Qui est-elle ?
Mademoiselle Stermaria apparaît et fascine . Elle se révèle délicieuse, miraculeuse, quand le narrateur de « La Recherche » la découvre dans la salle à manger du grand hôtel de Balbec. Le narrateur est immédiatement subjugué, malgré le caractère désagréable de la rencontre qui a lieu n dans la seconde partie de « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » .
Nous sommes dans la salle à manger du Grand-Hôtel. »…à peine commencions nous à déjeuner qu’on vint nous faire lever(de table) sur l’ordre de M. de Stermaria,lequel venait d’arriver et sans le moindre geste d’excuse à notre adresse, pria à haute voix le maître d’hôtel de veiller à ce qu’une pareille erreur ne se renouvelât pas, car il lui était désagréable que des « gens qu’il ne connaissait pas » eussent pris sa table. »
Proust nous apprend que « un hobereau et sa fille » sont « d’une obscure mais tres ancienne famille de Bretagne » . Mlle de Stermaria dîne avec son exécrable père : « C’était leur morgue qui les préservait de toute sympathie humaine, de tout intérêt pour les inconnus assis autour d’eux, et au milieu desquels M. de Stermaria gardait l’air glacial, pressé, distant, rude, pointilleux et malintentionné, qu’on a dans un buffet de chemin de fer au milieu des voyageurs qu’on n’a jamais vus, qu’on ne reverra pas, et avec qui on ne conçoit d’autres rapports que de défendre contre eux son poulet froid et son coin dans le wagon. «

Mademoiselle Stermaria bouleverse le narrateur et il en livre les raisons.« Car j’avais remarqué sa fille, dès son entrée, son jolie visage pâle, presque bleuté, ce qu’il y avait de particulier dans le port de sa haute taille, dans sa démarche, et qui m’évoquait avec raison son hérédité, son éducation aristocratique, et d’autant plus clairement que je savais son nom. » Suit une métaphore étonnante de cette présence avec le feu magique de l’Or du Rhin de Wagner. On remarque d’ailleurs, à l’occasion la cristallisation sur une inconnue, chez Proust, est immédiate.
Proust précise : »La race » en ajoutant aux charmes de Mlle de Stermaria l’idée de leur cause les rendait plus intelligibles,plus complets. Elle les faisait aussi plus désirables , annonçant qu’ils étaient peu accessibles, comme un prix élevé ajoute à la valeur d’un objet qui vous a plu. Et la tige héréditaire donnait à ce teint composé de sucs choisis la saveur d’un fruit exotique ou d’un cru célèbre. »

J’ouvre une parenthèse pour avouer que nous avons dans cet extrait, avec cette « tige héréditaire » qui donne « la saveur d’un fruit exotique » un échantillon de ce charabia onctueux, snob , cette écriture artiste, ce chant si précieux et alambiqué , un exemple de cette prose décortiqueuse un peu décourageante. Revenons à Mademoiselle de Stermaria fait partie de ces nombreuses jeunes filles qui apparaissent, avec toute la force intacte du terme,et sa connotation religieuse, et qui mobilisent toute la puissance de l’imaginaire proustien,cet émerveillement qui explose avec force. Ces demoiselles éblouissent le narrateur avec une soudaineté bien particulière. Il les convoite dans une urgence qui chavire les points stables du temps et de l’espace. L’impact brutal qu’elles ont alors sur le narrateur déclenche des chaînes d’images qui ressemblent à une cristallisation stendhalienne accélérée.
Revenons à cette Stermaria. A chaque fois que le narrateur découvre une belle inconnue, une laitière, une jeune duchesse de Guermantes, une bande de jeunes filles sur un digue, une femme de chambre à Venise, le désir et l’avidité sexuelle allument la lanterne magique proustienne . Lumière dure. La chaîne d’impressions contiguës, se dévide, la phrase se surcharge ,se ramifie, la silhouette de la jeune fille s’enrichit de facettes qui vont la rendre phosphorescente, unique, inestimable, elle devient alors un bijou qui irradie sur le tissu banal de la vie ordinaire.
Mais l’apparition de cette Stermaria interroge . Ses deux apparitions, l’une dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs, » et l’autre dans « Le Côté de Guermantes » sont à la fois assez brèves mais , rayonnent d’un éclat particulier . S’y manifeste un curieux poudroiement autour de sa présence. Le narrateur est saisi d’ une avidité particulière comme si ce personnage aimantait des parcelles très profondes de sa sensibilité, sa silhouette agit comme un fragment de rêve nervalien arraché au papier peint général. C’est d’autant plus évident que ce personnage n’apparait que brièvement. Le rendez-vous manqué dans « Le côté de Guermantes » se colore d’un tragique absolu. C’est un pic de souffrance :impuissance et sentiment de vide s’étalent à nu. On peut affirmer que Mlle Stermaria se remarque par son don déstabilisateur .

Grace à ces fameux Cahiers Sainte-Beuve de 1909 , là où se marquent les pilotis de l’œuvre future, les universitaires retracent le chemin de sa création.
Les travaux de Georgette Tupinier (Cahiers Marcel Proust N° 6) permettent de mieux comprendre la nature de ce personnage à travers ses métamorphoses.
On découvre ainsi que cette aristocrate bretonne était promise à un rôle beaucoup plus important dans les premières approches. Dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs », elle devait jouer un rôle qui sera repris développé et confié à Albertine.
Qu’elles sont donc les qualités de cette jeune fille pour intéresser si fort l’ écrivain ?
1) Sa fraîcheur charnelle , sa verdeur, son côté apparition d’une « vierge »
2) Sa noblesse
3) La Bretagne. Cette région a toujours fasciné Proust puisque dans « Jean Santeuil », il y a une tempête à Penmarch et des vacances à Begmeil.
Le jeune homme de Balbec discerne la possibilité de goûter » à cette vie si poétique qu’elle menait en Bretagne(..) à laquelle elle ne semblait pas trouver grand prix,mais que pourtant elle contenait enclose dans son corps. » Le narrateur rêve d’un rendez vous dans son château breton. On remarquera que sur Albertine, Proust a un rêve assez parallèle puisqu’il parle d’une « fille des brumes du dehors ».
Cette rêverie bretonne est si puissante que le jour où il propose un rendez-vous parisien à Madame de Stermaria il choisit comiquement « les ténèbres de l’île des Cygnes » au Bois de Boulogne . Il a l’idée bizarre de ressusciter dans cette minuscule île du Bois de Boulogne un peu du charme et des solitudes des landes bretonnes autour duquel rodent les fantômes de la légende Arturienne. . . En comptant les heures et même les minutes qui le séparent de ce rendez-vous capital il se réjouit à l’avance des » ténèbres entourées d’eau » et du brouillard hivernal s’abattant sur Paris pour mieux rappeler les désolations du pays natal de la jeune fille !

4) Quand Mlle de Stermaria lui posera un lapin à la dernière minute, on voit que la vieille blessure de l’abandon, réapparaît. Brutal. C’est thème sans doute le plus profond, thème qui court d’un bout à l’autre de l’œuvre- – et qui commence par l’abandon du soir quand la mère tarde à venir l’embrasser . Puisque Madame de Stermaria ne vient pas Proust réussit magistralement à boucler sa thématique , à savoir que ses nombreuses velléités d’aimer qui jalonnent l’œuvre ( serial lover ?) suivent le même protocole : ça part de l’enthousiasme de la rencontre au vide de la séparation . Comme si l’œuvre reposait toujours sur la même déception devant la réalité. Il faut attendre « Le temps retrouvé » , pour que la madeleine, le pavé inégal de la cour des Guermantes, les clochers de Martinville fassent définitivement sortir le lecteur de cette gigantesque rhapsodie de l’abandon pour découvrir le Ciel de l’Art.
Dans les Cahiers de 1909 Proust revient beaucoup sur ce personnage. Il le transforme sans cesse comme un marionnettiste . Elle fairt partie de ce qu’il appelle « ses poupées intérieures » . Il l’appelle Mlle de Quimperlé(Cahier V), Mlle de Caudéran (Cahier XXXVI) puis de nouveau Quimperlé(Cahier XII,XXVI, XXXII) puis Mlle de Penhoët(cahier XXVI).
Dans le tout premier crayon de ce qui deviendra « A l’ombre des jeunes filles en fleurs », il y a un hôtel en bord de mer dont les spécialistes suggèrent qu’il s’agit d’une plage bretonne et non pas normande.
C’est dans le cahier XXXVI quand le narrateur prend la main de Mlle de Penhoët que le déclic capital se fait: « .. en regardant le précieux visage pâle sous son feutre gris, je rêvais qu’elle me cachait dans la chapelle au fond des bois, de son château de Bretagne » et c’est dans ce même cahier XXXVI que se trouve rassemblés à la fois Melle de Cauderan et son père, la table de la salle à manger, mais aussi Gilberte Swann, une fête de charité dans l’île du Bois, et la femme de chambre de la baronne Picpus à Venise. Moment capital de fécondation littéraire. Cette galerie de personnages sera essaimée tout au long des volumes de « La Recherche ».

Dés 1909 Mademoiselle Cauderan-Quimperlé déclenche chez le jeune écrivain Proust une rafale d’images, de rêves, de décors, d’espaces ,de fantasmes, qui fera affleurer des nappes profondes de cet univers intérieur que le romancier va développer sur ses treize années de rédaction acharnée.
Ce qui ressort des recherches universitaires à propos de Mademoiselle Stermaria, c’est qu’il y a une infinité de corrélations et ramifications et cristallisations à partir d’elle. Elle est un point focal .Cette jolie bretonne concentre une obsession bien proustienne de l’aristocratie, une fascination pour les êtres lointains, les paysages légendaires( Brocéliande et la fée Viviane sont là) . Elle rappelle la « Sylvie » de Nerval par une subtile imprécision entre le passé et le présent, ce souvenir à demi rêvé, ce songe à demi éveillé qui délivre Proust de l’infernale temporalité. On note aussi le comique de Proust (qu’on oublie souvent) par des superpositions extravagantes et inattendues entre des étangs bretons chantés par des trouvères et notre narrateur essayant de trouver un restaurant d’un Bois de Boulogne hivernal une image qui devait faire revenir le passé légendaire d’une Bretagne aquatique ensorcelante.

Bref le goût de Proust pour les formes des vies frôlées qu’on ne connaîtra pas, les résultats littéraires d’un voyeurisme triomphant qui lui permet de franchir la paroi entre le monde visible du monde invisible , l’examen de ses méthodes de travail , le jeu des affinités et réminiscences biographiques et littéraires pour créer une quête quasiment mystique,l’analyse des étapes de la soudaine extase désirante dans une salle à manger à Cabourg, , le passage à la loupe des notes griffonnées dans d’ étroits carnets, tout ceci aboutit à connaître les dessous de la création d’un portrait de jeune femme dont la charge innovante rayonne.
.
Chez Proust…, oui, chez vous, très peu, et si d’aventure il y en a quelques, elles sont immédiatement réparées.
Bàv,…
J’aimeJ’aime
JJJ
J’ai corrigé le paragraphe incomplet pour rendre plus clair le choix si comique de l’ile dans le Bois de Boulogne du narrateur afin de retrouver une « ambiance bretonne « . A notre époque, Marcel Proust, comme Bezos, s’il avait eu autant d’argent, aurait été capable de passer commande à des décorateurs de cinéma pour la reconstruction d’un vrai château breton dans la banlieue parisienne, rien que pour séduire Mlle de Stermaria.
J’aimeJ’aime
JJJ je suis comme Rinaldi, j ‘avoue que saute souvent par dessus les aubépines de Combray, bref, il y a des pages de vrai charabia, sans compter les incorrections grammaticales et les fautes de syntaxe. .
J’aimeJ’aime
@ avec l’idée de ressusciter dans ce grande parisien l’ un enfermement dans un couvent breton
On n’a pas bien suivi l’idée… Dommage. Une coquille, sans doute.
Starmania… était de compréhension plus accessible pour beaucoup de gens. On plaisante, bien sûr, Cette notule sur Melle de Stermaria, est fort intéressante en soi. Le village de Locmariaquer, aussi. Bàv,
J’aimeJ’aime
@ J’ouvre une parenthèse pour avouer que nous avons dans cet extrait, avec cette « tige héréditaire » qui donne « la saveur d’un fruit exotique » un échantillon de ce charabia onctueux, snob , cette écriture artiste, ce chant si précieux et alambiqué , un exemple de cette prose décortiqueuse un peu décourageante.
Mais vous blasphémez, ma parole !
J’aimeJ’aime