Le Bar Le goéland

Chaque mercredi, je tiens le bar Le Goéland . Aujourd’hui la matinée reste désespérément morne. Des nuages blancs sur une mer grise. Une bonne femme essaie de faire démarrer sa Dacia sur le parking. Je passe un coup de chiffon sur les percolateurs. J’aime bien. Depuis une heure un type grand et maigre installe le nouveau système d’alarme dans la cuisine. Il est habillé en blanc comme un infirmier, se rase mal, et porte un bonnet de marin qui lui donne pas vraiment l’air intelligent .Il-ne-me-plait-pas-vraiment. Quand je lui ai demandé tout à l’heure si ça allait, il m’a répondu :

– Et vous ?

-De mieux en mieux.

Il a sorti une mallette avec une perceuse et il ma regardé avec l’ air sournois du type qui essaie de comprendre si c’est une blague si c’est sérieux ou entre les deux.

De nouveaux nuages arrivent plus noirs.La mer brille comme du métal.

Il branché la perceuse et l’a essayé et a dit :

– Tout va bien…

-C’est ça .

Il a disparu dans la cuisine et s’est mis à percer. J’ai entendu un morceau de plâtre tomber.

Il y a des cartes postales punaisées au-dessus de la machine à café. C’est Aude la patronne qui demande aux clients de lui en envoyer quand ils partent en vacances. Quiberon , Borme-les-Mimosas, Biarritz, Concarneau, les gorges du Verdon. Toujours les mêmes endroits. Il y a un client ,un retraité, il va toujours à Annecy. Il nous parle toujours de l’omble du Lac. Pendant longtemps j’ai cru qu’il savait pas prononcer le mot « ombre » mais Aude la patronne m’a dit que l’omble avec un l c’était un poisson des profondeurs particulièrement fade. Faire 800 bornes pour manger un poisson fade, mais bon.

C’est alors que la sirène d’alarme dans la cuisine me vrilla les tympans. Le type en blanc m’a crié :

-Ça s’entend hein ? 

Un quart d’heure plus tard, il est venu remballer sa perceuse. Et il a essuyé ses lunettes.

-Cette alarme, on peut régler le volume ?

-Bien sûr.

Il s’installa sur le tabouret.

-Il y a un peu de plâtre qui est tombé. Je me suis permis de balayer

– Vous voulez un café?

Je luis servis un serré .

-C’est toujours aussi vide chez vous ?

-Le mercredi matin c’est mou.

-Pourquoi ?

– C’est comme ça.

Il a contempla les cartes postales et surtout une photo de Aude assise sur un muret.

-C’est la patronne. C’est pris au Mont Saint-Michel.

– Elle a l’air résigné.

-Ca se voit que vous la connaissez pas.

Il ajouta :

-Belle.

-Mieux que ça.

– Elle s’habille coloré…Elle porte un bolero?

– Flamenco .

-Flamenco ? Ah bon?

Il ajouta :

-Ça va pas à tout le monde.

-Elle, ça lui va.

Il désigna un sous-verre poussiéreux prés de la pendulette.

– Et là ? C‘est encore elle ?

-Non, ça c’est Ursula Andress. Une fille née à Bern, ça aide…

Le moteur de l’armoire réfrigérante se mit à bourdonner. Monsieur-combinaison-blanche se mit à fixer sa tasse vide avec un drôle d’air.

– Y’a un problème ?

-Quand même….Pas beaucoup de monde chez vous.

Il ajouta :

-Le quartier ça bouge pas beaucoup.

-Le mercredi non. L’été c’est embouteillages à perte de vue sur le port.

– La province, c’est mort. C’est un vrai déclin. Le dynamisme est à Paris.

-C’est pas si mort que ça. Surtout la nuit.

Je lui collai le Ouest-France du matin sous les yeux.

-Six cambriolages avant hier. Entre Saint-Brieuc, Dinard et ici.En une seule nuit.

-C’est pour ça que je suis dans la Sécurité. C’est en plein boom.

Il se planta devant la baie et contempla les pontons et les rares voiliers.

-Et le dimanche, y’a un peu de monde au moins ?

-Le dimanche c’est bourré.Noir de monde.

– Vraiment ? Ici ?Noir de monde?

-On rajoute des chaises sur le trottoir. Un putain de monde, dis-je.

-C’est le PMU  qui fait ça ?

-C’est le PMU. Un monde considérable.Mais pas que.

J’aime bien de temps en temps utiliser le mot « considérable », ça fait assez classe et ça déstabilise des crétins comme lui.

– A midi, dis-je, c’est kirs, rigolades, tapes dans le dos, bon dieu. Jeunes, vieux, c’est insensé. L’été y ‘a beaucoup de voileux.

-Des voileux?

-Oui, des types qui s’ achètent pantalon vieux rose, chaussures bateaux ,polo Ralph Lauren, porte clé avec boussole , et ça confond le coupe circuit avec le tuyau d’alimentation. Putain.

– Y’a aussi des p’tites vieilles qui viennent de l’Ehpad voisin. Chaque samedi, des gens qui reviennent de la crémation. Le bâtiment est pas loin. L’été Aude et moi on met des chaises longues sur un coin du parking. . Le couche de soleil est pas mal.

-Sympa.

. Je lui servis un second café. Plus serré. Un café vraiment fort comme à Rome, quartier du Panthéon

Il scruta une petite photo prés des Bingo.

– C’est la patronne ?

-C’est la patronne. A quinze ans.

-Elle aime les foulards.

Je dis rien, il ajoute :

– Comme Grace Kelly. Grace Kelly aimait les foulards. Toute une époque.

-Elle, c’ était les jeunesses communistes. Le foulard rouge.

-Ça peut facilement devenir vulgaire.

– Les foulards  rouges? Jamais.

-Merci pour le café. Le deuxième était meilleur.

Il est parti dans la cuisine et je l’ai entendu ramasser ses outils. J’ai commencé à nettoyer la machine à café, j’aime bien, ça me détend. Le tableau de bord et ses cadrans commença à briller. Puis j’allai fumer une cigarette à la porte. Des nuages très blancs . Bien trop blancs, c’est pas bon signe. Ça sonna onze heures à Sainte- Croix. Plusieurs voitures passèrent sans s’arrêter.

Le type m’appela pour que je signe un papier certifiant qu’il avait posé l’alarme type Jason Security.

Je signai son papier.

– On peut manger chez vous ?

-A partir de midi.

–Je connais un café à Pleurtuit, il était vide comme le vôptre, il y avait pas beaucoup de monde ,alors ils zont installé un perroquet empaillé, et les gens sont venus.

– On a assez de monde je vous assure.

Il déchiffra l’ ardoise  posée sur la caisse.:

-Po-ke- bowl-i-ta-lien. C’est quoi ?

-La spécialité. On vide tous les restes du frigo, on met du ketchup, deux crevettes thaïlandaise et on sert ça tiède..

-Non.

– Non. C’est une blague, dis-je.

Il y eut un long silence .Il plia lentement le papier de son intervention .

-Vous avez des chips ?

-Oui.

Je sorti un paquet de chips goût amandes.

-Vous en avez pas des nature ?

-Mmm ?

-Des chips au goût de chips.

Je sentis que son humeur changeait. Il soupira:

-Tout le monde a envie de partir.

-Moi, pas.

-Parce que les chips au gruyère ou au jambon de Bayonne,merci. C’est pour vendre plus cher.C’est à ça qu’on voit qu’on est un pays sur le déclin. Et des cuistots à la télé avec un col Mao blanc et un petit drapeau tricolore expliquent comment éplucher des patates.. Putain…les mecs !.. Ils se prennent pour qui ? C’est ça le déclin. Les gens intelligents sont à Miami ou en Amérique latine.

Il avala quelques chips.

-Dites moi, c’est quoi les petits trous dans la porte des WC ?

-Des voyeurs.

-Normal.

Il tapota la porte des toilettes en haut et en bas avec un geste de connaisseur.

-C’est une porte en contreplaqué.
-C’est pas de l’isorel ?

– Contreplaqué.

Il fit la moue. Claqua la porte.

-C’est pas vraiment une porte.C’est même pas légal .

Il soupira.

-Du contreplaqué et une vieille clenche qui tient à peine. Je suis sûr qu’il y a même pas un crochet pour accrocher son imper.

Il fit tourner la porte sur ses gonds.

-Vous n’avez jamais été tenté de regarder par un trou ?

-Non.

-Vraiment ?

– Les trous,on les rebouche.

-Vous voulez que je vérifie ?

-Non.

-Du contreplaqué.Pathétique.

Il haussa les épaules. N’ importe quel type avec un couteau suisse, il vous fait un trou ni vu ni connu. Et vous n’avez jamais…..

– Non jamais.

J’ajoutai :

  • -Vous zêtes pas obligé de me causer vous savez…Moi et les portres..

-Ah.

Il manipula la clenche.

– C’est une porte en chêne qu’il vous faut. Je peux le faire pour pas cher. Vous devriez en parler à votre patronne. Elle me semble être quelqu’un de raisonnable.

Je laissai tomber la conversation. Je me mis à essuyer les bouteilles de Rosé.

-Vous pourriez être marié. Elle est pas mal la patronne, jeune, et vous non plus.
-Oui, mais ça n’est pas arrivé.
Il ramassa les miettes des chips étalées sur le comptoir et les avala goulûment.

-Moi je disais ça pour causer.

-Vous savez ça ne me gêne pas du tout un client qui cause pas, ça me plait même plutôt quand les gens causent pas et restent tranquilles sur leur tabouret et manipulent pas les portes. Le silence ça a une certaine classe.

-Ah.

-Vous savez j’ai remarqué que les gens ici, quand il viennent prendre un verre , c’est soit pour s’auto-apitoyer soit pour se vanter. C’est pas compliqué, ils pleurnichent ou ils se vantent. Dès sept heures le matin. Pleurnicheurs ou vantards. Pas compliqué.

Les nuages avaient disparu, la mer prenait un vert cul de bouteille que j’aime beaucoup,on dirait la Baltique. Les goélands suivaient un chalutier vert et blanc et son sillage d’écume. On voyait le cap Frehel

Le type a ramassé son barda dans la cuisine.

-Quand même, les trous dans la porte.. .Ça fait pas classe..

– C’est pas notre ambition.

Il me fit un vague salut et disparut vers les pontons où était garée sa camionnette. Tout avait l’air bancale chez ce type.

Le silence fit enfin un grand trou qui me rassura. Des nuages étaient réapparus. On aurait dit les Alpes suspendues en plein vide.Le plus gros ressemblait à un iceberg. J’ai noté ça sur mon calepin. Un jour j’écrirai un bouquin sur les nuages bretons.

Aude revint avec des tas de provisions . Pimpante, gaie.Elle accrocha les clés de la camionnette au présentoir à journaux.

-Rien de spécial ?

-Non, rien de spécial.

-Et l’alarme ?Le type est venu ?

-Il est venu.

J’ai rangé les deux tasses de café dans le lave vaisselle.

6 réflexions sur “Le Bar Le goéland

  1. Je ne suis pas sûr, sauf à aimer le sous-Français, que le passé simple gâche un texte. Surtout celui là. Mais la dictature du présent-imparfait s’impose partout….   MC

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  2. Quelques coquilles au passage sur un dialogue popu bien plaisant au zinc de mézique… Mais pourquoi l’avoir « commenté » à l’imparfait, et/ou au lieu du présent… Ce décalage nous le gâche un peu, non ?___

    Je luis servis un serré /// Bern /// le vôptre, /// Je sorti un paquet /// l’air bancale /// un second ou un deuxième café ??? °°°///

    ___

    Mais je reçois et j’apprécie toujours autant vos fragments aléatoires et vanescents ;-)

    Merci et bàv, PE !… comme un cadeau d’anniversaire personnel, aujourd’hui, figurez-vous…

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