignon était en train de se défaire vint finalement prendre notre commande. En écoutant avec patience nos hésitations ,elle mordillait son stylo à bille.
Roxane demanda si il y avait des huîtres autres que celles du Bassin . La serveuse l’interrompit.
– Nous n’avons ni huîtres ni fruits de mer pour le moment..
– Votre maître d’hôtel nous a recommandé les huîtres du Bassin.
– Raymond décline. Quand je le vois le soir,après le service, le souffle court appuyé sur le lavabo des toilettes essayant d’atteindre le cendrier pour fumer sa dernière cigarette, j’éprouve du chagrin, beaucoup de chagrin,un chagrin immense.Les autres, dans cet établissement, s’en foutent.
Apres une telle déclaration la serveuse aux yeux clairs garda le silence, au bord des larmes.
-‘don, dit-elle. Excusez-moi.
-C’est dommage dit Roxane, je n’ai jamais mangé d’huîtres et j’en avais envie.
Une pluie légère commença à crépiter sur la large baie. Le chant du passé revint, les pluies y aident beaucoup . Il pleuvait souvent quand mes parents étaient vivants. Aujourd’hui les étés sans pluie m’inquiètent.Je me souvins de l’époque quand Roxane était amoureuse de moi dans tellement de restaurants sympas à prix fixe.
– Ces pluies sont typiques du climat méditerranéen , dit Roxane, et un jour les barrages craquent.
Je n’ajoutai rien à cette considération climatique.
–Je prendrai le menu à 34 ,dit Roxane. Sans le dessert aux mandarines et un Martini blanc avbec deux verres de Chablis en même temps.
-Terrine pour moi, dis-je.Le menu à 28 avec dessert meringué.
Le maître d’hotel revint quelques secondes plus tard avec le Martini et deux verres de Chablis à très haut pied. Il sourit en observant Roxane goûter le Chablis ..
-Vous n’allez peut-être pas me croire, dit-il ,mais mon, père a servi André Gide quand il écrivait « La porte étroite », à deux kilomètres d’ici. Au Moulin Ayrac.
– Je croyais qu’il avait écrit « La porte étroite » à Cuverville », en Normandie, remarqua Roxane
– André Gide ? Vous avez connu André Gide ?
-Mon père.
Raymond nous assura que Gide l avait écrit « La porte étroite » sur un cahier d ‘écolier , en plein mois de Mai, sans une rature, cette porte étroite. Il fredonnait du Chopin. C’est même mon père qui lui préparait son café à la marocaine.

-Pardon ? interrompit la serveuse , c’est pour qui la deuxième terrine ?
– Il n’y a pas de deuxième terrine, dit Roxane. Finalement je prends direct le cassoulet maison, c’est vraiment la spécialité de la maison ?…
-Et moi, dis-je,la bavette pommes allumettes.Saignante.
-N’oubliez pas le Sauvignon après le Chablis ,dit Roxane. .
Sous l’éclairage blafard d’une soudaine pluie orageuse, la salle devenait muséale , décorée par des peintres amateur. J’avais de plus en plus l’impression que nous étions n’étions plus là depuis un moment, tous deux des malades du Temps, voilà nous étions un couple malade du Temps, persuadés que l’Apres guerre de nos parents et ses si belles ruines était redevenue l’Avant-guerre sans que personne y prêtât attention.
Roxane reprit :
– Pas mal le Chablis. Agréable. Ça fait des mois que j’ai envie d’huîtres. Pourquoi ils n’ont pas d’huîtres ?.. On est pas si loin que ça de la mer !!.. je n’ai jamais mangé d’huîtres, ça a quel goût ?Toi qui en a mangé des tonnes avec la fille d’Oléron dont tu étais tombé amoureux il y a cinq ans…
Je m’aperçus que j’étais incapable de définir le goût de l’huître. C’était désagréable.Les mots me manquaient. Pourtant,les mots, c’était ma profession. oui, quel goût avait cette sorte de corolle palpitante et frangée dans minuscule cuvette de nacre ? J’imaginais la consistance laiteuse de l’huile, sa consistance de morve verte pour certaines espèces.. mais décrire le goût de l’huître devait être une performance au dessus de mes forces.
-C’est calme ici.
-Pardon ?
-Je dis que c’est calme.
-J’espère que je vais avoir la réponse avant la fin du repas.
La jeune femme dont le chignon avait été réajusté servit un troisième verre de Chablis à Roxane etet rapporta un petit seau pour les glaçons.
Je cherchais désespérément comment on pouvait qualifier le goût des huîtres. Le plafond de la nuit baissait vers le ravin.Les ombres gagnaient.On ne distinguait plus le filet blanc du torrent au fond du gouffre. Le goût des huîtres ? Je sentis le même désarroi que celui que j’avais ressenti à l’oral du bac quand examinateur m’avait demandé en quoi consistait l’Âme selon Aristote.
Je balbutiais :
– C’est difficile à dire.. ,c’est assez iodé..mou.. la texture est délicate c’est on dirait une corolle de goût noisette atténuée.. tu vois ce qui compte c’est la consistance molle sur la langue
-Je te demande quel goût ça a .
-Oui,j’ai entendu.Je ne sais pas.
J’ajoutai :
– Qu’est-ce que tu veux que je te dise, je n’sais pas.
La serveuse, s’était appuyée contre la desserte et jouait avec un petit boîtier jaune.
-Oui. Quand même, tu as fait combien d’années à la Fac de Lettres de Caen ?Combien ?
-Cinq ans.
– Et tu es incapable de me décrire le goût de l’huître ?
Je goûtais le Sauvignon , il avait un goût de vin blanc acide, avec une curieuse paillette qui montait et descendait dans le verre.
-Avec ma sœur,dis-je, nous n’aimions pas tellement les huîtres et nous les remplissions avec du vinaigre et du citron pour ne pas justement trop sentir le goût de l’huître. C’est au cours de mon adolescence que justement j’ai commencé à aimer les huîtres jusqu’au jour où j’ai vu dans la buanderie ma petite sœur -elle était devenue une superbe fille un peu perverse- reprendre les écailles d’huîtres dans la brouette qui servait de poubelle pour essayer de suçoter ce qui restait dedans.
– Tu te fous de moi ?
-Non Mais quand on parle d’huître c’est tout mon passé familial qui revient. Ma mère, l’été,dans la baie de Paimpol en prenait même à son petit déjeuner avec parfois une ou deux pinces de crabe qu’elle suspendait à ses oreilles.Pour nous faire rire.
– Tu es complètement torché.
-Non, juste un peu.
– Tu devais être été franchement pathétique quand tu étais prof.
– J’ai enthousiasmé mes classes terminales avec Paul Jean Toulet et Huysmans.
-Parle moins fort. Mes anciens amants, sans avoir fait Lettres ni de thèse m’auraient dit en trois coups de cuillère à pot quel goût l’huître ça a .
-Je suis entièrement d’accord.
-T’es vraiment torché . Arrête de remplir ton verre avec mon Chablis . Non, ça c’est mon deuxième verre de Chablis.
-Tout le monde est tellement heureux quand on essaie pas de définir les choses,dis-je C’est un problème philosophique.
J’informai Roxane que pendant des années des tas de philologues, de sociologues ont étudié le divorce entre les choses et les mots et ce qu’on a trouvé pour les nommer est dérisoire,on n’ose mêle pas en parler à la Sorbonne. .
-Les morts ?Quels morts ?
-Et j’ai même étudié Dylan Thomas. Enfin pas très longtemps. Les élèves de Terminale étaient enthousiastes.
Je précisais :
-Les mots servent parfois à ne pas nommer les choses, ou les nommer à côté. Tu vois ?
-Non.
– Non je ne vois plus pourquoi je parle de ça.
La serveuse aux yeux clairs vint à notre table et dit :
-Tout se passe bien ?
-C’est absolument parfait sur toute la ligne.

La pluie avait cessé , l’orage quittait le ravin, mais d’autres nuages ardoisés cachaient une partie de la masse forestière .
Je clignais des yeux pour voir au loin.
-On dirait un pont romain là bas.
-Y’a pas mal de ponts romains dans la région.
Roxane avait sorti ses lunettes de son sac.
-L’incapacité des intellectuels à répondre aux questions les plus simples. Les huitres, les guerres de Religion, le fascisme, la mort de Charmes le Téméraire dévoré par les loups, pourquoi les pommiers du verger de mes parents rabougrissent encore aujourd’hui.
La climatisation se mit doucement à ronronner .Elle accompagna notre dîner d’un chuintement désagréable comme si nous avions invité à table un vieux sorti de son hospice La serveuse ,le maitre d’hotel et le client en costume gris avaient disparu. Une brume montait de l’abîme. J’eus envie d’intimité.
Je dis :
-J’ aime tes jambes Roxane, plus on monte plus c’est doux.
Le léger crépitement de la pluie se mit à rechantonner sur la vitre de la baie puis cessa.
Je piquai quelques pommes allumettes dans l’assiette de Roxane,
Roxane sortit son paquet de Marlboro.
– Je vais fumer dehors .Tu permets ?
J’achevais le repas avec une meringue cernée par un jus de groseille , puis je commandai un cognac. Les l ampes Edison du bar furent éteintes. La serveuse pliait avec lenteur et méthode des serviettes blanches en forme de mitres d’évêque.Le restaurant devenait ainsi le Vatican un jour de Pâques. Le fin visage d’ André Gide m restait présent à l’esprit.
La serveuse vint débarrasser.
-Ça a été ?
Cette manière de coller le verbe avoir contre le verbe être m’a toujours provoqué un certain malaise. Avoir. Eté. Étés. Je vis des étés depuis ma pauvre naissance si ignorée dans ma famille. La serveuse avait posé sur son avant bras une pile d’assiettes à dessert et me fixait.
Elle inclina la et tête :
-Ça a été ?
-Parfait.
Je me levai enfilai difficilement la manche gauche de ma veste et terminai le fond de Chablis tiède. Je dis bêtement:
-Il fait nuit.
-Je suis entièrement d’accord avec vous , dit la serveuse.
-La nuit ici c’est sympa. .Est-ce que vous ressentez la même chose ?
– Tout comme vous. Enfin ,pas complètement.
-C’est-à-dire ?
-Je ne ressens jamais exactement la même chose que les autres.
-Alors donnez moi un autre cognac.
-Et vous ?
-Moi je ressens tout ce que les autres ressentent, surtout ce que les femmes ressentent. c’est comme ça.
Je m’apprchai de la serveuse.
Je sortis sur la grande terrasse .Mon corps, sous l’effet de l’alcool, changeait de densité , s’ allègeait et prenait une nonchalance et une insouciance agréables.La nuit qui, malgré un petit élancement intermittent sous mon œil gauche, devenait agréable et s’ emplissait de quelques tourbillons de flocons en train de fondre. Cela m’ offrit la vision panoramique de ma vie entière comme un parfait ratage . J’oscillais le long du balcon en me tenant à la rampe.Mes bras étaient légers comme si j’avais eu des nageoires à leur place . Roxane avait disparu ,elle avait dû remonter dans la chambre. . Mes nageoires me ramenaient à une antériorité primordiale , primitive mêlme, hercynienne , avant ma naissance quand tout était à la fois magnifique et superflu comme la cour de Bourgogne du temps de Charles le Téméraire.
Roxane fut soudain devant moi, sortie d’on ne sait où: ses yeux étaient d’un gris-vert intense. Elle avait enfilé un vieil imper et se remaquillait face au vide ,elle portait le menton haut comme pour défier cette vallée qui blanchissait.
Un rayon de lune éclairait plusieurs poubelles. J’eus la sensation que mes jambes ne me retenaient avec la force d’attraction habituelle,comme si une autre planète m’attirait dans son orbite . Je cris apercevoir un instant une tête de daim superbe dans la vitre noire qui donnait sur ce qui devait être la laverie.L’animal me souriait et disparut. Il montait une douceur forestière de l’abîme. C’est alors que la silhouette du maître d’hôtel apparut dans l’encadrement de la porte.Il s’approcha de moi et tendis mon manteau.
-Vous allez prendre froid.
-Merci.
– Bonsoir.
-Bonsoir.
Je n’avais aucune envie de regagner le restaurant. La descente de quelques flocons virevoltant dans l’ obscurité n’était peut-être qu’une fragile ébauche d’ un monde à venir où les vivants et les morts seraient réconciliés. La neige ouatait la plaine, les vignobles, pâturages, clôtures, champs . La route de Carcassonne restait noire. Quelques lointaines lueurs signalaient sans doute des fermes isolées. L’indéfinissable puissance du poids du ciel, cette une immensité de ténèbres vers les Pyrénées, me mit en joie.
Quel délice d’être lecteur… La place idéale pour être dans les pensées du narrateur, dans les yeux du narrateur, dans le passé esquissé du narrateur.
Roxane a de jolies jambes, heureusement. Elle est de mauvaise humeur, pas contente de n’être pas là priorité de cet homme avec qui elle devrait partager de la joie.
Mais pourquoi l’autre homme saigne du nez ?
Le serveur est vraiment intéressant, un peu intrusif. La serveuse est ailleurs, indifférente sauf à ressentir le plaisir de faire glisser un de ses pieds sur l’autre.
Le décor est fabuleux. Ce vertige sombre du ravin juste à portée d’une chute imaginaire… si proche de la vitre fragile. Peur intacte, la même depuis l’enfance. La chute… La mort… La devoration de la nuit et du torrent.
La présence fantomatique des parents est là dans l’ancien décor, dans le temps d’avant, dans le temps d’enfance.
Et ce goût des huîtres, indéfinissable. C’est vrai. Et ça devient écœurant quand on précise. Le goût des huîtres c’est le goût de la mer fantasmée presque une sensation interdite, un plaisir secret.
Quel trésor ce texte, avec ce qu’il faut de banalité, de trivialité pour sertir ce chagrin d’enfance. La mort les sépare. Lui, le sait. Elle rage de ne pas savoir le secret de cet homme. Le chevalier inexistant d’Italo Calvin ou, dans « Le mariage de Don Quichotte » de P.-J. Toulet :
« Quoi! ce chant illusoire qu’il entendait encore ne se tairait donc pas !
Il se dressa contre le mur d’appui et, tendant son bras maigre : « Je te connais, cria-t-il à la sirène, tu t’appelles hallucination ! « .
Ah merci, Paul Edel. C’est un vrai festin.
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