En fin d’après midi , après une lente remontée dans la foule du Corso et le passage bruyant des bus nous nous sommes dirigés vers les hauteurs de la Villa Médicis. Par un étroit escalier . Sous la paume de la main je sentis la tiédeur de la pierre poreuse couleur minerai de fer L’expression sérieuse et concentrée de Judith ,depuis notre sortie de l’église San Salvatore in Lauro s’était murée en une distance défensive et un évident refus de parler . J’avais fait semblant de chercher longtemps mon paquet de cigarette et mon briquet lorsque Judith me dit :
-Pourquoi tu m’as empêchée de rester prés de l’autel ?
-Parce que la messe allait commencer. Des vieilles femmes s’agenouillaient prés de toi.
-Je ne savais pas que tu étais si religieux…

Judith déplia le plan de Rome pour se repérer et ne répondit pas à mes questions. J’essayai de trouver -en vain- des mots qui auraient détendu l’atmosphère,mais toutes mes tentatives échouèrent . Ce dos tourné irradiait d’ hostilité . La tête tenue haute de Judith , la ligne dure, et surtout la blancheur minérale de son profil me fit penser à une Junon de pierre. Nous fûmes distraits par le bref passage joyeux, bavard, et bigarré de quelques écolières , elles laissèrent dans leur sillage des odeurs enfantines et des miettes de viennoiseries sur les pavés.
J’arrivai devant la Villa Medici : la largeur du ciel me surprit à nouveau, rien n’avait changé depuis des années, toute la rutilante beauté de ces toits vers le Colisée et le Mont Palatin.
Je repensai alors à notre premier voyage, il y a si longtemps quand Judith portait d’étonnants corsages pailletés ,des longues jupes bariolées un peu gitane et des petits lunettes rondes au cerclage métallique. Mas ces audaces vestimentaires avaient disparu remplacés par une haute silhouette ajustée et conventionnelle dans des ensembles gris. . La Judith fofolle et spontanée de nos premières rencontres ,celle qui dansait devant les ascenseurs d’hôtels, avait disparu..Judith passait un temps fou derrière des machines électroniques froidement silencieuses et des traitements de texte dont le léger bourdonnement mystérieux s’ enclenchait au milieu de la nuit au fond du couloir de notre appartement parisien. Ou bien elle restait absorbée dans des négociations commerciales interminables avec des correspondants à l’autre bout du monde. Le temps et l’espace avaient effectivement pris une courbure inattendue , l’insouciance et l’humour s’éteint dissipés .Les particules de notre passé passé joyeux avaient disparu dans un mystérieux trou noir.
Je guidai Judith vers la terrasse d’un café à tonnelle placé prés de la Villa Medici,de l’autre côté de la viale Trinita dei Monti ; l’endroit dominait les vagues figées des terrasses rose brique de Rome, avec les coupoles, clochers, dômes . Je retrouvai toute cette beauté étalée sur des couches d’air calme et ce léger scintillement brumeux que Rome offre toujours comme si les guerres et les désastres européens n’ avaient jamais atteint cette ville sainte . Les murs tièdes et le ruelles aux odeurs terreuses n’avaient subi aucun changement. Cette magique étendue urbaine ressuscitait mes anciens séjours dans une lumière aussi neuve que le premier jour,quand je sortis de la Stazione Termini. . Je me rappelai l’espèce de joie enfantine qui m’avait pris quand j’avais guidé Judith sous les ruissellements verdâtres, ces tunnels de feuillages qui longeaient les quais du Tibre.
Je n’avais pas oublié l’indolence et la béatitude que nous avions éprouvé huit ans auparavant , nos désirs assouvis dans les draps froissés , dans cette chambres d’hôtel vetuste pres du Campo dei Fiori, ces vieux rideaux,le grand jour sous la porte, et le portrait un à la sanguine de Garibaldi dans son cadre en vieil or terni. . Judith, enveloppée dans une serviette-éponge s’amusait à faire grincer les lattes disjointes du plancher en sautillant pieds nus.

J’avais aussi gardé en mémoire cette manière que Judith avait d’abandonner ses bras nus sur mes épaules pour me laisser reboutonner son col Claudine, ou cette manière leste pour quitter le lit en lançant ses jambes en l’air, ou bien ses espiègleries éclaboussantes dans l’eau de la baignoire . Enfin, je la revoyais souple, aérienne, en robe blanche immaculée, descendre l’escalier de la Place d’Espagne , elle virevoltait , ondulait des hanches pour imiter la volupté exhibitionniste de Sophia Loren dans je ne sais plus quel film.
Maintenant l’implacable lumière de quatre heures révélait ce que je sentais bruire obscurément entre nous, une distance voulue et entretenue qui annonçait quelque chose d’irrémédiable
Plus tard nous nous sommes réfugiés sous la tonnelle à glycine ; je remarquai l’ austère porche de la Villa Medici ,soigneusement clos, qui transformait ce bâtiment en une forteresse. Le coin de terrasse était absolument désert et gardait une certaine touffeur. Nous nous installâmes à une table ronde couverte d’une nappe au tissu épais et râpeux d’un bleu délavé .Les chaises de jardin aux pieds de fer en forme de lyre avaient été laissées dans un désordre comme si une bande d’invités avait fui en vitesse.Un serveur âgé, grand, très droit, vint prendre notre commande.il nous servit de l’eau minérale avec des gestes contrôlés. Les nonchalantes soirées d’été de mes précédents voyages où tout le corps s’abandonne revinrent me hanter , c’était comme une sournoise fièvre qui s’installait en moi.
Sur la table proche des mouches grises minuscules parcouraient les parois de quelques verres qui avait dû contenir du jus d’oranges pressées.
Une serveuse boulotte ,en noir et tablier blanc, pliait des serviettes pres des cuisines .Cheveux noirs, yeux noirs, maquillage soutenu. Elle s’adressa au serveur âgé avec un accent traînant incompréhensible .Etait-elle Italienne du Sud ? Une Grecque ? Sa silhouette un peu lourde laissait deviner des grossesses et une beauté en train de s’étioler . Ses gestes adroits faisaient s’entrechoquer des bracelets à son poignet gauche.
-Elle te trouble ?
Je ne répondis pas. Un grésillement de friture vint des cuisines. Une porte vitrée était tenue ouverte par une cale de bois.
Judith et moi avons changé de table pour éviter le contre-jour. Je m’efforçai de concentrer mon regard sur un bouquet de pins vers l’hôtel Hassler et j’imaginai un soleil couchant qui enflammerait les terrasses et églises avoisinantes dans ces teintes ocrées ou sableuses que le peintre Corot affectionnait.
En me tournant,je découvris une desserte monumentale ,meuble , surchargés de plats en inox ,d’huiliers et surmonté de bouteilles de vin poussiéreuses de paniers d’osier . Je m’efforçai d’ examiner chacun des reflets acajou de cette desserte pour échapper au visage fermé de Judith qui ne cessait de feuilleter le Guide du Routard . Sur la droite, bien au milieu de cette terrasse , un bassin d’eau sombre, comme creusé dans le carrelage offrait un miroitement sombre, ses reflets formaient des serpents d’argent hypnotisant qui se perdaient entre quelques nénuphars.
Le serveur âgé, enfoncé dans la pénombre mouvante du feuillage de la tonnelle gardait la bouche entrouverte , je me demandai s’il pensait à sa proche vieillesse avec résignation ou une parfaite tranquillité. Je m’aperçus que dans sa main gauche, au fond de la poche de sa veste blanche , il manipulait quelque chose : des clés ? de la monnaie ? canif ? amulette porte-bonheur ?

Quand je revins à l’hôtel après avoir longtemps cherché un kiosque à journaux, je découvris que Judith était discrètement partie payer. Dans la chambre, des cintres vides avaient été laissés ostensiblement éparpillés sur la plaque de verre fumé de la table basse. Le Guide du Routard était posé sur ma table de chevet et aussi le billet d’entrée de Judith à la Galleria Borghese. Il était soigneusement plié . Au verso il y avait une reproduction photographique du monument de Pauline Borghese, voluptueuse , alanguie sur son canapé, dans des luisances de marbre troublantes sur sa poitrine offerte dans son glacis . Judith m’offrait donc, avec ce bout de carton une plénitude charnelle qui me narguait. Je me demandai comment j’avais réussi à transformer en huit ans une jeune femme alerte, malicieuse en une femme gelée , aux traits durcis , et qui nettoyait ses lunettes avec une lingette pour mieux sonder et scruter les traits de cet étranger ,moi.
J’écrasai gauchement ma cigarette consumée jusqu’au filtre et tentai de repousser les obsédantes images de nos nuits précédentes. Elles se résumaient à des insomnies , des déchirures de mauvais rêves, une bouche pâteuse, et mes regards insistants sur la belle silhouette de Judith, la courbe de sa hanches , ce long corps enrobé dans les draps dans une lumière de lumière artificielle venant d’une enseigne dans la ruelle. Le foulard qui enrobait l’abat-jour et atténuait la source trop fore de ma lampe de chevet et me permit de lire ma partie préférée du « Temps retrouvé » en attendant l’aube. Dans la salle de bain, pendant mon rasage avec une eau tres douce, me revint une scène bien précise . Au cours de la deuxième journée de notre premier voyage nous flânions sur le Mont Janicule , c’était un printemps de juin un peu maussade , des bouffées d’air humide s’accompagnaient d’un léger grondement orageux. Ce grondement orageux revenait régulièrement comme s’ il recelait quelque chose d’emblématique et d’essentiel sur la nature profonde de notre couple,mais ce signe là restait toujours mystérieux dans son ressac. Est-ce cela qu’on appelait un souvenir-écran en psychanalyse ? Ce grondement orageux me surprenait dans les moments où je m’y attendais le moins, le soir, parfois, en refermant mon ordinateur, ou en essuyant la pellicule de fatigue de mon visage ,le soir, chez des amis. Tout était donc là, rien n’avait bougé, les collines de Rome vibraient au loin dans la même poussière étincelante que lors de notre premier séjour Toujours ce ciel immense dont je ne savais s’il était fait d’eau, d’air, de sable fin, de poussière d’anges . Trois heures pus tard la ville embarquait pour ses plaisirs nocturnes , avec ses bars à éclairage bleuâtre, ses longues tablées familiales qui s’installaient , joyeuses , voix, rires, répercutés par l’étroitesse des ruelles et les hauts murs aveugles. L’eau des fontaines tintait, la circulation lisse et luisante,pleine de reflets, encombrait les quais du Tibre sous les platanes. Tant de visages et de corps étaient embellis par la tiédeur obscure et moite de la soirée. Le visage de Judith,luisait de propreté .

Rome et sa terrible immensité brillante, brumeuse, faisait un curieux fond sonore par la porte-fenêtre ouverte. Je demeurai étalé sur le lit, pressé entre deux oreillers et dans un moment de rêverie affalée, j’eus la visite de mes parents morts, ils me voyaient découragé,et se faisaient encore du souci pour cet adolescent qu ils ne pouvaient imaginer à l’aise dans l’ âge adulte, comme si la maturité n’avait été que le privilège de leur génération. Mon âge mûr. Où était-il ? Ma maturité, au lieu de croître, fondait. Je pris le Corriere della sera qui traînait et j’appris que des pluie diluviennes abattaient sur le Piémont.
Je me rafraîchis le visage et dînai dans une trattoria modeste qui faisait l’angle de deux ruelles pleines de lierre. Le garçon eut l’air ennuyé de servir un homme seul . Une femme , à une table voisine, s’éclaircit la gorge pour commander un café ristretto. Avec un de ces minces crayons q
accompagnent les agendas, elle dessinait des volutes me semble-t-il, sur le papier gaufré de sa serviette, puis elle ajusta ses lunettes d’un rose transparent, pour découvrir l’addition, régla ,puis se leva et partit dans une souplesse dégingandée.
Très beau texte que j’apprécie sans réserve. L’immuable, Rome, la lumière si particulière de cette ville. L’éphémère, les saisons de l’amour. Le temps a des racines quand les souvenirs et les présences disparues reviennent dans le présent poreux. J’aime l’incertitude de cet homme, l’impossédable de l’amour. Il est attentif donc en péril.
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