Ma promenade dans Rome

Je commence ma promenade par le vieux Pantheon.

Intérieur de la coupole, rayons latéraux d’une lumière qui danse, voûte fissurée , silence de papillons qui volettent vers la rotonde, mais quand j’en ressors, dans l’odeur de vieille terre sèche, Rome garde toutes les autres matinées, la vie fébrile des générations séculaires, les bavardages dans l’antre sale d’un cordonnier, les maçons aux chapeaux de papier retapent à la truelle le contour plâtreux d’une fenêtre. La blanche impiété du ciel m’attire toujours autant et j’imagine dans le quartier mes amis dispersés, les disparus de mon enfance retrouvés à une terrasse de la via dei Coronari, cernés par des petits cris des jeunes , enfouis dans le remords attristé de ne pas avoir su assez aimer le monde.

Plus loin le bourdonnement des voitures, les lointains crissements métalliques des tramways me ramène parmi la suave dureté de l’instant : les vêtements légers, l’air tiède, les enfants partout qui se perdent dans les ruelles, grimpent sur les voitures, une femme en tablier blanc nettoie les dalles d’une cour intérieure. Pureté incisive de l’instant qui brille comme un tesson de verre. Herbes, fleurs, jours, nuits, couloir frais, lumière brutale, quelque chose de pur te ramène toujours dans Rome, dans la même matinée avec ces vases remplis d’eau après la pluie. Tu reviens toujours vers les mêmes petites rues noires à odeur de café grillé.

Ensuite je traverse la piazza della Rotonda et marche dans la via dei Pastini ; plus tard je m’installe dans un de ces étroits cafés voûtés tout en longueur pour accueillir la nonchalance et du creux de la fin de matinée ;l’abri romain par excellence. Café tiédissant. Le monde court à sa perte dirait en souriant marguerite Duras avec sa collection de bustes d’empereurs romains aux nez ébréchés. Ta pensée s’enfonce dans les cercles herbeux et les portiques du Forum. Somnolence.

Contrairement à ce que croient les touristes devant quelques colonnes isolées, ou appuyés contre la vasque d’une fontaine pour mieux déplier leur plan ils peuvent savourer la perpétuation d’une soirée antique ;elle commence chaque soir après six heures, quand les serveurs en veste blanche prennent la pile des nappes blanches et les déplient avec soin et les lissent sur les longues tables avec un geste léger de la paume de la main. .je ne suis pas dans un temps différent des dieux d’Agrippa. Les milliers de midis aux nappes blanches, les milliers de soirs où les familles s’endorment, adossées aux murs tièdes, legato d’une soirée romaine, si indéfinissable : paix soudaine, engourdissement, de bien- être, fluidité comme si on retrouvait une saveur paysanne si ancienne.

Le soir je dîne chez Bartolomeo dans une étroite salle voutée, avec chaises de paille et dalles cirées rouges sang-de-boeuf. L’hiver des vestes de fourrure sont empilées sur une table dans une près de la porte et son rideau. Assieds toi. Bouge plus. Carafe de blanc légèrement mousseux. Tripes à la tomate. J’ écoute le restaurant comme si j’étais dans la caverne de Platon. Au milieu des voix méridionales et familiales commence la traversée calme de pur bonheur terrestre incompréhensible. Quelqu’un a dit l’ignorance est un don du ciel ,je ne sais plus qui, ce n’est pas grave  que ce soit incompréhensible ,c’est un bienfait du moment. Incompréhensibles aussi les filles de la Torre Argentina nées et surgies de la grande baignade amoureuse et charnelle de l’été dernier , ensuite déposées sur les pierres brûlantes des rives du Tibre, en plein mois d’aout, retrouvée l’été suivant sous les voûtes de soutènement et les arches du Colisée. Ce soir, elles attendent le bus, enfouies, le visage intact dans le col remonté de leur petit manteau léger .


Je revins par la piazza Galeno. L’air brûlait ,les tramways étaient bondés, l’orage couvait

Une réflexion sur “Ma promenade dans Rome

  1. Ils sont deux. Qui est ce tu qui observe le je, lui parle ou se parle. Très étrange voyage de la parole de l’un à l’autre. Le tu en sait plus puisqu’il reconnaît des habitudes du je où les pressent.
    Si je est un autre qui parle ? Qui écrit ?
    Et cela se passe à Rome, ville de la mémoire pour l’auteur de ce texte qui garde ses secrets tout au bonheur d’être dans ces rues, cette ville qui , elle, sait….

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