Relire son roman

Faut-il relire ses anciens livres ? J’ai toujours évité, prudent, comme s’il s’agissait de remettre sous le nez d’un condamné son acte d’accusation. Tout ce que vous avez écrit peut se retourner contre vous. Cependant, depuis que j’habite à Saint-Malo, chaque matin, ,pour aller prendre un café place du marché aux légumes, je passe devant l’hôtel Elizabeth.

Je regarde une fenêtre du troisième étage. C’est dans cette chambre que je m’étais installé pour relire les épreuves de « La nuit tombante » ,roman publié en 1978, mon sixième livre.. . J’avais 35 ans, je lisais et relisais Claude Simon. Dans cette chambrette malouine je feuilletais ces pages détachées en écoutant les mouettes piquer du bec sur les carreaux pour avoir, le matin, des bribes de croissant. Je travaillais avec un crayon pour redresser les phrases bancales, traquer les fautes d’impression, replacer un blanc qui manquait entre deux paragraphes, méditer sur un début de chapitre mou. J’avais en tête le conseil du directeur littéraire :changez le moins de choses possibles, ça coûte ! Et le temps presse à l’imprimerie !

Au fond, j’avais envie de retracer et de refaire plusieurs chapitres. Je me résignai et renoncai ,songeant avec nostalgie à Proust qui avait eu le droit de multiplier à l’infini les corrections sur épreuves et rajouté des centaines de paperolles sans limite de l’éditeur.

Mon petit négoce littéraire plan-plan se poursuivait depuis 1965 avec d’excellents dossiers de presse et une vente moyenne. J’ écrivais non pas – comme beaucoup d’auteurs- avec des souvenirs, mais en premier lieu avec un souci du temps présent. De l’instant, de ce nid à la fois éphémère et collant. Le roman s’attachait à retenir qui est inattendu, sauvage, retient, blesse ou fait plaisir dans une journée ordinaire, dans un couple ordinaire. J’avais noté les nuances de gris qui tapissent l’ordinaire des jours, et en même temps les surprises d’un homme qui marche dans une ville, Paris, l’immersion dans ses foules et les accidents du hasard, la nage dans cette mer de milliers d’habitants . Phrases coupantes d’un jeune couple qui se cherche , conversations dans une salle de rédaction, téléphonages, tout ce qui meurt et renaît sans cesse dans un couple, pendant des week-ends en Beauce, dans les couloirs du journal, au hasard des rues, ou quand les enfants sortent du bain et font semblant de grelotter de froid.

Il y a du carnet de notes dans ce roman. Vacances qui renforcent le tourment d’on ne sait quoi, dîners de famille trop longs, les salamalecs des adieux entre invités, l’heure qui obsède à son poignet, la route de Paris immobile et droite dans la chaleur des champs, cette hantise des chemins solitaires de campagne, les pensées muettes et vides, quand on pense à son enfance et qu’on ne trouve que les quatre misérables photos d’un album trop feuilleté, l’espace plein et blanc du ciel en Bretagne , l’eau qui tremble dans l ‘étroit lavabo de l’hôtel de La Réole quand tu y plonges ton rasoir. Surtout une collection ces moments anonymes et cachés où chacun joue à la marelle avec ses émotions, ses pensées inutiles, dans une salle d’attente d’un médecin ou dans un coin de bus. Collections de visages croisés , ce grand bain d d’émotions dans la foule, ce visage bouleversant de jeune femme qui semble tenir toute la tendresse et la chaleur d’un autre monde. Ou bien cette résignation mal contrôlée qui s’abat sur vous, pendant les réunions du lundi, dans la salle de rédaction, et sa baie vitrée pas propre, ces collègues qu’on houspille, ces autres qu’on caresse :tu rêvasses, toi. Tu es ailleurs. C’est ton territoire, l’Ailleurs. Tu traînes le long des vitrines dans les reflets des mannequins qui cachent le vrai monde. Tu examines les gens dans les cafés comme s’il s’agissait d’un reportage gratuit, pellicule perforée qui cassera avec ta disparition. Tu frôles des mondes, regarde bien ce type prés de la porte de toilettes, tout seul, qui regarde à l’intérieur de son sommeil, il essuie tout le temps sa salive, et exige de sa main qu’elle ne tremble plus. Et cette femme de 50 ans dans son manteau de misère, à la fois pelucheux et pelé, l’ourlet avec un fil qui pend, elle pose délicatement sa tasse, elle plie et déplie l’enveloppe papier d’un sucre, tassée sur une vie d’abandon , de malchance, plus rien de vivace dans son regard; et cette fille au visage pur si bien incliné, aux longs cheveux lisses et noirs, séparés au milieu par une raie, un visage d’indienne, telle une squaw avec sa robe sac à motifs cachemire comme si elle venait tout droit de Woodstock… Ces images se télescopent et t’interpellent, ces générations si différentes collées sur la même banquette, avec cette interrogation lancinante: que deviennent les façons de vivre de ceux qui ont, autour de nous, récemment disparu? Chaque génération boit différemment dans le même café et dans les mêmes tasses, ceux qui ont connu la défaite de 40, ceux qui ont attendu sur un quai de gare à Berlin, et ceux qui se sont exaltés en Mai 68 Que deviendront ces lycéens qui chahutent et se bousculent dans la joie d’être jeunes, ces banlieusards assis sur les mêmes chaises et qu’on ne verra qu’une seule fois dans sa vie .

L’instant devient fleuve, tu t’y baignes , naissance et vertige, vérité et extase.Tu notes dans ton roman cette scène : tu ranges ta voiture, un jour de grand vent, vers Méréville, devant une pompe à essence, tu dévisses le bouchon et une fille en mini-jupe, jambes et chevilles épaisses et un peu rouges de froid , poitrine forte, elle est penchée sur le réservoir qui se remplit, seins amples, épanouis dans échancrure, elle ne dit rien et la pure piqûre du désir s’enfonce en toi .La flèche traverse le Temps. Tu paies le plein dans l’irréalité des vitres d’un aquarium, sachant que cette fille va disparaître ,mais non, elle reviendra pendant tes insomnies, pendant des années, dans les rafales de vent de la plaine de la Beauce

Mais non elle reviendra te visiter dans tes insomnies.

Quand tu refermes ce roman , tu médites, un brin incrédule, devant la précision de ce diagnostic d’un malaise général d’un écrivain qui porte ton nom et que tu reconnais fraternellement. Ce malaise des jours qui fuient , comme des reflets sur la surface de l’eau, c’est donc ta vie ? Tu es le seul a pouvoir signer et persister : oui ce fut cela, ces jours enfuis qui refluent intacts dans les pages de ce livre. Au moins, mes quatre enfants sauront qui j’étais quand j’avais 35 ans. Chacun son album de famille.

12 réflexions sur “Relire son roman

  1. Je relis votre billet. Envie de vous en parler. Si cela fait trop de commentaires, ce n’est pas grave. Aucune obligation de le mettre en ligne !
    Ce qui me plaît c’est que vous ne reniez pas ce livre même si vous regrettez ce temps qu’on vous a refusé pour le relire, le retravailler. Vous pensez à Proust au temps qu’il s’est donné pour réécrire ( ses paperoles).
    Il est étrange que vous reveniez sur une scène, la fille aux gris seins qui vous a servi l’essence. Comme si deux types de femmes hantaient déjà ce roman. La fine et élégante Anna et ses réserves, ses questions, ses fugues. Et l’autre qui n’a pas besoin d’avoir de nom qui semble faite uniquement pour le plaisir, la jouissance et surtout sans lendemain. On retrouve ces vacillements dans vos textes, pas dans vos romans. Vous êtes romantique mais aussi vorace, plein de désir. Écrire vous calme et prolonge votre regard si envoûtant sur les choses, les paysages, les oiseaux de mer, les êtres croisés par hasard .
    Les scènes érotiques ne sont pas les meilleures de votre roman. Mais comme celles évoquant les marches dans le quatorzième ou dans ces paysages de vent et d’herbes sont belles.
    Le billet est magnifique avec ce regard posé sur les années passées , une journée où tout hésite entre Anna et Laurent. Bravo.
    Cette fois-ci, c’est le dernier. Bonne suite.
    PS : j’ai beaucoup aimé La maison vide de Mauvignier. Vraiment beaucoup.

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  2. J’ai senti cela vers la fin du roman. Ces scènes m’ont surprise. Je m’étais habituée à leur cheminement poétique et tout soudain que de sperme ! Ça gicle de partout. Bon… Après, tout redevient calme, presque triste. Mais cette explosion de jouissance éclaire le cheminement très complexe du désir surtout pour la jeune femme qui voudrait tant jouir et s’en empêche car elle ne veut pas être regardée à ce moment-là ni se regarder. Elle ne veut pas être bestiale. La prostituée sans vergogne l’effraie et l’attire. C’est très très étonnant. Une dérive vertigineuse reprise crescendo de main de maître !

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  3. Christiane, après la rédaction de « La nuit tombante » j’étais tenté d ‘écrire un roman érotique. Plusieurs tentatives furent peu concluantes, et ainsi j’ai rempli pendant quelques temps ma corbeille à papiers.

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  4. A la fin du roman, le lecteur a accès aux fantasmes de Laurent et Anna. Tant de non-dits dans un couple sur les ressentis intimes. Pour la femme, une sorte de honte quand elle va vers le plaisir . Elle regarde Jenny la prostituée avec une complicité mentale et tue. Lui, énigmatique et direct aime ses jouissances d’homme. Ils se guettent, s’attendent, se perdent. Une histoire inachevée sur un chagrin. Oui, un très beau livre. Une approche rare de la planète interdite du désir.

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  5. Les Caprices de Goya… J’ai pensé à ces eaux fortes érotiques et sombres dans les dernières pages du livre, dont une qui fit la couverture : les rêveries du poète endormi…
    Violence du désir , femmes et hommes mêlés…
    Inattendu…

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  6. « Tu aimes ces retours à la maison après de longues vadrouilles en voiture. Se déboutonner, ôter son cache-col, s’étaler, se déplier, mariner, (…) entouré, choyé de murailles familières, avec ce gargouillis dans les radiateurs, quand le temps change. (…)
    Ici il ne vente pas, le téléphone ne sonne jamais, le grand bavardage humain s’efface. Partis, ta famille, Anna, la salle de rédaction, l’enfance, tout défile dans un film muet, la mémoire a des scintillements, des contrastes, des précisions et des énigmes papillotantes. (…) quelque chose à quoi tu tiens comme un chagrin. »

    J’aime ce nouveau texte, « Relire son Roman », qui se reflète dans le livre retrouvé…

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  7. « Anna traverse le boulevard Saint-Jacques et pénètre dans le pavillon de briques du métropolitain.
    Elle ôte un des ses gants, cherche un ticket, arpente le quai.
    Elle regarde les barres de lumière pâle. Après-midi de novembre. Brume grise. Le brouillard forme des gouttes sur les câbles. Un néon, entre deux piliers, vibre puis s’éteint, puis se rallume.
    Un long frottement pneumatique approche. (…)
    La rame freine, les portes s’ouvrent, ce tunnel de vitrages s’enfonce dans les lumières aqueuses, grondement. Les quais glissent dans je joue pluvieux, la voiture prend de la vitesse. (…)Le compartiment vibre sous ses talons, monte dans les jambes. Elle se tient à la barre. Finalement elle réapparaît à la station Alésia. Elle marche dans ha foule, et il n’y a rien qui ressemble plus à cette foule qu’une autre foule, en etet, d’autres étés, combien d’étés, se demande-t-elle, me reste-t-il à vivre. »

    Il a raison de relire ce livre, ce très beau livre.

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  8. « Tu la laisses partir, tu la laisses partir avec cette amertume, avec un sentiment volatile de résignation, ton apathie, ta mauvaise foi, pesante, et qui n’est rien, sinon, une fois de plus, du laisser-aller, un repliement sur quelque chose de voluptueux comme une lâcheté…
    Lâcher les gens, les plaquer. Les abandonner. Les laisser filer, comme on laisse filer un lièvre, par bonds, pour mieux tirer. »

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  9. « Anna commande un expresso dans le gris ordinaire d’une journée ordinaire. Le cercle noir l’invite à la songerie fluide. (…)
    Elle connaît ces matinées immobiles, rayonnantes, radieuses. La via dei Fiori, puis le Colisée et l’arc de Constantin, marbre blanc dans un ciel bleu et les petites Fiat qui tourbillonnent dans les crissements de pneus et la mélancolie quand la nuit tombe et que les pergolas s’allument. (…)
    Bientôt Anna se retrouve seule dans la campagne romaine : ces douceurs immobiles, ces ruines figées, pans de briquettes, monticules herbeux, (…) C’est le fond immobile des peintures à l’huile et leurs lointains bleutés. L’air frissonne sous le chemisier. »

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  10. Un road movie à la Wim Wenders où Anna déambule sur le boulevard Arago. Lui, pose la main sur le livre qu’il a écrit en 1978 et s’accroche aux fissures du présent. Il n’a acheté ni le manteau ni le caban au voyageur de commerce. Il n’a pas froid, il court.

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