Matinée

Personnages

Ghislaine, soixante ans

Alain, soixante ans

Décor

Une villa en bord de mer ,un matin d’automne .Un salon encombré de livres. Une grande baie ouvre sur la mer.

Alain lit et boit son café . Ghislaine regarde la mer.

Ghislaine L’ été est passé. La mer devient grise.

Alain. Quel soulagement.Trop de monde sur la plage.Tous tatoués.Certains adipeux.

Ghislaine. (silence)La marée est haute , 93, on entend les vagues.

Alain. Toutes ces nuits où on va bien dormir.

Ghislaine. Pendant lesquelles on va bien dormir.Pendant lesquelles ! Enfin, fais un peu attention … Pour un prof et critique littéraire ça la fout mal.

Alain. On dort tellement mieux en vieillissant,on lit tellement mieux, tellement mieux. On comprend tout.

Ghislaine.Les enfants n’ont pas appelé de tout l’été.

Alain. L’absence des enfants a quelque chose de rassurant.

Ghislaine J’ai préparé les trois chambres pour rien. Pour rien.

.

Alain. Nathan et Caroline jouaient au volley, là, devant la maison, avec un curieux type. Et j’ai encore leurs vieilles raquettes de tennis au garage. Avec les masques de plongée. En caoutchouc bleu. (un temps)

Ghislaine. Leur arrivée à Noël dernier n’a pas été tré réussie.

Alain. Le foutoir tu veux dire. . (silence)Arrogants, tous.

Ghislaine. Et cette façon de Caroline de parler de ses « nibards » et de les montrer à son frère comme si c’était deux burgers mayonnaise.

Alain.Caroline ne s’arrange pas. Ce n’est plus notre société, c’est la leur.Ils parlent comme si nous n ‘étions plus là.

Ghislaine. Ses nibards sortis de sa robe.

Alain Ils se foutaient carrément sur la gueule dés que tu avait le dos tourné.Dés que tu étais à la cuisine ils se foutaient sur la gueule.

Ghislaine. Tu as remarqué ? Notre aîné a quelque chose de squelettique depuis un an. Et pourquoi toujours ses lunettes noires ?

Alain. (silence) Je préfère ne pas les voir. Leur absence me rassure.

Ghislaine. Qu’est-ce que tu veux dire..qu’est-ce qui te rassure dans leur absence ?

Alain. Leur présence est déconcertante, elle me met mal à l’aise.Je préfère les imaginer courtois, raisonnables,  attentifs. (silence) Pas la peine de les attendre à la barrière.Ils reviendront pas comme nous les avons aimé.Leurs menottes dans notre main. Leurs petits cartables. (silence), On déjeune avec des étrangers qui ont pris leur nom. Des étrangers mal élevés. Des grandes bringues pieds sur la table. C’est pour ça que je préfère penser à eux quand ils sont absents. Je règle les freins du premier vélo de Caroline. A Noël dernier ils étaient vraiment insupportables à se beurrer la gueule dans le jardin.

Ghislaine. C’est pour ça que tu t’es réfugié dans la lecture ?

Alain. D’après toi ? (il rumine) Comment ça a pu arriver ? Tu as une idée ?


Alain. Ils nagent dans une espèce de chaos médiatique.. Et Nathalie qui en se caressait les siens avec sa serviette. Leurs nibards à table, leurs nibards entre le Quincy et les bouchées à la Reine.

Ghislaine. Il faut tvouer que l’amour, au sens le plus physique, si on y pense sérieusement deux minutes , c’est tout à fait bestial.. bizarre .. Se rentrer l’un dans l’autre… à heure fixe..

Alain. Se rentrer dedans ? Tu ne m ‘as jamais rentré dedans (silence) Qu’estce que tu racontes ?

Ghislaine .Ma langue dans ta bouche. Non ?

Alain. ( silence) C’est différent. Se rentrer dedans..

Quand j’ai voulu faire écouter un lied de Schumann à Nathalie , elle est allée s’envoyer un Campari sur le balcon .

Ghislaine. J’ai vu. Elle est partie avec la bouteille de Campari.

Alain. Nos enfants nous regardent comme si nous étions de vieilles fringues pendus dans une armoire.

Ghislaine. Enfin. c’est normal qu’une certaine distance s’installe entre parents et enfants.Ils sont devenus des adultes .

Alain. Je suis ravi que tu prennes ça comme ça. (il lit) J’ai voulu parler de Tzara avec Nathan. Rien. Il n’a même pas ôté ses lunettes noires pendant deux jours.

Ghislaine. Qu’est-ce que tu lis ?

Alain. « L’éducation de l’oubli « d’Angelo Rinaldi. (un long temps).C’est magnifique.Il écrit magnifiquement. Il a toujours écrit en grand seigneur, Ses articles dans l’Express, ses romans chez Denoel, quels souvenirs. les lettrs qu’il m’envoyait.. tout était.. seigneuriale chez lui . Je découpais ses articles.

Ghislaine. Tu n’as pas toujours dit ça.

Alain. J’ai toujours dit qu’il écrivait magnifiquement. J’étais le premier à déceler son talent chez Denoël quand j’étais au comité de lecture . J’ai parfois contesté le critique littéraire , quelques jugements un peu durs de sa part. Mais quel style Exemplaire. Fidèle à ses valeurs.

Ghislaine. Tu me passeras le roman. C’est un vieux roman ? Un de ses premiers ?

Alain .1974. Grande époque. Il avait.. attends.. 74- né en 40 ..il avait 34 ans La pleine maturité.

Ghsilaine. Comme toi.

Alain. Non. Ma maturité a été plus difficile D’ailleurs je n’en ai pas. Là encore tout le monde ment...(silence) Pas lui. Pas Angelo.

Ghislaine. Ça raconte quoi  cette « éducation de l’oubli » ?

Alain. Une partie de sa vie entre Nice et la Corse. Magnifique.

Ghsilaine;Tu as parfois fait la moue en le lisant.

Alain.Oui, en lisant certains ses articles de critique littéraire.Parfois.parfois. Souvent implacable. Mais rétrospectivement c’est lui qui avait raison. Nous, le reste de la Critique Littéraire, nous étions dans le vaste marigot de l’éloge avachi., du compliment mécanique et pas sincère du tout. Tout le monde se ménage dans ce milieu. Faut encourager les gens à lire, à lire n’importe quoi, voilà notre grande erreur. Comme pour les examinteurs au Bac, faut noter large. La grande dérive. Nous étions tous en pleine dérive commerciale. Pas lui. Jamais. Un maître. (un temps)

Et tu sais quoi ? De toutes nos déjeuners nos dîners, nos rencontres, ce qui me reste de lui ? Tu sais quoi ? Un soir d’octobre en 1981. Je le croise devant Gallimard.. rue Sébastien Bottin.. il a l’air fatigué dans son blazer trop grand , Il s’appuie au mur. Je le félicite pour je ne sais plus quel article et je lui redis mon admiration.. Il me répond : » Mon pauvre Alain, si tu savais comme j’en ai marre de faire chaque semaine un numéro de clown !… si tu savais comme j’en ai marre.. » Il était sincère..navré.. visiblement si las.. alors que tout le monde, nous tous, écrivains, critiques, libraires, attachées de presse , tous dans la profession on l’admirait .II sauvait l’honneur de notre métier. On attendait tous ses articles chaque jeudi .(silence) J’étais sidéré par cet aveu. (silence)

Ghislaine. Déçu ?

Alain. Au contraire !Et me disant : «  Si tu savais mon vieux Alain comme j’en ai marre de faire chaque semaine un numéro de clown.. » il avait tout dit de notre note paresse, de notre décomposition morale, de notre j’en foutisme confortable..

Ghislaine.Tu exagères. Tu lisais les livres jusqu’au bout avec une grande conscience professionnelle. Tu prenais des montagnes de notes. Tu lisais tard dans la nuit.

Alain. Angelo, appuyé contre le mur de la maison Gallimard, sa lassitude, sa vérité.. ça m’a tellement marqué que pendant des mois que j’ai eu du mal à écrire. Il m’est arrivé de déchirer jusqu’à huit fois mes articles. Mes propres articles. Je n’y arrivais plus..il avait tout dit.Nous étions, en quelques années devenus des nains , des bouffons, tous.. avec notre catalogue d’éloges idiots sur n’importe quel torchon bâclé autobiographique. La confession d’Angelo ce soir là ça a changé ma vie, j’ai rencontré mon chemin de Damas.

Ghislaine.Ah, les grands mots.

Alain. Avec nos articles nous barbotions dans une bouillie d’éloges foireux. J’ai couvert d’ éloges des bouquins lamentables.

Ghislaine. Tu exagères ! (silence) tu as écrit des articles parfois durs mais tres équilibrés et d’une grande justesse .(silence) Un soir de novembre, je t’ai accompagné à un cocktail chez Grasset, si tu avais vu la tête des jeunes auteurs quand tu es entré dans le salon. Si tu avais vu leur air désespéré. Ils te craignaient. Tu étais craint. Tu avais de l’autorité aux yeux d’une nouvelle génération. Ce soir là je m’en suis rendu compte.

Alain (bondit) J’étais un clown. Nous étions tous des clowns à encenser chaque semaine des bouquins médiocres.  Comment toute une profession a-t-elle pu tomber si bas ? Comment ai-je pu tomber si bas ? Quelle trahison de ma jeunesse…Quelle manque de respect pour l’étudiant en Lettres que j’étais.. Quelle lente dérive intellectuelle. Mes dissertes sur Thomas Man étaient si brillantes.

Ghislaine. ( ouvre un tiroir de secrétaire ) Tu exagères. Ce n’est pas vrai. Je les ai tous là tes articles.Il n’en manque pas un. Six dossiers. Classés par années. . Plusieurs centaines. Et ton plus beau, sur Saul Bellow. Repris et traduit en anglais.

Alain. Si seulement je pouvais retourner dans ce café prés de la fac, j’étais devant une bière, j’avais des cheveux sur les épaules, et je découvrais la grandeur de Thomas Mann. Si je pouvais retrouver cet époque, ce dynamisme, J’avais une telle idée magnifique de l’élan créateur. Dans ces années là. quelle honte.Nous sommes tous devenus mous, sombrant dans des papotages douteux.. des calculs d’apothicaire.. déférents.. cauteleux … Sauf Angelo.. Il a tenu bon. Il m’avait prévenu ce soir là sur ce bout de trottoir,devant chez Gallimard. Un prophète. Tout était dit de nous , de nos erreurs, de l’époque boutiquière.

Ghislaine.Tu exagères. Le ciel se couvre. Le ferry est parti. (long silence) Pour en revenir aux enfants, quand on les voit , petits, dans la cuvette en plastique de la maternité, on ne les imagine pas immenses, bourrés comme une noix, en train de pisser du haut du balcon en braillant je ne sais quoi.

.Tout ce que j’ai appris à la Fac en lisant Thomas Mann , je l’ai renié dans mes articles.

Ghislaine. Tu dis ça parce qu’il est d onze heures et quart et que tu n’a pas ton whisky. Quand tu n’as pas ton JB tout est décomposition, dérision., Tiens (elle lui tend la bouteille de JB et un grande verre) Même nos enfants. Tu les juges comme si c’était de mauvais livres, c’est répugnant. Tiens ,le voilà ton JB adoré . Le voilà ton JB (elle remplit le grand verre .Il boit)

Alain. J’ai vu l’époque sombrer , la dignité littéraire sombrer,  nous étions tous dans l’ivrognerie complimenteuse..dans l’ignominie commerciale voulue par tout le monde . Depuis les rédacteurs en chef jusqu’aux plus petits libraires. Sauf lui.Angelo. Intact. Lucide .

Ghislaine  . Tu te répètes. (long silence) .

Alain (marmonne) voilà la révélation.. ce soir là il m’a prévenu que nous étions tous en train de devenir grotesques.. Je lui en serai toujours reconnaissant..c’était le seul à avoir vu juste.. à tout comprendre du cirque littéraire.. depuis un an j’ai compris que petit à petit ..je suis devenu un clown.. pendant trente ans..j’ai fait un numéro de nain, des culbutes indignes dans la sciure,voilà ce qu’étaient mes articles. . sans m’en rendre compte.. et lui..il s’en est rendu compte et il m’a averti. Je croyais qu’avec mes articles je dessinais le paysage littéraire nouveau. Au lieu de ça.. nos articles ont réduit la littérature qui se fait à une bouillie ..Là mes enfants auront raison de rigoler de leur père. Voilà ce que nous avons fait..génération devenue sans dignité…. ..des culbutes dans la sciure… et je croyais guider mes contemporains … mon bla bla culturel.. (silence.il boit) )

La nuit je repense à tout ça….Mon enfance..si tranquille.. Le pavillon avant guerre le grand cerisier et la table de ping -pong sous la pluie….les balles de ping-pong poussées par le vent sur le contreplaqué qui se gondolait sous les pluies..

Ghislaine.Tais toi.

Alain. j’entends le dernier bus de nuit..traverser l’Orne, allant à la gare routière ,le clocher de Sain-Jean sonne les demi et les quart, mon père tousse la lumière s’éteint dans leur chambre le dernier bus passe , s’éloigne puis rien.Depuis il n’y a rien. On a oublié les deux raquettes sous la pluie.

Ghislaine. Regarde ! L’orage est passé. Nous sommes vivants. La marée est de 91.. dans deux heures .Vers cinq six heures je t’offre une coupe de champagne au casino comme dans les années 80.

Alain. (perdu dans ses pensées) Ma mère avait une jupe plissée blanche pour aller à Cabourg.. elle était si jeune..svelte…

Ghislaine. On lèvera notre coupe de champagne à ..à toi, à moi, à n Angelo Rinaldi. Et à tes articles.. ! Quand tu auras fini  »l’Éducation de l’Oubli » tu me le passeras.

Fin

16 réflexions sur “Matinée

  1. Voyons si ça passe …
    En réponse : oui, j’avais fini par admettre que mon ancien pseudo sur la RdL était vraiment trop malcommode & m’étais résignée à en changer pour mes interventions là-bas, plutôt rares. Mais pas modifié mes centres d’intérêt ni ma façon d’écrire (tics bien reconnaissables compris), ce n’était pas une tentative de dissimulation.
    Ici je n’avais pas de raison de changer.

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  2. J’ai relu. Je crois que vous aimez mettre une touche d’obscénité dans vos textes si purs comme un désir de mort.

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  3. C’est vrai qu’il n’est pas antipathique quand il parle de Rinaldi. Mais là scène qui précède est triste et médiocre. Pourtant ça commençait bien ce matin calme dans leur maison au bord de la mer. Mais le dialogue de ces deux-là s’enlise dans la médiocrité quand ils évoquent leurs enfants mal-grandis, l’amour physique et pour lui le milieu très faux de la critique littéraire
    J’aurais aimé que ces passages nauséeux n’existent pas, que son alcoolisme ne soit pas souligné si méchamment. L’enfance des enfants était pourtant pleine de tendresse. Le seul moment où elle n’est pas trop mal c’est quand elle évoque la qualité de ses critiques.
    Je suis d’accord sur un point, les romans de Rinaldi sont écrits d’une façon magistrale, ses critiques sont imbuvables. Quel mépris s’y étale ! Éreinter n’est pas la clé d’une bonne critique surtout quand ça devient répétitif.

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  4. Eh bien! On n’a plus le droit d’aimer Rinaldi le critique? Il faut trouver un chef d’évier chaque semaine, si possible plusieurs. Mais il suffit de lire le célèbre hebdomadaire virgule pour voir qu’il n’y a rien d’exagéré ici, hélas!

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  5. Ah un silence de votre part lors de son décès me pesait et me questionnait car me semble t il vous étiez confrères..Je n ai pas de boîte a livre bien intéressante mais je saurai bien m emparer de cette éducation..L impertinence de qualité m émerveillera toujours Merci aussi pour les tuyaux Petzold

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  6. J’ai lu. Il utilise sa personnalité solitaire et un rien orgueilleuse comme un contre-feu.
    Je crois que ce personnage est une mauvaise conscience le conduisant par fiction détournée à critiquer le milieu actuel de la critique littéraire.
    Bon,moi je préfère d’autres personnages, ceux qui regardent la mer et les oiseaux, ceux qui se baladent dans Rome. Mais vous êtes libre de créer des moches, mais moi libre de ne pas de les aimer.

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  7. Curieux Christiane comme vous oubliez le côté si positif dans le discours d’Alain: son éloge d’Angelo Rinaldi, vibrant et vrai, là je je trouve émouvant. C’est pour moi le centre de gravité de la pièce, et l’intérêt de cette matinée.

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  8. Personne ne l’obligeait à écrire ces critiques, à fréquenter ce milieu.
    Enfin, je parle du personnage qu’on me donne à imaginer dans cette scène. Sa dulcinée n’est pas très attirante, non plus. Quant aux enfants qui sont dans la provocation, peut-être ont-ils besoin qu’on leur montre la porte.
    Pour le sommeil, sommeil d’alcoolique… Mauvais sommeil !
    J’ai lu les critiques littéraires magnifiques d’un certain Amette. Grand lecteur de Thomas Mann, aussi . Il est bien plus sain que cet Alain qui ne sait que bougonner.

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  9. Christine, je trouve Alain intéressant dans son outrance.Je ne suis pas là pour juger mes personnages. Alain met l’accent sur une terrible faiblesse de la critique littéraire qui consiste à trouver des chef- d ‘oeuvre à foison chaque mois.. et surtout à parler mécaniquement d’un certain nombre de romans avec une curieuse indulgence Il y a une rupture qui se fait entre les enthousiasmes de commande des libraires et leurs post-it si élogieux et un lectorat déçu après l’achat des romans en question. Le divorce s’accroit.

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  10. Je connais des gens pleins d’amertume qui dorment bien, surtout après trois verres de JB. Et puis, Alain est -il sincère, ou fait-il un numéro de remords très au point?

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  11. Merveilleux! Vous avez de la chance d’avoir une telle épouse. Votre texte m’a – presque – consolée d’avoir un fils qui ne vent jamais me voir, je ne l’ai pas vu depuis si longtemps que je ne sais même pas de quoi il a l’air. Je vous lis depuis des années, Paul Edel, vous êtes à chaque texte une joie pour moi.

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  12. Comment Alain peut-il bien dormir avec toute cette amertume ? Rinaldi hors débâcle.
    Les maisons solitaires d’Edward Hopper sont les bienvenues.

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