Je retourne encore dans les romans russes

Certains jours, je veux oublier les finances françaises, les jacasseries de la télévision, les insultes des députés à l’Assemblée Nationale, les prophètes ,militaires souriants de la guerre prochaine (sur LCI ) qui viendra dans nos villes, les arnaques bancaires, les dissensions européennes à Bruxelles,les narco trafiquants, les idioties de Trump, les cyberattaques, et la presse Bolloré, etc etc.. Certaines nuits, quand l’insomnie s’éternise, quand le voisin du dessus claque les portes , quand le train-train quotidien ressemble à un étrange enlisement ,quand e l’ennui s’étale et s’inscrit dans le cadran de la pendulette, « j’entre en Russie… » comme on entre en cure. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Je reprends mes vieux poches de Gogol ou de Tchekhov, je retourne à « Pères et Fils » du délicat Tourgueniev, je partage le divan dans lequel somnole ce paresseux d’Oblomov, qui résume toute la fatigue humaine dans le roman de Gontcharov. Curieux ce XIX°siècle russe avec ses personnages hâbleurs, ses criminels,ses cochers ivrognes, , des personnages bravaches, des charlatans comme ce Tchitchikov (un nom qui sonne comme une locomotive à vapeur en plein départ ) ces fonctionnaires timorés, paresseux, , ses jeunes filles exquises ou trop timides, , ses médecins écologiste et ses actrices extravagantes d’égoïsme, (chez Tchekhov) , tous ces gens venus de cours de fermes boueuses de cerisaies en décrépitudes, de steppes désolantes ou de palais néo classiques sur le toits desquels la neige longtemps évaporée nous parlent à voix basse dans l’intimité de la lecture. Bien que nous ne soyons pas des moujiks, des princesses ou ces brassées de militaires qui piétinent dans leurs domaines, ils sont comme nous,  mais dotés d’ une partie plus chaleureuse,plus vibrante, et plus tragique . Ils vivent d’avantage que nous entre campagne et ville ,ils sont dévorés par une espèce de flamme romanesque,possèdent des élans, des terreurs, qui gardent une vivacité qui n’est pas toujours la notre. Malgré les inégalités entre maîtres et serviteurs, tous les sentiments analysés nous atteignent au cœur. Les personnages ont presque tous envie que la vie change ; ils rêvent tous d’autre chose.. et leurs voyages à la recherche d’un paradis perdu, d’une jeunesse perdue si ardente, nous la comprenons quand nous lisons dans » La Cerisaie » de Tchekhov ce personnage qui dit  en ouvrant les volets : »«Ô mon enfance, ma pureté ! Je dormais dans cette chambre d’ enfants. C’est ici que je regardais le jardin, le bonheur se réveillait chaque matin à mes côtés, et déjà le jardin était exactement comme ça, rien n’a changé. Blanc ! Complètement blanc ! Ô mon jardin ! Après l’automne,sombre et maussade, apres l’hiver froid, te voici à nouveau jeune et plein de bonheur,les anges des cieux ne t’ont pas quitté. Si je pouvais seulement ôter de ma poitrine et de mes épaules cette lourde opierre, et si je pouvais oublier mon passé !»

Quand on lit « Anna Karénine » ou « Guerre et Paix » tout se passe comme si les jeunes gens avaient plus d’ardeur juvénile,comme si les enfants et les vieillards de Tolstoi possédaient quelque chose de plus vrai et passionné que chez les autres romanciers européens. Iks savent aussi décrire la platitude grotesque de la vie, les heures d’ennui, la trivialité, la ruination angoissée, la vulgarité étalée, avec une grande finesse dans leur prose. Ils dénudent la réalité d’une vie russe qui devrait nous etre étrangère , avec ses prédicateurs allumés, ses ivrognes sermonneurs, ses malades aux oplaintes incompréhensibles, ses tyrans impitoyables avec leurs serfs et puis non, ils restent des frères humains. ils restent proches jusque dans les zones souterraines du mal. Dostoïevski écrit dans ses notes pour son récit « L’adolescent » : « Moi seul ai évoqué la condition tragique de l’homme souterrain, le tragique de ses souffrances, de son châtiment volontaire, de ses aspirations vers l’idéal : et de son incapacité à l’atteindre ; moi seul ai évoqué le regard lucide que ces misérables qui plongent dans la fatalité de leur condition, une fatalité telle qu’il serait inutile de réagir contre elle. » .Il faut écouter ce que professe Dostoïevski ou Tolstoï comme si les sentiments d’humilité et de générosité chrétienne étaient pus plus convaincants que chez un Flaubert ou même un Proust. Il suffit que Gogol raconte ce qui arrive à un type ordinaire quand il achète un pardessus pour nous plonger dans ce cette zone souterraine que Freud a tenté d’analyser, et que Kafka,lui aussi. Le roman russe sait aller dans les zones extrêmes non seulement de la psychologie, mais aussi dans les sadsimes et masochismes des liens sociaux, jusqu’aux terres démoniaques du subconscient.

La galerie de personnages de Tchekhov semble plus étroite et davantage balisée par la raison, mais il suffit de relire « la salle 6 »,une de ses nouvelles les plus noires, qui se déroule dans l’hôpital d’une petite ville, pour voir les terribles vérités sociale décrites avec autant d’acharnement sous une prose aussi simple. Cette « Salle 6 » pourrait être à Châteaudun ou à Bazas , à Saint-Sauveur-le-Vicomte ou à St. Avold, ici, aujourd’hui.

Les douleurs, les tendresses, le parfum de l’enfance, mais aussi les fius qui brandissent un couteau de boucher dans la rue de nos villes, les alcooliques arrimés aux comptoirs des cafés, les médecins débordés par les paperasses et le nombe des patients, sortis du XIX°siècle sont exactement les nôtres. Tchitchikov ne vend plus des « âmes mortes » mais de la crypto-monnaie. Tous avouent -davantage que nous- être des exilés dans leur petite aventure humaine. On notera aussi que les « héros » russes laissent apercevoir des fissures bizarroïdes, on les surprend avec des phrases apparemment inoffensives, c’est évident dans Gogol et Tchekhov, ils sont maîtres du dialogue futile, de la méditation fumeuse, du détail idiot (ah..cette palissade grise que Gourov examine avec tant d’obstination avant de retrouver « la dame au petit chien » le coeur battant…). saisis d’un désir inavouable, saugrenu, qui les décentre, c’est par ces côtés là que s’insinue un charme indéfinissable, puis leur grandeur. En comparaison « Madame Bovary » est une belle mécanique peu amidonnée. Ses rêves passionnés sont un peu simplistes, un peu étroits face aux désirs et impulsions qui poussent une Anna Karine à se rapprocher d’une gare.Il y a chez les romanciers russes une sorte de courbure mentale pour comprendre les personnages qui n’existe pas chez un Stendhal ,par exemple. Ça les les rend attirants, secrets, ,comme approchant de tres près la faillite humaine. Ils sont dotés d’une aura irrationnelle.

Le personnage russe n’hésite jamais à marmonner quelque chose de nihiliste, à s’apitoyer sur lui, à nager dans un chaos mental.

On peut préférer l’infernale souffrance intérieure de Raskolnikov à l’exitence monotone d’un Oncle Vania qui compte sur un boulier le montant de ses factures en rêvant sur une carte d’Afrique punaisée au mur de son bureau « ..et quand je pense qu’il doit faire en ce moment dans cette Afrique une chaleur à crever.. drôle d’histoire ! », on peut préférer les tableaux délicats et campagnards de Tourgueniev à la voiture à ressorts qui trimballe Tchitchikov entre une demeure de Gouverneur à péristyle , les « ornements classiques de son jardin anglais » jusqu’aux isbas sans vitres, cernées de meules de blé oubliées depuis longtemps », ou cette épicerie avec sa « boite pleine de clous, de soufre, de camphre, de raisins secs et de savons, qui se trouvaient derrière la devanture d’une petite épicerie prés de bouteilles de bonbons desséchés de Moscou. » Et cette route infini qui traverse des rivières gelées , des nuées de silence, et ces champs nus si plats qu’ils semblent émerger d’une nuit blanche .

Oui, j’ouvre un roman russe ,et c’est le même miracle,la cvhabre d’enfants, la cerisaie, je reviens chez moi :ce miracle a lieu :un sentiment d’être, avec eux, à l’abri, dans leur famille , vautré sur leur canapé, logé enfin dans une humanité plus chaleureuse, plus vaste, plus vraie, plus profonde, plus fantasque aussi comme si dans leurs passions et même dans la platitude de leur vie, dans leurs promenades en forêt, dans leur long hiver enfoui, dans leur mélancolie, ils dispensaient des trésors d’humanité et de vacheries .. Portrait d’un professeur à la retraite dans « Oncle Vania »: » Mais écoute moi ça: un homme qui depuis vingt-cinq ans lit et écrit sur l’art, sans strictement rien comprendre à l’art! Vingt-cinq ans qu’il ressasse des idées qui ne sont pas les siennes sur le réalisme, le naturalisme, et autres absurdités! Vingt-cinq ans qu’il écrit et lit des choses que les gens intelligents savent depuis longtemps et qui de toute façon n’intéressent en rien les imbéciles..Cela veut dire que depuis vingt-cinq ans, il transvase du vide dans du vide. »

Ces écrivains, quand on les fréquente deviennent des proches. Leur voix nous murmurent et résonnent loin en nous. Ils captent le déraisonnable et le grotesque moleresque de la vie et en même temps nous proposent des raisons d’espérer. La miséricorde de Dieu joue un grand rôle chez Dostoïevski –que Bernanos a lu de près- et pas du tout chez un Pasternak qui croit à un vitalisme et un salut par l’Art grand A.

Les uns croient en Dieu : Tolstoï ou Dostoïevski, d’autres non : Tchekhov est matérialiste (« il y a plus d’amour du prochain dans l’électricité et la vapeur que dans la chasteté et le refus de manger de la viande », écrit-il. Il croit que les nouvelles générations seront (peut-être !) meilleures. Boulgakov croit au diable, lui qui fut aussi médecin. Il est d’un pessimisme total et pourtant il nous fait rire avec une fable politique. Lisez « Cœur de chien » qui raconte la transformation d’un bon chien en méchant homme. Dostoïevski va loin dans l’exploration de nos couches profondes et fascine les psychanalystes, avec son mélange de sauvagerie et d’extrême sensibilité, un goût pour sonder les hérédités obscures et lourdes, et des visages de femmes bouleversants. Ajoutez son immense fond de sympathie pour le peuple russe , à l’exclusion des autres parfois avec son panslavisme… Il met à jour des pans inconnus de la nature humaine, des noirceurs, des pulsions criminelles ,  avance dans des zones qu’aucun autre écrivain n’a osé aborder avec cette audace. L’auteur de « Mémoires écrits dans un souterrain » , réussit les grandes scènes de ses romans en détaillant la joie dans l’humiliation et dans le sadomasochisme. Quand première femme meurt, il écrit à un ami : « O mon ami, elle m’aimait sans limites, et sans limites, moi aussi, je l’aimais. Mais nous n’étions pas heureux ensemble. Bien que nous fussions bel et bien malheureux nous ne pouvions cesser de nous aimer :plus nous étions malheureux, plus nous nous attachions l’un à l’autre. »

Le paradoxe de ces écrivains est que souvent, dans la lignée gogolienne, la trivialité et les petitesses de la condition humaine, minutieusement étalés apportent au lecteur une consolation fraternelle, une gravité et en même temps un sourire de complicité.Tous brisent la solitude du lecteur avec une déconcertante facilité .

Nos russes mêlent le ridicule et le sublime, le cruel et le compassionnel d’une manière que nous ne savons pas utiliser. Comme si leur spectrographe enregistrait des radiations et des couleurs de la sensibilité humaine qui nous échappent, comme si leur conscience était davantage percée par les stridences d’un monde à vif. Quand on lit Gogol et qu’on suit les errances de son héros Tchtichikov qui s’étourdit et se fatigue à parcourir la terre russe par tous les temps, renfoncé dans sa britchka dont les roues tournent si vite qu’on voit la steppe à travers avec ses chemins défoncés.. Gogol métamorphose la réalité  qui ressemble à une toupie qui tourne en ronflant par-dessus les champs et les clochers. Tout devient insolite et auréolé de magie, la moindre auberge crasseuse, la moindre cour boueuse, le nez d’un paysan. C’est déroutant l’aisance avec laquelle il laisse son imagination dériver spontanément en métaphores magnifiques : »La journée n’était ni lumineuse ni sombre ; elle avait cette teinte bleu gris qu’on ne voit qu’aux uniformes usés des soldats de garnison, guerriers pacifiques d’ailleurs, si ce n’est qu’ils se saoulent quelque peu le dimanche ».

Les paysages sont de Levitan, ami de Tchekhov

Moujiks, factionnaires, hobereaux, vieilles bigotes, mais aussi les enfants , simples d’esprit, casse-pieds bavards, cochers, corbeaux, faux Revizor, coquettes emplumées, tout s’irise de fantastique et d’un peu de mysticisme.. Et Gogol n’ jamais caché en vieillissant, que c’était la religion qui, lui avait donné un mode d’emploi avec les Évangiles ,lui qui voulait, dans les dernières années de sa vie, faire un pèlerinage à Jérusalem.

Forets de bouleaux, fleuves larges, horizons dégagés et nus :les écrivains russes cheminent naturellement vers une certaine sainteté qu’ils accordent à la Nature.

Gogol

Ce n’est pas un hasard si la description de la steppe la plus désolée a permis au jeune Tchekhov de connaitre la célébrité. L’attachement à la terre comme une ferveur religieuse. Là encore, écrivains russes, voix proches, intuitions irrationnelles qui révèlent à demi des sens secrets. Voix pressantes, amicales, considérations charitable à propos de la petitesse humaine, humour oblique, et un sens de la vie lente et secrète de chaque âme, du temps qui prend volontiers l’allure des nuages immobiles sur les toits et sur nos tourments.. Officierrs , bourgeois,petits propriétaires terriens, fermiers ruionés, insititruce viuvotant mal, actrices vaniteuses, ils,peuvent être grincheux, raleurs, amers, ils ne sont jamais aigrés car le regard que lécrivain pose sur eux itrtadie de tendrfesse et d’étonnement. Saisir la grisaille des vies humbles, gens modestes, secrets, humiliés, fatalistes,jamais aucune sécheress,une aérienne douceur. . Que ce soit une dame au petit chien qui s’ennuie pendant sa cure thermale ou un métayer faisant ses comptes, chacun recèle un mystère, une opiniâtreté, une part insécable et fascinante. Quelle leçon.

« La messe est finie » de Nanni Moretti

« Je n’ai jamais cessé de raconter mon milieu, ma génération, et toujours avec ironie. J’ai toujours préféré critiquer avec affection mon monde plutôt qu’avec mépris un monde lointain que je ne connaîtrais pas. » 

Je viens de visionner,une nouvelle fois, un de mes films préférés, « La messe est finie » de Nanni Moretti. Quand il tourne ce film rédigé,tourné et joué par lui, il a 32 ans ; il est déjà remarqué par les cinéphiles italiens. Militant post-soixante-huitard déphasé par le naufrage des idéologies, Nanni Moretti se moquait de la contre-culture, des tics des intellectuels, de l’échec du gauchisme dans ses films précédents « Je suis un autarcique »(1976) , « Ecce Bombo » (1978) et « Sogni d’or » (1981) tournés souvent en Super huit ou en 16 mm dan,s un complet amateurisme audacieux.

C’est en interprétant le rôle d’un jeune prêtre qui exerce dans une paroisse de la banlieue de Rome, que Moretti atteint un public plus large , obtenant l’ours d’argent du festival de Berlin en 1986.

Que voit-on dans ce film ? Un jeune prêtre , don Giulio, à la foi ardente , plein de bonnes intentions, de courage est nommé dans une église délabrée de la banlieue de Rome. Ce prêtre au sourire angélique, sportif, qui aime le foot, dit souvent la messe devant des bancs vides. Le prêtre qui l’a précédé s’est marié, a un enfant et vit en face de l’église, ce qui fait sourire les gens du quartier. . Mais le plus intéressant est que don Giulio constate à ses dépens le brutal changement de société italienne. Pas facile d’être prêtre dans un pays qui se déchristianise à grande vitesse. Non seulement les églises se vident, les curés quittent leur sacerdoce pour fonder des familles, mais les femmes veulent avorter, affranchir de toute tutelle, vivre leur sexualité en toute liberté .Quand il organise un cours prénuptial Giulio s’apercoit que c’est l’occasion pour un couple un premier rang de tourner en dérision le sacrement du mariage.Pire : ses anciens amis de lycée, souvent des ex-gauchistes  dépriment tous. Ils ruminent l tous leurs illusions perdues et leurs enthousiasmes de jeunes marxistes .

Il fauit garder en tête que Moretti a débarqué dans le cinéma italien à 23 ans, après les années de plomb, avec des films satiriques tournés en super-8 qui stigmatisaient l’impuissance politique de sa génération. Dans « la messe est finie » sa génération sombre. L’ un brade sa librairie pleine de volumes marxistes (les actes du Parti communiste alabanais…) .Un autre ferme sa porte à ses anciens compagnons ,dépressif, il sombre dans la misanthropie,l’aboulie et enfile son pyjama, au milieu de l’aprés-midi. Son ami homosexuel se fait agresser à la sortie d’un cinéma par des jeunes fascistes. Quand on lui demande de témoigner en faveur d’un ami devenu terroriste, il ridiculise à la fois les juges, son ami, l’avocat. »Vous tous appartenez à une époque que je veux oublier »

La violence s’est emparée de la rue,on le constate dans une belle scène , quand le prêtre ,pour une place de parking, est jeté dans l’eau d’une fontaine. Mais le changement de société atteint aussi don Giulio dans ce qu’il a de plus cher, sa famille . Là, c’est encore plus douloureux. Car sa propre famille est le refuge ultime contre la solitude qui le détruit. Son père quitte le foyer conjugal pour vivre avec une jeune femme.Sa sœur tant aimée, Valentina, ne veut pas épouser son petit ami écolo,qui lui reste éghoistyement à) observer un aigle royale dans les montagnes. Pire,Valentina enceinte veut avorter. Sa mère finira par se suicider, n’acceptant pas le départ de son mari. Bref, un désastre.

Comment réagit alors don Giulio-Moretti ? Par la fuite ,l’agressivité verbale, mais aussi par des gifles, des bousculades, des engueulades au téléphone, de mukltiples maladresses. Il allume,par exemple, la radio quand sa sœur veut confier ses tourments après avoir été secouée parce qu’elle se taisait. Il raccroche au téléphone quand lui demande de l’aide. Il sème la pagaille dans un procès par une ironie déplacée. Parfois, au lieu de fuir, il s’impose,notamment dans la famille du prêtre défroqué qui habite face à son église. Il a besoin de la chaleur familiale mais à certaines conditions : il se révèle exigeant, impatient. Un jour il reproche au couple qui se dispute d’être mal habillé, de faire de la mauvaise cuisine, de se laisser aller sur le plan physique et moral. Une autre fois il cogne sa sœur contre un meuble et fracasse une chaise.

A chaque étape de son sacerdoce, il butte contre les autres, dans un mélange inimitable d’agressivité blessante ,de tension intérieure, d’humour cinglant , d’angoisse mal retenue, de colère infantile , de taquinerie, de geste inattendus de compassion. Après l’ incommunicabilité tragique et lancinante du couple chez Antonioni, Moretti invente l’incommunicabilité vibrante ,pudique, décalée, folle, d’un seul face au reste de la société.

Sans cesse il réagit en porte-à-faux, à côté, déçoit ceiux qui viennent demander de l’aide et,finalement il se déçoit lui-même,conscient de ses faiblesses, conscient d’être lui même tyrannique et impuissant devant cette nouvelle société égoïste. On est sidéré par le nombre de portes claquées, de coups de téléphone interrompus, de visites sacerdotales qui tournent mal, d’amis rabroués sans ménagement (notamment celui qui voudrait devenir prêtre). Ce comportement pourrait être odieux, amer , et construire un personnage cynique .Mais non, Moretti est un funambule charmeur . Il garde un ton de légèreté. face aux familles éclatées, aux amis devenus des étrangers. Même déprimé, trop seul, il ne cède pas au désespoir ni à une bigoterie amère, il a recours au foot, à la, nage, et surtout il se réfugie dans l’image idyllique qu’il a gardé de son enfance.Il est resté bloqué sur le rivage du monde disparu de son enfance et de l’image d’une famille unie. Le charme du film, sa vibration profonde, son originaioté est dans cet acte de croyance absolue dans le fait qu’il a connu le paradis en tenant la main de sa mère et de sa sœur en sortant de l’école. C’est le cœur névralgique du film, sa source, son irradiation si troublante. Aussi désemparé et maladroit soit-il , il garde cette force vive originelle de la parcelle d’enfance préservée qui joue comme une grâce.Chez lui cette enfance n’est pas une obsession narcissique, mais la possible source d’une future paix intérieure. Avoir été aimé , enfant, dans sa famille -cette trinité- ressemble à un acte de foi qui explique peut-être la naissance de sa vocation.Las mais pas désabusé, notre prêtre revient toujours se ressourcer dans l’appartement familial et.

Il cherche dans le couloir de l’appartement ,dans sa chambre d ‘enfant, des morceaux de ce paradis perdu. C’est la balle rouge qu’il lance sans cesse contre les murs du couloir, ou dans une chanson italienne qu’il fredonne et qui parle de retour .

Il cherche dans le couloir de l’appartement ,dans sa chambre d ‘enfant, des morceaux de ce paradis perdu. C’est la balle rouge qu’il lance sans cesse contre les murs du couloir, ou dans une chanson italienne qu’il fredonne et qui parle de retour .

Ce qui aurait ou être un drame bernanossien déchiré d’ombre et d’angoisses ténébreuses d’un prêtre se débattant dans une paroisse morte baigne au contraire dans une évidente beauté rutilante du monde,.C’est son paradoxe. Ce film d’un pretre en difficulté reste printanier, collectionne des moments épiphaniques. Moretti offre la lumière d’un monde romain ressuscité chaque matin. Vues panoramiques de Rome, d’un lac, touffeur des belles lignes de platanes, bleu pur de la mer tyrrhénienne, étincelants éclats de lumière au fond d’un couloir, tiédeur des murs, ombres bienfaisantes des ruelles, jardins brillants après la pluie, sorties de vacances pour les élèves du catéchisme dans un vieux train déglingué, robes légères des filles, gaieté des enfants visitant une chocolaterie spécialisée dans les œufs de Pâques , fluidité sensuelle des plans et des travellings, tout ceci compose et propose une subtile note aérienne à cet itinéraire d’un prêtre dans une banlieue monde qui oublie le catholicisme. Sans oublier nudité tendre de certains visages, dans la droite ligne d’une église catholique romaine qui a toujours fait appel aux meilleurs peintres et sculpteurs pendant la Contre-Reforme.

Le film tient sur ce chant sensuel. Le jeune et beau prêtre joué par Morettti parcourt des rues ensoleillées de son quartier romain, son visage frôle des chèvrefeuilles , sa main caresse les feuillages des magnolias comme si ce monde ressemblait à un inépuisable jour de vacances toujours recommencé…Ce n’est pas un hasard si la première image du film divise l’écran entre bleu figé du ciel et bleu effervescent de la mer qu’on pourrait lire comme une référence biblique au premier jour de la création . Le prêtre remarque quand un appartement est sinistre, quand un dispensaire est mal tenu, comme si le mpnde devait être aussi bien tenu qu’une cuisine hollandaise comme si le monde visible était mystérieusement de la même substance qu’une une joie invisible, spirituelle, cachée .On notera avec quel soin Moretti revêt les vêtement sacerdotaux dans la sacristie ,prêtre vêtu de blanc sure fond de fresque naïves aux teintes pâlies et douces.

Conscient de ses terribles faiblesses,de son impuissance à changer ses amis, sa famille, ses paroissiens, il se ressource dans des ruelles aux vieux murs éclaboussés d’ombre et de soleil, en jouant au train électrique comme un gosse, en dansant soudain avec sa sœur.A chaque scène, il comptabilise l’échec de sa génération gauchiste et marxiste, l’échec en parallèle, du catholicisme Que lui reste-t-il ? Il le dévoile à la fin du film devant la dépouille de sa mère, en évoquant une journée de son enfance : »La journée avait été longue, belle,éclatante de lumière, une journée de printemps qui n’en finissait pas(..) ce jour là j’ai été heureux ». L’intérêt du film c’est qu’il nous approche cinématographiquement et sensuellement de cette lumière radieuse, fine, légère de son enfance et qui nourrit sa difficile maturité.

Le film est plus grave qu’il n’y paraît et Moretti n’a pas enfilé une soutane comme on ajoute un rôle à sa filmographie. Moretti a précisé à un journaliste de « Positif » J’étais intéressé par la difficulté qu’il y a à faire quelque chose pour les autres. » Et il pourrait dire comme Pasolini : »L’odeur de toute ma vie:l’odeur de ma mère.. »

Le saut de Querlin

Ce soir, le courant est fort dans la baie. Et je me dis : le temps, le temps, le temps !… Cette eau grise qui coule sur moi et mes amis.. L ‘un est mort avant 1968 , Querlin. Nous partions dessiner des lignes de peupliers le long moi du canal de Caen à la mer. Il voulait suivre les cours de l’IDHEC et avait annoté plusieurs manuels sur le montage,les optiques, et l’éclairage au cinéma, mais à peine dix jours après la signature des accords d’Evian, la gendarmerie lui avait appris par téléphone que sa mère avait été retrouvée dans un charnier sur les hauteurs d’Alger. Oh, il n’avait rien dit, il s’était absenté en laissant ses croquis et ses carnets sur sa table.

Querlin n’est pas revenu,Querlin n’est jamais revenu.

Il n’avait pas importuné ses proches, il s’était absenté et avait laissé la clé de sa chambre sous le paillasson. En son absence, j’avais feuilleté carnets, cahiers, feuilles volantes. Inusables petits croquis à la mine de plomb, avec des grains de sable incrustés; sur la table à treteaux,une simple planche de pin: un verre propre, des bidons d’huile, les saletés bitumeuses que rejette la mer après les grandes marées. Il dessinait des petits danseuses , et la fille du syndicat d’initiative trop poudrée, trop ronde, potelée, si bien serrée dans un ensemble rose. Ses cheveux châtain moyen coupés ,si bien lissés, tombaient sur ses épaules,une jolie poupée sortie de la cellophane.Ses yeux trop bleus, trop fixes, intimidaient Querlin. Ce fut toute sa vie… un peu de la mienne…

Je me souviens, la vaisselle était restée dans l’eau trouble de l’évier en inox.

Puis ce fut l’été. Juillet passa, puis début août. Un lundi, je fus appelé par une vendeuse de la librairie Sébire. Lui qui vivait dans une vieille maison à colombages s’était jeté par l’ouverture étroite de sa mansarde,  une lucarne avec des carreaux colorés. Je revins de la plage. Il n’y avait plus trace de sa chute sur le trottoir, simplement de la sciure sur une tache sombre..

Que s’était-il passé ? J’ai essayé de reconstituer. D’après ce que je sais, un mystérieux capitaine du 2ème RIMA lui avait annoncé que le corps de sa mère avait été trouvé mutilé sur les hauteurs d’Alger.

J’imagine. Il s’envole seul pour Alger. La mer, une villa aux murs blancs. Le corps de sa mère nu sur une table d’autopsie, le dallage, le corps bleui.

D’après ce qu’on m’a dit il a enveloppé le corps dans deux draps. Il a emporté sa mère dans un village près de Sétif. L’arène de pierre, le soleil qui tape, la prière, les herbes sèches. Il voit des femmes algériennes au loin.

Il revient à Caen. Il monte sur le bord de la fenêtre. La main fébrile sur le carreau… il saute…Nous étions quatre à ton enterrement, tes amis de lycée.Je te revois,un soir d’hiver, devant ce lycée Malherbe, tu viens d’avoir ton bac tu aides un garçonnet à construire un bonhomme de neige .

Au cimetière, nous étions cinq, le prêtre nous a promis d’un ton sentencieux que tu serais admis dans l’au-delà comme on entre dans un club de première division.

Pendant quelques jours, une sensation engourdissement, dans les cafés, un monde hostile, bruyant, un gâchis. L’inaudible essoufflement du monde devient une évidence. S’endormir la tête contre le mur au milieu des voix familières. La dernière chose que tu m’as fait remarquer: – Où sont hannetons Boulevard Bertrand ? 

A la sortie du cimetière j’ai retrouvé mon frère Joachim. Et nous sommes partis vers Arromanches par la route de Douvres-la-Délivrande ; le temps s’est mis brusquement au froid en pleine journée, le vent a soufflé, la plaine de Caen prit cette couleur brune et terne de désolation, et à perte de vue, la ligne d’horizon. La limite de sa propre vie est là, égale, morne, désespérante, une éternelle plage un soir d’hiver …Enfin, la voiture est arrivée en bord de mer, des nappes d’eau d’un gris sale. Des clartés jaunes au loin, tous les caissons métalliques installés par le génie militaire américain le 6 ,7 et 8 juin 44. Tout est là. Nous descendons de la voiture avec l’attirail pour la pêche et nous embarquons dans une embarcation à moteur. Nous sommes restés la nuit à danser sur ces caissons avec les énormes vagues qui ondulaient et se heurtaient au béton. Nous sommes restés assis sur le guano plâtreux, dans des rigoles de sable, des odeurs de varech remontant des anfractuosités marines .Joachim grelottait. Les caissons geignent et grincent sous les vagues. Nous étions des petits garçons transis en train de faire semblant de pêcher en songeant à tous les bateaux coulés, à tous la ferraille engloutie dans ce mois de Juin libérateur sous couverture nuageuse . Nous avions jeté des lignes comme si nous devions enfin nous laver de quelque chose. Le déroulement sans fin des vagues qui blanchissent dans la nuit, pénètrent dans les caissons avec un raffut. On distingue les points blancs des phares le long de la côte, et seulement des plages comme des trous noirâtres. .On pêche, on entend le raffut marin, on est là, on a abouti là, détachés de tout, surpris par tout, l’air froid, humide, les vagues, le sous-les vêtements trempés , la haute mer et ses monticules blanchâtres , les semelles glissent , un paquet de cigarette oscille dans l’eau, l’océan fouille dans les caissons.

Chacun s’enfonce lentement dans le froid, recroquevillé. De l’angle où je suis, j’aperçois Varennes, Joachim , Gusewski -fils- de-mineur,et Morel parlent un peu,puis pas du tout. On échange des cigarettes puis des mégots , on s’apelle d’un bout du caisson à l’autre. Joachim signale une luminescence bizarre:banc de poissons ? plaque métallique dégradée ?Varennes raconte qu’il a trouvé quelques cervicales sur le sable de Ouistreham ,face au casino, et qu’on pouvait jouer aux osselets avec. Elles sont dans la boite à gants de la 4L

Jason, dans un minutieux travail de précision se sert de son canif comme d’un crayon pour graver son nom dans la ferraille. Gusewski prépare des hameçons. Nous, les amis si proches du mort, nous sommes réduits à un rôle de témoins impuissants, nous devenons un groupe écrasé par ce qui est arrivé, la mort de notre ami éveille en nous des peurs, comme si tout le négatif de nos vies futures pouvait appraitre, là, dans un petit cercle de lampe de poche, là où on prépare des hameçons. On boit un peu de calva, on reste dans le creux de la nuit, avec un bout de cigare éteint, les yeux fixés sur l’obscuritéL’assaut des vagues, les tourbillons de pluie qui s’alternent en sens inverse, tout ça nous rince, nous essore, des nappes blanches d’écume surviennent en fracas et firlent des espaces laiteux dans la nuit.. Nous sommes repartis au petit jour, avec peu de poisson, nous tous démolis de fatigue, trempés , transis. Sur le petit teuf-teuf qui nous ramenait vers la côte, on ne s’est pas beaucoup parlé.