Les nuages viennent souvent de la mer le matin. Alors je m’installe sur la terrasse avec une montagne de paperasses et un bol de café noir. Et là, tout un suçotant une biscotte et sa gelée de groseille, je consulte et revisite ma documentation sur la vie et les amours de Kafka. Parfois je lève la tête , la baie est une étendue de mercure et ressemble à un lac à l’abandon . J’entends le grincement du lit que pousse la femme de ménage au premier quand elle passe le balai.. Je replonge dans les papiers froissés en me demandant pourquoi j’ai choisi d’écrire cet essai sur Kafka ,

cet angoissé avec ses lettres pathétiques toutes en suppositions, hypothèses ,avertissements, aveux et rétractations, insincérités, ruses, digressions, cherchant sans cesse a établir des contacts pour mieux les disloquer, et qui vit le coït comme un châtiment avec sa Felice, sa Gerti ou sa Milena, mais quel type rasoir.
Et pourtant je sens en moi couler un peu de son sang. Il faut dire que j’ai une vision pessimiste de la littérature. J’ai une théorie : tous les écrivains sont des grands Malades, d’impitoyables malades. Ils essaient tous de vous contaminer par la lecture , de semer en vous une définitive perte de confiance en la vie, fossoyeurs armés de pelles qui essaient sans cesse de vous dissuader d’aller plus loin, de clore immédiatement votre vie comme on ferme une maison de vacances fin août, des types qui doivent écrire à deux heures du matin avec, sur la table de chevet ,trois lames de rasoir , des boites de somnifères , une bouteille de scotch , tous des types qui jouent les prophètes de malheur. Prenez les tous, Pavese et ses gémissements de dragueur impuissant, Pasolini en débardeur et sa grosse tête toute en bosses et creux et son élocution fiévreuse dans des orbites trop marqués, et Philip Roth et son regard qui ne s’arrête sur rien quand il est interviewé .on devine qu’il a envie de lancer sa machine à écrire sur le journaliste, ou Thomas Bernhard et son rire grinçant qui vous dévore. Tous essaient d’anéantir le faible espoir que vous avez de passer une belle journée ,ils essaient, avec leur bouquin, de s’asseoir sur vos genoux pour mieux étaler leurs brèches, leurs failles, leurs fissures. Ils tentent tous de massacrer votre petit espoir d’avoir une famille joyeuse et équilibrée, l’espoir de séduire à une jolie fille et de prendre un rendez vous avec elle pour boire un Ti punch au Bar du Soleil en lui regardant la nuque.

Dés que vous les lisez ,ils stimulent ce que vous avez de perturbé et réveillent les démons invisibles que vous vous cachez . Ils se prennent tous, mais alors TOUS, pour des prophètes. Vous avez dû le remarquer ils sont inspirés par la tuberculose, par la peur du mariage ,par la solitude, Leur livre de chevet qui les inspire c’est le Livre de Job qu’ils vous lancent à la figure. Ils sont absolument imbattables pour vous dégoûter de vivre ou simplement de boire un café au soleil en regardant une fille qui sort de l’eau en tordant sa chevelure mouillée. Ils séquestrent le lecteur dans leurs idées folles comme Sartre ,et vous mettent dans un état de chiennerie pénible. Ils n’ont même pas la courtoisie de garder pour eux leur amertume. L’espace de papier sur lequel ils « pensent » est chez eux la couleur même de ce blanc clinique que nous redoutons tous. Je ne parle même pas du pire d’entre eux, Thomas Mann. Il nous balance 800 pages serrées sur un sanatorium tout équipé confort moderne dans les Alpes, avec des cinglés à tous les étages qui déraillent tous du fond de leur chaise longue enneigée . Dés qu’ils inscrivent quelques mots sur du papier, c’est déjà un diagnostic, ou une ordonnance ,une condamnation .Je préfère lire le catalogue d’outillage Bricorama.
Ce matin là donc je terminais la lecteur du mon chapitre VI ,celui où Kafka parle interminablement de ses sœurs, crache sur ses parents, se plaint du bruit des autres, insiste lourdement sur les effets nocif du contact prolongé avec ses chers humains quand je vis, en contre bas une grande femme blonde en maillot blanc sortir de l’eau. Je reconnus Éliane la nouvelle maîtresse de mon ami Bernard qui tient le Bar de l’escadrille de l’aéroport de Dinard. Éliane, quel nom délicieusement suranné qui sent son pavillon de banlieue et son entre deux guerres . Je quittai mes paperasses et m’accoudai au balcon. Éliane attrapait une serviette éponge roulée dans un cabas tressé. Lorsqu’elle me vit , elle m’adressa un grand signe chaleureux.
-Venez prendre un café !
Enveloppée dans sa large serviette orange à rayures bleues ,frissonnante, mouillée, elle prit l’étroit escalier rocheux dans un joli mouvement des hanches et me rejoignit.
Je lui préparai un café italien.
-Toujours dans votre travail sur Kafka ?
-Toujours.
J’ajoutai :
-Quel sale type.
Éliane m’attirait.Elle n’avait pas une beauté conventionnelle,mais une espèce de douceur et de plénitude qui émanait de son visage rond, avec un regard un peu insistant dans son immobilité,comme si elle n’avait vécu que pour cet instant si précieux:vous regarder et vous comprendre. Elle me faisait penser à ces madones italiennes mais surtout à un portrait d’Isabelle d’Este peint par le Titien, mais je n’osais pas lui dire.

Ce matin là elle portait une montre Swatch rose dont le cadran était à la fois couvert de gouttelettes et rayé . Je ne sais pas pourquoi ce genre de détail me fascine et me rend heureux pour quelques instants.
– Je vous dérange.
-Non Éliane. C’est Kafka qui me dérange.
-Ah. Alors quittez le.
Elle voulut ajouter quelque chose ,mais inclina la tête,prit une mine sévère et s’exclama :
-Mais vous saignez ! Votre menton !
-Oui, en me rasant.
Elle fouilla dans son cabas, sortit un kleenex froissé.
-Ça doit vous faire mal.
-Pas du tout.
-Vous n’avez pas un pansement chez vous ?
-Non.
-Laissez moi faire.
Elle fouilla dans son cabas et en extirpa un flacon en verre torsadé et en pulvérisa le contenu ambré sur le mouchoir en papier.
– Ça pique,murmurai-je.
-Vous êtes douillet.
– Très.
Au delà de la baie ,la masse forestière se teintait de nuances argentées obscurcies par des nuages légers. Je ne sais pourquoi cette vision de l’autre rive suscitait en moi des pensées tendres Une sorte de buée s’était formée entre nous, mais j’étais sans doute le seul à m’en apercevoir. J’examinai son bras long et si mince, quand elle continuait à tapoter ma petite coupure.
-Ça vous arrive souvent de vous couper en vous rasant ?
Je levai la tête pour lui montrer une cavité sous la mâchoire.
-Vous voyez cette entaille ? Je l’aie faite à 18 ans, en me rasant dans le dortoir de mon collège .
Elle resta bouche bée.
– C’est une entaille profonde. Une erreur de jeunesse qui m’émeut quand je passe devant un miroir. J’ai fait ça avec un rasoir prêté par mon meilleur ami. I l s’appelait Ambroise, fils d’un marchand de spiritueux. C’était un jeudi matin, je me préparais pour mon tout premier rendez vous amoureux, la fille d’un bijoutier.
Je sentis la délicatesse du toucher d’Eliane pour soigner ma coupure. J’évoquai alors ce passé brumeux sorti d’un dortoir hivernal.
-On glissait les lames entre deux petites mâchoires de métal et on revissait le tout par le manche. Et voilà.
Elle s’écarta . Son rond visage était si soigné et lisse que cela me perturba.
-Ça ne saigne plus. Vous avez des amours coupants. Je dois rentrer.
Je fus dépité, j’avais envie qu’elle me soigne toute la journée.
-Vous n’avez pas ces petits pansements qui résistent à l’eau ?
– Je ne me baigne jamais.
– Ça ressaigne.
-Tant mieux .
Éliane refouilla dans son cabas tressé à fleurettes et sortit alors un petit miroir rond , au verso on voyait des cochonnets ailés sur fond d’azur. Très Walt Disney.
-Regardez.
-Oui, dis-je sobrement ,ça saigne encore .
-Ça coule sur votre cou.
-Je peux aller chercher un torchon, dis-je.
-Vous n’‘avez pas une serviette propre ?
-Non, tout est sale devant la machine à laver.
J’allai chercher un torchon dans la cuisine.La femme de ménage balayait les marches du petit escalier étroit qui menait aux chambres.
– C’est qui cette dame ?
-Une amie.
Éliane me soigna encore avec précision et délicatesse. Sa chevelure était imprégnée d’un capiteux parfum automnal.
-Vous avez des traits réguliers,dit-elle .
-Vous aussi.
Elle ajouta :
-J’ai lu vos poèmes. Ils sont ..inattendus.
-Bof.
– Ce ne sont pas de grands cris métaphysiques.
-Non.
– Je ne comprends pas ce qu’est venu faire cette histoire de godemiché.
Je ne dis rien.
-Ce qui m’a le plus frappé c’est que vous êtes un écrivain joyeux.
-Ça a été écrit il y a longtemps.Une dizaine d’années.
-Ce n’est plus moi.
-Il y a des pensées joyeuses, des poèmes joyeux.
-Oui, c’est vrai. Je regrette cette époque.
-Ça reviendra.
J’ajoutai pompeusement :
-C’est pour ça que je ne survivrai pas dans ce milieu.
-Quel milieu ?
-Le Milieu Littéraire.
Je me vantai :
-J’ai écrit ce recueil avec beaucoup de facilité, comme si j’écrivais en dormant. C’était agréable.
Je pensai à un escargot qui laisse une trace scintillante sur son passage.
-Vous êtes doué.
-La preuve que mes poèmes sont mauvais c’est que pour créer un artiste véritable doit souffrir et exhiber sa souffrance.
-Vraiment ?
-Et une autre preuve qu’ils sont médiocres c’est qu’ils ont été refusés par les éditeurs à Paris.
Je lui saisis le bras .
-Je vais vous faire une confidence.
-Oui ?…
– Mes poèmes furent à compte d’auteur.
Je me versai une tasse de café.
– Les critiques de poésie -espèce en voie de disparition comme les hannetons- aiment les trucs affreux et incompréhensibles genre René Char. La tyrannie de incompréhensible.

Elle sourit.
– Je peux avoir du café ?
J’emplis sa tasse et offris du sucre.
Le vent se leva légèrement.
-Le monde entier, le monde littéraire en particulier se roule dans la souffrance.
Il y avait une nuance de compassion paisible dans le visage d’Éliane qui se métamorphosa en une imperceptible ironie.
– La maladie est très avancée.. de Michel Deguy à à.. à..
Éliane avait posé un doigt sur mes lèvres.
-Vous pouvez ôter vos lunettes ?
-Oui.
J’ôtai mes lunettes
-Un jour je vous dessinerai.
-Ça me pique encore.
– Le sang ne coule plus.
Je dis :
-Restez encore.
Votre sang est d’un rouge sombre.Le mien est plus clair.
-Restez encore.
Elle saisit sur la table mon paquet de Benson.
– Un jour je viendrai dans votre maison et je m’y installerai.
Je lui tendis une allumette enflammée. Elle me prit l’allumette des mains, fit grésiller le tabac et replaça l’allumette dans la coquille saint-jacques qui me servait de cendrier.
-Demain je vous téléphonerai.
-oui.
-Je vous achèterai un rasoir électrique..
-oui.
J’ajoutai :
-Quand ?
-Demain.
-Demain je changerai les draps de votre lit.
Elle regarda mon tas de papiers ,mes travaux.
Demain je ferai un grand feu dans la cheminée avec tout ça ,et je vous pousserai dans l’eau.
-Oui.
Mon portable se mit à sonner. Je ne répondis pas. Elle me tendit sa cigarette.
-Et demain je vous apprendrai à fermer les portes de votre maison. Vous en savez pas.
Je ne sais pas pourquoi, mais je pensai que j’étais exactement à l’ endroit sur terre où je devais être.
Eh bien, non, vous n’êtes pas un écrivain joyeux. Vous écrivez ici tout le contraire de ce que vous pensez pour vous fouetter, vous, pas eux. Eux, vous les aimez, les suivre au plus près de billet en billet, de commentaire en commentaire. Vous êtes de leur famille.
C’est juste un moment de fatigue, un moment de lassitude. Toute une vie à écrire, à penser qui vous pèse le temps de laisser monter en vous une fringale de tendresse, de trouble sensuel.
C’est très emouvant.
Cette Eliane et sa montre swatch et ses tapotements de kleenex et sa lourdeur réconfortante c’est la déesse de l’oubli, une pipe d’opium.
Très beau texte qui dit non comme on dit oui.
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Oui, vous savez être un écrivain joyeux ! Quel plaisir que cette femme au franc parler, prévenante et insolente. Provocante aussi. Intrusive et fatale pour les travaux en cours. Un bon feu de toute cette paperasse ! Au passage – éclair – des traces sûres et lucides pour croquer les romanciers aimés. (Une erreur pour René Char !)
J’adore. C’est vivifiant comme un grand coup de vent.
Le portrait d’Isabelle d’Este, magnifique, vu à Vienne. Cette fourrure…. Et ce regard… Ah, ce regard….
(PS : pas compris : « Vous en savez pas. »)
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