« Pylône » de Faulkner,mon préféré

Dans l’énorme maelstrom verbal de Faulkner, dans ses mélodrames paysans, dans ses chroniques de sa terre natale sudiste devenue grâce à sa machine à écrire, l’ imaginaire comté de Yoknapatapha, je préfère, un îlot particulier,une œuvre à part, le bref roman « Pylône ».C’est mon refuge.

C’est là que Faulkner révèle à nu ses rapports brutaux avec l’alcool, la sexualité, et son dégoût de la civilisation « moderne » uniquement fondée sur l’argent,la standardisation, l’industrie et l’exploitation des masses. Dans une société en train de perdre sa dignité,(le Sud de Faulkner a été envahi par les «Carpetbaggers », escrocs du Nord) il reste quelques hommes épris de liberté, des insoumis, ce sont des anciens pilotes rescapés de la guerre 14-18 que le retour à la paix laisse démunis. Roger Shuman est l’un d’eux. Il pilote un vieux zinc déglingué ,rafistolé, pour participer, à des meetings aériens, « l’été au canada,l’hiver au Mexique » .. Il est réduit à l’ état de saltimbanque ,accompagné de Jack Holmes,le parachutiste , de Laverne,la femme sexy qui couche sans doute avec les deux .Le trio d’acrobates traîne un enfant dont la paternité n’est pas sûre. Ils dorment sous l’aile de l’avion quand il pleut trop fort …

Les pilotes de la guerre 14-18 dont Faulkner aurait voulu faire partie

Cet improbable ménage à trois est accompagné du mécano, Jiggs, qui passe son temps à démonter des soupapes, couché sous le moteur d’un avion qui risque de lâcher à tout moment. .Ces cinq là débarquent à la Nouvelle Orleans pour l’ inauguration d’un nouvel aéroport, en quête de primes et de prix aux montants dérisoires. Apparaît alors un personnage-clé , l’humble journaliste « des chiens écrasés » ,toujours humilié par son rédacteur en chef,qui lui crie dessus comme s’il était une mule. Ce reporter paumé, étique , délabré « immense, indistinct « ,le chapeau de guingois dont Faulkner précise : »cet être humain qui semblait n’avoir jamais eu ni père ni mère, qui ne serait jamais vieux et qui n’avait jamais été enfant » est immédiatement hypnotisé par la liberté sexuelle du groupe.C’ est un des plus beaux personnages de Faulkner.On croit retrouver les désarrois du jeune Faulkner qui fut si souvent humilié par des rédacteurs en chef qui refusaient ses nouvelles ou lui versait des sommes dérisoires pour les publier. Et voici ce que l’auteur pense de la Presse :« …Fragile rouleau d’encre et de papier, assertif et déclamatoire ; profondément et irrévocablement futiles..produit éphémère de quarante tonnes de machines et de la burlesque illusion d’une nation entière. » oui, « la burlesque illusion d’une nation entière »..Voici comment Faulkner définit la presse américaine page 127 de l’édition de poche.

Le journaliste donc ,pour faire un article , suit la petite troupe dans les hangars, au milieu des clés anglaises et des pièces de moteur puis les invite à dormir chez lui, comprenant leur manque d’argent. Il envie cette troupe ambulante, ces forains en combinaisons graisseuses.Leur mépris des conventions, leur vitalité insolente face aux puissances de l’argent,leur intrépidité dans leurs acrobaties aériennes, leur indifférence face aux combines sordides des notables du coin hypnotisent le journaliste. Il touche de prés une humanité vraie.Non seulement il les héberge mais leur fournit un cruchon d’ absinthe de contrebande , et lui même s’alcoolise sérieusement et convoite la belle blonde .Il comprend que ces casse-cou ne sont pas des humains modèle courant , il veut percer leur mystère pour enfin pénétrer dans cette épaisseur de la vraie vie qui appartient à ce domaine de verité qui n’intéresse pas une seconde la rédaction qui l’emploie..On comprend que ce n’est pas un banal article qu’il va ecrire,mais sans doute cxe livre qu’on tient entre les mains. Le reporter a enfin trouvé ce quelque chose après lequel il a couru » toute sa garce de vie «  ce quelque chose qui « valût la peine d’être raconté ».En clair, il est en train de devenir écrivain. Et là, on se souvient de la définition de Faulkner :Ecrire, c’est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d’un bois. Ce que vous comprenez alors, c’est combien il y a d’obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre.  ».

Sous l’ apparence d’ une virée d’alcooliques et d’un journaliste « ramasseur d’ordures » , ce roman où les personnages titubent, se heurtent les uns les autres, risquent la mort devant une foule de voyeurs, Faulkner nous révèle ses désillusions,et plus largement , la chute de la culture sudiste, le drame des etats vaincus ,touchés à mort, devant le rouleau compresseur de l’industrialisation. Les acrobates en bi-plan sont emblématiques d’une « génération perdue ». Ils rêvaient d’être des héros patriotes au-dessus des champs de bataille de la Somme, ils deviennent des aviateurs de cirque.

C’est aussi dans » Pylône » que William Faulkner décrit fastueusement la Nouvelle-Orleans pendant le carnaval. Rues bloquées, foules en train de se saouler nuit et jour, fanfares, bordels, rixes, bars miteux,poivrots,servantes noirs agressées sexuellement, le tout forme un miroitement visuel, halluciné , un tourbillon ,un vertige à la fois lumineux et enténébré. Le sexe, la frénésie, l’angoisse, la fraternité,les orgueils désesperés,la proximité avec la mort, les relations humaine se disloquent, comme les vieux coucous qui décollent du terrain d’aviation . Le roman nous « défamiliarise » le monde. Il lui restitue une étrangeté radicale.On sort étourdi et sidéré,comme si Faulkner lui même nous avait confié ses obsessions au fond d’un bar.

Jamais, selon moi, Faulkner n’avait été aussi original dans un mélange de dérision, de grotesque, et de compassion.Cette compassion qu’il manifeste pour des personnages isolés, vaillants, anachroniques, dans un monde gangrené où l’homme n’est plus qu’un loup pour l’homme, dans un monde industriel qui multiplie les ghettos.

Faulkner travaille sa prose , la tord, la malaxe en gerbes d’images non pas pour épater mais pour exprimer la tragédie qu’il ressent en observant son Mississippi changer. Et ses obsessions sexuelles se condensent en rafales d’images . On n’oublie pas cette femme qui saute en parachute et arrive, au sol, nue dans ses sangles. »Elle était arrivée au sol avec sa robe, que le vent avait déchirée ou libérée des courroies du parachute, remontée jusqu’aux aisselles, et elle avait été traînée le long du terrain jusqu’à ce qu’elle fut rejointe par une foule hurlante d’hommes et de jeunes gens, au centre de laquelle elle était maintenant étendue à terre, vêtue seulement des pieds à la ceinture, de boue, des courroies du parachute et de ses bas. »

Il ne faut pas se cacher : Faulkner décrit le syndrome sudiste blanc, ces planteurs dépossédés par le Nord qui installe ses entreprises, ses banques, ses Snopes, ces intrus qui rachètent les domaines de la vieille aristorcatie . Faulkner écrit pour faire tourner les aiguilles de sa montre à l’envers : l’aristocratie revient, et il l’a magnifie dans son oeuvre en décrivant une sorte de retour perpetuel du passé,comme une malédiction dont il ne peut se défaire. L’héritage sudiste familial il en est le dernier dépositaire et archiviste . C’est un réflexe de caste, c’est tout à fait évident. Faulkner reste un gentilhomme sudiste.Moraliste lucide au bord du désespoir face au monde moderne liberal et démocratique

Enfin, notons qu’il met en scène son alcoolisme sans fioritures. On titube, on vomit, on dort tout habillé, on devient un fantôme en enfer. Ce vertige alcoolique qui imprègne les pages et donne au récit l’image d’un immense miroir bombé a été la tourment de Faulkner. Il a connu plusieurs désintoxications alcooliques, la dernière lui étant fatale puisqu’il est mort « dans une maison de repos délabrée » à quelques miles d’Oxford Mississippi où il demeurait.

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Dorothy Malone et Rock Hudson dans « la Ronde de l’aube »

Douglas Sirk a tourné un film adapté du roman , titré en français « la ronde de l’aube ».Avec Rock Hudson,fiévreux, Robert Stack aux yeux fixes qui semblent voir au loin sa propre mort et surtout Dorothy Malone,blonde affolante, qui accepte tout par amour.C’est un assez bon film qui se laisse voir bien qu’il ne reflète pas le caractère cinglant, navré et désespéré, du roman. Les noirs du film, les ombres énormes , ne sont pas assez noirs , le Temps n’est pas asses déglingué, les sales personnages ne sont pas assez louches, et le Désir Erotique qui fait vibrer certains passages -avec l’industrie d’Hollywood- reste une sucrerie.

Un extrait de « Pylone »

« Les deux [avions] qui tenaient la tête amorcèrent leur virage en même temps, côte à côte, leur grondement sourd augmentant et diminuant comme s’ils l’aspiraient dans le ciel au lieu de le produire. Le reporter avait encore la bouche ouverte ; il s’en aperçut au picotement nerveux de sa mâchoire endolorie. Plus tard, il devait se rappeler avoir vu le cornet de glace s’écraser dans sa main et dégouliner entre ses doigts tandis qu’il faisait glisser à terre le petit garçon et le prenait par la main. Mais ce n’était pas encore maintenant. Maintenant les deux avions côte à côte, Shumann en-dehors et au-dessus, contournaient le pylône comme s’ils étaient liés, lorsque soudain le reporter vit quelque chose comme un léger éparpillement de papier brûlé ou de plumes flottant dans l’air au-dessus du sommet du pylône. Il regardait, la bouche toujours ouverte, quand une voix quelque part fit « Ahhh ! » et il vit Shumann bondir à ce moment presque à la verticale, puis une pleine corbeille à papier de légers débris s’échapper de l’avion.

Un peu plus tard, les gens racontaient sur la piste qu’il avait utilisé le peu de contrôle qui lui restait, avant que le fuselage ne se brisât, pour s’éloigner par une montée en chandelle des deux avions qui se trouvaient derrière lui, tandis qu’il regardait au-dessous de lui le terrain bondé de spectateurs, puis le lac désert, et choisissait, avant que le gouvernail de profondeur ne fût devenu complètement fou. Mais la plupart étaient fort occupés à raconter comment sa femme avait supporté la chose : elle n’avait pas crié, ne s’était pas évanouie – elle était tout près du micro, assez près pour qu’il eût pu capter le cri – mais elle était simplement restée là, debout, regardant le fuselage se casser en deux en disant : « Oh ! maudit Roger ! maudit ! maudit ! » puis, se retournant, elle avait empoigné la main du petit garçon et couru vers la digue, l’enfant agitant vainement ses petites jambes entre elle et le reporter qui, tenant l’autre main de l’enfant, courait de son galop dégingandé avec un léger bruit, comme un épouvantail dans une tempête, après le fantôme étincelant et pur de l’amour. Peut-être fut-ce le poids supplémentaire qui fit que, toujours courant, elle se retourna et lui lança un simple regard, glacial, terrible, en criant : « Que le diable vous emporte ! Foutez-moi le camp ! » ..

5 réflexions sur “« Pylône » de Faulkner,mon préféré

  1. un rapprochement avec Mac Coy, qui lui fut aviateur en 1917 a disparu. Il me semble pourtant qu’il utilise ses souvenirs, ou plutôt les transfiguré, dans un de ses romans.

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  2. et encore, ce texte de Faulkner n’est qu’une traduction. Quand on voit ce que le récit peut donner en vo…

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