Sous l’évier

J’étais couché sous l’évier de la cuisine pour démonter le siphon. C’est alors que j’entendis de l’autre côté de la cloison une voix de femme :

-Épouse moi ! Épouse moi enfin !!!Norbert épouse moi!!!Merde.

Je reconnus la voix de Claudine,ma voisine qui travaille à la bibliothèque municipale du XIII° arrondissement. C’est une curieuse petite femme grassouillette avec un chignon trop haut. Elle porte des robes d’un jaune canari ou d’un vert cru avec un décolleté qui laisse voir ses seins. L’hiver elle enfile un manteau rose pelucheux qui ressemble plutôt à une robe de chambre. J’aime la rencontrer dans l’ascenseur:elle se tient de guingois et frotte une de ses jambes avec un pied délicieusement orné d’un minuscule tatouage. Elle pose sur moi un regard incandescent et me pose des questions sur mon métier d’écrivain -normal pour une bibliothécaire. J’ai rarement l ‘occasion de répondre car les portes de l’ascenseur s’ouvrent.

J’étais donc en train de démonter avec précaution ce maudit siphon lorsque à nouveau j’entendis  :

-Épouse moi !!! Merde c’est dans ton propre intérêt !

Elle ajouta :

-Je suis grasse et belle encore pour cinq ou six ans. Et tu as du pot car j’aurai toujours, en vieillissant, de belles mains blanches potelées et d’admirables paumes pour te faire jouir .

Il y eut un long silence. J’avais enfin trouvé la bonne pince pour dévisser le siphon. Je me demandai où était son mari :dans la pièce à coté ? Dans le couloir? Ou bien elle répétait seule une scène de ménage pour trouver la bonne intonation.

-Et puis merde ,c’est pas moi qui t’ai couru après !!!

J’entendis alors, assez désinvolte et traînante la voix de Norbert, qui travaille à Saclay ou un endroit dans ce genre . Je ne l’apprécie pas vraiment car il porte même en toute saison des pantalons blancs impeccables,une ceinture avec une boucle en forme de serpent et des mocassins blancs à glands.

-Je ne vois pas,dit-il pourquoi tu te condamnes a être malheureuse. Enfin chérie, oui, tu es mer-vei-ll-euse,détends toi, tu es indestructible.

-C’est pour ça que tu te fourres au lit avec ta serveuse le mardi et le jeudi depuis presque un an.

-Ce sont ses jours de marché.

-Il faut régler ça maintenant, tant pis si ça tue notre relation.Tant pis.

Claudine parlait en petites rafales saccadées.

Ma clé à mollette mordait mal sur le siphon.

-Norbert réfléchis je suis la seule à connaître ton anatomie et tes points sensibles. Je t’ai décortiqué comme aucune autre femme ne l’a fait..

-Je ne suis pas un crabe. Tu parles de moi comme si j’étais un crabe.Décortiquer !

-Je connais les points sensibles de ton dos, de t a colonne vertebrale et les zones de plaisir de ton crâne. … aussi bien que.. que..que… que.. la carte de l’Indochine que mon père avait dans son bureau.

Je m’aperçus en démontant le siphon, qu’il était plein de déchets de cheveux gras pris dans une curieuse gelée.

-IL faut régler ça maintenant. Tu m’épouses ou pas ?

-Écoute les enfants vont bientôt revenir…Et les voisins..parle moins fort..

-Dés ce soir tu ne couches plus dans mon lit.

-Notre lit ! Méfie toi des mesures radicales, on pourrait commencer par simplement changer de place. Je peux me mettre à ta gauche,rentrer mon bras, t’acheter un nouvel oreiller,ça facilite la levrette.

-Débarrasse moi d’abord de cette putain de serveuse aux yeux de sole frite.

-Mais pourquoi ? C’est un simple distraction.

-Si tu ne la quittes pas, si tu ne décides pas ce soir ce soir c’ est la valise. Ta valise ! TA valdoche ! Tout sur le palier.. Ton peignoir..tes jeux vidéos de gosse de dix ans.. et tes sculptures morbides en forme de clavicule ou de péroné. Tout sur le palier !Devant les enfants.

-Claudine t’emballe pas.

Il y eut un long silence qui me permit d’extraire d’autres bizarres paquets de déchets trouvés dans le siphon.

Lui :

-Ça fait des mois que je la vois comme une simple distraction,quelque chose d’hygiénique, de sportif, de cool, ni plus ni moins qu’une une partie de tennis ou de pétanque.

-Qu’est-ce qu’elle a de plus que moi ?

-Elle a un corps agréable, oui un corps agréable sans plus , je suis agréable avec elle, elle dit des choses agréables.Son studio est agréable.

-Je ne suis pas agréable ?

Tristan et Yseult

-Non. Tu es ardente, voire parfois féerique, inattendue, plein de de cran, imaginative, « décortiqueuse », bouillonnante avec des caresses étranges.

-Tu l’aimes ?

–Elle a un seul défaut , elle est un peu lourde quand elle bascule sur moi, mais ça reste agréable .

-Quitte là ! Maintenant !! tout de suite, téléphone lui !! Téléphone lui ! Devant moi.

-Tu te fais des idées folles Claudine,mon amour. Si tu savais comme elle est agréable. Agréable c’est le mot. C’est le type même de la nana agréable auquel on ne s’attache pas mais qui ne fait pas peur.

– »A laquelle » on ne s’attache pas. Fais au moins des accords grammaticaux corrects Pauvre type.

-Non, elle est douce et calme, c’est ça que je veux dire. Rien de plus.

-Pour le moment je te trouve proprement dégueulasse.

– Faut savoir si je suis propre ou dégueulasse..Elle n’a qu’un défaut , elle ne sait pas bouger ses bras. Elle a de jolis bras mais inertes au moment du.. du… coït . Elle n’a pas d’initiative au moment suprême.

-Suprême ? Au moment « suprême » .C’est le mot qu’utilisait De Gaulle pour dire que les américains débarquaient en Normandie. »Suprême »…J’entends ton père parler.

– Elle ne sait pas où ses bras doivent aller.Mais elle est agréable, crois moi.

Elle est « agréable » comme verre de rosé de Provence, un abricot bien mûr ,un bouquin d’Amelie Nothomb, c’est pas pas une nana idiote.Elle lit beaucoup.

-Tu veux que je te confesse quelque chose ?

-Oui Claudine.

-Que vendredi dernier, je ne suis pas allé à Nanterre voir ma mère mais je suis venue sonner chez ta pétasse pour avoir une explication, la jauger.

-La juger et la condamner.

-Non, connaître ses intentions.

-Quel gâchis.

Il y eut un long silence que je mis à profit pour jeter un coup d’oeil sur le reste de la tuyauterie .

-Claudine laisse-moi un peu de temps, laisse moi encore coucher quelque deux trois fois .que je m’habitue ;;;

Il me sembla entendre quelque chose tomber lourdement sur le parquet , comme un fauteuil avec peut-être un type dedans.

J’étais sidéré par ce bruit si lourd puis des bruits d’efforts suivi d’une respiration pénible et une sorte de râle. Je cherchais un joint neuf dans ma boite à outils .

– J’ai affreusement mal au genou Claudine. Laisse moi m’habituer Claudine. Il y va même de notre équilibre conjugal. Tu vois je te dis tout.. Quand, au bureau je suis énervé,d’une humeur de chien, Lucile m’accueille.Et une heure sur son lit,ou sur la table de la cuisine, suffisent pour que je retrouve le sourire. avec pour finir un whisky et deux glaçons et alors je reviens vers toi détendu, de bonne humeur,frais, dispos, cool, et on baise magnifiquement. Tu vois, je te dis tout. .

Norbert reprit :

-Je te jure son appétit sexuel n’a rien avoir avec le tien. Il est même assez banal .

-Et alors ?

-Le tien est tout sauf banal.. avec des moments inattendus et sidérants avec plein de petits détails coquins.

-Quels moments ? Quels moments ?!!

– Tu as aussi des moments quelque chose de voyou et câlin dans l ‘action ,ou des moments galants. Avec une piété pour mon corps que je reconnais bien volontiers

-Quels moments ?!!

-Eh bien.. quand nous étions dans un hôtel prés de la gare de Perpignan.. tu étais en Perfecto et que tu t’es mise à faire le perroquet.

-Me rappelle pas.

-C’était bien, non ?

-Euh.. T’« es sûr que c’était moi ? Tu sais les amoureux font tous pareils. Faut pas m’la faire à mon âge !

Je crois que Claudine s ‘est mise à chuchoter pour une raison que j’ignore mais qui est sans doute dû au fait que j’ai déplacé ma lourde caisse et que des outils ont dû tinter. Elle a dit quelque chose du genre : « c’était si bon d’être enfant.. » ou « si bon d’être ensemble »je ne sais pas.

La fin de la phrase m’échappa car j’étais en plein effort pour vérifier l’étanchéité du siphon en faisant couler alternativement l’eau froide et l’eau chaude .

C’est à ce moment là que la voix de Norbert devint quasiment inaudible, comme s’il avait changé de pièce.Il me sembla qu’il répétait :

-A quoi bon ? ..à quoi bon..

-A quoi bon quoi ?

-Se marier. ..

-Pour la stabilité,pour les enfants, pour te consacrer à moi.

-Tu vas quand même pas me faire toute une histoire pour une petite voltige avec une serveuse qui m’émoustille. Et si je sortais avec un homme ? Avec un transsexuel  libre matin et soir tous les jours? Hein ?  

-….

-Il parait que tout se passe pas si merveilleusement bien entre eux. Quand je reviens auprès de toi, tu y gagnes,crois moi.Et puis elle a quelque chose de loyale.

-Epouse moi. J’ai les papiers du mariage.

-Non.

-Pourquoi?

-Les anniversaires de mariage furent si déprimants chez mes parents. Il y avait des bouchées à la reine infectes.

J’ouvris le robinet d’eau froide puis le robinet d’eau chaude (il faudra un jour que j’achète un beau mélangeur) pour voir s’il y avait une fuite . Un peu d’eau perlait au bord du joint.Misère. Immeuble maudit.

Il y eut un long silence , de l’eau perlait sur le siphon. Puis soudain la voix de Claudine,si chaude, si proche du mur que je crus qu’elle s’adressait à moi.

– Mon jugement est fait. C’est une espèce de pauvre connasse qui croit qu’elle aime parce qu’elle secoue son matelas chaque jeudi avec un type qui ne sait même pas se servir de sa bouche aux bons endroits. Mais si tu la quittes,on se marie.

Il y eut comme un gloussement et un froissement et j’imaginai qu’ils glissaient voluptueusement enlacés sur le parquet, près du fauteuil renversé,pour une réconciliation.

On chuchota, on marmonna, on pleura ,mais qui ?

-Tu as des bras merveilleusement souples.

Après un interminable et énigmatique moment de calme, je crus entendre Claudine chuchoter :

– Si nous étions mariés la porte étroite entre mes jambes deviendrait un arc de triomphe. Jamais tu ne te sentiras aussi bien protégé ni avec autant d’assurance. Mariés, nous serons tous les deux blottis définitivement dans un nid de lumière. J’entendis ensuite de longs halètements semblables à ceux de deux coureurs de dix mille mètres en fin de parcours.

Ensuite, alors que je me fatiguais à resserrer les joints du siphon, éclata une effroyable déluge sonore et des voix hystériques germaniques genre Wagner, « L’or du Rhin » ou « Le Vaisseau Fantôme »( je confonds les deux) suivi d’une brutale coupure publicitaire pour des lot de boites de thon au naturel pêché à la ligne chez Carrefour à un prix imbattable. Ils avaient branché la radio.

Donc, réconciliés, me dis-je. Je finis par ranger avec regret ma boîte à outils dans le placard de la salle de bain. Je vérifiai que l’eau s’évacuait bien dans la tuyauterie. J’étais content de mon travail et regrettais de n’avoir pas été bricoleur plus tôt. Quand je pense qu’il y a des gens qui se plaignent que notre immeuble est mal insonorisé.

« Sous le volcan » de Malcolm Lowry. Le vacillement de l’amour en train de se perdre dans le mescal

Difficile de parler de «  Sous le volcan «.C’est un roman exceptionnel qui divise les lecteurs en enthousiastes ou en détracteurs. Pas de milieu. On l’ouvre, on est séduit par une moiteur, quelque chose d’étouffant, d’ exotique, de prenant,  et on ne sait pas d’où ça vient. On est en même temps déconcerté, car le premier chapitre ne s’explique vraiment qu’avec la lecture du dernier chapitre.. Oui, le livre irrite et déconcerte à la première lecture .Un flux verbal qui charrie un baroquisme des images et des personnages comme vus travers du verre cathédrale ou des miroirs déformants, un jeu mental entrecoupé de petites scènes de bar, scènes de fêtes, dialogues comme suspendus entre le silence ou le ressassement d’un passé effondré par la bouche pâteuse d’un type au fond d’un bar, dialogues dans un jardin biblique , longs marmonnements intérieurs d’un type en pleine dérive alcoolique, fièvres dans un soir de chaleur, couple en délicat replâtrage sentimental sous un volcan. Un paysage déroutant, un jardin trop exubérant, des silhouettes de péons en blanc, des sentiers orageux, bestioles rampantes, imminence orageuse annonçant catastrophe, corrida burlesque , et surtout un type éméché qui marmonne quoi: des regrets? des remords? des espérances improbables? une quête mystique? une prière qui sauverait tout?  

Le lecteur naïf doit se dépendre d’une lecture facile, évidente. Il faut accepter un temps d’accommodement, comme on lit Musil , Joyce ou Proust. On est d’abord déconcerté  par une déconstruction de la chronologie (tout à fait voulue par l’auteur) dans cette unique journée coupée en 12 chapitres, ainsi qu’une modulation de la prose vraiment particulière , hérissées de références, qui fixe des vertiges et des délires, presque une musique atonale qui remue dans cette prose ductile, ce que rend admirablement bien la traduction de Jacques Charras.

La prose se surcharge d’ allusions mythologiques, littéraires, philosophiques, cabalistiques, Des allégories et des scènes renvoient à la Bible, à Dante, à des prières, à des chansons, à des épisodes autobiographiques :le bombardement de Saint-Malo ,la rencontre édénique avec Yvonne, ou un épisode tragique en Extrême Orient à bord d’un cargo. Parfois  des personnages sortis dont ne sait où voltigent et disparaissent. Reviennent des images obsédantes du paysage de Cuernavaca. Les premiers lecteurs professionnels du roman, chez l’éditeur Jonathan Cape ont été ,eux aussi, déconcertés devant de livre vertigineux. Malcolm Lowry a minutieusement répondu à leurs observations et à leurs perplexité dans une longue lettre . En résumé sommairement : 1) Malcolm Lowry plaide pour une structure baroque qui s’appuie sur des flash back.2) Le flou des personnages? « je n’ai pas cherché à créer des personnages au sens traditionnel du terme. »3) La couleur locale n’est pas voulue comme une vision touristique mais se fonde sur une exigence et un sentiment de la Nature très spécifique. 4) la dépression nerveuse à laquelle succombe Geoffrey Firmin ? l’auteur en utilise toutes les possibilités poétiques qu’offre la « fantasmagorie mescalienne ».

Il faut savoir que le roman fut écrit , réécrit, repris, le personnage d’Yvonne changea de statut. Inlassablement Lowry s’y consacra pendant dix ans, entre 1936 et 1946 (au moins quatre versions du manuscrit dans son intégralité verront le jour!) Enfin le roman fut sauvé in extremis d’un incendie qui avait ravagé le bungalow où Malcolm Lowry s’était réfugié avec sa compagne. Le texte fut refusé par plusieurs éditeurs, et la critique fut mitigée à la sortie , à l’exception de quelques enthousiastes dont Anthony Burgess, l’auteur d’Orange mécanique . Puis vinrent les traductions et les enthousiasmes se multiplièrent. En France ces « happy few » furent entraînés par Maurice Nadeau et Max-Pol Fouchet. . Aujourd’hui,  » Sous du volcan » est unanimement considéré comme un des cinq meilleurs romans publiés au XXème siècle.

Pour bien comprendre l’objectif de Lowry il faudrait citer les 15 pages serrées de justifications de Malcolm Lowry écrites de Cuernavaca, le 2 janvier 1946 à l’éditeur Jonathan Cape. On découvre alors que le roman est concerté, voulu, construit dans un effort continu et très conscient pour atteindre une vérité intérieure.il se fonde sur une sincérité absolue, une recherche morale avec des moyens littéraires amples et raffinés. Comme chez Proust, l’ œuvre devient alors un un acte de connaissance et une expérience sur la myriade d’instants sensoriels qui nous compose à chaque instant .Cette lettre de est reproduite, avec d’autres documents dans la belle édition de la Pochothèque « Romans, nouvelles et poèmes, présentation, notes , avec d’excellentes traductions dont celle, si exemplaire de Jacques Darras.

il faut au moins une seconde et une troisième lecture pour comprendre et aimer cette œuvre aussi révolutionnaire que celle d’un Joyce. Le Consul a quelques heures pour retenir et reconquérir Yvonne . « Aussi quand tu partis, Yvonne, j’allai à Oaxaca. Pas de plus triste mot. Te dirai-je, Yvonne, le terrible voyage à travers le désert, dans le chemin de fer à voie étroite, sur le chevalet de torture d’une banquette de troisième classe, l’enfant dont nous avons sauvé la vie, sa mère et moi, en lui frottant le ventre de la tequila de ma bouteille, ou comment, m’en allant dans ma chambre en l’hôtel où nous fûmes heureux, le bruit d’égorgement en bas dans la cuisine me chassa dans l’éblouissement de la rue, et plus tard, cette nuit-là, le vautour accroupi dans la cuvette du lavabo ?« *

Au départ, une intrigue simple.
Au-dessous du volcan  nous fait suivre la déambulation chaotique d’un Consul Geoffrey Firmin, démis des fonctions diplomatiques qu’il exerçait à Quauhnahua. C’est le jour des morts(fête ambivalente au Mexique, qui fête autant la séparation d’avec les défunts que la renaissance, dans un carnaval baroque) que revient sa femme, Yvonne, un an après leur séparation. A ce si difficile moment de retrouvailles avec la femme éperdument aimée et perdue, s’inscrit le départ probablement définitif de son frère, Hugh. Les trois personnages tentent – en vain – d’empêcher la rupture amoureuse et le naufrage définitif du Consul Firmin dans l’ivrognerie. Mais ceci se passe en 12 chapitres qui sont autant de stations d’un chemin de croix vers la mort et la solitude définitive. Et tout se passe de cantina en cantina, dans les brumes de l’alcool. le roman est donc sans cesse en balance entre remémorations d’instants de bonheur entre Yvonne et Firmin et analyses de l’échec, oscillation entre présent et passé, maturité et gamineries, débâcle et effort de reconstruction, souvenirs lumineux et présent torturant , ou parfois l’inverse, tandis que des images de la ville se superposent sans cesse: c’est une affiche de cinéma « Los manos de Orlac » ,les portes battantes d’une pulqueria, un jardin saturé de chaleur et d’insectes , et un voyage épuisant dans un autocar ferraillant sur une route dangereuse.

Il y a aussi des remémorations particulièrement douloureuses de Geoffroy Firmin.Il a a laissé enfourner des prisonniers allemands dans la chaudière du bateau. Sa conscience ,(marquée par le catholicisme? l’anglicanisme? )refuse de l’absoudre.c Souvent pendant la lecture, ,vous vient l’idée que ce roman repose sur le thème de l’expiation. Est-ce que la fuite et le retour d’ Yvonne, n’en est pas la métaphore?

Les alcooliques des » cantina  » qui cuvent , accoudés au bar, sont à la fois des trognes sorties d’un tableau de Breughel et des morts nageant dans l’Hadès. Des souvenirs d’autrefois se mélangent et des fantômes d’un temps futur inquiétant. Ils m’apparaissent parfois comme les figurants d’un film baroque, saturés de noirs et gris , sortis d’un mélo tel que les studios de cinéma du Mexique en ont produit dans l’immédiat après-guerre. Il y a parfois, des épisodes burlesques, comme celui où le Consul, ,au cours d’une corrida, quitte les gradins pour sauter dans l’arène et rejoindre le taureau.

Malcolm Lowry

Il y a ceux qui considèrent en France que c’est un des plus grands romans de tous les temps, de Maurice Blanchot à Maurice Nadeau, de Gilles Deleuze à Olivier Rolin. Excusez du peu.. ..Il y a également ceux qui avouent sur les sites littéraires leur extrême difficulté à plonger  dans ce fleuve verbal .Mais il y a des passages bouleversants. Exemple: »A présent le Consul faisait de cette Vierge-ci l’autre qui avait exaucé sa prière et, comme ils se tenaient en silence devant elle, il pria encore : « Rien n’est changé et malgré la miséricorde de Dieu je suis toujours seul. Bien que ma souffrance semble n’avoir aucun sens je suis toujours dans l’angoisse. Il n’y a pas d’explication à ma vie. » En effet il n’y en avait pas, et ce n’était pas là non plus ce qu’il avait voulu exprimer. « Je vous en prie, accordez à Yvonne son rêve – rêve ? – d’une vie nouvelle avec moi – je vous en prie laissez-moi croire que tout cela n’est pas une abominable duperie de moi-même », essaya-t-il… « Je vous en prie, laissez-moi la rendre heureuse, délivrez-moi de cette effrayante tyrannie de moi. Je suis tombé bas. Faites-moi tomber encore plus bas, que je puisse connaître la vérité. Apprennez-moi à aimer de nouveau, à aimer la vie. » Ça ne marchait pas non plus… « Où est l’amour ? Faites-moi vraiment souffrir. Rendez-moi ma pureté, la connaissance des Mystères, que j’ai trahis et perdus. Faites-moi vraiment solitaire, que je puisse honnêtement prier. Laissez-nous être heureux encore quelque part, pourvu que ce soit ensemble, pourvu que ce soit hors de ce monde terrible. Détruisez le monde ! » cria-t-il dans son coeur. Le regard de la Vierge était baissé comme pour bénir, mais peut-être n’avait-elle pas entendu. »

Maurice Nadeau qui introduisit Malcolm Lowry en France .

  

Le modèle d’Yvonne.

Second extrait. Le Consul Geoffroy Firmin flâne dans son jardin.

 « Quelque fût le chaos, voilà qui prêtait un charme de plus. Il aimait l’exubérance sans retouche de la proche végétation. Tandis que plus loin, les plataniers superbes, à la floraison si obscène et si péremptoire, les splendides jasmins de Virginie ainsi que les poiriers, braves et têtus, les papayers plantés autour de la piscine et, au-delà, le bungalow lui-même, blanc et bas couvert de bougainvillées, avec sa longue galerie semblable à un pont de navire, formaient positivement une petite vision d’ordre, vision qui, toutefois se fondit sans plus de logique, à l’instant où il se détournait par hasard, en une étrange vue subaquatique des plaines et des volcans avec énorme soleil indigo à flamboiement innombrables au sud-sud-est. Ou était nord-nord-ouest ?  Il nota le tout sans chagrin dans une certaine extase même, allumant une cigarette, une Ailas(mais répétant tout haut mécaniquement le mot « Ailas ») puis la suée de l’alcool lui coulant aux sourcils comme de l’eau,  il se mit à descendre vers la clôture séparant de sa propriété le nouveau petit jardin public qui la tronquait. »Traduction de Clarisse Francillon;

Troisième extrait:

« Aussi quand tu partis, Yvonne, j’allai à Oaxaca. Pas de plus triste mot. Te dirai-je, Yvonne, le terrible voyage à travers le désert, dans le chemin de fer à voie étroite, sur le chevalet de torture d’une banquette de troisième classe, l’enfant dont nous avons sauvé la vie, sa mère et moi, en lui frottant le ventre de la tequila de ma bouteille, ou comment, m’en allant dans ma chambre en l’hôtel où nous fûmes heureux, le bruit d’égorgement en bas dans la cuisine me chassa dans l’éblouissement de la rue, et plus tard, cette nuit-là, le vautour accroupi dans la cuvette du lavabo ?« 

Traduction de Jacques Darras

La Nausée

Je me lève…j’écoute la radio dans la salle de bains.. déplacement des populations….on parle de bombes incendiaires russes larguées sur une ville d’ Ukraine…. T’allume la télé…kibboutz dévastés, un sombre nuage monte au ralenti au-dessus d’habitations étagées sur l’horizon…populations massacrées.. une espèce de Saint-Barthélemy est tombée du ciel sur une rave party .. et tout au long de la journée.. images télévisées en boucle.. un curieux état de dégoût saisi.. d’abord imperceptible ..diffus.. balbutiant…puis sentiment d’être saisi dans un étau.. honte d’être un animal humain dans cette débâcle.. un chaos grandit en soi…une sidération….un vertige.. j’essaie de lutter contre une nausée intérieure qui s’entend, grandit et en même temps que j’essaie de me dissimuler.. en vain…. est-elle intérieure ou extérieure ? Quelque chose d’animal, d’instinctif ? Un état mental ? Une hallucination kinesthésique ? Quelque chose de psycho somatique?…qu’est-ce qui s’empare de vous.. harcèle.. dérègle.. est-ce la réalité ou ,l ’irréalité ce que je vois ?.. ces nuages de poussière.. ces avenues dévastées…aplaties…ce désert de décombres.. ces gens qui fuient en troupeaux.. honte d’être humain.. Ici en Bretagne je marche le long de pimpantes villas…c’est elles qui sont fausses ce matin….décor de théâtre.. .impossibilité ce matin d’une pensée naturelle, claire.. construite… toutes les impressions se dédoublent ..les paroles se vident de consistance…de mesure.. de bon sens.. elles se dissolvent … le monde devient curieusement artificiel…impossible… et se vide de sa familiarité …. Comme si on était plongé dans une irréalité visqueuse… cotonneuse.. . obèse… Un mélange de stupeur.. et d ‘incrédulité saisit.. incompréhension de tout.. . et ce sentiment nauséeux casse tout ce qu’il y a de rassurant dans les raisonnements qu’on se fait pour se rassurer… une espèce d’irréalité trouble…terrible gagne le corps, les sensations se corrodent. . Des agonies sans cesse quelque part.. sans cesse…les idées de fermeté et d’efficacité…les opinions simplistes se trouent comme du papier journal.. corrompt toue pensée naturelle et vive et l’asphyxie .

Witold Gombrowicz

Je me souviens d’une réflexion de Witold Gombrowicz qui m’avait beaucoup frappé il y a des années. J’ai feuilleté son « Journal », tome II  et je l’ai retrouvée: « Ose le dire encore une fois pour toi-même : plus que le malheur d’autrui, ce qui me tourmente c’est de ne pas savoir quoi faire de toi face au malheur d’autrui. »  

Le Prieuré

Derrière les vitres du TGV j’ai reconnu le paysage des marais de Dol. La baie baigne dans un brouillard bleu. Les barques enchâssées dans un miroir que trouble à peine un remous. L’eau avance et imprègne la baie terreuse , ses rochers et ses lointaines collines avec une ligne fragile de lumières. Silence, immobilité. L’ impression d’être suspendu dans une nacelle entre ciel et terre, entre vie et mort, entre sommeil et pleine conscience. Un crépuscule traîne sur tout ça, et notre enfance Bertrand. Tu vis donc là dans cet immense déversoir râpeux de solitude ,cette baie si large et que les marées lavent.

Soudain après deux kilomètres à pied au milieu des champs j’ai aperçu la silhouette de ton Prieuré.

C’est étrange de savoir que tu vis ici depuis cinq ans , un fantôme – oui un fantôme célèbre mais un fantôme tout de même- au milieu des chênes , des bouleaux argentés , des saules, tu te caches dans les traînées sableuses ou boueuses, les barques envasées ,les fossés noirâtres, quelques écluses. Ici les fermes basses ressemblent à des épaves. 

Ce paysage enferme l’universel endormissement des humains. Il me soulage. J’ai reconnu les terres blanches ,les terres noires là où nous jouions ensemble Bertrand, là où tu me prêtais une cravate tricotée pour notre premier spectacle au lycée. Toi le maître et moi l’esclave,je t’admirais Bertrand.

J’avais déjà froid à cette époque de Guerre d’Algérie  , tu me passais ton pull dans le dortoir.. Et ce jour de Pâques où tu m’as fait lire « Tambours dans la nuit » de Brecht, dans le dortoir jusqu’à cinq heures du matin; quel souvenir!..

.

-J’ai vieilli a dit Bertrand.

-Nous avons vieilli.

Nous avons traversé tous les deux les pièces vides du Prieuré, la salle capitulaire et ses lignes de colonnes, le chauffoir, le cellier où tu as gardé quelques vieux morceaux de décor de ton Richard III , ton triomphe de Milan et à Avignon.

Je t’ai demandé :

-Qu’est-ce que tu fais de tes journées?

-Rien. Je collectionne les boites de médicaments.. Je taille des crayons .

-Tu as toujours beaucoup taillé les crayons.

Il y eut un long silence entre nous, puis dans la salle capitulaire nous avons bu du calva dans d’affreuses chopes que tu as rapporté de Munich.

-Mon mauvais goût.

-Oui.

J’ai eu soudain très froid, à cause de la fatigue du voyage.

– Donne moi un truc pour me réchauffer.

-Tiens, prends ce manteau.

-C’est un manteau de femme.

-C’était le manteau de ma femme.

J’ai regardé la cour est ses herbes folles.Bertrand m’a demandé:

-Tu as gardé la maison de tes grand parents ?

-Non, vendue.

-Pourquoi ?

-Mon ex m’a coûté cher, son alcoolisme, ses maisons de santé.

-Qu’est-ce que tu fais dans le Tarn ?

-Pédicure.

J’ai ajouté :

-Et parfois j’aide un menuisier .Un vieil artisan charmant de Revel. Il construit un lit à baldaquin …Ne ris pas ! Il refait une copie d’un lit qui a appartenu à Henry IV….

– C’est pour qui ce lit ?

-Un oligarque russe.

-Tu sais faire des lits à baldaquin ?

-Je ne suis pas menuisier.

-Et la si belle maison de tes grands patents ?avec l’escalier en spirale ? Le jardin de curé ? La grande bibliothèque ?

-Vendue aussi . obligé.

–Ça t’a fait quelque chose ?

– Pas envie d’en parler.

Dans la salle capitulaire,comme il faisait humide , tu as placé des bûches et les dans la cheminée . les broussailles qui crépitaient. Aucun mouvement dans le grand miroir. Tu avais les yeux rouges des braise.

– C’est chez toi Antoine;, dans la maison que tu as vendue que j’ai passé mon meilleur été. Grace à toi, grâce à ta femme, à votre hospitalité. Je te dois ça. J’y pense chaque jour. Tu m’as recueilli avec mes trois enfants. quand j’étais dans le plein creux. Je ne savais us où aller..Je te dois ça. Je n’oublie pas.

Il s’est versé du calva.

Un long silence. Il m’a demandé :

-Es tu retourné au théâtre de l’Odéon ,le lieu de ton triomphe?

– Non.

-C’est ici que nous avons vu les premières mises en scne de Skakespeare.

– C’est surtout là que tu as été couronné .

-Oui, pour mon Richard III.  Je me suis servi de tes notes au premier acte.

– Je ne savais pas.

-Es-tu venu, au moins une fois, voir mes spectacles ?

-Oui.Une fois à Milan dans les années 90 et une fois à Londres bien plus tard.

-Et alors ?

-J’en suis sorti malade.

-Pourquoi ?

-Tu reniais ce que nous avions construit .

-Non, tu es sorti malade de mon spectacle parce que ça plaisait, que la salle était enthousiaste.que toutes les grandes salles européennes étaient enthousiastes. Que toutes les représentations à Londres faisaient salle comble. On vendait les billets au marché noir. La critique disait que j’étais le seul français original.

-Pauvre critique .

– Oui ou non ?Oui ou non,oui ou non ? Je mens ?

-Non.

-La voilà la vérité.Tu es malade de mon succès .

-Tu projetais les comédiens contre les murs.Ce n’était plus du théâtre , tu dirigeais un zoo . .Hommes, femmes, ensanglantés, bousillés, écorchés, malmenés, massacre. Combien de comédiens as-tu cassé ? Humilié ? Comment as-tu pu faire ça ? Comment, as-tu pu en arriver là ?

Il a fini la bouteille de calva.

-J’ai été acclamé comme jamais tu ne l’as été. Et tu as traversé la France entière pour me dire ça ?Je veux comprendre pourquoi tu es venu Antoine… Pour remuer le passé ?Mon pauvre Antoine tu t’es enfermé tout seul dans un musée poussiéreux avec la petite photo de Jean Vilar dans la Cour d’honneur . L’époque a changé.

-Moi pas .

-Mon pauvre Antoine .

-Ne me touche pas !Je ne suis pas pauvre.

– Je voulais juste te passer la main dans les cheveux.

-Ne me touche pas !Nous ne sommes plus au dortoir.

-Tu es resté dans un musée ,le musée de notre jeunesse. .

– Je suis resté fidèle.

– Combien d’années Antoine tu as traîné ton échec? Tu joues toujours Giraudoux?Il est amer de vieillir Antoine.

Nous avons marché vers la plage.  

-Tu projetais les comédiens contre les murs. Comment as-tu pu faire ça ? Comment, as-tu pu en arriver là ?

-Le public m’a suivi. Toi, il t’a lâché. Sauf quelques syndicalistes dans une salle paroissiale mal chauffée..

La petite petite frange blanche d’écume s’étirait sur l’horizon. J’ai vu une aigrette s’envoler comme un mouchoir blanc qui s’envole.

– Les prochaines générations Bertrand ne te pardonneront pas ce massacre.

Là, je me suis écarté du sentier Je suis allé vers le plus ouvert de la baie.Je revoyais nos deux vélos de lycéens en plein vent.

-Ta dernière mise en scène, Antoine, c’était quand ?

-A Ivry. En Mars 1995

-C’était quelle pièce déjà ?

– » La Locandiera ».Goldoni.

– Je m’en souviens .Celle qui jouait la Locandiera était une petite brunette piquante.

– Ne te moque pas Bertrand.Tu ne devrais pas.

La pluie arrivait à l’horizon, un rideau gris évoluait vers la baie.

-J’ai réservé une bonne table Saint-Malo.Le Cottage. Une des meilleures tables.Deux étoiles au Michelin. On va passer un excellent moment. Le Saint-Pierre, c’est toujours ton poisson préféré ?

Ils ont un Quincy fantastique. J’ai réservé une table devant la baie. Tu verras le crépuscule sur la mer.

En montant dans sa Volvo, il m’a dit :

-Tu m’expliqueras comment on construit un lit à baldaquin. .

Journal d’un curé de campagne, Bernanos encore et toujours

« Il m’est très pénible de parler de ce livre, parce que je l’aime.En l’écrivant j’ai rêvé plus d’une fois de le garder pour moi seul… »

Bernanos

Le « Journal d’un curé de campagne »  de Bernanos , comment ne pas y revenir ?On assiste à une crise d’un jeune curé parachuté à Ambricourt,dans une paroisse en train de mourir,comme tant d’autres. Qu’on soit croyant ou non, le texte frappe par sa sincérité nue, vibrante, avec des épisodes affolés, assez stupéfiants. Ce texte écrit en Espagne, rassemble un mélange d’angoisse, de solitude, de charité , d’inexpériences et ne cache rien d’une une perte de repères d’un jeune prêtre un peu perdu face à une nuée d’indifférents ou de paroissiens carrément hostiles ; tout ça finit dans une agonie du prêtre qui ressemble à une aube.

Voici ce qu’il exprime ce curé d’ Ambricourt après avoir rencontré des paroissiens qui doutent de lui et qui souvent lui racontent des mensonges .Le sentiment de l’échec pastoral le saisit, d’autant plus fort qu’il y a une double incompréhension :d’abord celle de la hiérarchie  ecclésiastique (notamment avec le chanoine de la Motte-Beuvron)qui le déteste. Il n’a comme vrai soutien dans l’église que le curé de Torcy, rusé, roublard, et sympathique et  seccond point, il a devant lui la redoutable incompréhension des habitants de sa paroisse .Il confie à son journal intime :

« Je n’ai pas perdu la foi .La cruauté de l’épreuve, sa brusquerie foudroyante, inexplicable, ont bien pu bouleverser ma raison, mes nerfs, tarir subitement en moi-pour toujours,qui sait ?- l’esprit de prière, me remplir à déborder d’une résignation ténébreuse, plus effrayante que les grands sursauts du désespoir, ses chutes immenses, ma foi reste intacte, je le sens. Où elle est, je ne puis l’atteindre. Je ne la retrouve ni dans ma pauvre cervelle, incapable d’associer correctement deux idées, qui ne travaille que sur des images presque délirantes, ni dans ma sensibilité, ni même dans ma conscience. »

Quand on entre dans le pauvre presbytère de ce village d’Ambricourt, en Artois , quand on suit ce jeune curé qui arpente sa « paroisse morte » si boueuse et pluvieuse (il associe souvent le péché à de la boue, – ça doit être en lien avec les souvenirs terribles de la boue et de la mort dans des tranchées de 14-18, si violemment subie par le jeune Bernanos soldat) , on est saisi.

D’abord marqué par le paysage . C’est l’odeur mouillée de la terre, les rafales de vent, la boue des chemins, un horizon de bois, de haies vives, de paysages rincés d’averses. dans le village  puis l’odeur de bière dans les estaminets, avec un comptoir des visages durcis par l’indifférence, la résignation. On dirait accoudées au bar , des bêtes rusées, un peu abruties devant un abreuvoir et qui ruminent sans doute un peu de pauvre luxure en lorgnant la serveuse.

Photo du film de Robert Bresson

Le curé parle d’un « étang d’eau croupissante », suggérant ainsi que cette paroisse s’enfonce spirituellement et se dissout. L’église la nuit, résonne de vent, de grondements, les portes grincent, et la nef ou la sacristie recèlent tant d’ombres qu’elle devient presque un décor de peur . On frôle le fantastique . Dans les cauchemars et insomnies du curé on devine que pourrait apparaître ce Diable qu’on rencontrait dans « sous le soleil de Satan » . dans ce texte, ni le Diable, ni le divin ne vont apparaître :cette fois le curé fait face à un ciel sans réponse, et que souvent, dans ses pires nuits d’angoisse, il croit vide ; il fait face à une absence . Notre curé avance et tâtonne dans une espèce d’obscurité de plus en plus profonde.d’autant que lorsqu’il rencontre ses paroissiens il avoue : « La paroles que je venais de prononcer me frappaient de stupeur.Elles étaient si loin de ma pensée, un quart d’heure plus tôt ! Et je sentais bien qu’elles étaient irréparables, que je devrais aller jusqu’au bout. «  Bref, il ne sait pas adapter son discours à la personne qu’il a en face de lui et multiplie donc les gaffes. Au catéchisme, même malentendu. Les filles ne l’écoutant pas pouffent de rire avec des pensées frivoles. Les parents protestent contre ses décisions. « L’ impureté des enfants » le surprend . Une visite au comte ? « Visite hier au château qui s’est achevée en catastrophe ».Il avoue qu’il ne sait jamais répondre correctement aux questions posées.

Ses rencontres, au lieu de soigner les âmes en difficulté , d’apaiser, aboutissent à des malentendus et souvent à de cinglants échecs. Ce prêtre si disposé à écouter,mains ouvertes, homme de bonne volonté qui espère tant du dialogue avec ses ouailles , lui qui se veut d ‘écoute et de réconfort est renvoyé sans cesse à un monologue,ce sinistre miroir qui reflète ses maladresses met en évidence ses « audaces de timide » qui aboutissent à des catastrophes.

Le ratage le plus spectaculaire reste sa confrontation avec la Comtesse . La mort de son enfant l’a réduite au désespoir depuis des années. Et c’est au cours du difficile dialogue, si brutal,si farouche, si engagé, avec cette Comtesse que le curé confie ceci : ‘j’ai,depuis quelque temps, l’impression que ma seule présence fait sortir le péché de son repaire, l’amène comme à la surface de l’être, dans les yeux,la bouche,la voix….On dirait que l’ennemi dédaigne de rester caché devant un si chétif adversaire, vient me défier en face, rit de moi ». il reçoit même des lettres anonymes.

On pourrait donc penser que ses nuits lui permettent repos, pour reprendre force et confiance et santé. Souvent c’est un moment trouble de mauvais rêves ou de cauchemars. Il multiplie les nuits d’angoisse. « La dernière lampe du village vient de s’éteindre.Vent et pluie.

Même solitude,même silence. Et cette fois aucun espoir de forcer l’obstacle ou de le tourner. Il n’y a d’ailleurs pas d’obstacle. Rien. Dieu ! Je respire, l’aspisre la nuit, la nuit entre en moi par je ne sais quelle inconcevable, quelle inimaginable brèche de l’âme. Je suis moi même nuit. »

Et pourtant, dés qu’il approche de quelqu’un , souvent la personne est prête à se confier. Quand il rencontre l’habile et si protecteur curé de Torcy, il sait qu’il a devant lui une simplicité et une franchise « souveraines », un « faiseur de calme, de certitude, de paix » qui l’aide. Le docteur Delbende , athée  lui , un ami qui combat à sa façon l’injustice,les malades les plus démunis, défend les humiliés, payant les dettes des plus pauvres du village et protégeant un braconnier alcoolique, (on le retrouve en majesté , en figure capitale, dans la « nouvelle histoire de Mouchette », ce braconnier..) .Le curé apprend beaucoup de ce genre de médecin apparemment misanthrope . Mais quand le docteur Delbende,chasseur, a été trouvé à la lisière du bois de Bazancourt,la tête fracassée, dans « un petit chemin creux,bordé de noisetiers » ,tué d’un coup de fusil qui fait songer à un suicide, alors curé déstabilisé s’interroge longuement,profondément, sur la médecine, la psychiatrie, la maladie, face à la religion( renvoyant sans doute à sa propre dépression Bernanos qui fut hanté par le suicide) .

Bernanos n’a jamais manqué de mettre en scène un face à face entre un prêtre et un médecin ou un psychiatre, cherchant à situer le point où l’âme humaine est dans la maladie, au sens médiavle ou dans la liberté d’ un combat avec le Mal.Où commencent la pure curiosité psychiatrique froide , avec les mécanismes névrotiques ? Où commence la définition bernanosienne de l’Enfer ? Le curé d’Ambricourt est confronté à ce dilemme face à la mort du Docteur Delbende.un des plus étonnants moments du roman.

Que lui reste-t-il comme arme dans son combat, à ce prêtre ? « Sa seule présence fait sortir le péché de son repaire, l’amène comme à la surface de l’être, dans les yeux, dans la bouche, la voix »

Dans le roman « sous le soleil de Satan » on pouvait rencontrer le diable en personne sur une route de campagne et se battre ,mais dans « le journal d’un curé de campagne », celui qui écrit se bat dans un monde où le néant gagne. Le curé est pris dans des sables mouvants ; un vide l’aspire. Il ne cache pas que la prière est souvent d’un faible secours ou même une angoisse supplémentaire .

La transcendance est parfois balayée. On entre alors -et c’est la puissance du texte- dans une spirale des angoisses , et la position sans point d’équilibre du prêtre ; Il nous fait prendre la mesure de la déchristianisation moderne, qui est en train de gagner les sociétés modernes et le moindre village.

Le curé est confronté à une « grande glaciation ».Inconsolable solitude sur les dalles de la travée centrale, dans la sacristie avec ses murs nus, ou dans le cimetière. Et pourtant dans ses pires insomnies ,le prêtre garde une lumière spirituelle qui accompagne sa silhouette, ses tourments, ses naïvetés ou ses erreurs. »et il parle de « ce grain de poussière rougeoyant de la divine charité » au milieu de « l’insondable Nuit ».

Quel fut l’accueil du livre à l’époque ? En 1936, la critique et le public sont pour une fois unanimes. Plus d’un million d’exemplaires vendus, et un grand prix de l’Académie française le couronne. Les Goncourt ratent le roman au profit de Maxence van der Meersch, avec « L’empreinte de Dieu » . André Malraux a raison de noter l’héritage de  Balzac dans la manière, l’écriture, la prose parfois étouffante , et il note aussi l’« influence si évidente de Dostoïevski. Dix ans plus tard les critiques littéraires placent le « journal » dans la liste des douze meilleurs romans du demi-siècle aux côtés de « Les Faux-monnayeurs », « Thérèse Desqueyroux » ou « Un amour de Swann » . Aujourd’hui « les faux monnayeurs » sont, à mon, sens illisblaes et en toc.

Extraits :Bernanos :« Je pense depuis longtemps déjà que si un jour les méthodes de destruction de plus en plus efficaces finissent par rayer notre espèce de la planète, ce ne sera pas la cruauté qui sera la cause de notre extinction, et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’éveille la cruauté, ni même les représailles et la vengeance qu’elle s’attire… mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public.Les horreurs auxquelles nous avons assisté, les horreurs encore plus abominables auxquelles nous allons maintenant assister ne signalent pas que les rebelles, les insubordonnés, les réfractaires sont de plus en plus nombreux dans le monde, mais plutôt qu’il y a de plus en plus d’hommes obéissants et dociles. »

Quelles sont Les sources du roman ? L’enfance de Bernanos dans le pays d’Artois.Il faut savoir que l’exil de Bernanos aux îles Baléares n’a rien d’un séjour de vacances,mais d’un arrachement dans une période de grande pauvreté.

 « Dès que je prends la plume, ce qui se lève tout de suite en moi c’est l’enfance, mon enfance si ordinaire et dont pourtant je tire tout ce que j’écris comme d’une source inépuisable de rêves. Les visages et les paysages de mon enfance, tous mêlés, confondus, brassés par cette espèce de mémoire inconsciente  qui me fait ce que je suis, un romancier »

« Je ne me console pas d’avoir perdu l’image que je m’étais formé, dans l’enfance, de mon pays. Si je savais où on l’a mise, j’irais crever sur sa tombe, comme un chien sur celle de son maître. ».

« Que serais-je, par exemple, si je me résignais au rôle où souhaiteraient volontiers me tenir beaucoup de catholiques préoccupés surtout de conservation sociale, c’est-à-dire, en somme, de leur propre conservation ? Oh ! je n’accuse pas ces messieurs d’hypocrisie, je les crois sincères. Que de gens se prétendent attachés à l’ordre, qui ne défendent que des habitudes, parfois même un simple vocabulaire dont les termes sont si bien, rognés par l’usage, qu’ils justifient tout sans jamais remettre en question ? C’est une des plus incompréhensibles disgrâces de l’homme, qu’il doive confier ce qu’il a de plus précieux à quelque chose d’aussi instable, d’aussi plastique, hélas ! que le mot. Il faudrait beaucoup de courage pour vérifier chaque fois l’instrument, l’adapter à sa propre serrure. On aime mieux prendre le premier qui tombe sous la main, forcer un peu, et, si le pêne joue, on n’en demande pas plus. J’admire les révolutionnaires, qui se donnent tant de mal pour faire sauter des murailles à la dynamite, alors que le trousseau de clefs des gens bien-pensants leur eût fourni de quoi entrer tranquillement par la porte sans réveiller personne. »

Pour qui voudrait en savoir davantage sur Bernanos, je crois que le mieux est de se procurer « la revue des » Lettres modernes », et surtout les « études bernanosiennes » N° 18, « Autour du journal d’un curé de campagne », textes réunis par Michel Estève.

Ondine

C’est une de ces journées douces de septembre. Pas mal de villas ferment leurs volets .Les jardiniers jettent leurs râteaux et des branchages dans les camionnettes. Le ciel ouateux gris ressemble à un jour de neige. Il y a sur l’étendue des eaux un glacis de nacre et quelques clartés d’une nuance plus argentée. L’épais silence s’étend sur la baie . Des silhouettes de pêcheurs émergent, perdues dans un banc de sable vers l’île de Cézembre. En contre bas, l’ample mouvement des vagues apporte un curieux amas de feuillages épais avec des choses gluantes, amorphes, gélatineuses , errantes, méduses, couches d’algues , corps d’oiseaux morts . J’ai la sensation que l’ attraction terrestre se trouve légèrement déréglée comme si l’endroit, l’ estuaire et le grand large  s’inclinait légèrement par rapport à l’horizon marin.

Un couple s’installe sur un banc pas loin, lui déplie un journal avec soin, et la femme dit en défroissant les manches de son imper : « Quand quelqu’un se tait,il devient beau ». Je regarde les vagues les unes aprés les autres et somnole flottant, sans but sans attributs, sans attente, plus aucun recel de sens,rien qu’un champ visuel intense,argenté, dans le contre jour . Est-ce une vie d’ avant la mort,chère Ondine ?est-ce ma nouvelle vie qui commence sur ce promontoire ?

Ondine ,c’est à toi que je m’adresse.

Il y a longtemps que tu tiens ton adorable petit chapeau de paille devant moi, les bras inertes, avec ta subtile coquetterie au coin des lèvres et un petit peu de sable qui reste sur ton ventre après ton long voyage. A chacun de mes réveils je reste persuadé que tu as dormi contre moi pour me protéger. Évidemment c’est faux.Les Ondine restent des heures dans la salle de bain à se remaquiller et à secouer le sable qui reste entre leurs doigts de pied . Elles ruissellent si longtemps dans leurs peignoirs. Chaque matin, avant de disparaître dans l’eau tu me chantonnes que tout ceci est une farce que je me donne et que je mens et tu ajoutes dans un rire : »Mais tu as rêvé,je ne suis pas là!! et puisque tu veux tout savoir , depuis que nous sommes nées, ma sœur et moi nous sommes restées vierges.  »

Mais je sais que tu es là. Depuis si longtemps tu m’accompagnes. Un lundi d’orage,tu débouches une bouteille de Quincy et tu me guides sous les voûtes d’une église normande vers Dives-sur-mer, et tu te blottis à mes côtés, sans précaution, et sur un ton tranchant assez vulgaire, tu dis :

« Et maintenant, qu’est-ce que je te fais ?  »

Ce n’est pas la première fois que tu m’entraînes là où je ne veux pas aller , ce n’est pas la première fois que tu te mêles de me protéger ou de me conseiller, avec ce mélange désagréable de familiarité et d’indifférence.Et ce regard d’eau qui me trouble quand tu me fixes ainsi… Et tu me dis : « Regarde cette île  Cézembre, ce fut longtemps mon île ! elle est désormais légèrement plate, visitée par des connards de touristes qui effarouchent les oiseaux,tant d’hommes y ont péri sous les bombes, il n’y a pas si longtemps… disons.. 78 ans !.. » puis tu enfouis délicatement mes espadrilles dans le sable, c’est exactement ton genre de plaisanterie, de typiques plaisanteries de sœurs. . Près de notre banc une pie vient sautiller. Le couple âgé est parti.

Quand tu t’éloignes un instant dans l’allée et que tu t’approches vers les eaux plus sombres du large ,je respire .L’estuaire m’ envahit de sa lumière-jusqu’au vertige et parfois il m’arrive de tomber du banc,heureusement il n’y a personne, qu’un chien qui vient flairer ce corps. Au bout d’un quart d’heure j’ai peur que tu ne reviennes pas au rendez vous et que tu me laisses seul toute la soirée,une fois de plus.

Tu me dis : »Viens!Viens donc enfin !C’est à toi de venir !!Ce soir j’ai envie de t’embrasser sur la bouche. Une première fois,non ?  »

Puis après un long silence : « Avec  tes pensées solitaires tu n’es jamais parvenu quelque part !Tu gardes tes gestes,tes geste tristes d’enfant ! Secoue toi !!. « 

Je ne réponds rien car je sais que tu me défies une fois de plus. J’observe les choses qui bougent au loin,au large, souvent un chalutier et son teuf-teuf régulier qui approche de l’écluse.

La balance des arbres sur le sentier forestier forme une masse pleine, rassurante, une voûte, un refuge , ces feuillages, destiné à me protéger de toi ou parfois t’accueillir. Ces eaux si belles où je ne veux pas aller.

Je m’en souviens, la première fois ,notre première rencontre , c’était en gare d’Angers, un jour de grande chaleur dans les années 80. Tu trimballais trop de valises et de sacs. Sans prévenir, tu me saisis la main sur le quai et court et tu tentes de me jeter sous l’autorail qui entre en gare. À onze heures et demie du matin, nous sortons enfin de la gare car tu voyageais sans billet et on t’a arrêté. A la terrasse de la brasserie « L’univers », nous commandons un plateau d’huîtres,deux bières. Surprise du maître d’hôtel qui nouait son nœud papillon devant un miroir . Tu remarques son beau gilet noir, ses cheveux mal taillés derrière les oreilles.  » Trois douzaines d’huîtres ? Pour vous deux ? » répète-t-il. Il précise : « Le service n’est pas commencé mais je….je… » et il revient, étale une nappe en papier et des couvertstres lourds. Nous avons avons dévoré ces huîtres gloutonnement, sans parler, tandis qu’un groupe d’enfants vêtu de pèlerines bleues traversait l’avenue en chantant un chant religieux . Tu examinais le vieux vinaigre qui brunissait des fragments d’échalotes dans le saucier . Tu remarquas qu’une des fourchettes à huîtres avait les dents rouillées. Le soleil sur tes cuisses radieuses Ondine. Toi.Moi. Trop beau. Je fixais le reflet inquiétant de ton visage dans la vitre de cette brasserie sombre et vide et un peu crade. Des gens débarquèrent du train de Paris, ils parlaient trop fort tous ensemble en pénétrant dans un couloir dont le tapis usé faisait hôtel de passe. Tu as dit « elles sont infectes ces huîtres.. tout est infect..la table grasse et ce pain au léger goût de moisi… «  Puis tu découvris que je te regardais dans la vitre noire   « Pourquoi  tu ne me regardes pas directement ? Il te faut des reflets ?

-Je me posais la question de savoir si je te regardais bien, toi, Ondine, ou a travers toi quelqu’un d’autre à cause du reflet.

-Tu mens ! Des notre première rencontre , tu mens, alors qu’on se connaît à peine..Tu mens !!! « 

Elle posa sa serviette en papier. Le maître d’hôtel nous a demandé : «Ça s’est bien passé ?

-Magnifiquement, as-tu dit. Votre brasserie rend les gens meilleurs ! » 

J’étais stupéfait.

On entendit alors le long crissement d’un TGV qui arrivait en gare tandis que le maître d’hôtel empilait nos assiettes,les chopes et le saucier sur un plateau.. Autres trains. Le maître d’hôtel nous a demandé plusieurs fois si nous souhaitions un dessert .Tu n’as pas répondu et moi non plus. Tu n’avais alors aucune intention de répondre à sa question ni aux miennes. Tu consultais ton portable. Je me souviens alors de cette invitation absurde , hideuse, de sauter par dessus le parapet, pour se laisser tomber tous deux sur le prochain TGV qui entrait en gare. . Ensuite tu m’as aidé à enfiler la manche de mon blouson puis tu as glissé ton bras si léger sous le mien. Je me suis senti mieux et en même temps bien vieux. Nous avons ainsi marché jusqu’au château et ses jardins. Tu avais l’air si rayonnante et moi je ne savais plus quoi faire de ta présence.

Après ce voyage tu exigeas de moi un abandon total, tu me ,poussas vers une plage venteuse et stérile où je ne pouvais plus me reconnaître pazrmi ces dunes, un lieu sans passé. Ton appel pressant pour une amnésie, pour que je me débarrasse des fausses ou vaseuses complications familiales, de tout ce bordel du passé, cet appel m’avait attiré par sa brutalité même. Tu m’as délivré d’ évènements personnels qui me hantaient .Tu m’ as aidé à ôter cette armure égotiste qui m’asphyxiait sans que je m’en rende compte. Tu répétais en riant : »  Je vois que tu n’y comprends rien !..Laisse moi faire ! Colle toi à moi……. »

Ondine , crois moi,je comprenais très bien.

Je devais te céder l’oreiller et la plus grande part du lit, car tu me disait sans cesse : » Ce sont tes mauvaises relations qui ont tendance à diluer ta confiance dans la vie.Nous ne sommes pas des esclaves, ni toi ni moi,  Viens plus prés de moi.»

Vint la saison de tes absences. C’était si soudain, je dépliais l’horaire des marées et je t’attendais jusqu’à la nuit. Tu disparaissais dans des villes en bord de mer, Trouville, Boulogne, Le Croisic , Langrune, n’importe quelle rue de ces villes ,n’importe quel magasin, cinéma désaffecté tu entrais. Tu séjournas au milieu d’un embouteillage à Cabourg un dimanche. Tu t’es endormie genoux contre le visage , dans un ces passages souterrains où les ivrognes pissent avec leurs chiens. 

Je sus par une amie que tu avais fréquenté pas mal de piscines et tu exhibais tes seins radieux au milieu des hommes jeunes ; tu prenais ta revanche face aux femmes vieillies qui barbotaient dans le chlore. Les saisons passaient, et tu me laissas errant dans une foule du Midi ,le long des cabines de bain ; la barbarie joyeuse, rassasiée, des gens qui puent la sueur et la crème solaire me saoula..

Maintenant, je cherche un calme paysage d’eau en prenant un petit autocar toujours à moitié vide à la station Solidor .Paysage d’hiver, de ciel bas. Le minibus mène vers l’anse de Quelmer .Je descends. Du vent, du silence, des frissons d’herbes , des bernaches somnolent dans l’eau salée. Les jours raccourcissent, je sais que tu viendras.

Une soirée à Mouffetard

Aujourd’hui ma fille Constance fête ses 31 ans. Pour son anniversaire j’ai décidé de l’emmener voir une pièce d’Harold Pinter, que j’aime« Une petite douleur » au  théâtre Mouffetard, dans un bâtiment modeste au fond d’une courette. Je me réjouis de passer une soirée avec elle. Pour un père, une soirée avec sa fille aînée, c’est une fête. Et dans le métro, je me pose toujours la question : qu’est-ce qu’un père ? Suis-je devenu un père  ?

Théâtre Mouffetard

Depuis les naissances de mes trois filles, je n’ai toujours pas la réponse. Que doit dire un père  à ses filles? Est-ce que j’étais , est-ce que suis un bon père ? Ayant subi un père violent, et une mère souvent absente, je me suis efforcé d’être présent, mais surtout tolérant et attentif. J’ai tâtonné. Est-ce que cela a suffi ? J’en doute.

La seule chose que je sais c’est que ma complicité avec Constance repose sur des silences complices , des non -dits sur lequel flotte quelque chose de tendre et d’enjoué. Cependant, parfois, aussi, j’ai l’impression que mes paroles touchent du verre et que nos paroles complices dissimulent un sens beaucoup plus lourd . Beaucoup d’humour passe dans nos mails ou dans nos conversations téléphoniques, l’humour allège notre relation comme une bonne tasse de café. Le déballage familial n’a jamais été notre fort.
Dés sa naissance, je ne savais pas comment m’y prendre, je n’avais pas pris de leçon pour ce nouveau rôle. Les pères qui proclament à la télé leur enthousiasme dans le couloir de la maternité me laissent perplexe.

J’étais terrorisé devant ce petit être écarlate et braillard avec des fesses minuscules curieusement fripées et violécées , j’osais à peine la prendre dans mes bras, persuadé que si je ne lui tenais maladroitement la tête, le bébé allait mourir dans la seconde.

Harold Pinter

Plus tard, je me souviens de scènes particulières Celle de l’école maternelle. J’emmenais Constance , elle me serrait une main trop molle très fort. On passait par un couloir carrelé avec des rangs de porte-manteaux auxquels étaient pendus alignés des petits vêtements colorés pour lilliputiens. comme si j’étais tombé sur une planète lointaine ou tout fonctionnait selon des règles que je ne connaissais pas.

Je me souviens:la cour de récréation. Un déferlement de cris et de bousculades, galopades,exclamations.Quand je lâchais le main de Constance pour la voir rejoindre un groupe j’avais peur qu’elle trébuche.

Autre scène. L’appartement est calme, je suis seul, Constance est à à l’école,en CE1, c’est le milieu de l’après midi. J ‘arrête de taper à la machine et regarde le cendrier bourré de mégots en équilibre sur le bras du fauteuil, puis je me glisse dans la chambre de ma fille ; j’ouvre le placard et je palpe les tissus rêches des pulls ou le velours doux d’un col de son manteau préféré vert bouteille avec des gros boutons noirs., C’est l’heure où il y a une flaque de soleil qui se pose sur l’oreiller de son lit, et je me demande à quoi elle peut bien rêver .Rêve-t-elle ? De quoi ? Je me souviens de la merveilleuse douceur la première fois où Constance découvrit des petits flocons de neige voltigeant dans le puits de la cour. La douceur aussi quand, après lui avoir raconté une histoire abracadabrante, qui fait un petit peu peur, j’éteins la petite lampe de chevet et je lui dépose un baiser sur son nez qu’elle plisse.

Autre scène. : c’est la tombée du soir, elle a onze ans , reste assise sur son petit lit Ikea, les jambes ballant, le regard fixe, sombre, elle est si concentrée que ses yeux agrandis fouillent dans on ne sait quel vide .Je m’approche d’elle, elle se décale. Enfermée, bouclée, cloîtrée , inaccessible. Je tente une deuxième approche, même écart. Elle ne veut pas de ma tendresse.

Je suis surpris, je fixe la courbe de ses bras frêles, stupéfait de sa capacité à se boucler sur elle-même. Je parle à son chien en peluche préféré ,Achille. Je blague avec lui, mais elle ne sort pas de son mutisme.Je quitte la chambre avec le sentiment d’une défaite.

De retour dans mon bureau, je guette la la fin du jour quand une pellicule sombre flotte dans les pièces et sur les meubles. Rien ne bouge dans l’appartement, il devient une chute lente vers l’obscurité. Et ce matin comme elle a refusé que je lui serre les brides de ses chaussures, j’essaie de l’imaginer adolescente. Deviendra-t -elle une grande fille rousse et sportive comme sa mère qui adore le ski ? Rien ne s’est passé ainsi.

Je la revois triomphante à 17 ans, au lycée jonglant avec le ballon de basket, dans la cour, au milieu de la mêlée, esquivant les obstacles .Elle a des ailes, elle cueille le ballon, flotte , court, évite, et le loge dans le panier. Net. Elle devient pendant un an, une vedette du lycée.

Les années passent . Constance est devenue une ado qui a pris l’habitude non pas de s’asseoir sur le canapé,mais de se jeter dedans, baskets délacées,bras en crois.. Elle adore lancer ses vêtements dans le panier à linge de la salle de bain comme si c’était un panier de basket. Devant un miroir grossissant elle redessine sans cesse ses sourcils avec un crayon et garde longtemps la bouche ouverte, sa vivacité enfantine a disparu au profit d’une gravité. .Pendant les week-ends elle émerge de sa torpeur vers midi.Elle n’embrasse plus, elle effleure la joue.Elle essaie plusieurs types de chignon. L’appartement est régulièrement envahi par sa bande de copines délurées, provocantes, malicieuses, elles pillent le frigo , s’entassent dans la salle de bain puis s’esquivent en claquant la porte d’entrée laissant une traînée joyeuse suspendue dans l’air du salon et une odeur sucrée de parfums mélangés.

J’entends encore leurs rires, leurs exclamations quand elles traversent la cour, ça laisse une curieuse queue de comète d’un temps évanoui qui reste figé en moi , buée de mélancolie quand j’y repense. C’était l’époque où j’essayais d’écrire sec, laconique, menaçant, blessant, à la manière d’Harold Pinter.

Harold Pinter

Ce fut aussi la saison des cachotteries et de bouderies ; les garçons se faufilaient vers sa chambre en douce. Tout devenait hypersensible, écorché . Dans nos dialogues il y avait d’invisibles tessons de bouteille. Je la regardais partir avec un jeune inconnu au profil maigre à la Cocteau aux cheveux soyeux et aux jeans déchirés, alors pendant quelques minutes l’air devenait blanc ; et en même temps, j’avais la certitude que je restais son refuge. Enfin je remue tout ça entre les stations de métro jusqu’à la station Monge.

Constance m’attend dans la courette mal éclairée du petit théâtre Mouffetard. Elle a la mine renfrognée,les yeux un peu rouges. Les poings dans les poches de sa parka. Je connais cette mine défaite des mauvais jours.

Je demandez:

-Qu’est-ce qu’il y a ?

-C’est rien…ça va passer.

On rejoint la file d’attente pour pénétrer dans la petite salle en pente.

La soirée fut morne. Les trois comédiens jouaient pesamment des dialogues légers. J’avais un peu honte d’avoir entraîné ma fille dans un spectacle banal c qui caricaturait mon auteur préféré. Je guettais parfois dans la pénombre le profil de ma fille comme on interroge une statue grecques dans un musée.

A la sortie, je lui propose de se rendre a la taverne « La Crète, » ou nous avions eu nos habitudes quand elle était toute petite.

Taverne La Crète

Rien n’avait changé. Je reconnus les murs avec pierres apparentes, la fresque brunâtre sur la gauche avec une crétoise dont la robe était formée de cuillères, et aussi les chaises rustiques, et aussi les boiseries sombres du côté du bar. Je retrouvais inchangé ce panneau poussiéreux sur lequel on avait punaisé des billets de banque anciens de tous les pays d’Europe.

En ôtant sa parka, Constance me dit :

– Tu te souviens des deux petits vieux qui jouaient des airs folkloriques grecs sur des instruments bizarres.J’adorais.

-Oui, c’était le vendredi et le samedi. Ils portaient des gilets rayés et avaient l’air complètement absents quand ils jouaient. L’un était penché sur son instrument comme s’il cherchait un insecte caché dans la caisse de résonance. Ils saluaient timidement quand les clients, aux tables, les applaudissaient. Enfant, Constance ,puis mes deux autres filles était fourrées derrière le bar. Le patron les laissait jouer , remplir des verres d’eau et planter des pailles comme si elles préparaient des cocktails.

Nous commandâmes deux agneaux à la crétoise et une demi de blanc résiné. Le personnel avait changé, sauf un vieux serveur voûté, avec une veste pleine de taches, et un ouvre-bouteille accroché à une poche. Il me reconnut.

-Alekos!! C’est Alekos !!!!…dit Constance.

C’était lui qui parlait avec un accent bizarre qui consistait à détacher les syllabes. Il nous recommandait toujours la truite à la crétoise en nous confiant le secret qu’il n’y avait jamais eu de truites en Crète. Lui même était originaire d’Héraklion et avait épousé une institutrice française. C’ était sa fierté. Il avait joué avec mes trois filles pendant tant de saisons. Je me souviens qu’il avait fait semblant de me gronder le jour où j’avais appuyé sur une petite cuillère posée sur une soucoupe pour la faire voler en l’air. Maintenant, c’était un vieillard qui marchait avec une étrange raideur en contournant des obstacles invisibles entre les tables. Quand nous bavardâmes sur le bon vieux temps, je remarquais ses mains avec de bizarres cloques violettes sous la peau et des veines apparentes. En nous écoutant, il déglutissait.

A la fin du repas il nous offrit des glaces.

Enfin, quand je sentis Constance plus détendue, je lui demandais :

-Alors pourquoi tu pleurais ?.. dans la cour du Théâtre?

– Je ne pleurais pas.

Il y eut un long silence. Elle regardait Alekos.

-Tu ne veux pas me parler ? tu veux qu’on parle d’autre chose ?..

Une odeur de brochettes venait de la cuisine. Je me sentais englouti par les nombreux souvenirs de mes filles dans cet endroit.

Enfin, Constance dit :

-Cet après -midi, en allant faire visiter un appartement ,je suis passé devant mon vieux lycée. La façade n’a pas changé. J’étais dans ma voiture,j’attendais le client. J’observais le trottoir en face, je n’étais pas venue depuis au moins sept huit ans Les fenêtres et leurs briquettes avaient toujours le même air ancien, années trente. Il y avait une classe de filles qui revenait de la piscine . Elles chahutaient avec leurs sacs de sports devant le portail.Elle allumaient des clopes, se bousculaient.

-Et ?..

– Elles avaient l’air si légères, si libres, si dégagée.. elles étaient dans une bulle d’allégresse.,je me suis dit à ce moment là que j’avais définitivement quitté ma jeunesse ou plutôt, c’était ma jeunesse qui m’avait quitté sans que je m’en aperçoive. Ma jeunesse.Elle est ou ?… Ces filles légères chahutaient et blaguaient. Jamais je ne pourrai blaguer et chahuter comme ça.

Je lui emplis son verre de blanc résiné.

-Et puis ? Demandai-je.

– Je me souviens, je jonglais avec le ballon, je mettais autant de paniers que je voulais, j’étais en apesanteur, je me sentais si légère à cette époque, je faisais gagner mon équipe,je n’étais jamais essoufflée.

Elle remuait la petite cuillère dans sa tasse de café vide pour écraser le sucre fondu.

-Un soir tu es venu me voir jouer , un seul soir, j’étais si heureuse.

-Oui, dis-je bêtement.

L’extravagant Stendhal dans le salon de Madame Ancelot

C’est intéressant le rôle de l’exubérante et généreuse Madame Ancelot dans un des pires moments de la vie de Stendhal .Nous sommes en 1827. Année difficile pour lui , car les états autrichiens , et Monsieur de Metternich détestent ce voltairien bonapartiste , ils l’ expulsent d’Italie .Retour à Paris en 1828, avec encore le cœur glacé de son amour si malheureux avec la milanaise Mathilde Dembowski. Il n‘a pas d’argent, et pas le moral, il dessine sans cesse des pistolets dans les marges ses carnets ce qui veut dire « pensées de suicide ». Il a peur de vieillir et donc rédige des testaments un peu idiots car il n’a pas grand-chose à léguer à part quelques paires de bottes. Il note peu de choses dans son journal. Paris lui paraît laid.Il passe ses soirées dans les salons, le dimanche chez M. de Tracy, le mercredi chez le baron Gerard, et le mardi il se rend chez Mme Ancelot, qu’il a connu en 1825. Mme Ancelot est l’épouse du poète et dramaturge fade Arsène Ancelot. C’est un salon de bon ton, qui rassemble ce que déteste Stendhal : des dévots, des royalistes, et légitimistes de tous poils. Mais surtout, le salon est un tremplin pour se faire élire à l’académie française(ce qui n’intéresse pas Stendhal) . Dans ce salon on y rencontre Chateaubriand, Cuvier, l’actrice Rachel, et surtout il retrouve son vieil ami, son compagnon Adolphe de Mareste, homme plein d’esprit, moqueur, rigoureux ,positif, fidèle et qui surtout l’initie à la politique. C’est lui qui tenait Stendhal au courant de la vie parisienne, par de multiples lettres, quand ce dernier vivait exalté à Milan. C’est lui qui ramène un peu Stendhal sur terre quand ses amours et ses idées politiques l’égarent vers de pures chimères. Il est à noter que la correspondance Mareste-Stendhal, est excellente,c’est le Réaliste Mareste politique contre le Romantique fougueux italianisant Henry Beyle.

Alfred de Musset dessine Stendhal dansant dans une auberge des bords du Rhône

Le paradoxe de Stendhal , c’est qu’il tient à fréquenter ceux qu’il n’aime pas, pour les séduire ou les choquer. enfin, il DOIT se faire remarquer d’une manière ou d’une autre. Et même dans un salon où ses idées politiques triomphent,  comme celui de Tracy, salon de l’opposition libérale dont il est proche, il ne peut s’empêcher de multiplier les paradoxes. Pour Stendhal , opposants comme partisans il les considère tous comme trop mous. Il me fait penser à notre Jean-Luc Mélenchon l’ Insoumis pénétrant dans un salon occupé par des Jean d’Ormesson. . Radical, extrémiste, Stendhal affirme à son ami Mareste que « rien ne vaut les bonnes injures »… .

Revenons à Madame Ancelot.

Elle avait lu et aimé « De l’amour » ,ce curieux traité du sentiment amoureux, dans lequel Stendhal classe les sentiments avec le soin minutieux d’un herboriste .c’est dans cet essai qu’il développe la théorie de la « cristallisation », devenue célèbre, en affirmant que l’imagination qui s’emballe transfigure l’être aimé et le pare de toutes les vertus ,le rend unique, et l’illumine comme on décore un sapin de noël avec des guirlandes lumineuses. Virginie Ancelot était assez belle, bien en chair , gaie, un peu naïve, généreuse. Elle tenait beaucoup à avoir cet original dans son salon pour pimenter la soirée.

Se sentant protégé par cette femme, Stendhal ne se prive pas d ‘en abuser. Il multiplie les numéros de bouffon , va parfois jusqu’au grotesque. Un soir ,parmi les beaux académiciens, il se déguise en paysan, avec un bonnet de coton, parle mal avec un accent terroir et se fait passer pour « César Bombet, fournisseur aux armées ». il se conduit comme un vrai plouc. D’après les témoins de ce soir-là, il s’abandonne et improvise un monologue hilarant, et jouant à merveille le rôle de « paysan du Danube » obtus , réussissant le numéro du crétin satisfait parmi ces académiciens ou candidats conformistes .Ne jamais oublier que Stendhal s’est toujours cru un homme de théâtre et rêvait de devenir le Molière de sa génération.

Dans la journée, donc, Stendhal toujours en proie à des coups de déprime, cherche un emploi, le soir il court les salons. Son impertinence, ses blagues douteuses (surtout après minuit et pas mal de punchs) ses saillies, ses sarcasmes, ses paradoxes, ses histoires lestes, amusent quelques-uns mais choquent les autres.

Le fin Stendhalien Michel Crouzet dans sa biographie « Stendhal ou Monsieur moi même »note avec finesse : «  « A Paris ,il était tout de même toujours mal à l’aise ; guindé ou trop vif. Il n’avait pas de semblables, il n’était jamais lié .Il attirait et repoussait ; partout où il est passé il a laissé ce sillage de scandales(…)Les tristes et les ennuyeux étaient ses ennemis naturels et ses victimes ; cela faisait beaucoup de monde. Il ne leur passait rien et ne cédait à personne. »

Il passe à la moulinette de ses sarcasmes les auteurs à la mode, les pièces de théâtre à succès, les poètes « pour femmes de chambre ».Il est péremptoire, insolent, versatile , fier de ses formules. Il voit des sots partout. Virginie Ancelot aime cet extravagant car elle devine les peines de cœur. A38 ans, elle n’avait plus -selon les témoins- tout à fait la grâce qui l’avait rendu très désirable quelques années auparavant. Stendhal lui trouvait « une belle gorge » et cette punaise de Mérimée parlait des « calebasses sur la poitrine ».

Chaque mardi, elle supportait avec bonne humeur dans son salon ce bonimenteur de Stendhal alors que ses traits d’esprit blessaient ou choquaient certains invités de marque. Par exemple Stendhal se moquait régulièrement de Victor Hugo. Virginie lu écrivit des lettres pour demander à son invité turbulent de cesser ce jeu de massacre qui risquait de vider son salon.

Esquisses parisiennes” by Henri Monnier

C’est chez madame Ancelot que Stendhal fit a connaissance du très intelligent et fidèle Victor Jacquemont, qu’il fréquenta Sutton Sharpe. Ils devaient tous jouer un rôle important dans la vie de Stendhal.

A noter aussi que l’année suivante, Stendhal complètement épris d’Alberte de Rubempré, mais qui n’arrivait pas à ses fins, eut l’idée de provoquer la jalousie de cette Alberte .Il se mit alors à faire la cour à Mme Ancelot. Celle-ci, surprise, troublée de cette attention si soudaine, flattée sans doute, ne comprit pas non plus la volte-face si soudaine de Stendhal qui l’abandonna aussi soudainement, car son stratagème avait en partie réussi. Stendhal -c’est son côté comte Mosca – s’était servi d’elle cruellement. Bien que choquée, madame Ancelot ne lui en tint pas rigueur . Les deux restèrent amis jusqu’à la mort de Stendhal. Elle vécut longtemps et écrivit des romans.

Manuscrit de Stendhal avec dessin

Je ne résiste pas à donner un extrait d’une lettre du premier janvier 1831, alors qu’il s’ennuie à Trieste .N’oublions pas que « Le Rouge et le Noir » est paru  n mois et demi plus tôt.

Stendhal écrit à Mme Ancelot :

 »Hélas, Madame, je meurs d’ennui et de froid. (..) Je ne sais si je resterai. Je ne lis que « La Quotidienne » et « La Gazette ». Ce régime me rend maigre. »

Puis il fait une allusion à son comportement à Paris, dans son salon, sous forme de remords : » Pour être digne et ne pas me perdre, comme il m’était arrivé à Paris, je ne me permets plus la moindre plaisanterie. . Je suis moral et vrai comme Télémaque. Aussi l’on me respecte. Grand Dieu, quel plat siècle. Et bien digne de tout l’ennui qu’il ressent et qu’il transpire. Je touche ici à la barbarie. J’ai loué une petite maison de campagne qui a six pièces grandes, à elle six comme votre chambre à coucher. Elles n’ ont d’agréable que cette ressemblance. Là, je vis au milieu de paysans qui ne connaissent qu’une religion, celle de l’argent

Enfin, ces dernières phrases qui laissent vraiment rêveur : »Je n’ai su qu’il y a huit jours l’apparition du Rouge(son roman « Le Rouge et le Noir » ) . Dites-moi bonnement tout le mal que vous pensez de ce plat ouvrage, non conforme aux règles académiques, et, malgré cela, peut-être ennuyeux. Écrivez moi une fois par mois. »

Il signe sa lettre « Champagne ».

Il quittera Trieste le 31 mars, chassé par Metternich, pour le port de Civita-Vecchia, où il s’ennuiera, consul, à comptabiliser les arrivées et départs des bateaux, entouré de mouchards dans ces états du Vatican qui ont des dossiers contre lui et connaissent parfaitement sa haine des dévots et son enthousiasme déplacé pour Napoléon.

La jubilation Audiberti

Ses poèmes ? Oubliés . Son théâtre ? Plus jamais joué après avoir été souvent attaqué . On ne monte plus les pièces farfelues de ce colosse en pardessus qui suçotait son crayon dans les bistrots parisiens.. Il débuta chroniqueur au « Réveil d’Antibes » découvrit Paris en 1924(il a 25 ans) et travaille au « Petit Parisien », rubrique faits divers, critique de cinéma, enquêteur tous terrains, raconteur de crimes en tous genres. Là il découvre le théâtre de banlieue, ring de pugilats sanglants, les cadavres manipulés avec des gants de caoutchouc, les filles étranglées dans des WC, le vocabulaire fleuri des livreurs, ceux qui règlent leurs divergences d’opinion à coup de rasoir tandis que des fillettes jouent à la marelle de l ‘autre coté de la vitre. Il déambule parmi les flics, les bus, les poissonneries, prend l’apéro avec les grévistes de 36 aux usines Renault ; il écoute les vantardises et le blabla des types bourrés jusqu’au goulot. Il voit l’eau des cuvettes, le sang des assassinés, les bras nus des amants qui se cachent derrière un gazomètre, ces zones de misère vers le quai de javel qui frappèrent si fort Jacques Prévert, mais chez lui des escadrons passent dans le soleilles, derrière les percolateurs , le patron rêve de marquises XVIII°, soudain le ciel d’Antibes survient et lui fait humer une odeur brulée de café, tandis des femmes nues se prélassent sous des dattiers. Il écrit souvent la nuit, parfois une pièce entière, il ouvre un cahier et expose les aventures du bandit Corse Spada guillotiné en 1934 et regarde la neige tomber devant le chalet savoyard où il est allé passer un noël. Il voit tout, rêve tout, d’une belle femme aux cheveux lustrés aux bibelots du Passage Choiseul. Son étonnement ne s ‘use jamais devant la bête humaine. Méfiance. Il doute. Il ne croit pas à l’impérieux sentiment de véracité qui possède l’historien.il est plus prophétique, voyant, pythie. Il devine l’univers entier dans les lèvres de la Caissière du Grand café. Il calligraphie une sourde angoisse que la jubilation naturelle de sa prose ne cache jamais complètement.

Il cherche la clé du monde, avec une naïveté proche de celle du douanier Rousseau. Les saisons passent le long des rues et mélange l’émerveillement et ula mélancolie.. Ce qu’évoquent les plaques des rues, dans chaque arrondissement, le fait jubiler, depuis l’assassinat du Duc de Guise jusqu’à Renée Coraille, grande femme blonde qui chantait du Lulli quand il pleuvait des bombes sur Boulogne-Billancourt. Bref l’épaisseur de la vie le malaxe, le harcèle, l’éblouit, le déconcerte, l’inquiète , sentant l des odeurs sauvages dans ces êtres humains qui se baladent en foule sur les Grands Boulevards. Le Paris populaire le questionne car il a trop suivi pour « le petit parisien » ces chiens écrasés qui lui permettent de saisir l’insolite brutal de ses contemporains sous le folklore facile des faubourgs.

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Il note tout en rustique entier, naturel devant l’improbable: les désirs, les jalousies, les amours vaches, les pétages de plomb imbéciles, les confidences d’un flic en gabardine, lui assis devant un Vittel Cassis tandis qu’à la table voisine, on déguste une tête de veau ravigote.

Pour revenir à son théâtre, il est définitivement oublié pour cause d’ivresse verbale et de préciosité,de logorrhée, pour cause d’invraisemblances et de fantaisie louche car son désir profond, il l’avoue, c’est de noter tout absolument tout, de fouiller avec toutes les fanfares des dictionnaires ce qui se passe dans un train de banlieue plein  avec »la chair humaine, vagins, fressures, aponévroses,trijumeaux, dans ses robes, ses pantalons, ses vestons, ses manteaux, serrés, jacassante, bienheureuse.. »(extrait de « La Nâ »)…

Qui lit aujourd’hui « Quoat-Quoat » de 1945 ? ou « Le mal court »de 1946 ? ou « Le Cavalier Seul » ? Et même « La fourmi dans le corps » ? Elle entra au répertoire de la comédie française en 1962 et malgré la sensualité de l’écriture, la pièce est tombée ,elle aussi, dans l’oubli. Je ne résiste pas au plaisir de citer un extrait de la critique parue dans « Le monde » à la Générale de la pièce :

« Avec l’autorité et l’intransigeance du dépit, une vieille fille se fait chanoinesse au couvent de Remiremont pour la seule joie d’en chasser les abeilles mondaines qui, comme souvent au dix-septième siècle, distraient les pieuses fourmis de leur contemplation. Mais par la grâce d’un enfant recueilli et d’un officier de passage, l’amazone découvre bientôt l’amour terrestre, plus moral finalement que sa rigueur de vierge rance, puisqu’il lui donne la force d’adopter un monstre et de convertir le grand Turenne à la non-violence…

La mère d’Audiberti

Sous la caution d’un fond de chronique vraie, Audiberti exalte une fois de plus sa confiance dans la libre charité du ventre. Comme ses sœurs Alarica, Jeannette, la Hobereaute et la Logeuse, la chanoinesse sanctifiée par l’hystérie atteste que l’âme procède du corps, que le  » bien court  » avec le mal dans les veines de la création, et qu’aimer c’est d’abord aller au devant de la vie de tout son instinct .

Selon son habitude, l’auteur démontre moins ce credo sensualiste qu’il ne prêche d’exemple. De même que ses héros se grisent des mélanges de l’existence, son style constitue un hymne à l’ébriété du langage, meilleur et pire confondus. Improvisation prolifique, grouillante, effervescente, turgescente, jubilante, où les images, les rythmes et jusqu’aux consonances imitent follement le kaléidoscope de la pensée et les saccades de la vie.

Cela passe, en brisures imprévisibles, de la métaphore baroque digne de Villiers, de Claudel ou de Lautréamont au calembour d’almanach Vermot ou armes et cycles indifféremment. « 

Cette critique donne une idée exacte de ce qui déconcertait le spectateur  d’avant et après-guerre: fariboles mystificatrices, jongleries allègres,railleries , calembours, humour noir, désinvolture religieuse et vision historique surréaliste, réminiscences littéraires impossibles à déchiffrer pour le premier venu.Trop de surréalisme dans l’air. Le spectateur sort déconcerté de la salle : ce feu verbal manque de sens clair , d’une raison, d’un plan, d’une conviction,d’une morale,d’une cohérence, tout se déroule dans une apesanteur et des associations d idées incongrues-souvent dansantes- et comme le dit l’auteur : «  tout ce beurre humain,plein de cheveux, déborde ma tartine. »

Boris Vian, Jean Cocteau, Paul Valery, Jean Giono, Mandiargues, François Truffaut, défendirent cet inclassable .

C’est dans les romans qu’Audiberti donne sa pleine mesure et se déchaîne.

Il étale ses hantises : conflit du Bien et du Mal, interrogations sur la souffrance et le Pourquoi de l’Espèce Humaine errant vers on ne sait quoi. L’amour devient « des tonnes de semence » car la question érotique le tourmente. « La chair elle-même,la peau, la surface de la conscience et de l’intelligence, la peau de chair m’apparaissait d’un drap si luxueux, d’un si précieux satin,que j’avais envie qu’on la déboutonnât et même qu’on l’enlevât comme on faisait pour les manteaux de fourrure. »

Certitude audibertienne : la femme est magique, céleste, splendide,mexicaine, grise, débordante, explosante fixe, louve, souveraine,consolatrice,perverse, que sais-je.., L’humour si décalé de l’écrivain tempère son pessimisme métaphysique et physique (la laideur, comme chez Hugo, le fascine) , sentiment qu’il exprima dans un petit traité nommé « l’abhumanisme. » qui nous avertit que « l’homme doit accepter de perdre de vue qu’il est le centre de l’univers.

je vous donne un conseil : ne résistez pas au torrent verbal de cet écrivain, lâchez tout, abandonnez vous à électricité des phrases , c’est une haute mer bariolée . Leur cargaison d’images ne peuvent se comparer qu’à la tambouille océanique et verbale de son maître Hugo.


J’ai mes livres préférés: « Marie Dubois »,le plus tendre.. émouvant… »  ou « Les tombeaux ferment mal », le plus désolé..

Pour ceux qui n’ont rien lu de lui, une bonne initiation je conseille « Le maître de Milan » de 1950 ; avec des italiennes de Milan aux formes généreuses..C’est le le récit le plus discipliné de ce grand baroque . Pages poétiques, déviations fantasques à partir d’un rien , une rue, un couloir d’hôtel , une chambre , un souvenir d’enfance, un chemisier rayé rose et vert, avec cette perpétuelle obsession de la chair convoitée qui culmine dans plusieurs scènes dignes du meilleur Bunuel à propos d’une belle jeune femme unijambiste qui ensorcelle les vieux.

Mais le plus émouvant et discret reste « Dimanche m’attend.. » rédigé en 1963-64 lorsqu’il apprit par son médecin qu’il n’avait que peu de mois à vivre .Que fait-il alors ? Il flâne dans Paris,les églises, les cinémas,les passages, les quais, les parcs, suit les belles passantes, les ruelles à pigeons. Il médite , enjoué, parfois un peu las, sur les drames ou les bonheurs insoupçonnés derrière les façades d’immeubles, et tout ce ragoût de pensées intérieures confuses, d’impressions qui vous mêle aux arbres, aux vitrines, à vos parents disparus, à vos amis partis , à des épisodes oubliés.La promenade parisienne devient un parcours initiatique pour comprendre davantage son passé et s’ouvrir davantage à l’au-delà et aux troublantes questions que pose le néant. La ville prend des teintes un peu fanées , comme si l’écrivain visitait la cale d’un vieux bateau aimé, une maison de famille avant que les déménageurs embarquent tout dans des cartons,sans ménagement.

Il revoit donc cette ville comme un tendre muséum : les gares l’hiver et ses cafés aux vitres pleines de buée, l’hôtel Meurisse, » ses plafonds de cristal et ses fauteuils en fruits confits ».., les bancs du Palais Royal, le parc Monceau.Il se souvient d’Antibes et de son père,maçon, de ses amis de la NRF, de Gide à Paulhan,de Drieu ou de Marcel Arland, du catéchisme, quand il papotait avec son ange gardien, d’une de ses filles qui prend l’avion pour Bordeaux, des visages familiers que le temps a creusé, durci ou effacé . Il prend le bus 47, visite le marché de l’avenue Blanqui :»caleçons, articles de ménage, bretelles, décapants, combinaison, dentifrice, rognons de porcs,tripes madères, avec l’appétit touristique qui vous vient de vous enfoncer dans le pittoresque des souks. » Il aime la Place d’Italie et ses Pauwlaunias. »

Il conclut, apaisé : »cette année, nous ne verrons pas fleurir ces beaux arbres horizontaux. »

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Une matinée dans Rome

Je sortis de l’hôtel Patrizi assez tôt le matin. Laure dormait encore. J’avais laissé la fenêtre ouverte sur la courette et ses lauriers. Je rejoignis la piazza Galeno est sa réverbération éblouissante puis je suivis la viale Regina Margherita en regardant passer les tramways verts, puis traversai la via Nomentana et ses embouteillages du matin. Je marchai jusqu’à la piazza Ungheria Je m’installai comme souvent dans le vaste caffè Hungaria, avec ses grappes de globes blancs, son carrelage géométrique , ses tables sombres miroitantes .

Caffé Hungaria

Tandis que je lisais dans le Corriere le énième article sur le problème des ordures que la municipalité de Rome était incapable de résoudre, j’entendis une explosion de verre. A une table proche de l’entrée , une carafe d’eau s’était brisée ,une mère secouait son enfant . J’observais la serveuse en tablier noir, accroupie, en train de ramasser avec une petite pelle les débris de verre. Elle avait des sandalettes blanches qui rappelaient celles que portent les infirmières. Et je notais aussi qu’elle avait des bras nus élégants et fluides, très pâles. Ses gestes avaient une grâce particulière pour ramasser les plus gros éclats. Elle portait aussi à la cheville une petite chaînette en or qui m’intrigua.

Ensuite je parcourus la page des sports et en levant les yeux, m’aperçus que la femme et l’enfant avaient disparu et que la table avait été nettoyée comme si rien ne s’était passé. Comme souvent , je m’étonnais que les gens soient là puis qu’ils disparaissent comme si un magicien les escamotait le temps qu’on avale une gorgée de café.Je me dis: rien n’a eu lieu et cependant une petite parcelle d’or de la mémoire reste en moi et volettera longtemps. ttouite la littérature tend à préserver cette parcelle, à peine un souvenir, à peine une scène de la vie ordinaire.

La serveuse au tablier noir(celle qui avait ramassé les débris de verre) était montée sur un tabouret , prenait des bouteilles d’apéritifs des plus hautes étagères pour les essuyer l’une après l’autre avec soin. .Entra alors dans la salle une grosse femme boudinée dans une robe soyeuse chocolat, ses épaules couvertes d’un châle informe à larges mailles noires semées de fleurs de laine écarlates .Sa coiffure bouclée d’un blond platine ressemblait à une perruque, elle tirait sur la laisse d’un fox terrier qui ne voulait plus avancer. Un couple élégant enjamba le fox terrier comme s’il s’agissait d’un paillasson sale . La lourde femme au visage plâtreux jeta une clé plate sur le comptoir . La serveuse descendit alors de son tabouret ,lui servit un verre de blanc. A la table la plus proche de la mienne, un couple âgé élégant, parlait de la perte d’un ami et de la cérémonie de la crémation à laquelle ils avaient assisté la veille. L’homme, qui tenait serré sa tasse de café brûlant dit : «  Je sais bien qu’aujourd’hui le monde n’est plus celui que nous avons connu .mais quand même….cette urne en bronze en forme de flamme.. qui rappelle Mussolini pour notre ami Angelo….Qui a choisi ça?.  et l’employée des pompes funèbres qui arrive avec du papier alu tout froissé et qui dit à sa fille.. désolé.il y avait beaucoup plus de cendres que nous avions prévu.. et lui donne le paquet tiède. Tiède.!.». Ayant dit cela le vieil homme fixait l’écume de son café brûlant et je me demandai s’il pensait à sa propre mort et me demandai ce qu’il souhaitait .. et j’avais envie de tout faire pour lui offrir..

Un groupe de lycéens débarqua bruyamment et se regroupa devant l’armoire réfrigérante et ses nombreuses des pâtisseries. Ils ôtèrent tous leurs casques et leurs oreillettes. Et je me demandai soudain si tous ces ces gens d’âges si différents, réunis dans cette vaste salle luxueuse étaient contents de vivre dans leur époque. Et d’abord dans quelle époque vivaient -ils ?La même  que la mienne? Sûrement pas. Et moi ? Étais je satisfait   de mon époque? sans doute pas mais incpable d’aller opus loin. Sans doute, j’avais e sentiment d’un voyageur d’un certain âge qui revient dans sa ville natale et ne reconnait rien. Le square et la belle allée de tilleuls furent remplacées par des parkings d. Les jeunes femmes du lycée qui te faisaient rêver dans leurs jeans serrés, sont devenues des petites vieilles frileuses trottant avec leur cabas vers une superette, sans regarder les autres. Pourquoi? Incapable de répondre à ces questions, je payai ma consommation et fixai une pile de cendriers en me posant la question de la crémation. Finir dans un cendrier. Les nouvelles générations veulent ça.Je quittai la salle avec le sentiment d’une défaite avec mes questions oiseuses.

Je rejoignis bien plus tard la foule du Corso puis m’engageai dans l‘étroite et populeuse via Frattina . Il était dix heures dix. Je marchai le long de vitrines rutilantes qui ressemblaient à une suite d’aquariums baignant dans une pénombre artificielle. J’étais noyé dans les reflets flous et sombres des passants avançant comme une armée des spectres.Je changeai de trottoir pour marcher au soleil. J’atteignis la place d’Espagne. Rome baigna alors dans un bleu pâle d’une incroyable légèreté. L’ ampleur d’un ciel sans nuage rendait aux coupoles, aux campaniles,aux terrasses fleuries , aux églises leur promesse première sous forme de bénédiction par des anges invisibles.

Via Frattina

Je revins vers l’hôtel en prenant un bus. Il était presque midi .J’étais en retard. Je traversai une place immense et déserte comme un plan d’eau. j’évitai de prendre la Via dei Villini avec ses pins en allées résineuses . C’était là ,devant une villa au crépi vert amande ,que je m’étais disputé jadis ,du temps de ma jeunesse, avec une jeune allemande que j’aimais. Elle voulait voir le Colisée à la nuit tombée . Je détestais cette monstrueuse conque de ténèbres, avec ses trous rocheux , ses voûtes démesurées,ses monstrueux blocs de pierres brunes, cette successions d’ antres obscurs qui puaient l’urine et la mort. Je refusai donc violemment de l’  accompagner.

Je repensai à cet article que j’avais lu la veille dans le Corriere sur l’écrivain Pavese. On y révélait l’existence d’un « carnet secret ». L’écrivain de Turin y avait consigné d’étranges déclarations à propos de sa lassitude du combat antifasciste .il avait multiplié des notes qui ne collaient absolument pas avec ce qu’il affirmait dans ses textes ou déclarait à ses proches. Ce carnet secret, trouvé après sa mort révélait donc un autre Pavese,énigmatique . Son jardin secret.

Et plus j’y pensais ,plus ce jardin secret, m’ intriguait, m’attirait.Dans cette société où tout doit être mesuré, jugé, efficace, constant, et surtout « transparent » , l’expression « jardin secret, » prenait une couleur délicieusement fanée, vieillotte comme si je me promenais dans un verger caché, à l’abandon plein de broussailles , de ronces et de cachettes d’enfance.

Je me souvins alors que l’article précisait que Pavese ne supportait pas de se sentir « visible comme les galets au fond de l’eau » .Je participais,comme lui, à cette effroi de devenir un »  galet d au fond de l’eau» que tout le monde regarde .

Je me demandai si mon goût de plus en plus accentué pour le secret,le mensonge par omission, était un symptôme de début de paranoïa et de misanthropie ou, au contraire, un réflexe de santé mentale pour me défendre contre une époque avec son maillage de réseaux sociaux, ses désordres multipliés,ses idées toutes faites, sa confusion et pour tout dire son chaos.

Je revins par la piazza Galeno. L’air brûlait ,les tramways étaient bondés, l’orage couvait , j’étais en retard.

Piazza Galeno

Retour à l’hôtel. Ses tapis rouges , ses hauts couloirs voûtés, blancs ,qui faisait penser à un monastère. La chambre 108 était vide et bien rangée. Je retrouvais Laure assise dans le jardin sous la tonnelle  elle avait déplié un plan de Rome sur ses genoux tout en suçotant une branche de ses lunettes.
-Tu as été bien long..

Laure replia le plan et me demanda avec un petit ton narquois :

-Qu’est-ce que tu as fait de ta matinée ?

– Oh.. Pas grand-chose….J’ai flâné..

-Mais encore ?…

-Rien de spécial… Ah si, une carafe d’eau est tombée pas loin de la table où je prenais un café. Tu sais, le café que j’aime beaucoup ..le Caffè Hungaria…

-Oui, je sais, allons déjeuner.

Pavese ou la fête impossible

Puisque l’œuvre entière de Cesare Pavese fut souvent lu et interprétée et parfois déformée à la lulmière norie de son suicide (précisons qu’il avale des cachets le 27 août 1950, à 42 ans,  dans une chambre de l’hôtel Roma, place Carlo Felice, à Turin, sa ville d’élection) . Il laissa sur sa table de chevet un mot : « Je pardonne à tout le monde et à tout le monde, je demande pardon. Ça va ? Ne faites pas trop de commérages. » Il avait reçu la plus haute récompense littéraire italienne le Prix Strega, 4 mois auparavant.

L’écrivain Italo Calvino, que Pavese avait découvert et soutenu dés ses premiers textes, a dit quelque chose de capital sur Pavese :

« Tous les romans de Pavese tournent autour d’un thème caché, autour d’une chose non dite qui est la chose qu’il veut vraiment dire et qui ne peut être dite qu’en la taisant. »

Puis : »En général dans les récits de Pavese, apprendre cela signifie apprendre aussi et surtout comment on soufre, comme on se comporte face aux blessures qu’on reçoit.Et ceux qui n’ont pas appris succombent.  »

De son côté, Natalia Ginzburg qui a longtemps travaillé aux éditions Einaudi à ses côtés se souvient : « Il était, parfois, très triste. Mais nous avons cru, pendant longtemps, qu’il aurait guéri de cette tristesse au moment où il aurait pris la décision de devenir adulte, parce que sa tristesse nous semblait celle d’un jeune homme, la mélancolie voluptueuse du jeune homme qui n’a pas touché terre et qui se meut dans le monde des rêves arides et solitaires. ».

Lui-même insistait sur une sorte de silence fondateur qui présidait à son œuvre tout entière et sur une aspiration infinie et insatisfaite à une perfection qu’il s’assignait sans pouvoir l’atteindre, produisant un inévitable sentiment d’échec. « Le silence, c’est là notre seule force », écrivait-il dans un de ses premiers poèmes.

Une bonne introduction à son œuvre , c’est sans doute en ouvrant « le bel été » ,commencé en 1940 et publié en 1949.Il rassemble trois de ses meilleurs textes . Outre ce « bel été »,il faut lire « le diable sur les collines » et « entre femmes seules » qui fut adapté par le cinéaste Antonioni. . On a alors un panorama assez juste des thématiques et du ton si particulier presque murmuré dans sa fausse objectivité de Pavese. « Le bel été » évoque des fêtes, de virées nocturnes dans Turin , dans des bistrots crades, le long du Pô, ou dans les v bourgades des collines. L’initiation amoureuse est le grand sujet du texte « Le diable dans les collines » . Flirts , disputes, conquêtes et séparations , poignées de main passionnées, béguins d’un soir, sourires niais, caresses sous la table, caprices, crises de jalousie , toutes les chimères et enthousiasmes de l’adolescence sont convoqués pour former , une ronde. Soirées dans les bistrots enfumés de Turin, nuits blanches, bals de campagne, virées en rase campagne dans les vignobles. La subtilité des analyses, les relations triangulaires sentimentales ,les bavardages narquois et piégés, (qu’on retrouvera magnifiquement dans « La plage ») ne se limitent pas à de la psychologie traditionnelle, mais la prose, souterrainement, essaie de capter, de saisir le chant secret qui a bercé cette génération qui découvrit l’amour au moment du fascisme .

Pavese a une obsession. Il se demande où est l’unité d’une vie  alors qu’il n’y a que des instants précaires ,des signaux contradictoires, une balance provisoire, incertaine, insaisissable entre les émotions et de multiples blocages. . Les tentations de l’ homosexualité affleurent aussi parfois.

Ce professeur hyper cultivé, nourri de l’Antiquité, est obsédé par des images mythiques centrales, archaïques, assez virgiliennes. L’ unité perdue , le cycle des saisons,comme un Éternel Retour, les Dieux absents traversent son œuvre

Mais le grand sujet reste les femmes : les jeunes filles, les amoureuses ,la timides, les délurées, les conquérantes, les maternelles, les coquettes, les victimes, les fières, les humiliées, qu’elles soient ouvrières ou grandes bourgeoises .Pavese observe les situations ambiguës de ces groupes de garçons et filles qui traînent le soir dans les cafés et les bars et partent en voiture pour des virées qui durent jusqu’à l’aube. Le jeu des attractions sentimentales, des affinités, est mené avec virtuosité dans toutes leurs nuances. Les dialogues de Pavese sont tissés de banalités qui cachent le courant souterrain des pensées et des émotions. Il faut avoir l’ouïe fine pour percevoir cet art de la sous-conversation qui culmine dans « La plage »avec ses papotages sur le sable. Pas mal de lecteurs sont passés à côté de cet art de l’infime, de la nuance fuyante, des drames dissimulés sous un blague de rien, du flux de conscience dans ce qu’il y a d’insaisissable, ce brouillard étonnant des paroles ordinaires pour masquer l’essentiel. Pavese annonce déjà les tropismes de Nathalie Sarraute . Ce qui affleure entre les garçons et les filles, ce qui glisse sous la surface des bavardages , ce heurt des émotions, ces fractures et fêlures entre les sexes, ces incompréhensions qui grandissent entre les êtres, Pavese en est le maître. Les déambulations bruyantes et alcoolisées dans Turin rappellent parfois les distractions vides des « Vitelloni » de Fellini.

Bianca Garufi, pour qui il écrivit de nombreux poèmes

En même temps il sait mieux que personne faire savourer les douceurs des nuits d’été sous les treilles, les touffeurs tièdes des collines tant aimées, ces « Langhe » où il est né et aussi les musiques de la jeunesse qui s’enfuit .Il interroge le « silence du monde ».

L’époque mussolinienne ,et ses contraintes se retrouvent dans « La prison » et « La maison dans les collines »qui composent le recueil « Avant que le coq chante » .

« La prison » fut écrit entre 1938 et 1939 mais ne fut publié qu’en 1948 après l’effondrement du régime fasciste. Pavese raconte son séjour de huit mois à Brancaleone en Calabre où il fut assigné à résidence par le gouvernement fasciste. Il vit surveillé dans une humble cabane face à la mer grise. Image de l’ennui, de la monotonie d’un rivage plat et d ‘une existence artificielle. La encore la solitude subie devient passionnante grâce à deux présences féminines, Elena , la femme de ménage , humble, fidèle, attentive , pudique , et Concia la femme sauvage qui se donne aux hommes.

Sans cesse revient l’image de la fenêtre ouverte sur la mer. Pavese écrit :
« Là-bas il y avait la mer. Une mer lointaine et délavée qui, aujourd’hui encore, s’ouvre derrière toutes mes mélancolies. C’est là que finissait toute terre, sur des plages désolées et basses, dans une immensité vague. Il y avait des jours où, assis sur le gravier, je fixais de gros nuages accumulés à l’horizon sur la mer, avec un sentiment d’appréhension. J’aurais voulu que tout soit vide derrière ce précipice humain. » La réflexion sur la séquestration, dans cette « prison » devient une auto-analyse d’où il émane une poétique de la pauvreté intérieure .   Pavese se souvient d’ une lettre de Léopardi :»Je connais un homme qu’un simple œil-de-bœuf ouvert sur le ciel vide, en haut d’un escalier, met dans un état de grâce » .

A propos de ce texte rappelons que Pavese fut arrêté le 15 mai 1935 dans une rafle frappant le mouvement « Giustizià et Libertà ».Il est emprisonné pour ses fonctions de directeur par intérim de la revue « Cultura » et pour détention de correspondance clandestine. Il a alors 27 ans et ne s’est jamais signalé par une opposition franche au régime.
Pendant son assignation ,Pavese se baigne, lit les tragiques grecs, des polars, se fait la cuisine, donne quelques cours aux enfants de Brancaleone, et corrige son recueil de poèmes « Travailler fatigue » qui selon lui était « susceptible de sauver une génération » . Les poèmes n’ont rien sauvé du tout ,ils ont surtout été soumis au contrôle du Bureau de la censure de la Préfecture de Florence, et amputés de 4 poèmes. Publiés, ils tombent dans une relative indifférence .

Les collines, les « Langhe » autour de Turin

Voilà comment, sous les traits de Stefano, se décrit Pavese confiné et surveillé  :
« Elena ne parlait pas beaucoup mais elle regardait Stefano en s’efforçant de lui sourire avec des alanguissements que son âge rendait maternels. Stefano aurait voulu qu’elle vint le matin et qu’elle entrât dans le lit comme une épouse, mais qu’ensuite elle partit comme un rêve qui n’exige ni mots ni compromissions. Les petits atermoiements d’Elena, l’hésitation de ses paroles, sa simple présence lui inspiraient un malaise coupable. Des propos laconiques s’échangeaient dans la chambre fermée.(..) des minutes savourées ave »c Elena ,il lui restait une fatigue oublieuse, repue, presque une stagnation de son sang. Comme si, dans les ténèbres, tout s’était passé en rêve. mais il lui en voulait de l’avoir priée, de lui avoir parlé de lui avoir révélé, ne fût-ce que par feinte quelque’ chose de sincère et de tendre. Il sentit sa lâcheté et sourit : »je suis un sauvage. »


Ce qui est étonnant dans ce récit « La prison », c’est la beauté harmonieuse et l’enchevêtrement des durées, les subjectives et les objectives. Les vertiges, les ruminations, les méditations solitaires, toutes ces harmoniques du temps intérieur face à la mer vide et le village. Pavese collectionne les instants : la fenêtre face à la mer, les cuvettes des collines, les rives caillouteuses, les sentiers déserts qui portent à l’exaltation, Il y a aussi une attention minutieuses aux rites : repas, passages du plein soleil à l’ombre, de la grosse chaleur à la fraîcheur des soirées devant les vagues.il analyse ses phases de l’exaltation au découragement, avec quelque chose étrangement aride et honnête dans l’exacte sismographie de ses humeurs.
Déjà on constate que le sexe est à la fois espérance folle, désolation, vertige, exaspération ,obsession et consolation. C’est dans la séquestration que cet écorché ,vivant au plus secret de lui même, devient un grand écrivain. Son l’intelligence se manifeste quant tout se défait…


Enfin, on sait maintenant que son parcours politique est assez erratique. Schématiquement , de son vivant il avait été comme un « antifasciste », puisqu’il avait pris sa carte d’adhérent au Parti Communiste en Novembre 1945 et qu’il avait écrit dans « L’ Unita » ce qui est aller un peu vite.. Aujourd’hui la publication du » carnet secret »,retrouvé en 1990 , un ensemble de notes prises entre juillet et décembre 1943 oblige à nuancer et à relativiser cet engagement communiste tardif. Bien que Pavese eût donné un gage de son militantisme en écrivant « le camarade » ,publié en juin 1947 , il ne fut jamais considéré comme un solide militant .

Le 9 septembre de cette année là, Fabrizio Onofri lui demande d’éclaircir ses rapports avec le PC et lui demanda d’analyser les politiques culturelles régionales. En fait le PCI s’agace devant une œuvre qui manque singulièrement de violence dans sa critique de la bourgeoisie. Sde plus sa collaboration à la revue « Culturà et realtà », qui critique le marxisme, et implicitement ligne de Togliatti est vue d’un mauvais œil. La position de Pavese on la trouve parfaitement exprimée dans une lettre du 2 Août 1943 à Fernanda Pivano :  « Je ne suis pas un politique et je n’ai rien à gagner avec la politique. « 

Mais il y a plus gênant. C’est l’affaire du « carnet secret » tenu pendant l’été 1942. Le quotidien « La Stampa » le publie en 1990. Cet enselble détaché du journal intime « le métier de vivre » révèle la lassitude de Pavese devant l’antifascisme .Il manifeste même une certaine admiration pour l’Allemagne ! Ce carbet embarrasse les spécialistes pavesiens, les ,journalistes et universitaires .Pourquoi a-t-il d’ailleurs éprouvé le besoin de soustraire ces pages là à son journal intime ? Mystère.Selon certains ce carnet secret ne reflète pas la pensée profonde de Pavese mais aurait fait parler un personnage de fiction « fidèle à Mussolini » et qui aurait dû trouvé sa place plus tard dans un de ses récits .La question reste ouverte.

Pour ceux qui veulent comprendre les soubassements de l’oeuvre, ses pilotis philosophiques, je recommande « Le métier de vivre » posthume publié en 1952. Tenu du 6 octobre 1936 jusqu’au 18 août 1950, neuf jours donc avant son suicide, on y découvre aussi en toute sincérité, un écorché vif. Il ne cache rien de sa sécheresse naturelle, de sa sensualité malheureuse.il s’en dégage une certaine misanthropie, des humeurs déconcertantes ,un masochisme, des influences littéraires,des rencontres, amours,une rumination littéraire de forcené, des maussaderies, détails de l’égo, questionnements épuisants sur les problèmes de Forme. Bref un homme sans cuirasse.

On y voit aussi sa passion de la littérature américaine,et en particulier d’Hemingay ; sa vie amoureuse tient une bonne place avec des extraits de lettres et pour finir ses souffrances devant l’éloignement de Constance Dowling, son dernier amour.

« 16 août :

 Mon rôle public, je l’ai accompli-j’ai fait ce que je pouvais.J’ai travaillé, j’ai donné de la poésie aux hommes, j’ai partagé les peines de beaucoup. « « 17 août : Les suicides sont des homicides timides.Masochisme au lieu de sadisme. » A partir de 1945, il précise le rapport des intellectuels avec la politique, sur la solitude : »Chaque soir,une fois le bureau fini,une fois le restaurant fini, une fois les amis partis- revient la joie féroce,le rafraîchissement d’être seul.C’est l’unique vrai bonheur quotidien. » (25 avril 1946) .

Constance Dowling, son dernier amour.

J’avoue que cet épluchage de soi, cette manière de gratter ses écorchures m’agace assez souvent. Je préfère les premières lignes du « Bel été »  un début si magistral et significatif de son art vibrant : »A cette époque-là, c’était toujours fête. Il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit que, lorsqu’on rentrait mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naître dans la maison ou ,même, que le jour allait devenir soudain et que tout le monde sortirait dans la rue et que l’on pourrait marcher, marcher jusqu’aux champs et jusque dans l’autre côté des collines. »

Une soirée dans la presqu’île

L’ancien café du port se trouvait à l’extrémité de la presqu’île au milieu de quelques maisons de granit, toutes avec un jardinet et une barrière blanche ou bleue. Ce soir là, j’avais invité quelques amis. En cette fin d’été nous étions installés sur la terrasse qui dominait la baie. La marée était de 102, des vagues explosaient sur les rochers en contre-bas . Parfois une rafale de vent faisait vaciller les flammes des photophores.

Nous en étions tous à ce moment où le silence des invités repus s’installe alors que nous goûtions un Calvados hors d’âge venant du Domfrontais .Sur les deux tables de jardin rapprochées , dans des plats en inox subsistaient des carcasses de tourteaux. Dans un saladier il y avait un reste de salade de pommes de terre et d’encornet.Les   coquilles d’huîtres se mêlaient aux débris calcaires de pattes d’araignées. Sans compter le fatras d’outils métalliques à l’aspect chirurgical:casse- noisettes piquetés de rouille , piques à bigorneaux, fourchettes à huîtres.

Querlin et Bernard étaient presque assoupis après s’être chamaillés longuement pour savoir si la vie était brève ou longue. Bernard ,péremptoire avait clos la discussion en déclarant :

« Elle est si longue notre vie que l’on perd tout vrai souvenir de notre enfance et de notre adolescence. « 

Et chacun avait piqué du nez dans son assiette. Élisabeth remarqua qu’il y avait toujours beaucoup de papillons sur la presqu’île, même le soir . Bernard, les lunettes à la Schubert sur le front tapa sur la table avec son poing.

« Tu sais comme moi que les spectateurs attentifs et cultivés sont de plus en plus rares. Il ne faut pas se voiler la face.Merde. J’ai envie de foutre une grenade sous le cul des gens à chaque générale. Les jeunes générations ouvrent leurs portables en pleine représentation ! Les vieux continuent leurs parlotes, putain. « 

Je crois que c’est Nadine qui murmura avec un brin d’agacement « Oui, c’était mieux avant !.. tout le monde sait que c’était mieux avant !..Quand on donnait « les Cloches de Corneville » devant des notables qui s’endormaient.  »

Nadine et moi guettions ces fragiles lumières de l’autre rive qui s’allumaient et   marquaient un hameau dont nous cherchions le nom sans le trouver. .On distinguait encore les ailes du moulin de Craca. Peut-être que là-bas, sur l’autre rive ils s’amusaient vraiment, pensai-je. Nadine me confia :

« Déjà à la Fac Bernard voulait déjà tout faire sauter. »

L’alcool aidant ,la nuit approchante, tout ralentissait, Elisabeth s’endormait. Un visage endormi est une curieuse dalle. f .Le régulier fracas des vagues faiblissait ,l’eau se retirait.L’étendue marine poursuivait son retrait avec des remous.

Nadine soupira : »Par une nuit comme ça, on pourrait danser toute la nuit. » Querlin s’accouda à la balustrade  : »Regardez on croirait que l’eau est verglacée 

-Verglacée?Non tu veux dire « argentée » ,protesta Bernard. .

-Non, je veux bien dire verglacée . »

Cette dernière remarque continua à planer dans l’air au dessus de nos têtes sans que l’un de nous prononce le moindre mot.Une chauve-souris voletait au niveau des chambres du premier.

Nadine tira sa chaise vers moi .

C’est alors que nous entendîmes grincer le portail de fer. Toutes les têtes se tournèrent vers la gauche de la maison. Dans le halo orangé du lampadaire de la rue apparut une silhouette asse petite massive, blanchâtre,en gandoura ,appuyée sur un béquille .Je reconnus Lucile,cette voisine toujours en bottes et capeline mauve. Elle ne sortait jamais au grand jour ,vivant cloîtrée avec ses chats dans une maison aux persiennes closes . Pas mal de rumeurs malveillantes circulaient sur cette ancienne prof de français . J’avais remarqué qu’une lumière verte brûlait au au premier étage chaque nuit et je me demandais souvent ce qu’elle pouvait bien faire.

On disait dans le village qu’elle avait vécu son enfance au Pakistan , fille de Consul. Ce soir là ses cheveux gris à reflets mauves tombaient en longues mèches raides sur ses joues me faisaient toujours penser à la coiffure de Bonaparte dans le film d’ Abel Gance.

Elle se dirigea vers moi,un peu chancelante et appuyée sur sa béquille

Sa main gauche remonta le long de son visage comme pour exprimer quelque chose.

« Pardon de vous déranger, je peux vous parler un instant ?

-C’est urgent ? »

La voisine me saisit le bras et se serra contre moi.

Elle ajouta :

« S’il vous plaît, un instant ! »

La pression de sa main sur mon bras se fit plus forte.Il y avait un curieux silence de mes amis derrière moi.

« Venez une minute , j’ai quelque chose à vous montrer.. »

Elisabeth se dressa sur son siège, la cafetière à la main et dit :

« Vous voyez,madame, que vous nous dérangez…

…vous voyez bien..nous sommes en train de dîner..

– Je vous le rends… ça ne sera pas long… »

Je fis signe à mes amis de ne pas intervenir. Lucile me serrait le bras de plus en plus fort.Je me laissai guider.

La voisine et moi traversâmes la route qui ressemblait à un ruban noir étincelant.Le vent léger qui venait de la mer portait une fraîcheur humide. Je poussai la petite porte de bois de la demeure et .la porte d’entrée était restée entrouverte sur le couloir.

« Je ne vous dégoûte pas trop ?  Vous savez que je suis fière de vous. Je vous ai entendu jouer Liszt.. cet après midi..

-Ce n’était pas moi mais une amie.. »

Je la retins car elle perdait l’équilibre avec sa béquille coincée contre un arrosoir. .

J’attendis qu’elle reprenne sa respiration appuyée sur le chambranle de la porte.

« Vous n’arrivez pas à dormir ? Vous avez des insomnies ? On a fait trop de bruit ? Excusez nous si on a fait du bruit.

-Non ça va. « 

Elle ajouta :

«  Vous êtes un homme très bon. Vous ressemblez à mon fils.Tellement. .« 

Enfin nous pénétrâmes dans le couloir sombre .On était saisi alors une odeur étouffante de poussière, de vieux coussins,de vieux vinaigre éventé. Une espèce d’odeur de grenier surchauffé en été dans ses vieilleries .Ma voisine alluma en tâtonnant le long du mur. Une ampoule nue éclaira ce profond tunnel encombré. Deux vieux fauteuils défoncés, un guéridon avec un lot de médicaments et d’ampoules encombraient le passage.Un poêle d’un ancien modèle était surmonté d’un service a café en porcelaine avec des filets dorés. Les murs étaient tapissés de gravures,de cadres dorés,et surtout de vieilles photos . Une bizarre draperie, avec un entrelacs de fleurs exotiques, était ornée d’un galon d’or qui tombait du plafond ; il y avait énormément de plis en étoile comme si nous étions sous une tente arabe . Un matelas nu dressé contre le mur supportait des pots de confitures vides . Une bouteille de Suze avec un gobelet d’argent jauni (de ceux qu’on offrait jadis à des baptêmes) trônait sur la première marche de l’escalier .Je butais dans un seau à charbon avec des boulets. La main qui me tenaillait le bras était moite .Je sentais que la femme m’épiais, à l’affût du moindre tressaillement. Je sentis sa voix contre mon oreille avec son haleine chargée  :

« Ecoute moi ! Tu ne devrais pas fréquenter ces gens.Ils te détestent. Ils t’éloignent de mon fils.Ils ne vous aiment pas. Vire les !»

Je fus stupéfait. Et en même temps, j’étais fasciné par l’immense et inextricable assemblage de vieilles photographies défraîchies, un peu grasses et mal scotchées les unes aux autres. .J’entrevis des femmes noires dénudées ,aux seins lourds, en train de se baigner dans marigot cernés pare une inextricable végétation tropicale ;à coté devant une masure,des veuves accroupies,puis plusieurs hommes alignés sur un gigantesque amas de pierres avec des canotiers, des costumes clairs.L’un brandissait une canne. Plusieurs photographies décolorées révélaient un endroit crayeux saturé de poussièremais t.Il y avait aussi des sortes de felouques,un chamelier devant des roseaux., un gigantesque tete de pierre d’un Dieu poprtant une tiare.

« -C’est l’Égypte ? »

La femme grommela :

« Vire les ! «  Puis : « T’as pas l’air de savoir quoi faire de ta vie. »

Ces lieux exotiques et orientaux avaient -ils un rapport direct avec son enfance au Pakistan ?

Je ne sais pas pourquoi mais soudain je me se sentis mal,je manquais d’air, prisonnier d’ un espace confiné avec cette pythie fardée et sa récrimination, elle fantôme perdu parmi ces vieux étés coloniaux,ses linges crados, dans un couloir où le temps ne s’écoulait plus et où ne se promenaient plus que des morts qui s’allongeaiet tout au long du mur dans une perpective d’un temps sans fin ni commencement,avec de grotesques canotiers. C’était un monde funèbre , un monde macabre qui me faisait penser aux fleurs fanées et pourrissantes qu’on trouvait sur des tombes à demi soulevées dans des cimetières à l’abandon sous la pluie,un temps mort, opaque stagnant.

Lucile m’indiqua une petite photo dentelée et racornie.

« Là c’est mon fils. Il vous ressemble. Il a les mêmes traits fins que vous et la même chevelure. »

Je m’approchai et discernai un jeune homme en canotier, le visage blafard,comme légèrement poudré, les sourcils trop bien dessinés, il était encadré de deux jeunes filles visiblement travesties en putains cairotes comme on en voit dans les photographies 1900 un peu coquines. Sur le cliché voisin,on retrouvait ce visage blême un peu à la Harold Lloyd dans ces films muets, ils portait une veste rayée de dandy qui le cambrait. Dans ces ténèbres je découvris d’autre clichés de garçons et filles, fardés, tirant la langue comme pour une représentation théâtrale d’amateurs. Cette voisine inquiétante et trop grasse avait-elle été une de ces jeunes filles ? était-elle parmi ces silhouettes ? Il y avait aussi une photo punaisée,style Studio Harcourt représentant le pianiste Yves Nat.

« -C’est Yves Nat ?

– Il a été l’ amant de ma mère. « 

Enfin, je me débarrassais de son étreinte qui me faisait mal au bras. .

– Je dois vous quitter ,mes amis m’attendent !

« Vous ne pouvez pas rester cinq minutes sans bouger ? Sans faire n’importe quoi ?  »

Puis elle dit :

« Attendez ,j’ai quelque chose pour vous. »

Elle claudiqua vers le fond du couloir, disparut sous l’escalier et revint en marchant de travers et me mit sous le nez un cube d’un savon de Marseille.
 »C’est pour vous ! Mon fils aimait cette odeur. Quand vous vous laverez avec, vous sentirez exactement comme mon fils.

-Mais.. »

Elle me colla le savon dans la main.

« Ne dites pas de bêtises quand vous vous serez lavé une fois avec ce savon, vous serez exactement comme lui.- je vais retrouver mes amis.Ils m’attendent.

–Je croyais que ça vous intéresserait. Voulez vous que je ferme  ?

J ‘avais regagné la porte d’entrée avec l’impression d’avoir franchir des épaisseurs touffues.

« Je reviendrai un autre jour.C’est promis !

Elle se tut, resta immobile,puis soudain :

« Je ne suis pas votre bonniche,merde ! »

Je quittai cette maison, en pensant à toutes ces maisons de la presqu’île, aux villages voisins, aux maisons innombrables du port de Paimpol, aux villes entières qui accumulaient autant de vieilles demeures , de maisons désolées, de villas mornes au bout d’un chemin ; je songeais cette palpitation secrète, cette chair du monde qui engendrait et gardait au secret autant de marionnettes paumées, toutes ces ombres vieillissantes, ces épaves irrémédiablement piégées dans leur solitude et leur décrépitude , ces infirmes où ne parviennent plus aucun écho de vivacité ou de légèreté humaine, tous emportées un chaos vertigineux et un inéluctable anéantissement, ils claudiquaient de manière grotesque ,empêtrés, englués , ahuris, exaspérés, dans une débâcles de pensées circulaires, incapables de maîtriser la série de court circuits délabrés et répétitifs de leurs images mentales.

Dehors, je humais le vent frais, au milieu de la route .La nuit transparente et son ciel haut avec quelques fragiles brillances annonçait déjà la limpidité glacée d’un soir d’hiver.

Lire l’été

Curieux ce mois d’août pour un critique littéraire ou un juré de prix d’automne. Il parcourt des routes du Sud ou du Centre avec la chaleur qui tremble à perte de vue sur les champs. Dans le coffre de la voiture, des piles de jeux d’épreuve tenues par un caoutchouc.

Maisons d’amis aux meubles bien cirés, location dans les Landes , longère bretonne et ses hortensias, hôtels avec piscine, et puis un coup de fil d’une attachée de presse rompt le silence des lentes lectures de l’après-midi, et on devine derrière une stratégie éditoriale, ou bien un confrère qui vient de tomber sous le charme d’un texte et ,comme un jeune amoureux, il veut déverser son trop plein d’ enthousiasme à un ami.

Quel est le calcul en filigrane, et quel jeu de billard à trois bandes  chez ce directeur littéraire qui en général n’appelle pas pour rien ? Entre grillades au romarin ,baignade ou sieste, les épreuves sont là, éparpillées sur les dalles d’une terrasse ou la toile d’une chaise-longue. Le critique suit donc tout au long de l’après midi de longues houles de phrases ( quelle curieuse solitude bavarde se dit-on parfois..) ou il dilue son attention dans des confessions familiales étirées ;et en même temps il se demande si son goût ne s’est pas émoussé à se crever les yeux sur des textes qui naviguent dans une très honnête moyenne sans aucune surchauffe imaginative. Sans oublier la bascule des sentiments compliqués d’une page à l’autre : curiosité, indifférence, sursaut, grisaille, baisse de tension, puis électricité nouvelle d’un chapitre à l’autre. Parfois c’est la clairière inattendue, la fête ! ce sont des pages parfaites, le critique est soulevé d’émerveillement par la justesse ou la brutalité imaginative d’un passage.

Sept heures .La chaleur stagne sous les tilleuls, l’heure de l’apéro, la bascule du soir, les ombres longues, et sa douceur de clapotis, et le critique laisse derrière lui ces heures de lecture avec des sentiments mélangés, car ça laisse un curieux sillage d’émotions disparates cette croisière dans l’intime d’autrui, ces heures de lecture derrière les persiennes , dans l’épais du papier, et pour quelle justice , et sur quoi la fonder ?

Enfin, comment ne pas rappeler le mot de Scott Fitzgerald : »Écrire, c’est nager sous l’eau ». Pour le critique aussi, lire, c’est aussi nager sous l’eau.

Retrouver la Venise malade de Thomas Mann

C’est l ‘été , je paresse. Donc je republie un article publié en 2022.

J’ai passé quelques jours d’hiver à Venise, il y a 4 ans avec le précieux livre de poche « La mort à Venise » de Thomas Mann

Journées d’hiver et de brume : quais à la lumière rasante , matinées ouateuses et brouillées, tombées de nuit brutales qui transforment les étroits canaux en coupe gorge, aux lumières incertaines ; on avance dans un labyrinthe inquiétant, envahi d’eau presque immobile aux remous gras et funèbres comme si une inondation insidieuse était en train de s ‘étendre entre palais, courettes, hospices, cloitres, casa ceci casa cela, ou demeures vides aux ornements gothiques en train de se délabrer. Toutes ces lentes ondulations noires en train de clapoter le long de portails de bois en train de moisir font penser à une agonie architecturale au ralenti.
J’étais surpris de l’extraordinaire acuité de Thomas Mann pour capter ce caractère funèbre de la ville, comme si la thématique de sa nouvelle « la mort à Venise » émanait du décor, car dés qu’on quitte le grand canal et sa circulation incessante, ce sont remous gras, maisons aux volets clos avec un air d’abandon,, palais déserts, fenêtres vides, ambiance couvée. On suit des ondulations douceâtres qui viennent léchouiller des escaliers de pierre érodés, portails vermoulus protégés par de lourdes grilles de prison, et cette mouillure perpétuelle charriant des pourrissements, ces franges d’écume le long d’embarcations bâchées avec des toiles aux auréoles jaunes pisse, tout ça laisse une impression de fermentation malsaine , domaine de lourds secrets, avec l’odeur rance que soulève soudain une barque à moteur.



La nouvelle de Mann s’inscrit dans cet volupté pourrissante, car nous sommes pris dans une ambiance de lente putréfaction que chaque vaguelette sombre apporte le long des murs moisis. Cela est d’autant plus évident que le texte explore le naufrage, la décrépitude physique, de l’écrivain célèbre -et las- Gustav Aschenbach. Il est seul, prisonnier de l’appellation « grand écrivain officiel « qu’on étudie en classe dans toute l’ Allemagne, manière d’être coincé dans le sarcophage de la culture officielle. Et si on parcourt toute la correspondance de Thomas Mann on remarque que l’auteur éprouve sentiment d’être embaumé de son vivant dans célébrité , enseveli et momifié sous les hommages et les récompenses.

dans la nouvelle, « la mort à venise » la rencontre avec le bel adolescent polonais Tadzio, sorte d’archange blond entouré et gardé par sa famille luxueuse polonaise va secouer, happer, bouleverser notre écrivain .on a tout dit de ce chavirement d’un écrivain si bourgeois qui découvre, le trouble, l’obsession de la Beauté et de la jeunesse, ce qui ébranle tout son psychisme. Aschenbach prend conscience que son œuvre, si bourgeoise, n’a pas pris en compte l’Eros, les rafales du Désir sexuel. Il ne maitrise plus sa libido.

Je n’avais pas bien compris dans mes précédentes lectures combien il y a un parallélisme étonnant entre la décomposition morale d’une ville qui cache son épidémie et ment aux touristes pour continuer à faire marcher le tiroir- caisse et le commerce hôtelier et la décomposition accélérée des certitudes et de l’académisme de bon aloi (comment ne pas penser à Jean d’Ormesson?) d’un écrivain bourgeois devenu soudain l’esclave de ses sens et qui s’affole devant la jeune silhouette du blond Tadzio .On voit alors que Aschenbach est coupé en deux: d’un côté l’ artiste Apollinien, celui de la connaissance, de la Clarté , de la Forme maitrisée, de la Raison et de l’équilibre , et de l’autre le côté Dionysiaque, avec son Chaos, son ivresse, ses emballements des sens, ses extases érotiques, sa cruauté, son déchainement qui tourmente l’écrivain , celui là même qui multiplie les rêves d’orgie. Il est évident que là, Mann emprunte cette division à Nietzche qui est son philosophe de chevet.et que cette division marque profondément toute l’expérience de « La Montagne magique ».

Aschenbach découvre que sa dignité sociale s’effondre. Au cholera qui circule dans Venise , répond exactement la fièvre sexuelle qui s’empare d’Aschenbach . Au marécage d’une ville, cette serre chaude pleine de germes mortels répond le marécage libidinal dans lequel s’enfonce Aschenbach . Au secret honteux d’une ville répond le secret de l’écrivain qui découvre son homosexualité.
Ces deux thèmes sont magnifiquement entrelacés par Thomas Mann. Et l’ironie des phrases, ce talent si élaboré de Mann ajoute un glacis, une élégance, une précision détachée au récit de la connaissance de soi.. La tragédie d’Aschenbach, grand bourgeois pris dans la tempête des sens, se joue dans une prose à reflets aquatiques sombres , ce qu’il a appelé «  « l’aristocratique morbidité de la littérature » dans une autre nouvelle « Tonio Kröger » rédigée en 1903, donc neuf ans avant « La mort à Venise » .Dans ces deux textes il puise aux mêmes sources d’un érotisme pédophile qu’il vit comme une infernale culpabilité.
De plus, tout au long de son voyage de Munich à Venise, l’itinéraire est marqué par des rencontres de personnages (ça fait penser à un jeu d’échecs) qui annoncent la présence Mort : à savoir 1)le promeneur du cimetière de Munich,

2)Le gondolier muet, sorte de Charon avec sa barque qui mène l’écrivain au pays des morts,

3)La troupe de musiciens italiens grimaçants, railleurs, bouffons, inquiétants qui jouent et accompagnent les hontes d’Aschenbach de contorsions douteuses devant ce parterre de grands bourgeois mondains, parfumés, proustiens, à la terrasse du Grand Hôtel.

Zentralbild-Archiv Thomas Mann, bürgerlich-humanistischer Schriftsteller von Weltgeltung. geb.: 6.6.1875 in Lübeck gest.: 12.8.1955 Kilchberg (Schweiz) 1929 erhielt er den Nobelpreis. U.B.z: Thomas Mann in seinem Heim in München (1932) 13 661-32 [Scherl Bilderdienst]


La vraie nature érotique du « bourgeois » Aschenbach-si bien dissimulée dans le mensonge de son œuvre académique- est révélée dans un rêve ;c’est une orgie qui semble sortie du « Salammbô, » de Flaubert, orgie que Thomas Mann appelle joliment « les privilèges du chaos ». A la découverte de sa vraie nature sexuelle s’ajoute la découverte de sa décrépitude. Il voit dans le regard des autres qu’il n’est qu’un vieillard libidineux, un « vieux beau » décrépit et fardé. Et l’objet de son désir, Tadzio, se moque de ce vieillard qui le suit comme un chien dans le dédale des ruelles de Venise. L’adolescent savoure son ascendant sur le vieil homme. Lorsqu’Aschenbach est mis au courant de l’épidémie cachée ( ô ironie par un employé anglais d’une agence et non pas par un italien),il a un premier geste de charité pour alerter les autres, mais se ravise et dans un retournement faustien, brutal, Aschenbach prend la résolution bien plus excitante et cruelle de se taire. Il jouit de ne pas avertir la famille de Tadzio de la maladie qui s’étend sur la lagune et les menace. Comme si l’homme profond, voulait exercer sa nature criminelle et devenir une figure du Mal ou son zélé collaborateur. Le docteur Faustus est déjà là. Le vieillard » désirant « ne veut pas lâcher sa jeune proie. Mann a réussit là un pacte faustien parfait.Il se venge de son Désir en choisissant d être du côté de La Mort.
La part cachée, tyrannique ,érotique, dionysiaque, avide, sournoise, féroce, méphistophélique de l’écrivain atteint là un sommet de perversité : j’entraine tout le monde dans la Mort ce qui me donne l’illusion d’en être le maitre. Point ultime de sa part maudite . L’érotisme, soudain, libère en lui une pulsion de mort, et une vertigineuse liberté qui l’affranchit de toute limite morale. Il récupère une souveraineté dans la transgression. Et son angoisse, sa culpabilité si tourmentante, si humiliante se transforme un ouverture maléfique, en affranchissement secret. C’est son joker ricanant.
Les visites chez le barbier de l’hôtel pour se faire teindre les cheveux et mettre du rouge aux joues pour mimer une jeunesse perdue, et masquer sa déchéance physique ont sans doute eu pour conséquence de métamorphoser sa rancœur en une sale petite, jubilation qui consiste à imaginer la mort des autres .
Enfin, thomas Mann cultive la métaphore d’une ville qui s’enfonce dans la vase, pour nous révéler sa vraie nature d’écrivain. Il pose clairement une équivalence entre les sources libidinales cachées et la source d’énergie pour écrire. Dans certaines lettres et confidences à ses proches, il n’a jamais caché le « fumier » ou le « compost », sur lequel fleurit une œuvre.


Le récit-parabole de « la mort à venise » annonce la « maladie » et les pathologies d’un Occident tout entier malade(nous sommes en 1912, n’oublions pas…) Mann, déjà marqué par le Nietzsche dionysiaque, et le pessimisme de Schopenhauer devait lire deux ans plus tard le livre de Spengler « déclin de l’Occident » dont il a dit : »c’est un essai qui rejoint tout ce que je pensais déjà, une des lectures capitales de ma vie ! » .

J’ajoute, à mon texte, des réflexions que Michel Alba avait bien voulu développer il y a quelques années à propos de  » La Mort à Venise », car la nouvelle de Mann le fascinait.

 » Je voudrais simplement dire que l’aspect classique de cette nouvelle, son « art de la transition », comme dirait Leo Spitzer, n’empêche nullement un charme poétique d’opérer, par ses images, ses métaphores, son rythme lent avec de longues phrases qui forment comme des arabesques, un charme sulfureux, qui veut traduire et y réussit parfaitement ce qu’on a appelé à propos de Th. Mann « la maladie européenne ». C’est essentiellement de ça dont nous parle cette nouvelle, cette atmosphère de serre chaude où une civilisation et ses valeurs bourgeoises dans ce qu’elles ont de plus remarquables, d’universelles, avec la grande référence obligée du début à Cicéron et à l’art de l’éloquence sur laquelle repose notre droit et toute la littérature classique, le « motus animi continuus », le mouvement continu de l’âme » dans l’application bien réglée et bien comprise de l’effort dans le travail, sont en train de se décomposer comme un arbre déraciné dans des marais. Venise est vue comme une lagune, comme un marais, un marais séduisant, enchanteur, mais un marais quand même, où toute une société, le haut du panier, entre en état de putréfaction. Il ne faut pas non plus se tromper sur le sens à donner au mot « classique » à propos de cette nouvelle. Elle est très ambiguë de ce point de vue. Classique dans sa manière, elle en dénonce également l’art et la fin.

« 

Le jour où la famille m’offrit une caméra

Pour mes 24 ans , j’avais demandé qu’on m’offre une camera car j’avais depuis depuis l’adolescence la passion du cinéma ; j’avais même préparé en cachette le concours de l’Idhec alors que j’étais en propédeutique à la Faculté de Caen. A l’époque je me trimballais partout avec les deux épais volumes ( très techniques) de Jean Mitry traitant du montage cinéma. C’était ma Bible. J’avais pratiquement appris par cœur la théorie du russe Koulechov qui avait distingué deux sortes de montages ,le montage dit « réflexe », qui suit la logique narrative assez naturelle et le montage « d’attraction »,plus sophistiqué, plus fascinant, qui délaisse la banale logique narrative pour provoquer une réaction forte du public en rapprochant deux images inattendues qui font sens, symbole, polémique, ironie, si on les accole.

J’avais bien sûr été marqué par Eisenstein. Dans son film « La grève » le cinéaste avait utilisé le montage « d’attraction » en alternant un massacre d’ouvriers par la police du tsar et des plans d’animaux égorgés.

J’avais donc filmé mes parents au cours d’un pique-nique sur la plage de Langrune (les feuilles de salade s’ envolaient pendant les rafales de vent) et j’avais alterné cette scène de repas champêtre avec des plans de lapins broutant des herbes avec leurs petits tremblements marrants du nez .

J’étais devenu un fondu du montage parallèle.   Mais le grand choc fut lorsque je vis au ciné-club cet « Homme à la camera » de Dziga Vertov. Je deviendrai l’homme, à la camera normand. Je demandai à un ami qui possédait un tandem, de sillonner les rues de Caen .Il pédalait, je filmais avec la Camex Ercsam 9,5mm au poing.Il fallait s’arrêter le tandem pour recharger et remonter la clé comme on remonte une pendule.

Je filmais les rues, passants, vitrines, églises, avenues à platanes,sorties d’églises, gare routière,terrains de foot et puis j’eus une période chantiers, pylônes,réseaux de fils électriques et nuages. Un étudiant de mes amis m’avait prête un projecteur et je m’enchantais dans ma chambre de voir la ville de Caen tourner sur elle même comme un disque , avec les murs, les toits, les fenêtres et les carrefours qui s’inclinaient. c’était un genre d’ivresse tranquille que ma sœur ne partageait pas. . Les longs travellings donnaient l’impression que la ville et les visages fuyaient en arrière. Ensuite, avec une petite colleuse , sur mon bureau, je mettais bout à bout ces petits films,travail minutieux car il fallait frotter avec une petite râpe en métal pour ôter la surface brillante de la pellicule perforée , passer un petit pinceau enduit de colle sur le fragment de pellicule poncé et ensuite bien appuyer sur les deux morceaux de film le temps que la colle séchât.

Ensuite, j’avais appris par « Les cahiers du cinéma » qu’il y avait à New-York, un cinéaste « underground « (j’avais du mal à prononcer le mot) qui avait filmé un comédien qui dormait pendant des heures. J’ai voulu forcer ma sœur à dormir dans une chaise longue au fond du jardin, prés des cabanes à lapins. Je ne voulais pas qu’elle fît semblant. Au bout de trois minutes, elle se leva, agacée et voulut jouer au ping- pong. J’essayai donc de filmer la balle rebondissant sur le vert épais de la table, mais ce n’est pas une de mes meilleures séquences. Enfin, comme tout bon cinéaste, j’eus une Théorie. Il ne fallait pas réduire le cinéma à du mauvais théâtre, avec des bavardages insipides et des histoires amoureuses bêtasses, toute une salade psychologique écœurante de sentimentalité. Le mauvais théâtre petit-bourgeois filmé ça suffisait. C’était un symptôme de décadence. Il fallait que le cinéma retrouve sa Vraie Voie et que je sois un Pionnier pour ma Génération :il suffisait simplement d’enregistrer et de célébrer la Réalité. Toute la Réalité. C’était un impératif phénoménologique et presque théologique, en tous cas ma Mission. A l’époque je parlais avec des Majuscules. Ces films qui bavassaient argent, sentiments, intrigues cul-cul ,ou violences oubliaient l’Immensité symphonique de la Réalité

L’homme à la camera de Dziga Vertov

Le vrai cinéma était voué -aussi- comme le Surréalisme, à chanter la beauté féminine. Je filmais les visages des copines de ma sœur et particulièrement les sourcils sous l’influence d’un film japonais dont j’ai oublié le titre.

Après avoir vu le film de Bunuel «le journal d’une femme de chambre »j’’eus également ma période fétichisme chevilles et sandalettes. Sur la plage de Cabourg je filmais les chevilles et les sandalettes des filles allongées sur leurs serviettes sous le regard soupçonneux des types du poste de secours. Enfin je m’offris une orgie de travellings . Je prenais le train pour Bayeux et plaçais la camera dans le dernier wagon, et par l’ouverture vitrée donnant sur la voie je filmais les deux épées étincelantes des rails qui filaient le long de talus herbeux.Je m’abandonnais à la grisante sensation de glissement. Ligne fuyante des petites gares de campagne et des passages à niveau m’exalta. le paysage dévalait ou quelques chênes balafraient la pellicule , paysage s’envolait ou s’éteignait au passage d’un tunnel.

Je piquais une crise quand on me demanda de filmer le mariage d’une vague cousine d’Alençon. Je préférais filmer un cendrier plein, une fourmilière en pleine activité plutôt que des gens endimanchés en train de se bécoter ou de se poivrer devant l’objectif de ma camera. ces cérémonies idiotes de films d’amateurs. La vérité m’oblige à dire que mes séances de projections ne soulevèrent pas vraiment enthousiasme, surtout auprès des filles. Un constat s’imposait:le public était trop terre à terre, déformé, il fallait former un nouveau public. Peu de les amis furent enthousiasmés par mes projections privées et encore moins par mes théories.

Pour bluffer mes amis je fis une tentative de film fantastique.Un soir d’hiver, je fils l’obscurité dans notre pavillon. Je posais à ras de terre la grosse lampe de bureau de mon père, genre Gestapo , ce qui formait une bande de lumière latérale intense. Ma sœur devait jeter du haut de l’escalier notre chat noir Celsius dans cette bande incandescente tandis que le visage de mon meilleur ami, devait surgir un gros plan, les narines vertes et les joues couvertes de farine et les deux yeux entourés de cercles charbonneux. Je dus multiplier les prises et le résultat fut décevant. On ne revit pas Celsius pendant plusieurs jours. Ma sœur m’insulta.

Colleuse

Nous en arrivons maintenant à la partie navrante de l’histoire. Mon père remarqua que mon travail à la Fac devenait médiocre. Cet été là mes parents partirent sur la côte d’azur. Je restais à tenir une petite boutique de livres soldés prés de l’église Saint-jean.il n’y avait pas grand-chose à faire alors je me mis à taper un début de roman sur une grosse machine Japy d’un vert armée. Et puis j’ai rencontré une fille qui vendait du matériel de jardin dans la même rue. Elle portait des robes moulantes d’un rose pâle et ses longs bras nus pendaient le long de son corps avec une nonchalance qui m’enthousiasmait.Elle faisait tout avec une lenteur qui me fascinait. Quand je voulus la filmer elle refusa,mais m’embrassa longtemps. De jour comme de nuit.

Les années passèrent. Je me mis à écrire dans des journaux sur tous les pauvres types qui devenaient célèbre un jour ou deux à la télé . La camera se couvrit de poussière dans mon studio parisien. Je la ressortis pour un voyage en Grèce. Dans le théâtre antique d’ Epidaure je fus si ému par cette vasque pierreuse et son ouverture sur le ciel que je me mis à filmer sans voir l’inégalité des dalles. Je me tordis la cheville. La Camex Ercsam rebondit sur les gradins et vola en éclats. Je récupérai les débris métalliques un peu comme Antigone récupère les restes de son frère. La plaisante familiarité des touristes en robe d’été, et shorts délavés, leurs bavardages rigolards , leurs manières de se filmer en se tenant par les épaules m ‘apparut comme l’image même de l’indifférence humaine.

Sur la route de Corinthe , je me débarrassai des restes de la camera sur une aire de parking, dans une poubelle contenant des boites de bière Heineken des noyaux d’olive, et des bouteilles d’Ouzo.

Quand je découvris les premiers films de Nanni Moretti, ceux tournés avec une camera d’amateur, « Je suis un autarcique », et « Ecce Bombo » Je fus saisi d’un immense regret, d’une immense désespoir, d’une immense jalousie.

Nanni Moretti dans Ecce Bombo