Je viens de relire les deux volumes Folio du roman de Simone de Beauvoir « Les Mandarins » paru en 1954, et qui obtint le Goncourt . Le livre fait toujours sensation.Dans ce roman, Simone de Beauvoir met en scène le groupe formé autour du noyau Sartre et Camus, avec Jacques-Laurent Bost, Pascal Pia, Merleau Ponty, Queneau, Boris et Michelle Vian qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale veulent remodeler la société que quatre années d’Occupation et de pétainisme ont moralement délabré . Pour ces intellectuels encore jeunes, l’action politique née de la Résistance s’impose pour reconstruire un monde nouveau .La question épineuse étant, avec ou sans les communistes, à noter aucun ne veut rejoindre les gaullistes.
Tous les personnages de ce « roman » (qui emprunte si peu à l’imaginaire) sont superbement analysés. Les scènes s’enchaînent avec fluidité et cohésion, on est dans le feu de l’action, aussi bien dans la salle de rédaction de « Combat « que dans les cafés de Montparnasse, parmi les tables des « Deux Magots », avec le gros génial Audiberti et son pardessus en poil de chameau qui écrit pas loin..On est dans les fiestas de Saint-Germain des Prés et dans les coulisses des théâtres où s’affirme Sartre, avec « La mains sales « et pose le problème de la conduite des « camarades du Parti » dans une langue empruntée à la Série noire.

Le sens de l’observation du « Castor » Simone de Beauvoir permet de reconnaître qui est qui dans ce roman à clés. Comment ne pas reconnaître le ton sarcastique de Sartre, les anxiétés de Camus et les débuts financiers fragiles du journal « Combat », qui assez vite perdra des lecteurs ou les tatonnements de la revue sartrienne « Les Temps Modernes » qui cherche une troisème voie en politique, ni communisme ,ni capitalisme et finira par réveler l’exitence de camps en union soviétique.
Robert Dubreuilh c’est Sartre : acharné, énergique, fasciné par l’URSS , si agacé l ‘ emprise du PCF sur la classe ouvrière française , cherchant une ouverture personnelle vers le prolétariat , vulgarisant sa pensée , voulant s’emparer des tribunes politiques, régner. Il y a une scène magnifiquement raconté au cours de laquelle l on voit Dubreuilh-Sartre applaudi longuement aprés une intervention dans un meeting politique , si étourdi par cette acclamation, surpris de sa célébrité soudaine, qu’il est saisi d’une sorte de stupeur et presque de crainte . Simone de Beauvoir ne cache pas son machisme, sa gloutonnerie créatrice insatiable, sa volonté hégémonique, son mélange d’agressivité impatiente, son gout des paradoxes choquants, sa rage de convaincre et surtout bousculer ses proches ..
Fasciné par la puissance du PCF , leurs victoires aux élections,leur vaste armée de militants , ce Dubreuilh écrit, dicte, catéchise son existentialisme,construit dans l’urgence, la fièvre, se refusant à voir dans le stalinisme le stade ultime du communisme. Le point faible du portrait, c’est que « le Castor » passe vite sur le déchirement entre l e volontarisme politique sartrien et sa noirceur fondamentale , son pessimisme, sa vision « sale » qu’étalait l’auteur de « La nausée » . Le dialecticien qui se rêve davantage marxiste et l’homme à formules (« L’enfer, c’est les autres » ) comprend et avale l’époque.

Henri Perron, emprunte ses traits au Camus qui a fondé « Combat ». Dans le roman , le titre le journal s’appelle « L’Espoir ». Dubreuilh-Sartre réussit à convaincre Perron -Camus d’allier « l’Espoir » au tout jeune parti de gauche S.R.L. afin diffuser ses idées auprès des masses ouvrières pour les élections de 1946, tout en lui laissant l’absolu contrôle et l’indépendance de la ligne éditoriale . Ces débats qui devraient être ingrats à lire restent au contraire dynamiques grâce à la précision des dialogues.

Un autre personnage est attirant, c’est Victor Scriassine, ce juif hongrois qui rencontre et séduit Anne au bar du Ritz ,(ça finit par une coucherie à la hussarde ratée et moqueuse succulente ) au milieu des uniformes américains. On reconnaît Arthur Koestler, jusqu’à ses traits physiques . « Visage rusé et tourmenté », « pommettes hautes » précise Simone de Beauvoir qui fut fascinée par celui qui résume sa vie ainsi : »Quand mes camarades ont été déportés en Sibérie, j’étais à Vienne ; d’autres ont été assassinés à Vienne par des chemises brunes et j’étais à Paris ; et j’étais à New York pendant l’Occupation de Paris . » C’est lui qui a la mission si délicate d’ouvrir les yeux des intellectuels français de Gauche sur les méthodes du stalinisme et l’existence de multiples camps de concentration en URSS . Lui seul a vécu dans sa chair la prison (en Espagne franquiste notamment, et l’enfermement au camp du Vernet dans le sud de le France ) et vu une partie de ses camarades tués ,d’un coté par des nazis et de l’autre par la police de Staline. Lui seul mesure la dose de naïveté de Henri et de Robert dans leur fascination pour la patrie de la Révolution russe. Lui seul connaît la réalité terrible de l’Union Soviétique,les mensonges du journal « l’humanité » (appelé l’enclume » dans le roman) qui prend en 1948 Sartre pour bête noire . La romancière passe hélas sous silence la brouille finale et retentissante , quand Sartre et Beauvoir refuseront de serrer la main Koestler aprés une telle amitié.
Du côté féminin, la portraits sont excellents. Anne, femme de Dubreuilh , est psychiatre. Elle représente la maturité, la compréhension, l’écoute, et subit les actes autoritaires masculins, la drague lourde, la désinvolture sans jamais être dupe. Grosse différence avec le couple Sartre-Beauvoir :Anne et Robert ont une fille ,Nadine ,d’une vingtaine d’années. C’est un ludion virevoltant, une garçonne en pleine émancipation, avec des enthousiasmes, des émerveillements de jeune journaliste ( ses réactions pendant son voyage au Portugal sont un régal!). Elle a des répliques agressives et drôles, et n’est pas trop regardante sur les moyens pour réussir.
Le second personnage féminin ,Paule, est en couple avec Henri .Son drame, c’est que son amant commence à se détacher d’elle. L’analyse de ce délaissement de Paule émeut par sa remarquable finesse , et l’analyse remarquable de l’entrée d’une femme d’âge mûr dans la dépression.
Le départ d’Anne pour l’Amérique relance le roman. Commence l’ histoire d’une passion à Chicago. L’amour pour l’écrivain américain Nelson Algren bouleverse Simone de Beauvoir. Anne vit l’événement comme une illumination et la découverte tardive de l’ exaltation charnelle. Sa rencontre avec le jeune romancier bohème Lewis Brogan, permet à l’auteur de nous offrir un tableau complet d’une femme saisie dans l’incandescence amoureuse, liée étroitement à l’enthousiasme de découvrir une Amérique victorieuse , en plein dynamisme, et qui contraste si fort avec la France d’après-guerre, pauvre, ruinée, qui n’a ni charbon pour se chauffer ni de quoi se nourrir correctement.

On ne sais trop quoi admirer le plus dans cette Anne en transe amoureuse : la franchise d’une femme emportée par la passion ou bien une analyse méticuleuse des premiers signes de délabrement, et du malentendu qui s’installe entre les amants. Les blessures d’Anne ne seront jamais refermées et voilent la fin du livre d’une fine mélancolie. Tout y est de ce qui constitue la passion : la cristallisation, avec ses chimères, puis l’impossibilité d’admettre que le sentiment amoureux se corrode dans la vie quotidienne , sous l’effet de l’égoïsme masculin et de cultures différentes.
Là encore Simone de Beauvoir nous offre la performance : à savoir une romancière dont les analyses de ses sentiment , ses vérités si intimes, se retrouveront, distancées et résumées neuf ans plus tard, dans la publication de ce volume trois des mémoires , « La force des choses » puis amplement confirmées et développées dans la publication en 1999 des 304 lettres envoyées à Chicago entre 1947 et 1964 et qui permettent de voir une Beauvoir enchaînée à sa passion dans un style racinien.
C’est un cas unique où la cohérence est parfaite entre la création de la romancière, les confidences de l’autobiographe, les aveux de l’épistolière et la journaliste-témoin . Chacun est saisi dans sa vie intime et ses déchirements intérieurs, les méandres des intérêts politiques divergents. On retrouve dans les trois niveaux ses enthousiasmes, son courage, sa fidélité, scrupules, ses peurs, son honnêteté, ses désenchantements. Voici une lettre de Beauvoir à Algren qui donne le ton :
« Je ne suis pas triste. Assommée, plutôt, très loin de moi-même, incapable de croire vraiment que désormais vous serez si loin, si loin, vous qui étiez si proche. Avant de partir, je veux vous dire deux choses seulement, après je n’en parlerai plus jamais, promis. La première, c’est mon espoir de vous revoir un jour. Je le veux, j’en ai besoin. Cependant, souvenez-vous, je vous en prie, que jamais je ne demanderai à vous voir, pas par fierté, avec vous, je n’en ai pas, vous le savez, mais parce que notre rencontre n’aura de sens que si vous la souhaitez. J’attendrai donc. Quand vous le souhaiterez, dites-le. Je n’en conclurai pas que vous avez recommencé à m’aimer, pas même que vous désiriez coucher avec moi, nous ne serons nullement obligés de rester ensemble longtemps – juste quand et autant que vous en aurez envie. Sachez que moi je désirerai toujours que vous me le demandiez. »
L’atmosphère de l’après-guerre est palpable.Tout, dans les dialogues, les décors de cafés, de bars, des chambres d’hôtels, les conversations acharnées et violentes permet de comprendre cette génération, soudée par quatre années terribles d’Occupation, de couvre-feu, de faim, de froid, de peur, avec des dénonciations et des liquidation atroces.C’ est d’un réalisme sidérant. On a parfois l’impression d’être au milieu de ce clan existentialiste, dans la fumée de leurs cigarettes aux « Deux magots », dans l’odeur d’encre et les rotatives de « Combat » ou dans le bistrot d’en face où l’on complote et résume les fragilités du journal. . On est plongé dans l’enchevêtrement des désirs, attirances, flirts, trahisons , coucheries que la romancière présente , à la brutale, sans angélisme, entre actrices débutantes, mondaines aguerries, séducteurs professionnels. Les cocuages en chaîne, les promotion canapé fotn partie du « folklore » et jettent un curieux éclairage sur le sort des jeunes filles ou bien le destin des femmes plus âgées. Simone de Beauvoir dénonce avec un regard rudement lucide le machisme ordinaire .

Aux débats intellectuels d’un haut niveau se superpose une cruelle guerre des sexes et les « promotions canapés » qui sont l’ ordinaire par exemple du milieu théâtral . Le courage Beauvoir est là. Aujourd’hui encore le roman en ne cachant rien des révoltes, des misères réelles , des suicides, des femmes de cette époque , et de leurs étouffements sociaux garde un tranchant et une lucidité extraordinaires. Quel livre unique.
J’ai peur de ce livre parce qu’ils sont tous morts et que je vivais en ces années-là. C’est trop proche. Le quartier, à peine changé. Il ne reste que des tombes et des livres… Je finis par confondre les deux, l’écriture et la mort.
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