Hériter d’une maison dans le Tarn

J’avais connu Constance trois ans auparavant. Elle tenait un magasin de couteaux rue de la Grange-Batelière pas loin de chez moi. J’avais acheté deux couteaux de cuisine japonais et un couteau à huîtres. Son regard intense m’avait frappé.Elle était grande, belle, une taille mince et des hanches épanouies. Quand elle voulut ouvrir un tiroir coincé pour présenter les couteaux qui m’intéressaient , elle me demanda de l’aide et plaqua ses mains blanches sur les miennes.

Nous sommes d’abord sortis au cinéma, et je passais la séance en humant la négligente torsade de ses cheveux.Puis elle m’entraîna chez elle. Nous nous sommes aimés au milieu de vieux cendriers, et d’une montagne de collants , d’une paires de skis d’une longueur anormale, de photos d’équipes de base-ball.

Je sus plus tard que son frère et son ex-amant avaient pratiqué ces sports.

Ce qui m’avait séduit le plus, c’était son petit sourire penché quand je lui racontai mes cours de littérature et le fait qu’après l’amour elle m’ébouriffait les cheveux avec un grand rire.

La première fois qu’on fit l’amour, ce fut entre la baie vitrée et la paire de skis, de son amant , elle m’entraîna au soleil sur le parquet et me récita un vers de je ne sais quel poète (je me méfie des poètes comme si leur tonitruant amour des mots ressemblait à une forme d’inceste) donc un vers de douze pieds qui disait en gros que l’amour est une chose si magnifique qu’il ne faut jamais le faire dans l’obscurité. Puis elle inclina ma tête vers le plein soleil et me lécha l’oreille droite en desserrant mon col de chemise.

Quand je l’ai connue, je venais d’hériter d’une demeure datant de 1841 à Sorèze au pied de la Montagne Noire dans le Tarn. Je l’invitai donc à venir passer Noël dans cette grande demeure froide aux pièces nues.

Le tout premier jour de son arrivée dans le Tarn enneigé je sentis à sa manière de rester longtemps à errer dans les couloirs et dans le grand escalier en spirale éclairé par un dôme vitré, qu’elle était fascinée par l’endroit. Elle promenait ses doigts sur les vieux murs puis elle posa ses mains sur mon visage.

-.La maison sera bientôt à toi ?

-Elle est à moi.Constance, elle est à moi.

Un mystérieux orage grondait .Le vent d’autan faisant claquer un volet au premier.

Pendant notre dîner de celeri rémoulade pris dans la cuisine glaciale je lui parlai de l’immense foret qui couvrait cette Montagne Noire et qui avait enchanté mon enfance.Constance m’écoutait distraitement en piquant des cornichons dans le pot. Puis elle descendit vers le jardin , s’installa sous le magnolia et se mit à allumer une cigarette. Une balançoire pendait sous une des plus grosses branches de l’arbre et elle s’y installa en m’écoutant parler de mes grands parents qui avaient habité là et surtout de l’ancêtre juriste qui avait fait construire la maison qui était devenu un haut magistrat du temps de Louis Philippe. Tandis que je racontais elle fit le tour du jardin enneigé , essaya d’ouvrir la porte d’une espèce de remise à bois, puis elle racla un peu de neige laissé sur un appentis et me lança une boule qui s’écrasa sur mon manteau. Alors toute la délicatesse du monde enfoui de mon enfance me revint.Je retrouvai l’énorme sapin fuselé que mon père installait avec difficulté, en s’écorchant les mains, dans l’ancien salon pour l’entortiller des guirlandes électriques. Me revint aussi ce temps où ma mère m’entraînait joyeuse dans sa vieille 404 .Ma mère conduisait vite avec une précision un peu trop énergique à mon goût. Je me souvins d’un épisode particulier. La 404 filait dans le chaos hivernal de la Montagne Noire, pour atteindre une vue dégagée , là où les champs d’herbe rase plongeaient vers la vallée avec un panorama magnifique sur les Pyrénées. C’était là que la voiture avait calé et bien que le moteur toussât, ronflât,rugît il s’éteignit définitivement.

Nous sortîmes en plein vent. Des sapins bruissaient derrière nous.Je n’oublierai jamais la lumière si limpide de ce plateau enneigé. L’espace exaltant s’ouvrait vers la chaîne des Pyrénées. J’avais l’impression qu’ici la vie était pleine de promesse. Après avoir tourné autour de la 404 et soulevé le capot ,ma mère me montra une volute de fumée qui sortait d’une maisonnette grise sur la gauche, à la lisière de la foret.:

-Nous sommes sauvés, il y a quelqu’un dans cette maison.

Un vieil homme courtaud apparut, cheveux en tignasse, clignant des yeux dans la lumière si intense de cette fin de matinée. Il portait une couche de paletots et lainages sur le dos,un pantalon de velours de curieuses sandalettes d’été .Sans parler il glissa la tête sous le capot et examina les bougies et marmonna quelque chose. Ma mère répondit que ce genre de panne ne lui était jamais arrivé. L’homme resta longtemps courbé au dessus du carburateur , sortit un chiffon de sa poche et remua quelques pièces du moteur. Quand ma mère demanda ce qui se passait, il fit un geste qui voulait dire : »Chutt..  »

Dix minutes plus tard , après quelques toussotements, le moteur ronflait. L’homme dit en traînant sur la dernière syllabe :

«-Voilààààà.. »

Il nous fit signe de monter et demanda à ma mère d’essayer quelques accélérations. Sans mettre le starter. Le moteur toussa, puis ronfla ,il tournait bien. L’homme fit quelques pas en arrière comme pour contempler ce couple,une mère et son enfant dans une voiture , comme si nous étions un tableau . L’air tiède envahit de sa luxuriance l’habitacle et fit rétrécir les zones de buée de pare-brise tandis que ma mère vérifia que les essuie-glace fonctionnaient. L’homme avait disparu.Ma mère regretta de ne pas avoir eu le temps de le remercier.

La 404 dévala la route forestière ma mère semblait saisie d’une totale euphorie. D’où venait l’exaltation de ma mère ? Je ne le sus jamais. Cette panne en plein champ, en plein vent , avait-elle débloqué quelque chose chez elle, ou ramené un souvenir délicieux  ?

Quand nous atteignîmes la petite ville de Revel, elle ébouriffa mes cheveux en garant la voiture. Je confiai à Constance ce souvenir si précieux.

-Ah bon ? Dit-elle, d’un air vaguement distrait.

En faisant visiter les chambres du second étage à Constance je découvris charmé les vieux papiers peints décolorés ,j’examinai les écorchures dans le plâtre qui venaient des angles de meubles déplacés,une manie de ma mère. Dans le jardin, les feuilles du magnolia, larges, craquantes, entassées prés des cabanes à lapins ressemblaient à des ailes de papillons desséchées.

-C’est ici que je cachais mes billes,à la sortie de l’école dis-je en ouvrant la porte grillagée d’un clapier .

Je poussais du pied le tas de feuilles mortes et c’était un peu comme si je re- trouvais des moments disparus.

-Tu viens ? dit Constance.

Le passé me revenait comme une glace trouble qui se brise et laisse voir la cristalline chasteté d’un passé endormi .Ces émotions recelaient aussi une ambiguïté sournoise car il s’y mélangeait une longue culpabilité à l’égard de mes parents que de récentes bouffées de remords ne pouvaient effacer.

.La nuit était tombée. Nous sortîmes pour quelques courses vers la supérette de place du Marché. Des volets claquaient sous le vent d’autan. J’indiquai à Constance un salon de coiffure et sa publicité lumineuse pour des cosmétiques en lui précisant que c’était là que se situait jadis le magasin d’électro-ménager que tenait mon père. Je revoyais dans l’eau sombre de la vitrine sa blouse blanche impeccable comme on voit un saint dans un vitrail . Mais Constance avait disparu dans une rue adjacente pour admirer une maison à colombages .

Plus tard, sous la treille du jardin nous bûmes un bouteille de Chablis. Constance m’écoutait en regardant ses genoux.

Revenue dans ma grande demeure, elle après une longue douche, s’abattit dans le grand lit à colonnes pour étaler sa beauté svelte et tendue.. Tandis que j’écoutais les bruits de ruissellement de l’eau dans les gouttières, elle avait ouvert un vieux volume dépareillé tout jauni, une histoire des insectes du Languedoc par Monsieur Fabre. Elle me demanda si j’avais déjà vu des scorpions.

-Non.

Je fis le tour de toutes les pièces du rez-de-chaussée, découvris des murs couvert de salpêtre . En ouvrant une longue série de placards gris je tombai aussi sur quelques quelques objets religieux tels que Missels aux vouivertures rigides cartonnées, deux crucifix en ébène avec un christ en ivoire, des images de communion d’une de mes sœurs, et surtout dans une boite en fer une vingtaine de feuillets.On avait tapé à la machine un texte . Je lus une première phrase : «  « Nous sommes nus, dit Saint-Paul, si le Christ n’est pas ressuscité ; et pour nous, les vivants, combien est acceptable, scandaleusement acceptable la mort des morts. Quelle ingratitude, si nous ne sous souçions plus de nos morts…. » C’était un début de sermon.

Il devait s’agir de la prose de mon arrière grand oncle, celuiu qu’on appelait « le cardinal », qui s’était illustré pendant la guerre 14, car il avait menacé d’ex-communier les soldats du front des pires flammes de l’enfer, s’ils s’adonnaient « à la débauche » pendant leurs permissions.

Je redescendis les feuillets à la main et j’en parlais à Constance pendant le dîner. Et j’expliquai maladroitement à mon invitée que les précédents occupants de cette maison, en remontant les générations, avaient sans doute ,en bons cathos, sombré dans des comptabilités de leurs péchés, pour éviter d’être expédiés en enfer le jour même de leur mort. S’étaient -ils tous débattus, ces chers ancêtres, dans une poisseuse culpabilité ? Avaient-ils sombré dans un absolu respect des consignes d’un vieux catholicisme pour lequel les choses marrantes de la vie étaient le signe même de la luxure ou même de la pornographie ? Est-ce que mes ancêtres avaient pu manger du Pain et bu du Vin qui ne soit que des symboles  mais du bon vieux pain à croûte tiède et du Chablis qui ne soit pas du vin de messe? Je demandai à Constance :

-Est-ce que tu crois que ça aidait mes grands-parents à vivre ?

-Quoi ça ?

-La religion. Leur catholicisme.

-C’était du racket.

Elle déboucha une seconde bouteille de Chabis et s’en versa largement sans m’en offrir.

-Du racket pour attardés,dit-elle.

Moi j’étais en train de manipuler un vieux Missel noir avec des pages qui collées par l’humidité.

– Du racket.

-Au fond, dis-je , est-ce que ça les a vraiment aidé à vivre tout ce catholicisme ?

– Pas du les aider à baiser.

-Tu le crois vraiment ?

– Se sentir coupables toute leur vie ? Horrible. Dégueulasse.

Constance glissa dans la cuisine . Je la rejoignis et commençai à déboutonner son chemisier. Est-ce que j’avais établi un contact trop direct, toujours est-il que Constance entassa quelques soucoupes dans la bassine et fit couler de l’eau.

J’allongeai les bras pour oter les pans du chemisier et détacher le soutien gorge lorsque Constance s’écarta.

-Ecoute, l’ hétérosexualité m’emmerde de plus en plus… Vous nous draguez,vous les mecs, uniquement pour vous repaître de nous. Et on est obligé de hennir pour vous calmer…

Le reste de la soirée fut morne. Il y eut des longs silence et quand l’un glissait dans une pièce,l’autre la quittait.

Au lit, Constance éteignit la lampe de chevet, j’essayais de l’approcher.

Ma main caressa une partie de son dos et j’entendis dans le noir.

-Si tu veux me caresser, trouve au moins les parties froides de ma peau.

Ensuite, Constance tira mon oreiller vers elle et roula sur le ventre pour se vautrer dans le sommeil . J’écoutais dans l’obscurité le tumulte de ma digestion. Je sentais tout mon sang murmurer dans mon corps. Puis sombrai.
Le lendemain matin, des aboiements dans la rue me réveillèrent. Constance avait quitté le lit. L’oreiller avait été jeté sur le canapé. La valise ouverte sur la lingerie ne s’étalait plus sur le sol carrelé près de la porte. Les produits démaquillants n’encombraient plus la tablette de verre de la salle de bain,mais on avait placé en évidence mon verre à dents avec mon rasoir.

Je descendis à la cuisine. Elle était impeccablement rangée. Et sur la toile cirée de table, posée bien en évidence une page arrachée à un carnet à spirale . D’une écriture tout en boucles que je reconnus et mots tracés par un crayon feutre rouge, il était écrit :

« Je te laisse vivre dans ton bocal du Passé et y macérer comme un cornichon dans un vinaigre catho. Baise avec Saint Paul.

Moi je retourne dans le Présent. Inutile d’essayer de me revoir.

Constance. »

5 réflexions sur “Hériter d’une maison dans le Tarn

  1. Vos nouvelles, Paul, avec les amis ou les femmes sont empreintes d’une douce mélancolie avec souvent comme clôture l’absence ou le départ dont on ne sait trop si l’effet est le soulagement ou la nostalgie.

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